‹ L'écueil (volume 2)Chapitre 5 sur 5 · JS · texte numérisé non relu

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— Non, dit le médecin qui, en sa qualité de négociateur, crut avoir le droit de mentir.

— Quelques paroles un peu vives échangées de part et d'autre, reprit l'officier abusé par l'air candide du docteur ; à vrai dire, je crois bien que c'est moi qui ai eu tort. Vous savez que j'ai une mauvaise tète ; à propos de je ne sais quelle bagatelle, j'ai rudoyé ce pauvre Bouchereau, et je m'en repens maintenant. Bref, j'ai eu assez d'affaires pour pouvoir en arranger une pacifiquement sans qu'on croie que je saigne du nez. Ainsi donc, si vous voulez conseiller à Bouchereau d'en rester là, je vous donne carte blanche. Entre nous, je crois que la proposition ne lui déplaira pas.

— Vous pourriez vous tromper, capitaine, répondit l© docteur qui garda son sérieux admirablement ; hier Bouchereau m'a paru exaspéré : quoique de mœurs paisibles, il devient un tigre quand son sang fermente. Il paraît que dans votre altercation vous l'avez gravement blessé, et, à moins que vous ne lui adressiez des excuses formelles...

— Qu'à cela ne tienne, intei rompit Pelletier : des excuses ne sont guère dans mes habitudes ;

ce sera la première lois que pareille chose me sera arrivée ; mais, avec un ancien ami, on n'y regarde pas de si près. D'ailleurs j'aime mieux faire des concessions que d'avoir, par la suite, des reproches à m'adresser. Voulez-vous que nous allions ensemble chez Bouchcreau?

— Allons, dit le docteur qui put à peine s'empêcher de sourire en remarquant à quel point l'intérêt rendait humain, sensible et délicat un duelliste de profession.

En voyant entrer dans son salon le médecin suivi de l'ofilcier d*élat-major, Bouchcreau, qui n'avait pu fermer l'œil de la nuit, éprouva une émotion comparable à celle du condamné à qui le grelfier donne lecture d'un arrêt emportant la peine capitale.

Les premiers mots de l'entretien rendirent la fluidité au sang prêt à s'engourdir dans ses veines. Le capitaine articula les excuses les plus formelles et les plus explicites, et se retira immédiatement après avoir serré la main à son ancien ^mi qui, dans sa joie d'en être quitte, ne songea pas à se montrer intraitable.

— Docteur, vous êtes sorcier ! s'écria Bouchereau dès qu'il fut seul avec le médecin.

' — C'est un peu mon état, (Jitcelui-ci en riant; voilà donc cette terrible affaire presque arrangée. Ma part est faite, ferez-vous la vôtre ? Quand partez-vous pour le Midi ?

La satisfaction empreinte sur les traits de Bouchereau disparut a l'instant et fit place à une expression soucieuse et sombre.

— Docteur, dit-il d'une voix altérée, il faut me dire la vérité ; j'ai du caractère, je saurai entendre mon arrêt: j'ai la poitrine attaquée, n'est-ce pas?

— Vous voulez dire le cerveau.

— Le cerveau aussi ! s'écria Bouchereau, qui devint plus pâle.

— Vous êtes fou, reprit le médecin en haussant les épaules; je changerais bien volontiers ma poitrine contre la vôtre.

— Vous me trompez. Vos paroles d'hier ne me sortent pas de la tête. J'ai toussé toute la nuit et j'éprouve entre les épaules nne douleut* dont je ne m'étrfis jamais aperçu jusqu'à présent. •

— Imagination !

— Je sens ce que je senSj continua Bouchereau d'une voix lugubre ; je ne crains pas la

mort; mais, je l'avoue, ce n'est pas sans ref^ret que, dans la force de l'âge, je me verrais forcé de dire un éternel adieu h ma femme et à ma famille. Il est de mon devoir de me soigner pour eux, si je ne le fais pas pour moi. Au lieu d'écrire à Virginie de revenir ici, je la prendrai en passant à Fontainebleau, et nous partirons aussitôt pour Nice.

— Partez, dit le docteur, ce voyage ne peut pas vous faire de mal.

— Mais pensez-vous qu'il me fasse du bien ?

— S.ms doute.

— Et qu'il soit encore temps de lutter contre cette affreuse maladie ?

— Oui, nous vous tirerons de là, ditMagnian avec une gravité moqueuse. Avant six semaines je serai moi-même à Nice ; ainsi, vous êtes sûr d'être soigné par un médecin en qui vous avez confiance, si, contre toute apparence, votre étal empire.

Les deux amis se séparèrent : le médecin riant des frayeurs de son client, tandis que celui-ci croyait sentir déjà la mort dans sa poitrine, et se demandait si, péril pour péril, il n'aurait pas mieux valu affronter la terrible épéc du capi-

laine Pelletier que d'aller peut-être expirer^ h la fleur de l'âge, sur la terre élrangère. En deux jours, Bouchereau. poursuivi par cette funèbre vision, eut pris son passe-port, mis ordre à ses affaires et achevé ses préparatifs de départ. Il monta aussitôt en chaise de poste, et tomba comme une bombe a Fontainebleau, où il n'était pas attendu. Usant de sa puissance maritale plus qu'il n'avait osé faire jusqu'à ce jour, il enleva sa femme, stupéfaite d'un procédé si nouveau et fort contrariée de s'éloigner de Paris, dont les épîtres langoureuses de l'officier d'élatmajor lui avaient rendu depuis quelque temps le séjour plus agréable encore que de coutume. A la lin de la semaine, les deux époux, l'un tremblant pour sa vie, l'autre regrettant ses amours, arrivèrent à Nice, où, vers la fin de l'automne, ils furent rejoints par le docteur Magnian, qui mit une scrupuleuse exactitude à remplir sa promesse.

Au mois d'avril suivant, on jouait Horace au Théâtre-Français. Grâce au jeune talent de mademoiselle Rachel, plus encore qu'au vieux génie de Goineille, In salle était pleine. Au milieu du balcon de droite, le capitaine Pelletier,

accompngné de quelques Iriomph.Ueurs de son espèce, parlait haut, riait de même, critiquait les acteurs, passait en revue les femmes et incommodait tout son voisinage , sans que personne ne se permît de le rappeler h Tordre, tant est puissant en certains cas le prestige d'un regard insolent^ d'une moustache féroce et d'une carrure d'éléphant!

A force de promener son lorgnon sur tous les recoins de la salle, depuis les baignoires jusqu'au cintre, le capitaine aperçut dans une loge des secondes un groupe qui, à l'instant même, absorba son attention. C'étaient d'abord , au premier rang, M. et madame Bouchereau; et, dans le fond, le docteur Magnian, assis derrière la jeune femme. L'altitude de ces trois personnages était caractéristique. La face blême et la physionomie médicamcntée comme de coutume, les yeux ornés de lunettes à verres bleus, grâce nouvelle dont il était redevable à une ophthalmie imaginaire, le mari pacifique tenait h la main le programme des diéàtres qu'il lisait pendant les entr'actes, et il écoulait consciencieusement la tragédie, même (piand Corneille nvail pour interprètes M. Arsène et M. Fonta.

S,60 L'ÉGUEIL.

Madame Bouchereau jouait avec un joli bouquet qu'elle respirait souvent, et dont les fleurs pourprées faisaient si bien ressortir la blancheur ,de son teint qu'il était permis de croire que celte manoeuvre exécutée d'un air de négligence n'était pas tout à fait exempte de coqueitcrie. ?Néi;ligemment appuyée sur le dossier de son siège, la jeune femme tournait quelquefois la tcte à demi , pour mieux entendre les paroles que le médeciri lui adressait h demi-voix et en souriant, sans que le mari prît part à cet entretien, ou parût en remarquer le caractère intime et confidentiel.

— Qui donc regardes-tu depuis un quart d'heure? demanda au capitaine un de ses voisins; serait-ce ton ancienne passion madame Bouchereau? Je croyais que depuis long-temps tu n'y pensais plus.

— J'ignorais qu'elle fût revenue de Nice, répondit Pelletier (\\m air réservé.

— Il y a quinze jours qu'elle est à Paris.

— Ne trouves tu pas que Bouchereau a bien paauvaise mine? Il ne paraît pas que le climat du Midi lui ait fait grand'chose. H est deux fois

UNE CONSULTATION. m

plus blême qu'avant son départ. Pauvre Bouchereau !

— Ah! ah! dit l'autre interlocuteur, est-ce que tu donnes aussi dans la maladie de poitrine, toi? Ce serait trop drôle.

— Qu'est-ce qui serait trop drôle? demanda brusquement le capitaine.

- — Le tour que ce sournois de Mognian a joué à Bouchpreau et à toi, car, si j'en crois ton air ébahi, tu es pour moitié dans la mystification,

— Berton, tu abuses de ma patience, dit Pelletier d'un ton bourru.

— Les loups ne se mangent pas, reprit Berton en riant ; ainsi parlons sans nous fâcher. Voici l'histoire : tout Paris, excepté toi, s'en amuse depuishuit jours. Il p^iraîL que d'une part, et sans qu'on s'en doutât, le susdit Magnian était amoureux de madame Bouchereau, et que, de l'autre, souffrant de la poitrine depuis quelque temps, il avait jugé à propos d'aller passer l'hiver dans un climat plus doux que celui-ci. Q)u'a fait mon gaillard? il a persuadé à l'innocent Bouchereau que c'était lui, Bouchereau, qui avait mal à la poitrine ; il vous l'a fait partir pour Nice, ainsi que son aimable épouse 5 puis à loisir, sans se près-

ser, il est aile les rejoindre. La figure qu'ils font tous trois, en ce moment, ne laisse nucun cloute sur le dénouement de l'histoire ; rien qu'à les voir on devine, que sans calomnie, on pourrait suspendre au rebord <Ie leur loge le titre d'un des derniers romans de Paul de Kock : h Mari, lafemmeet V amant. CeMagninn est un garçon d'esprit, et il a des idées ingénieuses. Craignant sans doute que le mari n'y vît trop clair, il lui a persuadé de porter des lunettes bleues, en le menaçant d'une ophlhalmie. N'est-ce pas que c'est bien joué, et que l'aventure est amusante?

— Charmante, délicieuse, répondit le capitaine en souriant de manière à faire croire qu'il grinçait des dents.

La tragédie venait de finir. Le docteur Magnian sortit de la loge. Pelletier suivit aussitôt cet exemple. Un instant après, les deux hommes se trouvèrent face à face dans le foyer.

— Docteur, un mot, dit l'officier d'un air sérieux.

— Deux si vous voulez, capitaine, répondit Magnian d'un ton jovial.

— Il paraît que, malgré vos pronostics, Boucliereau se porte à merveille.

— Voudriez-vous qu'iV mourût? demanda le docteur, en parodiant avec une emphase comique l'accent de Joanny qui venait de remplir le rôle du père des Horaces.

— Je sais que vous plaisantez à ravir, reprit Pelletier avec un dépit qui commençait à tourner en colère ; mais vous deviez savoir que je n'ai pas l'habitude de servir de plastron. Veuillez me répondre sérieusement, est-il vrai queBouchereau n'ait jamais été en danger ?

— Fort en danger au contraire. Ne devait-il pas se batlre avec vous?

— Ainsi quand vous l'avez envoyé à Nice... • — C'était pour empêcher ce duel. Comme

médecin, je suis habitué à veiller sur la santé de mes clients, et mon devoir était de préserver Bouchereau de votre épée qui a le renom d'être une terrible maladie.

— Une maladie dont vous aurez peut-être à vous traiter vous-même avant peu, dit le capitaine que le sang-froid du docteur acheva d'exaspérer. Que cet imbécile de Bouchereau meure de peur ou d'antre chose, je ne lui ferai certes pas l'honneur de m'en mêler; mais vous, mon. cher , qui plaisantez si bien , je serais bien

aise de voir si vous ave? autant de cœur que d'esprit.

Le rôle de rival malheureux et mystifié est si humiliant, que par vanité Pelletier, durant cette discussion^» avait soigneusement évité d'articuler son véritable grief et de prononcer le nom de madame Bouchereau. Le médecin irpita une réserve dont sa position d'amant favorisé lui faisait d'ailleurs une loi. 11 accueillit la provocation de Tofficier d'état-major avec l'impassible sourire qui jusqu'alors avait constamment erré sur ses lèvres.

— iMon cher capitaine, lui dit-il, je vois qu'en ce moment il vous serait particulièrement agréable de me percer le flanc de votre bonne lame ou de me placer une halle dans la cuisse (je suppose qu'en raison de notre ancienne amitié vous épargneriez ma tète), c'est là une fantaisie que vous pourrez vous passer si vous y tenez absolument. Mais si vous me tuez , qui vous mariera avec mademoiselle Nanteuil.?

Pelletier regarda son adversaire d'un air ébahi , qui redoubla la bonne humeur de celui-ci.

— Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Nan-

teuil? dit-il ensuite d'un ton involontairement radouci.

— ^Une aimable héritière dont je suis le médecin 5 quoiqu'elle se porte à merveille ; qui a deux cent mille francs comptant; autant en perspective, et qui, si un ami intelligent se mêlait des négociations, consentirait, je crois, à faire le bonheur d'un beau crarcon de votre espèce.

— Ce diable de Magnian! dit le capitaine en prenant le bras du docteur, avec lui il nV a pas moyen de se fâcher.

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