‹ L'écueil (volume 3)Chapitre 1 sur 15 · LIVRES · texte numérisé non relu

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ÉDITEUR DE LÀ BlliUOTJfEUtK 19E1 y, HUE SAliNT-GÉRVÎAl.N

MDCCCXLII,

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A Paris, certains endroits des quartiers élégants rappellent à l'esprit la plate-forme où sœur Anne s'était mise aux aguets dans le château de la Barbe-Bleue. Pendant les beaux jours, à l'heure où les femmes du monde sortent pour se promener, rendre des visites ou courir les magasins, un observaleiu' ne saurait traverser les lieux dont nous parlons sans y

à RECUEIL,

remarquer un assez ^rand nombre d'individus mâles , jeunes d'ordinaire , bien tournés quelquefois, et toujours aussi corrects dans leur costume qu'un amoureux de vaudeville. Selon l'humeur inquiète ou tempérée dont les a doués la nature, ces intéressants personnages se tiennent immobiles comme des statues, ou parcourent à pas irréguliers un espace restreint, ainsi que fait un soldat devant sa guérite. Parmi ces sentinelles volontaires, il en est qui achèvent leur faction sans avoir aperçu autre chose que l'herbe qui verdoie et le soleil qui poiiWroie, et ceux-là en général regagnent leur logis d*un air très-mélancolique ; mais d'autres plus fortunés finissent par recueillir le fruit de leur patience, et voient succéder aux anxiétés de l'attente les charmes de cet instant que nos pères nommaient , en style précieux, l'heure du berger.

Dans cette dernière classe , il convient de ranger un jeune homme de fort bonne mine qui, vers le milieu de mars, il y a de cela quelques années , avait pris position, pour ne pas dire racine, à Feutrée du jardin des Tuileries, en face de la rue Gastiglione. De deux à

quatre heures, à l'époque où le soleil printanier caresse de ses tièdes rayons les bourgeons verdissants des marronniers et des tilleuls, cette place offre aux êtres sensibles un affût presqu'aussi favorable que le balcon de l'Opéra pendant la soirée. L'allée des Feuillants^ en effet, dispute alors au bois de Boulogne le privilège d'attirer un essaim de jeunes femmes qui viennent exposer aux vivifiantes influences d'un air frais et pur leurs joues pâlies et leurs yeux fatigués par les veilles de leur campagne d'hiver. Aussi serait-il difficile de dénom'brer les paletots et les redingotes de toute nuance, depuis le noir de fumée au blanc de farine, qui, à celte heure privilégiée, envahissent le jardin des Tuileries. Les fantassins de la fashion surtout y affluent des quatre points cardinaux. Ce sol semble leur propriété, tant ils s'y prélassent majestueusement. La, ils ne reconnaissent aucune supériorité, pas même celle des éclaboussants sportmen du jockey-club, a qui, sur un autre terrain, ils ne songeraient point à disputer le pas ; car l'estime qu'on fait de soimême varie selon les lieux, et tel se courbe au premier étage, qui se redresse au second. Aux

6 L'ÉGUEIL.

Champs-Elysées, le cavalier qui trotte à l'anglaise le long de la ch.iussée éclipse du haut de sa monture, fut-elle de louage^ le modeste piéton de la contre-allée ; mais aux Tuileries ces distinctions s'effacent. Les grilles qui s'ouvrent aux chiens tenus en laisse restent impitoyablement fermées aux chevaux, et chaque promeneur ne pèse que de son poids personnel. Sur le sable deTallée des Feuillants, éperonnées ou non, toutes les bottes sont égales.

Le jeune homme dont nous avons décrit l'immobilité significative paraissait complètement isolé au milieu de la foule qu'attirait a la promenade les séductions d'une journée magnifique. En vain les plus brillants équipages s'arrêtaient à l'entrée du jardin , en vain les plus jolies femmes l'effleuraient au passage, rien ne parvenait à distraire son attention du point où elle s'était fixée. Appuyé contre la grille, à quelques pas de la guérite qui porte le n° 33 , il legardait invariablement dans la direction de la rue de la Paix. Ses yeux quittaient-ils un instant leur ligne d'observation, c'était pour interroger sa montre dont les aiguilles, ainsi qu'il arrive à ceux qui attendent,

lui semblaient inexplicablement paresseuses. Au l)Out d'une demi-heure environ, son visage, assombri depuis quelques instants, s'éclaira soudain. En ce moment un landau peint en brun et attelé de deux chevaux gris se montrait au tournant de la Colonne Vendôme. Malgré la distance, le jeune homme reconnut cette voilure du premier coup d'œil, et ce fut avec un sourire expressif qu'il la vit s'approcher. Il la laissa venir jusqu'à la rue Rivoli sans changer lui-même d'attitude ; mais, dès qu'elle y fut arrivée, il se mit à marcher lentement le long de la terrasse , obéissant, selon toute probabilité, à un sentiment de prudence que les amoureux n'écoutent pas toujours.

Le landau arrêté devant la grille, trois personnes en descendirent. La première était un homme d'environ trente ans, d'un maintien raidc et d'une physionomie gourmée, qui affectait la maturité avec autant d'étude que d'autres, plus âgés, mettent d'art à simuler la jeunesse. Vêtu de noir de la tète aux pieds , le col entouré d'une cravate blanche , la figure scrupuleusement rasée, les yeux protégés par des besicles dont les verres bleuissaient le haut

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de ses joues blafardes , il offrait un échantillon bjbcn caractérisé de celte classe aujourd'hui si iniportante qui, par goût, métier ou ambition, se voue aux pénibles travaux du cabinet. Avocat ou journaliste, magistrat ou savant, ce particulier, quelle que fût en réalité sa condition, portait la tète si haut, parlait d'un ton si tranchant, jetait de temps en temps par-dessus ses lunettes un regard si péremptoire, semblait, en un iiiot, si sur de sa supériorité, que, pour ne pas partager aussitôt cette conviction, ceux qui le voyaient pour la première fois avaient besoin d'une ceitaine dose de scepticisme.

Ijd second personnage qui sortit du landau était beaucoup plus âgé que le premier. Il avait du être fort bien vingt ans auparavant; et si ses cheveux gris annonçaient le déclin, il conservait du moins les avantages que l'âge respecte parfois après avoir détruit tous les autres. Sa tournure était noble et ses traits offraient une remarquable distinction. On eût vainement cherché sur sa personne ou dans so« costume quelques-uns de ces artifices infructueux qu'emploient les vieillards récalcitrants pour communiquer an public l'illusion

LA CINQUANTAINE. f

qu'ils se font à eux-mêmes. Tout en lui était simple avec élégance, sérieux sans afTectation. L'expression habitueliement mélancolique Je sa physionomie pouvait, il est vrai, faire supposer qu'il n'avait pas dit adieu sans regret aux frais plaisirs de la jeunesse; mais cette gravité même ne manquait pas de charme , et il était difficile de l'observer pendant quelque temps sans éprouver la sensation^ trlsle et douce à la fois, que cause la pâle sérénité d'une belle soirée d'automne.

Au lieu d'imiter son compagnon, qui déjà s'était dirigé vers le jardin , le plus vieux des deux hommes, après avoir mis pied à terre, se retourna pour offrir la main à une troisième personne dont l'aspect seul justifiait la longue faction que venait de monter le premier des acteurs de ce récit. C'était une de ces jeunes femmes , Parisiennes par excellence , qui h des charmes réels joigtjent toutes les grâces de convention que l'éducation moderne développe aux dépens d'avanlages moins brillants , mais plus solides; diamants faux quelquefois, mais si bien taillés , si parfaitement polis , si admirablement montés, que pour en ciiercîier les dé-

fautsil esl besoin (]'un courage biiUal Jont peu d'hommes sont cnpables. Cette séduisante créature, blonde aux veux bruns et au teint rosé, portait une robe de soie de couleur mauve, et, par-dessus , un court manteau de velours noir bordé de fourrure blanche. Un chapeau de même étoffe (pie le manteau et un manchon d'hermine complétaient une toilette en harmonie avec la température de la journée, qui, participant du printemps par le soleil , parle froid appartenait encore à l'hiver.

En descendant de voiture la jeune femme prit le bras que lui offrait l'homme d'un âge mûr, et franchit d'un pas léger les degrés qui conduisent à la terrasse des Feuillants. A peine en dedans de la grille, elle lança h droite, sans tourner la lé te, un coup d'œil rapide qui s'alla fixer avec une piécision miraculeuse sur l'élégant promeneur arrêté à quoique distance. Celui-ci attendait sans doute ce regard, car il y répondit par un autre fort expressif. T.a jolie blonde alors rougit légèrement et porta la main à sa coiffure comme poiu' fiire rentrer sous la passe de son chapeau les boucles soyeuses qui pourtant ne cherchaient pas à en soi'tir.

Au même inslant riiomme qui l'accompagnait lui serra le bras par une crispntiou peut-élre involontaire, et frappa rudenacnt de sa canne à pomme d'or le sol de la terrasse.

— Qu'avez-vous donc, monsieur de Morsy ? lui demanda la jeune femme d'un air étonné.

— Je vous le dirai quand votre mari nous aura quilles, répondit-il en fronçant le sourcil.

— Pourquoi pas devant lui? je n'ai pas de secret pour M. Gastoul.

— Je le souhaite , madame, dit M. de Morsy avec un accent de tristesse qui adoucissait la sévéï'ité de ces paroles.

L'honime aux besicles continuait de marcher en avant la tête baissée et les mains derrière le dos, à la manière de Napoléon. Avec la distraction réelle ou affectée de l'homme qui roule dans son cerveau le destin des peuples et n'accorde aucune attention aux objets vulgaires , Il coupait à angle droit la grande allée en se contentant d'adresser un salut vague aux individus des deux sexes qu'il accrochait au passage. Cette laborieuse traversée accomplie, il s'arrêta sur la lisière des marronniers et v attendit ses compagnons qui , d'un commun accord, in-

terrompirent leur conversation avant de le rejoindre.

— C'est ici que je vous quitte , leur dit-il lorsqu'ils furent arrivés prés de lui; marquis , je confie madame à votre galanterie chevaleresque et je vous délègue mes pleins pouvoirs.

— Vous êtes donc toujours décidé à aller à la Chambre? demanda la jeune femme , dont le regard , passant par-dessus l'cpaule de son mari, interrogeait la terrasse que borde la rue Rivoli.

— Je ne puis m'en dispenser, ma chère amie, répondit M. Gastoul avec une familiarité bourgeoisement conjugale, la séance d'aujourd'hui est d'un intéièt majeur : on discute la réduction des rentes ; et comnie c'est une question que j'ai étudiée avec quelque soin , je suis bien aise de voir comment s'en tireront nos honorables. D'ailleurs M. B;irrot doit parler, et il est urgent que je sois là pour lui faire mon compliment.

— Vous éles donc certain d'avance qu'il y aura miUièreà com[)limcnt? dit le marquis d'un air caustique.

— Pour qui me prenez-vous? s'écria en ri-

canant le porteur de lunettes. Ne connais-je pas les devoirs que m'impose ma qualité de candidat à la dépulation? Je n'ai pas envie d'échouer à Limoges, faute d'un passeport signé par l'illustre chef de la gauche.

— Je croyais l'affaire terminée.

— Est-ce qu'on termine rien avec ces gens-là! Voilà huit jours qu'on me renvoie de Caïphe à Pilate. Ma circulaire aux électeurs est prête ; il n'y manque plus que l'apostille indispensable^ et, au moment où je crois enfin la tenir, on me jette aux jambes un concurrent.

— Un concurrent?

—Oui. Après avoir réuni presque tous les suffrages du comité, je me trouve aujourd'hui ballotté avec un particulier dont le seul mérite consiste à être le fils d'un conventionnel et à posséder un million en biens nationaux.

• — Mais il me semble que ce sont là des titres, dit le marquis avec une gravité affectée.

— Des titres ! interrompit brusquement M. Gastoul ; voulez-vous connaître les véritables titres de mon adversaire à la protection des gens qui me l'opposent? c'est d'être un sot, un àne. bâté, une cire molle qu'ils pétriront à

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leur guise, tandis qu'ils craignent de rencontrer en moi moins de souplesse et de docilité. J'ai eu l'imprudence de leur laisser prendre ma mesure, et , vanité à part, il paraît que j'ai quelques pouces de plus que la taille voulue. On me trouve trop indépendant pour un libéral. Aux yeux de certaines personnes c'est un tort irrémissible ;.. . . peut-être leur prévoyance n'est-elle pas sans Fondement... Qu'ils me laissent seulement arriver...

Au lieu d'achever sa phrase, le candidat à la députation lança dans Tespace , par-dessus ses lunettes, un de ces regards dominateurs dont il croyait la puissance irrésistible.

— Mais en attendant que je sois arrivé, reprit'il avec dérision, il faut que j'aille foire mon métier de claqueur parlementaire. S'abaisser pour monter : voilà le premier article du catéchisme des hommes politiques.

— Oinjila serviliter pj'o dominatione ^ dit M. de Morsy en souriant.

— Du Tacite! peste! pour un gentilhomme à seize quartiers, c'est magnifique. INIais la séance doit être commencée, et j'arriverai au milieu de la discussion. Sans adieu !

M. Gastcul salua du bout des doigts le couple dont il prenait congé , et se dirigea rapidement vers le Pont Tournant. Le marquis et la jeune femme confiée à sa garde le regardèrent un instant, tandis qu'il s'éloignait : ils l'emontèrent ensuite la grande allée et firent quelques pas sans se parler. Madame Gastoul se décida la première à rompre un silence embarrassant pour tous deux.

— Je suis bien aise d'être un moment seule avec vous , dit-elle avec un sourire forcé ; depuis plusieurs jours j'ai envie de vous gronder, et l'occasion est trop belle pour que je la laisse échapper.

— En ce cas, répondit M. de Morsy, grondez-moi tout de suite , car nous ne serons pas long-temps seuls.

— Si vous craignez de rencontrer dans celte foule quelque femme de ma connaissance , nous pouvons passer dans une autre allée.

— Où que nous allions , il est une renconire que nous n'éviterons pas.

— Quelle rencontre ? demanda la jeune femme en jouant la surprise.

— Celle de la personne à qui , en entrant

aux Tuileries , vous avez permis do venir vous saluer.

Une rougeur soudaine s'étendit sur les joues de madame Gasloul , qui hésita un instant avant de répondre.

— J'.'ii permis à quelqu'un de venir me sahier? dit-elle enfin d'un air contraint.

— Je donnerais beaucoup pour m'étre irornpc, repartit l'homme de cinquante ans en étouffant un soupir.

— Moi ; qui n'ai parlé à personne !

— Il est un autre langage que celui de la parole.

— Le lansrae^e des fleurs neut-être? Serions-

DO k

nous en Perse ! Je le croirais, en vérité, tant votre histoire me paraît merveilleuse.

A ces paroles prononcées avec un factice enjouement, le marquis répondit par un regard pénétrant qui fit baisser les yeux à sa compagne.

— Je vous suis assez dévoué pour oser vous déplaire, lui dit-il ensuite; la vâité, que tout autre craindrait de vous faire entendre , je vous la dirai, moi, au risque d'encourir votre haine.

M. de Morsy s'anela un instant comme s'il se fut attendu à une interruption; voyant que la jeune femme gardait le silence et semblait à peine l'écouter, il continua d'une voix un peu allérce :

— Est-il possible qu'avec votre esprit si lin et parfois si moqueur, vous n'ayez pas encore soulevé le masque dont se couvre la présomptueuse et incurable nullité de M. d'Epcnoy ?

— M. d'Epcnoy ? voilà donc le grand mot lâché! interrompit avec un rire forcé madame Gastoul.

— De grixce, madame, reprit le marquis, par égard pour mon profond dévouement et surtout par respect pour vous-même, ne me démentez pas; car je serais forcé de ne pas croire à vos paroles , et il en coûterait à votre franchise de les prononcer. 11 m'est démontré qu'après avoir ri , ou du moins affecté de rire des poursuites de M. d'Epcnoy, vous les prenez fort au sérieux aujourd'hui.

— Ce qu'il m'est impossible de prendre au sérieux, c'est votre langage. Vous avez juré de me mellre en colère , mais vous n'v réussirez

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