II
18 L'ÉGUEIL.
pas ; je me sens aujourd'hui d'une patience
angclique.
— Cette assurance m'enhirdit à poursuivre. Voici donc, puisque vous me permettez de tout dire, quelle a été votre conduite h l'égard de la personne dont nous parlons : raillerie d'abord , tolérance ensuite , encour.Tgement depuis quelques jours.
— Encouragement , . monsieur ! s'écria la jeune femme avec un accent qui donnait le démeiui le plus formel à la vertu qu'elle venait de s'attribuer.
Si je savais un mot plus convenable
pour exprimer ce qui s'est passé tout à l'heure, soyez sûre, madame, que je l'aurais employé.
• — Mais que s'est-il donc passé? au nom du ciel! car vous me faites mourir avec vos allusions mystérieuses. Voyons : expliquez-vous , qiie s'est- il passé ?
■ — Rien qui ne se voie ici tous les jours^ repartit le marquis en répondant par un sourire plein d'amertume au regard inquiet et irrité que levait sur lui son interlocutrice. Vous voulez venir aux Tuileries; par une si belle journée , quoi de plus naturel que ce désir ?
M. d'Épenoy se trouve à Tenlrée du jardin au moment où vous y arrivez , quoi de plus ordinaire que celle rencontre? En l'apercevant, vous portez la main à vos cheveux, quoi de plus simple que ce mouvement? Et si M. d'Épenoy, attachant à ce geste machinal un sens convenu d'avance, y avait lu Tautorisatioa de venir vous parler; s'il s'était assuré que votre mari est allé au Palais-Bourbon ; si, rassuré sur ce point, il était en ce moment derrière nous, réglant sa marche sur la nôtre; si enfin, lorsque nous allons revenir sur nos pas, nous nous trouvions tout à coup en fiice de lui, et qu'il vous abordât en se félicitant de l'heureux hasard qui l'a conduit sur votre passage; ne faudrait-il pas être bien soupçonneux, bien ridicule , bien injuste pour mal interpréter ce concours de circonstances fortuites 5 et voir un arrangement dans ce hasard ?
Les jolies femmes aiment les mentors un peu moins que ne font les jeunes gens : c'est dire qu'elles les détestent. En écoutant le commentaire ironique dont la conclusion traduisait en rendez-vous positif une rencontre si innocente en apparence, madame Gastoul ne put
s'empêcher de maudire la sagacité du grison qui lui (lonnail le bras. Ea ce moment, chose l'arc, elle regretta son mari qui, par la faute de ses lunettes bleues ou peut-être pdr celle du mariage même, ne brillait pas en clairvoyance, et qui, selon son us^ge, ne s'était nullement associé aux impitoyables observations du marquis. Cependant, au lieu de manifester son dépit, elle leva sur ce dernier ses beaux yeux où la prudence contenait le courroux, et d'une voix rendue plus douce encore par un accent de bouderie :
— Que vous êtes mal pour moi, lui dit-elle ; vous que je croyais mon ami! Me traiter avec cette dureté ! A vous entendre , je suis une femme odieuse; et cependant, qu'ai-je fait? Est-ce ma faute si M. d'Épenoy se promène aujourd'hui aux Tuileries? Et d'abord, est-il bien vrai qu'il y soit?
— Oh! madame! interrompit le marquis.
— Eh bien! admettons que vous ayez raison. Puis-je l'empêcher d'être ici ?
— Non; mais lorsqu'il va venir vous parler, vous pouvez l'empêcher de prolonger cet entretien ; et c'est ce que je vous demande instam-
ment au nom du respect que vous devez avoir pour vous-même.
Ils étaient arrives au bout de l'allée. Madame Gastoul se retourna par un mouvement brusque où se trahissait l'irritation que lui causaient les admonestations de son gardien.
— Vos intentions sont sans doute excellentes, dit-elle, mais je ne reconnais ni la nécessité ni l'opportunité des conseils que vous voulez bien me donner. Je persiste à croire que M. d'Epenoy n'est pas ici, ou que, s'il y est et qu'il nous rencontre, il se contentera dcmesaluer.
— C'est ce que nous allons voir à l'instant même, car le voici.
Madame Gastoul n'avait pas eu besoin de cet avertissement pour apercevoir à travers la foule l'heureux mortel dont on lui reprochait de trop bien accueillir les assiduités. Réalisant avec une ponctualité rigoureuse les prédictions du marquis, M. d'Épenoy s'avançait lentement sans avoir l'air de songer à md. La manière insouciante dont il promenait çà et là ses regards annonçait un {laneur plutôt qu'un amoureux. Déjà il n'était plus qu'à quelques pas et semblait près de passer outre sans voir la jeune
femme, lorsque tout a coup ses yeux s'arrêtèrent sur elle , sans qu'il fut possible de découvrir dans ce mouvement la moindre préméditation. Ses traits, loin de laisser percer le trouble inséparable, dit-on, de la passion véritable, n'exprimèrent d'autre émotion que celle d'une agréable surprise. Il ôta son chapeau par un geste empressé, et s'approcha de madame Gastoul avec une aisance qui excluait la cérémonie, mais non le respect.
— Quel heureux hasard , madame ! dit-il en souriant gracieusement.
De toutes les manières d'entrer en conversation, la mise en cause du hasard était la plus malhabile ; car cette banalité ironiquement prévue par le marquis se trouvait d'avance frappée d'un ridicule complet. Outrée de la gaucherie de l'élégant jeune homme qui cherchait à lui plaire, madame Gastoul , pour toute réponse , lui lança un regard mécontent, tondis que M. de jMorsy riait tout haut avec affectation.
M. d'Epenoy les regarda l'un et Taulre d'un air un peu surpris ; mais au lieu de se déconcerter comme ciil fait peut-être un champion moins aguerri, il adressa au mai'quis un salut
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familier , et se penchant de nouveau vers la jeune femme :
— Si je rends grâce au hasard, dit-il en appuyant selon l'usage sur sa maladresse , c'est qu'à part le plaisir qu'on éprouve toujours à vous voir, il me tire d'une inquiétude mortelle. Hier au soir , à l'hôtel Gasteilane , vous vous êtes trouvée mal. La cohue qui encombrait les appartements ne m'a pas permis d'arriver jusqu'à vous, et, en apprenant que vous étiez partie, j'ai craint que vous ne fussiez sérieusement malade.
— J'ai failli l'être en effet du dépit que ma causé ce sut accident , répondit madame Gastoul avec un enjouement affecté. J'ai horreur des évanouissements, car je sais que beaucoup d'àmes charitables n'y croient pas. Je puis vous assurer cependant qu'il n'est entré dans le mien aucune intention ce me rendre intéressante, et que la chaleur excessive du salon où j'étais en a été l'unique cause.
Tandis que la jeune femme parlait, M. d'Epenoy s'était rangea cùté d'elle comme pour l'engager à continuer une promenade qu'il semblait décidé à partager. M. de Morsy re-
marqua cette manœuvre; mais, an lieu de la favoriser en se reinellant en marche, il s'appuya fortement sur sa canne et resta pins immobile qu'un navire à l'ancre. Réserve, prudence ou limidité^ madame Gnstoul ne crut pas devoir prendre Tinitialive que sollicitait la pantomime de son adorateur. Furieux contre le marquis , dont il avait maudit plus d'une fois l'hostile clairvoyance , presque aussi courroucé contre l'objet de sa flamme qui, loin de lui venir en aide, semblait désirer qu'il s'éloignât, M. d'Epenoy prit la détermination de ne p;is se laisser éconduire comme im écolier ; s'affermissant à son tour dans sa pose , et fixant sur ses lèvres un imperturbable soutire, il renoua courageusement l'entretien.
— J'espère, madame, dit-il , que votre indisposition n'aura aucune suite , et qu'elle ne vous empêchera pas d'aller ce soir au bal de madame Davesne ?
— J'ai un peu trop dansé depuis quelque temps, répondit madame Gastoul, et mon médecin m'a miseceniatinau régime; mais connue du bal chaque soir au repos absolu le passage me semblait un peu brusque , il m'a accordé
pour transition le tliéâtrc. J'ai la permission de veiller jusqu'à onze heures, pas plus lard. Làdessus le docteur est impitoyable.
— C'est donc au spectacle que vous passerez la soirée ? reprit le jeune homnie en baissant la voix.
— Probablement , je n'ai pas encore vu Chatterton,
Ces paroles, prononcées avec Taccent de la pins parfaite indiffcrciice, furent accompagnées d'un regard rapide d.ms lequel l'homme le moins intelligent devait lire ce complément essentiel : Maintenant que vous savez où me trouver ce soir, partez !
M. d!Epenoy n'essaya pas d'éluder un ordre si clair et si peu désespérant. Satisfiiit du renseignement qu'il venait d*oblenir, il prit congé de madame Gastoul et s'éloigna en saluant l'homme de cinquante ans de cet air railleur par lequel , dans leurs jours de .succès , les amouieux narguent volontiers les importuns , les cui'icDx impertineuLs, les envieux, les jaloux et tous les autres insectes malfaisan (s qui pullulent toujours sur le sol de la galanterie.
Après le départ de M. d'Epenoy, madame Gastoul et le marquis reprirent leur promenade et marchèrent quelque temps sans se rien dire. Cette fois la jeune femme semblait décidée à ne pas parler la première. Ce silence, attribué à la rêverie que laisse après elle la présence d'un objet aimé, redoubla l'émotion chagrine de
M. de Morsy, qui finit parle rompre après avoir
fait un pénible elFort pour sourire.
— Madame, dit-il , j'espère que vous ne me refuserez pas la faveur que vous venez d'accorder à M. d*Epcnoy, et qu'ainsi qu'à lui vous me permellrez de vous allez voir ce soir dans votre lo^e aux Français.
— De mieux en mieux ! s'écria madame Gaston! avec un dépit qu'elle n'essaya plus de comprimer; tout à l'heure j'étais seulement accusée d'avoir permis à M. d'Epenoy de venir me parler, maintenant me voici convaincue d'aller au spectacle pour l'y voir. Dorénavant, je n'oserai plus ouvrir la bouche ni faire un seul geste. Si mes cheveux se dérangent et que j'y porte la main^ c'est un signal que je donne; si, dans la conversation, je prononce un mot insignifiant, c'est un rendez-vous que j'accorde! Permettez-moi de vous dire, monsieur de Morsv, que c'est pousser un peu loin l'esprit d'interprétation. En vérité^ vous auriez du naître en Espagne du temps des aulo-da-fé : avec voire lalent miraculeux pour mélamorphoser en délits les actions les plus indifférentes , nul doute que vous n'eussiez fait un excellent inquisiteur.
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— Madame 5 répondit !e marquis sans paraître cmu de cette ironie; en me déterminant à vous parler avec francliisc , j'ai du me résigner h vous déplaire. Je poursuivrai ma tache au risque d'accroître votre mécontentement. Mou amitié pour vous m'impose le devoir d'éciairer rinexpérieuce (jui seule vouscaclie les dangers de votie position. Moins jeune, vous n'auriez pas besoin de mes conseils; mais puisque votre âge les justifie, de grâce, ne les repoussez pas. Oui, je le répète, la tolérance que vous accordez aux assiduités de M. d'Epenoy est plus qu'imprudente, elle est périlleuse.
— Le péril dont vous parlez ne peut exister que pour des femmes sans vertu, dit madame Gastoul d'un air de hauteur.
— Eh! madame, ce n'est pas de la vertu qu'il s'agit, c'est de la réputation. Je n'ai pas besoin d'être rappelé au respect que je vous porte ; mais je voudrais voir ce respect partagé par tous ceux qui vous connaissent, et je tremble en pensant que la moindre apparence équivoque peut y porter atteinte. Le monde, vous le savez , s'occupe de la forme beaucoup plus que du fond; indulgent au vice , il est sans
pitié pour Fctourdeiie. Peu lui importe l'innocence, à ses yeux la considération est tout.
— Voulez -vous me donner à entendre que la mienne se trouve compromise ?
— N'est-ce pas trop qu'elle soit exposée à l'être?
— Parce que , voyant la même société que M. d'Epenoy, je le rencontre quelquefois dans les salons où je vais !
— Parce que rencontrant M. d'Epcnoy, non pas quelquefois^ mais tous les soirs, depuis près de trois mois vous lui avez laissé prendre insensiblement près de vous une de ces positions dont le monde n'admet jamais la complète innocence.
— Ne me parlez pas de votre monde , il est odieux !
— Souvent: mais, équitable ou injuste, il est juge , et ses arrêts sont sans appel ; un homme peut les braver, une femme doit s'y soumettre.
Madame Gastoul reconnut sans doute la justesse de cette sentence , car elle baissa la tête et ne répondit pas.
— Peut-être m'est-il échappé quelques paroles trop sévères 5 reprit M. de JMorsy d'une
voix émue; peut-être, sûre de vous-même, trouvez-vous injurieuses mes alarmes: s'il en est ainsi , rappelez vous qu'une amitié comme la mienne mérite quelque indulgence , et pardonnez-moi.
La jeune femme leva la tête, et^ rencontrant les yeux du marquis fixés sur elle avec une expression d'altendiissement que n'a pas d'ordinaire la simple amitié, elle laissa échapper un sourire équivoque.
— Je vous pardonnerai, dit-elle, mais à deux conditions : i;i première c'est que vous ne me tourmenterez plus au sujet de M. d'Epenoy, dont Tamabilité ne me semble nullement dangereuse et ne justifie en rien vos inquiétudes ; la
seconde...
La seconde? répéta M. de Morsy en la
rega r ( ! a n t a 1 1 c n 1 1 v e m eut.
— La seconde , reprit madame Gnstoul d'un air décidé qui contrastait avec sa précédente hésitation , c'e^t que vous voudrez bien^ me permettre de passer tout le printemps à Paris, ainsi que j'en avais rinlention en y venant.
• — A quel propos voudrais-je vous en empêcher, et comment le pourrais-je ? répondit le
ïïiarquis , (-lont le iront soucieux se rembrunit
encore.
— A quel propos! après vos remontrances (je tout à riicuie la question n'est pas sérieuse. Comment? en usant ou plutôt en abusant de voire ascendant sur M. Gaston l pour lui pei'sunder de transporter à Limoge-; le quartiergénéral de ses opérations électorales.
— Votre mari vous a parlé de cela ?
— Je suis bien aise de vous apj»rendrc que M. Gastoul a quelque confiance en moi.
— Eh bien! s'écria le marquis avec dépit , fût-il vrai que je lui eusse dit qu'il ferait bien de retourner pour deux ou trois mois dans le pays où sont vos propriétés, et où il désire d'être nommé , ne lui aurais-je pas donné un excellent conseil ? Le député qu'il a l'espoir de remplacer est condamné par les médecins ; et si sa mort n'est pas certaine, du moins sa démission Test-elle. D'un jour à Tautre elle peut arrivera la chambre. Puisque votre mari convoite la succession, ne faut-il pas qu'il se tienne en mesure de la recueillir? Pour cela, mon avis est qu'il serait mieux placé à Limoges qu'à Paiis. Je puis nie tromper, mais mon intention
est bonne , et je ne m'allcnJais pas à me voir . obligé (le la justifier.
Par une de ces manœuvres snbliles que les femmes emploient de préférence et le plus souvent avec succès, la discussion avait été déplacée. AgresseiH' d'abord, M. de Morsy se trouvait réduit à la défensive, et il s'en lirait assez mal, selon Tusagc des hommes, qui attacjiienl toujours mieux cju'ils ne résistent. Madame Gastoul n'eut garde de compromettre son avantage , en négligeant de le poursuivre.
— A qui persuaderez-vous que vous prenez un intérêt sérieux à la nomination de M. Gastoul? dit-elle avec un sourire moqueur; votre indifférence en matière politique est trop connue. Que le côté droit ou le côté gauche compte un député de plus, que vous importe? Ce n'est donc pas M. Gastoul que vous envoyez à Limoges, dans l'intérêt de son élection, c'est moi que vous voulez éloigner de Paris; dans quel intérêt? permettez-moi de vous le demander.
— Dans le vôtre, madame; dans celui de votre réputation, répondit le marquis d'un ton pénétré.
— A quel titre vous préoccupez-vous ainsi