II
Vers la fin de l'été dernier, je me promenais pensivement de mon salon h mon cabinet, de mon cabinet à ma salle h manger, et de ma salle à manger à mon salon ; car, pour le dire en passant, je partage le goût dn confortable, auquel sacrifient aujourd'hui la plupart des jeunes célibataires qui ont de la fortune, et même quelques-uns de ceux qui n'en ont point. J'ai
donc un cabinet de travail, quoique je ne fasse rien; un salon, quoique je ne reçoive pas-, et Une snlle à nr)anger, quoique je dine dehors. Ma niche, choisie avec soin et décorée avec amour, ne serait assurément pas digne d'un saint, mais elle a de quoi plaire au pécheur qui l'habite. Ce jour-là cependant, j'y trouvais peu d'attraits, et je me sentais travaillé d'une irrésistible tentation d'en sortir. Mais où aller? ou , pour exposer plus complètement la difficulté, comment passer le mois de septembre? L'emploi du temps , ce problème sans cesse renaissant pour les oisifs, m'embarrassait en ce moment outre mesure , et depuis deux heures j'en poursuivais vainement la solution, en pérégririant à travers mon logis.
Voyager? Pendant les cinq derniers mois, qu'avais-je fait autre chose? Depuis le commencement du printemps, j'avais visité les bords du Rhin , la Belgique , la Hollande et les principales villes d'Angleterre : la fibre voyageuse était émoussée. Aller aux eaux? En quittant Londres, j'avais passé quinze jours à Brighton et trois semaines à Dieppe : j'avais assez de la mer. Vichy ^ Baréges, le Mont-Dor?
Archi-connus! D'ailleurs la saison des bains touchait à sa fin. Rester à Paris? Fi donc! A part les sergents de ville, qui reste à Paris à pareille éjDoque? Les épiciers rnéme ont des villas où ils passent les beaux jours de l'automne. Ce n'était pas que, dépourvu d'une habitation champêtre, il me fût interdit de suivre cet exemple. Je possédais près de Meaux un do maine de quelque importance où se trouvait un pavillon fort habitable, et il ne tenait qu'à moi d'y mener indéfiniment la vie de propriétaire campagnard; mais je me sentais les nerfs agacés à la seule idée des plaines de la Brie. Gomment donc venir à bout de ce maudit mois de septembre?
Octobre ne m'inquiétait pas; j'avais par devers les monts de l'Auvergne une aimable cousine qui devait se marier à cette époque. En qualité de proche parent et de célibataire encore jeune, peut-être aussi en raison composée d'une trentaine de mille livres de rentes dont je jouis et de trois ou quatre demoiselles h marier qui embellissent la branche de ma famille, établie aux environs de Saint-Flour, j'avais été promu , dans cette circonstance , à
remploi solennel de prennier garçon d'honneur. Je me faisais une fête de ces noces auvergnates, et , en y songeant, mon imagination d'avance dansait la bourrée. Le mois d'octobre avait donc son emploi; mais que devenir durant les trente jours bien comptés de cet infernal mois de septembre ?
Pour la cinquantième fois peut-être je m'adressais cette question sans parvenir à y trouver une réponse satisfaisante , lorsque ma méditation fut interrompue à l'improviste par un de mes amis, l'élégant et spirituel Edmond Vanois, que je n'avais pas vu depuis quelque temps.
— Encore à Paris ! me dit-il avec cette familiarité enjouée qui se prend aisément pour l'accent de la cordialité et de la franchise 5 je venais vous voir à l'aventure et à peu prés convaincu que je ne vous trouverais pas. Que faites-vous cet automne?
— C'est ce que je me demande , répondis-je en lui offrant ma boîte à cigares.
' — Qu'avez-vous décidé?
— Rien.
— En ce cas, je suis plus avancé que vous.
LE PAR4T0NNERRE. 263
J'étais depuis quelques jours assez embarrassé de ma personne, je ne savais que faire jusqu'à la mi octobre , quand hier au soir il m'est venu tout à coup une inspiration sublime dont rien ne vous empêche de profiter. Je vais en Suisse voir notre ami Richomme. Hein ! qu'ei]^ dites* vous?
— Je le connais à peine, notre ami Richomme.
— Laissez-donc ! j'ai dîné chez lui avec vous , et il vous a invité, moi présent, à aller à sa campagne. Sa fcmrne prise beaucoup votre esprit. D'ailleurs, le plus grand plaisir qu'on puisse leur faire est d'aller les voir. Vous savez que notre ami Richomme est fort bien nommé. Il possède là-bas , près de Berne , une propriété magnifique ; c'est tout à fait la vie de chàleaq. Aimez-vous la chasse? il y a des bois superbes et du gibier à foison. Préférez-vous la pêche? l'Aar est à Jeux pas. Avez-voi^s le goût de Vértude? une bibliothèque considérable esta votre disposition. Et puis journaux , billard , chevaux de selle, voitures, en un mot toutes les res^ sources que doit offrir une maison parfaitement montée. Je ne dis rien de la table , qui esjt
26U L'ÉCUE[L.
excellente, ni du pays que vous connaissez. On est aux portes de l'Obcrland; en fait de pittoresque, c'est tout dire. Enfin, pour brocher par-dessus tous ces agréments, une société sans cesse renouvelée : attrayantes Bernoises, agaçantes Fribourgeoises, séduisanles Lucernoises, ravissantes Zurichoises! Est-ce que cela ne vous tente pas?
— Je crois que vous avez en eflbt juré de me tenter, répondis-je en souriant de la chaleur que mettait Vanois à vanter les délices de la campagne de notre ami commun.
— Vous devez comprendre^ repril-il gracieusement, que je serais enchanté de vous avoir pour compagnon de pèlerinage. Voyons, supposons que je réussisse à vous entraîner; de combien de temps pourriez-vous disposer?
— Mais... je vous avouerai que d'ici à un mois environ je ne prévois ni affaires urgentes ni plaisirs absorbants.
— A merveille : quatre jours pour aller, autant pour revenir, et trois semaines là-bas. Cela m'arrange par/ailement. Quand partonsnous ?
LE PARAiaNNERRE. 265
Pouvais-je faire mieux que d'accepter une proposition qui venait ainsi , comme à point nommé, terminer mon embarras? Sans élre intimement lié avec M. Richomme, j'étais sûr d'être bien reçu chez lui , car, ainsi que l'avait dit Edmond, il mettait son plaisir, et surtout sa vanité, dans l'exercice d'une hospitalité fustueuse. Il m'avait, en effet, invité h plusieurs reprises à l'aller voir en Suisse ; sa femme , d'autre part, m'avait toujours accueilli de la manière la plus aimable; à tout égard, je me trouvais en règle.
— Ma foi, mon cher, vous parlez si bien , dis-je à Vanoisj que je n'ai pas la force de vous refuser. Va pour l'Helvétie, et partons quand vous voudrez.
— Après-demain , répliqua- 1- il d'un air fort satisfait.
— Après-demain , soit ; mais comment?
— 11 me semble, mon cher Duranton , que deux gentlemen comme nous ne peuvent convenablement aller qu'en poste.
— D'accord , j'ai précisément un briska dont je vous garantis la commo lité et la solidité
266 L'ÉGUEIL.
— Vous êtes un homme charmant. Aprèsdemain donc je vous attends h déjeuner, et après nous être lesté l'estomac le moins mal possible, fouette, postillon!
— C'est convenu^ c'est entendu, répétâmes' nous simultanément en échangeant une poi^ gnée de main, comme cela se pratique dans le septuor des Huguenots,
Contre l'usage , notre projet fut exécuté. Le surlendemain , nous nous mîmes en route, et, quatre jours après, nous fîmes l'entrée la plus brillante dans la cour d'honneur de l'habitation quasi princière que possédait M. Richomme à deux lieues de Berne. Au moment où nous (iesccndimes de voiture, le maître du logis parut sur le perron et vint h notre rencontre avec un empressement hospitalier qui laissait percer une certaine emphase. Il élalt facile de lire dans cet accueil la vaniteuse jubilation de l'homme enrichi qui aime à éblouir les autres de l'étajage d'un luxe auquel lui-même n'est pas encore ha« bitué. M. Richomme, le bien nommé, ainsi qye l'appelait judicieusement Edmond, élait un de ces individus grands, gros et gras , que le menu peuple, race chétive, admire en raisém de leur
prestance copieuse , et qui , dans cette boursouflure , semblent le symbole de l'opulence. En ce vaste corps, un petit esprit aurait logé fort à l'aise, si ce n'eût été un amour-propre excessif qui remplissait merveilleusement le vide. Au total , M. Richomme n'était ni plus fat, ni plus ridicule, ni plus impertinent qu'il n'appartenait à un ex fournisseur deux ou trois fois millionnaire ; aux yeux même de beaucoup de gens, tous ses petits défauts se trouvaient amplement compensés par deux qualités admirables : il prêtait de l'argent d'assez bonne grâce et tenait table ouverte.
— Voilà d'aimables garçons! dit le crésus bourgeois en nous tendant la main ; c'est fort bien à vous de vous être détournés de votre route pour venir visiter mon chalet.
— Nous ne nous gommes pas détournés de notre route, répondit Vanois; nous venons de Paris tout exprès pour vous voir.
— En ce cas , c'est mieux encore, et madame Richomme sera fort reconnaissante en apprenant que vous lui sacrifiez les délices de Paris. Ma simple demeure ne vous en dédommagera pas, poursuivit le gros honnue en nous mon-
trant la riche façade de sa maison ; mais, si mon hospitalilé est modeste, du moins elle est cordiale.
Edmond me poussa du coude. Je n'avais pas besoin de cet avertissement pour remarquer le divertissant contraste qu'offraient l'humble langage de notre hôte et son geste superbe. En désignant circulairement les lointaines perspectives du jardin anglais dont se trouvait entouré le corps de logis, la main du fournisseur devenu châtelain semblait vouloir s'allonger jusqu'à l'horizon et s'approprier le canton de Berne tout entier, y compris les Alpes.
— Vous arrivez dans un mauvais moment, reprit M. Richomme en nous dirigeant vers le perron j vous nous trouvez réduits à nos petites ressources de famille. La semaine dernière , j'avais ici quinze maîtres et onze domestiques : le comte et la comtesse de Mauievrier , lord et lady Rothsay, le prince Liparini...
— C'est vous que nous venons voir, interrompit Van ois en souriant.
— ... La comlesse Gzarniwienska et sa fillc^ continua l'ex-fournisseur, qui semblait éprouver un plaisir particulier à faire sonner à nos oreilles
bourgeoises les litres des holes de distinction qu'il avait reçus la seaiaine précédente. Nous avons eu aussi la visite de notre ambassadeur, un homme charmant ! Nous sommes fort bien ensemble. Je vous présenterai à lui la première fois qu'il dînera ici.
— C'est à madame Richomme que je désirerais d'abord être présenté, dis-je à mon tour; mais pour cela un changement de costume me semble urgent. Après quatre jours de voyage...
' — On va vous conduire dans vos chambres, reprit le maître du logis; vous avez le temps de vous habiller avant le dîner. Liberté entière pour tout le reste, mais exactitude à table, voilà la règle de la maison. Du reste, je n'ai pas besoin de vous dire que vous êtes ici chez vous.
M. Richomme, donnant lui-même l'exemple de la liberté qu'il proclamait , nous confia aux soins d'un domestique qui nous installa , mon compagnon de voyage et moi , dans deux chambres voisines l'une de l'autre et parfaitement meublées, ainsi que Tétait toute la maison. Sans perdre de temps, nous procédâmes à l'ajustement de nos personnes. Après nous être adonisés chacun de notre côté , nous nous re-
joignîmes en entendant la cloche du dîner. Vanois , dont Tair préoccupé m'avait frappé à plusieurs reprises pendant le voyage, me parut en ce moment pensif, ou plutôt soucieux.
— Qu'avez-vous? lui dis-je en riant; est-ce le départ de lady Rothsay ou celui de la comtesse Gzarniwienska qui jette un nuage sur votre front?
— Je suis fatigué, répondit-il en prenant un air d'insouciance ; votre briska est fort bien conditionné, comme vous l'aviez dit, mais après quatre jours de voyage il n'est plus de voiture supportable. Si c'était possible, au lieu de montrer à table ma dolente figure, j'irais tout prosaïquement me mettre au lit.
Au salon , à part les maîtres du logis , il ne se trouva que deux convives d'un âge mûr, Helvétiens de la tête aux pieds. Sans accorder une grande attention à ces indigènes , nous nous avançâmes vers la femme de notre hôte ,' en déployant à l'envi nos grâces françaises.
Ainsi qu'il arrive souvent en ménage , madame Richomme offrait un contraste frappant avec son mari ; lorsqu'elle lui donnait le bras, il scmbliii t voir une chevrette attelée avec un buffle.
m PARATONNERRE. 271
Petite, maigre, délicate, l'air fin et résolu, le regard vif et pénétrant, laide au total, mais non désagréable, Tesprit chez elle compensait les défectuosités de la matière. Cette frêle créature nous laissa approcher sans faire le moindre mouvement à notre rencontre , et , loin de s'épanouir, sa figure prit graduellement une expression sérieuse qui me surprit au point de m'enlever une partie de mon assurance. Toutefois^ il me fut facile de m'apercevoir que je n'avais pas la plus lourde part dans cet accueil inhospitalier. Après avoir glissé sur moi avec une sorte de distraction hautaine, l'œil brun de madame Richomme s'arrêta sur mon compagnon d'un air si glacial , qu'à la place de ce dernier j'eusse perdu contenance. Soit qu'il s'attendît à cette réception, soit qu'il fût doué d'un de ces caractères bien trempés que rien ne déconcerte , Vanois supporta héroïquement ce témoignage muet, mais non équivoque, du déplaisir causé par notre visite.
— Madame, dit-il en essayant de fléchir par un humble souiire le regard sévère fixé sur lui, M. Duranton m'a affirmé qu'en venant vous demander l'hospitalité pour quelques jours ,
nous ne vous pirailiioiîs pas 'nnporluns , et , sur celle assurance , j'ai cru pouvoir accepter une place dans sa voitiu'c , j'espère....
L'étonnement où nie jeta cette manière cffronlée de s'excuser à mes dépens m'empêcha d'entendre le reste de la phrase. Je fus sur le point de démentir mon compagnon ; mais souvent l'effet d'une imposture hardie est de couper la parole à qui pourrait la démasquer. C'est ce qui m'arriva; je restai muet et l'air assez niais, je suppose, tandis que mon ami Vanois, se repliant sournoisement sur les derrières , me laissait ainsi exposé en première ligne à la visible mauvaise humeur de la maîtresse de la maison. Cependant, quelque habilement exécutée qu'eût été cette manœuvre, madame Richomme n'en fut pas la dupe ; je le devinai au sourire dédaigneux qui vint effleurer ses lèvres, et je lui sus bon gré de cette clairvoyance.
Les sots ont du bon. Si d'ordinaire ils se jettent malencontreusement à travers les conversations les plus intéressantes , parfois aussi interviennent- ils à propos au milieu d'un entretien embarrassant. Au moment où je commençais à me demander si ce que nous avions de
niicdx à fiiicc n'éL'iil paa de icpjilir poui' Pai'is le soii- même, M. Richommc nie prit par le bras et m'allira près d'une fenêtre j)our me montrer les cimes des glaciers de TOberland , que teignaient en rose les derniers ravons du soleil.
— E!i bien ! monsieur le Parisien , me dit-il avec une fatuité railleuse, ceci ne vaut-il pas les brouillards de la Seine ?
Les deux Helvétiens d'un âge mur participèrent par un sourire de supériorité à ce propos qui flattait leur patriotisme. Évidemment le goût de Tex-fournisseur pour les beautés de la nature tenait par un lien étroit h ses affections de propriétaire ; ailleurs que sur son domaine, il n'eut pas songé à critiquer le soleil de Paris. Je n'essayai pas de froisser dans son épanouissement cette vanité innocente ; le spectacle offert à mon admiration la méritait en réalité, et j'y donnai des éloges sans réserve. Toutefois mon attention n'était pas tellement captivée par les charmes pittoresques du paysage , que l'action de mes sens se trouvât paralysée. Parmi les avantages physiques dont j'ai le droit de me prévaloir, il faut mettre au premier rang la tîu. 18
nesse de l'ouïe. J'enlerrds souvent sans écouler; à plus forle raison quand j'écoule. Or, je dois l'avouer , en ce moment mes oreilles élaient au moins aussi ouvertes que mes yeux , et, lout en contemplant la /?m^//r/«, j'abusais indiscrètement de la perfection de mes nerfs auditifs pour surprendre les paroles que madame Richomme et mon compagnon de voyage échangeaient à demi-voix , à quelques pas de moi.
— Est-ce donc là un crime indigne de pardon? demanda Vanois après avoir prononcé quelques mots d'un ton si bas qu'il me fut impossible de les entendre.
— Point d'excuses, répondit impérieusement la maîtresse du logis; votre démarche me cause un déplaisir mortel ; ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis.
— Je le sais , madame , répliqua mon ami d'un air de contrition ; mais il est des entraînements invincibles auxquels succombent les plus fermes résolutions.
— Phrases que cela. Vous , un homme d'entrainenient ! vous !
— Combien vous êtes injuste !
Edmond baissa la voix de nouveau, et me
priva ainsi de la suite de sa justification, qu'interrompit presque aussitôt l'annonce officielle du dîner.
Incomplet et tronqué , ce mystérieux colloque fut néanmoins pour moi un trait de lumière. A coup sûr , Vanois était amoureux de madame Richomme , qui, par vertu ou peutêtre par repentir , lui tenait rigueur pour le moment. Chose non moins évidente , en me pressant de l'accompagner, mon ami n'avait eu d'autre but que de m'cmployer, à mon insu, en manière de chaperon. Ceci me déplut : non pas qu'un pareil office outrepassât les limites des petits services qu'il est permis de se rendre entre hommes du monde ^ mais je trouvai hors de saison Texcessive réserve dont avait usé à mon égard mon compagnon de voyage. J'aurais accepté sans aucun doute le rôle de confident, celui d'instrument passif blessa mon amourpropre, et je me promis de punir à la première occasion favorable ce que je nommais la ridicule dissimulation de Vanois.
A table , madame Richomme plaça les deux Suisses à ses côtés. L'âge de ces deux respectables persoimages justifiait cet arrangement, où
276 UÉGUEIL.
pourlanl je crus voir une intenlion mortifiante pour Edmond d'abord, et accessoirement pour moi. Je ne connais rien de plus déplaisant que la manssaderie d'une jeune femme, snrtout lorsque, n'ayant pas l'iionneur iVcn èlre la cause , on s'en trouve atteint par ricochet. Je m'assis donc d'assez mauvaise humeur, nonobstant l'attrayante apparence du festin. Les premiers moments furent froids. Madame Richomme ne parlait que pour donner quelques ordres d'une voix brève et saccadée ; Vanois, causeur d'ordinaire, semblait également voué au silence , et tenait le nez modestement baissé sur son assiette^, ainsi qu'une pensionnaire sortie la veille du couvent. Les Suisses mangeaient comme on assure que leurs compatriotes boivent 5 mais d'alimenter l'entretien, c'était évidemment le moindre de leurs soucis. Pour moi, l'appétit aiguisé par le voyage, j'imitais assez brutalement leur exemple. Vainement me disais -je que quelques liais d'amabilité seraient chose convenable. Le nuage iixé sur le front de la l'emme de notre hôte glaçait mon esprit et ma verve. Le repas, en un mot, eut fini par une véritable pantomime, si M. Ri-
chommc, sa première faim assouvie, n'avait brusquement rnnimé la conversation languissante.
— Ah ca ! messieurs les Parisiens, dit-il tout à coup en remplissant mon verre et celui de mon compnguon , il me semble que vous êtes diantrement mélancoliques, mais je sais pourquoi. Vous vous attendiez à trouver ici un essaim de beautés. Je vous l'ai dit, c'est la semaine dernière qu'il fallait venir; nous avious, entre autres, lady Rolhsay, la plus charmante blonde...
— Je n'aime pas les blondes , dit Edmond en regardant du coin de l'œil, à ce qu'il me parut, les cheveux noirs qui encadraient le front de madame Richomme.
— Ce qui veut dire que vous aimez les brunes, reprit l'amphilryon d'un air qui visait h la finesse.
— Oui, quand elles sont jolies, répliqua Vanois.
— Vous n'êtes pas dégoûté, dit M. Richomme avec un gros rire ; eh bien! puisque -tels sont vos principes, je vous dirai conlidenticUcment que, peut-être ce soir mêuie, vous verrez ici
une femme selon voire cœur, brune et jolie. Un instinct malfaisant arracha de mes lèvres la niaiserie suivante :
— INIais, à vous enten Ire, on dirait que nous ne la voyons pas dés à présent.
D'un regard traîtreusement souriant, j'adressai ce joli compliment à madame Pu'chomme, qui, loin de paraître embarrassée comme je l'espérais , eut l'air de ne pas comprendre qu'il fiit question d'elle, et conserva la plus dédaigneuse impassibilité.
— Est-ce que vous allendez ce soir madame Baretty? demanda un des Suisses, la bouche à moitié pleine.
— Ce soir ou demain, dit iNI. Richomme. Vous connaissez ma bclle-sœur? poursuivit-il en s'adressant a moi.
Je savais vaguement que madame Richomme avait une sœur, mais j'ignorais le nom du mari de cette sœur, ou du moins je Pavais oublié, comme on oublie les choses indifférentes.
— J'ai beaucoup entendu parler de l'esprit et de la beauté de madame Baretty, répondis-je galamment, mais je n'ai jamais eu le plaisir de la voir.
LE PAlUTOiNNERRE. 279
— Vous aurez ce plaisir incessamment , et vous verrez qu'en vous annonçant une jolie femme je n'ai pas exagéré.
— J'en suis convaincu d'avance , et mon admiration est prèle.
M. Ricliomme cligna un œil, hocha la tête à deux ou trois reprises , et ricana sourdement avant de reprendre la parole.
— Si vous voulez m'en croire, dit-il avec un accent moitié moqueur, moitié sérieux, vous la tiendrez en bride, votre admiration.
— Pourquoi cela? fis-je un peu surpris de ce conseil.
Le gros homme recommença sa pantomime , et se penchant vers moi :
— Avez-vous vu jouer Othello? m.e dit-il à l'oreille.
— Sans doute.
— En ce cas , vous connaissez mon beaufrère.
— Jaloux?
— Effréné, endiablé, enragé!
Malgré son attitude confidentielle, M. Richomme avait haussé la voix, et il parlait de
280 L'ÉGUEJL.
manière à être entendu de tout le monde. Un
regard de sa femme lui imposa silence.
— C'est juste, dit-il en s'inclinnnt. Puis, se penchant de nouveau vers moi : — Ma Femme, reprit-il tout bas, ne veut pas qu'on parle devant les domestiques des ridicules du cher beaufrère; et, au fond, elle a raison, car ces marauds sont rimpertinence et le bavardage incarnés. Au dessert, je vous conterai cela.
Une femme jolie, un mari jaloux, il n'y avait rien là que d'assez ordinaire. Ce vulgaire prologue suffit cependant pour exciter ma curiosité, et j'attendis avec une sorte d'inipaticnce la retraite des domestiques. Ils disparurent après avoir servi le dessert, selon l'usage établi dans la maison. Sans songer à ce qu'il pourrait y avoir d'indiscret dans ma conduite, j'allais rappeler à notre hôte sa promesse, mais il prévint ma demande. Aussi bavard que j'étais curieux moi-même, il lui tardait évidemment d'exercer aux dépens du mari de sa belle-sœur la lourde malice qu'il prenait pour de l'esprit, et qui constituait la partie joviale de son caractère.
— Messieurs Wendcl, dit-il en s'adressanl aux deux Bernois, vous avez déjà vu Barelty,
mais ces messieurs ne le connaissent pas. N'estil pas vrai que c'est un charmant garçon ?
A cette question ironiquement articulée, les Helvétiens ne répondirent que par une grimace qu'il était difficile de prendre pour un assentiment
— Ce n'est pas parce que nous sommes presque beaux-frères , poursuivit en goguenardant M. Richomme, mais je doute qu'on puisse trouver un homme plus aimable. Il est vrai que les mauvaises langues l'accusent d'être difficile à vivre, hargneux , emporté, grognon, colère, et surtout jaloux comme un crocodile ; mais ce sont là des calomnies, n'est-ce pas, Césarine?
Madame Richomme avait écouté son mari avec une impatience marquée ; elle haussa imperceptiblement les épaules, et répondit d'un ton bref :
— Chacun a ses défauts; ceux de M. Baretty n'ôlent rien h la bonté de son cœur ni à la noblesse de son cai'actère.
— Je te dis que l'oiseau est charmant; seulement il a bec et ongles, et il est bon d'en avertir ces messieurs. Je ne parle pas pour vous , messieurs du grand conseil : vous êtes
des hommes raisonnables, pères de fcimille, et d'ailleurs vous savez de quoi il retourne ; mais voici deux fashionables qui ne doutent de rien, en qualité de Français, et à qui une petite leçon de prudence ne sera peut-être pas inutile.
Je lançai un coup d'œil à Edmond , que ces dernières paroles concernaient autant que moi. Il pelait métliOiliquement une pomme et semblait inattenlif. De son coté , madame Richomme, visiblement contrariée, essayait d'un regard improbateur d'imposer silence à son mari.
— Ma chère amie , tu as beau me faire de gros yeux, reprit le millionnaire d'une façon assez triviale, je n'ai pas envie de voir se renouveler chez moi la sotte aventure de Barègcs.
— Quelle aventure? dis-je, au ris(|uc de déplaire davantage à la maîtresse du logis.
— Vous n'en avez pas entendu parler? l'histoire pourtant a fait assez de bruit. L'an passé, Baretly, qui souffre quelquefois d'une ancienne blessure, va à Barèges et y conduit sa femme. Ma belle-sœur , aimable el jolie , se trouve dès son arrivée entourée d'une cour nombreuse; c'est à qui aura le plaisir d'être son danseur ou
de chanter avec elle. Vous saurez qu'elle danse etchantc comme un ange. Rien que de fort simple assurément, et sur cent maris quatre-vingtdix-neuf n'auraient pas songé à se formaliser; mais le cher Barettv a du sani? corse dans les veines. Le voilà donc furieux, et ne rêvant plus que carnage. Massacrer en bloc la douzaine d'étourneaux qui voltigeaient autour de ma bellesœui', c'eût été embarrassant : pour simplifier la chose, mon jaloux prend le parti de faire un exemple. Parmi les galants qui l'offusquaient, il choisit le plus empressé, et lui cherche, devant trente personnes , la plus allemande des querelles. Le quidam essaie de tourner l'affaire en plaisanterie; un soufflet en plein visage le force de la prendre au sérieux. Un duel s'ensuit, et Barctty casse la jambe à son adversaire , qui ne dansera plus, le pauvre diable, car il a fallu l'amputer. Vacarme horrible , comme vous pouvez le croire. Tout le monde donne tort à Barelty ; la justice intervient, et, pour éviter l'esclandre d'une arrestation, mon aimablebeaufrère est obligé de se constituer prisonnier. Bref, il est reslé trois mois sous clef pendant l'instruction de l'affaire; fort heureux d'être ac-
quitté en définitive par le jury. Vous croyez peut-être que la leçon lui a profité ? Vous ne connaissez pas le Corse. A la première occasion il recommencera, et je serais trés-fàché que cette occasion se présentât chez moi. Vous voilà donc bien avertis, messieurs les Parisiens : quand vous verrez ma belle-sœur, permis à vous de l'admirer, mais que ce soit de loin et en silence. Autrement^ gare la tragédie!
— En vérité, vous faites de votre beau-frère un ogre, dit Vanois en souriant d'un air ironique.
— Avisez-vous de paraître amoureux de sa femme, répondit M. Richomme-, vous verrez s'il fait de vous plus d'une bouchée.
— Je n'aurai garde, reprit mon compagnon de voyage d'un ton léger; quoique je ne me pique pas d'être un beau danseur, je tiens à mes jambes.
Cette plaisanterie fit sourire les convives, à l'exception de madame Richomme, c|ui, conservant un sérieux glacial, se leva inopinément et rompit ainsi, en nous forçant de suivre son exemple, une conversation qui semblait lui déplaire outre mesure.
LE PARAïONNEIlPiE. 285
La coiilradiclion csi naturelle à l'homme : j'en eus bien lot la preuve, car l'avertissement de noire hôte produisit, à mon égard du moins, un effet tout opposé à celui qu'il en attendait sans doute. Madame Baretty, que je n'avais jamais vue, s'empara soudain de mon imagination. Je savais qu'elle était jolie; mais ce mérite, si recommandable qu'il fut, n'eût pas suffi pour me jeter dans la rêverie où je tombai tout en humant une tasse d'excellent café. Pour mon esprit enclin au romanesque, l'aimable inconnue avait un attrait plus violent encore que celui oe ses charmes. 11 est incontestable que les pommes du jardin des Hespérides empruntaient une partie de leur valeur au dragon chargé de leur garde; de même la beauté d'une femme est rehaussée par la jalousie maritale, et plus celle-ci se montre intraitable, plus cellelà devient conquérante. Madame Baretty devait être irrésistible, puisque, s'il fallait en croire son beau-frère, il y avait péril de mort à l'aimer. Or, je me picjuais de n'être pas de ces cœurs faibles que glace la perspective du danger. Je ne sais quelle lubie de mon amour-propre se mettant de la partie, j'arrivai, de réflexion
286 L'ÉGUEIL.
en reflexion, à nie demander sérieusement si la réserve rigoureuse recommandée par Al. Richomme n'était pas incompatible avec le juste soin de ma dignité personnelle. Après avoir débattu quelque temps cette importante question, je la résolus de manière à n'engager en rien l'avenir.
— Je laisserai les choses suivre leur cours naturel , me dis-je ; je ne chercherai pas à mMchauffer la tête d'une ardeur factice ; mais , si par hasard je tombe amoureux (et ne Tétant pas , que puis-je faire de mieux , à la campagne surtout?), je n'opposerai pas la moindre résistance à mon penchant. Aux yeux d'un homme comme moi, tous les maris doivent être égaux, qu'ils s'appellent George Dandin ou Croquemitaine.
Cette belle résolution prise , je me trouvai tout égayé ^ et mon voyage en Suisse m'olfrit aussitôt un intérêt dont jusqu'alors il m'avait semblé totalement dépourvu. Dans ma riante humeur, je pardonnai à mon ami la dissimulalion dont je lui avais fait un crime l'instant d'auparavant. Loin de m'olfns(|ucr encore , son amour pour madame Richomme me parut , au
contraire, furl opporUui , ca»* i! me garantissait trune rivalité redoutable et me bissait le champ libre. Il va sans dire que je comptais pour rien les deux Helvctiens d\m âge mur.
Le café pris, nous nous promenâmes quelque temps dans les jardins; mais la fraîcheur du soir nous en chassa bientôt , et nous rentrâmes au salon , où une partie de whist ne tarda pas à s'organiser. Pour la première fois peutêtre, je regreltai de ne pas connaître ce jeu , car M. Richomme, Edmond et les deux Suisses ayant pris place autour du tapis vert, je restai seul debout vis-à-vis de la mnitresse de la maison ; sorte de tcte-à-téte que rendait assez embarrassant l'air soucieux et mécontent qui n'avait pas quitté sa physionomie depuis notre arrivée. Le dialogue étnit difficile, mais le silence eût été ridicule. J'entamai donc la conversation par quelques lieux communs, que madame llichommc interrompit presque aussitôt en m'adiessant d'une voix incisive la question suivante :
— C'est donc vous qui avez eu l'aimable idée de venir nous voir, et à qui par conséquent mes remerciements sont dus?
288 VÉœVAL.
Q(iui(|iic mcnlalcnieiU réconcilié avec mon coinpaij;noi) de voyai^c , je jugeai hors de propos de conlirtner le petit mensonge par où il avait débuté.
— il faut rendre à César ce qui est h César, répondis-je modestement ; j'ai été assez heureux d'accompagner Vanois, mais à lui seul appartient la pensée première de notre voyage.
Madame Richomme hocha la tête d'une façon qui disait clairement : J'en étais sûre.
— Vous êtes fort lié avec M. Vanois? repritelle en me regardant d'un œil pénétrant.
— Je le connais depuis dix ans.
— C'est-à-dire que vous n'avez rien de caché l'un pour l'a u Ire?
Cette question fut articulée d'un ton si expressif, qu'a mon tour je regardai attentivement la femme du millionnaire.
— Madame , répondis-je en baissant la voix, il est des choses qu'on ne confie pas à son meilleur ami. Je ne dis pas tout à Vanois, et il agit de même envers moi; mutuellement nous sommes souvent réduits à deviner.
— M. Vanois est-il habile à ce métier?
— Fort habile.
— Et vous?
— Ma modestie m'empcciie de répondre, dis-je en souriant.
— Cela veut dire que vous vous croyez plus habile encore que votre ami.
— Plus 5 non \ mais autant.
Madame Richomme parut hésiter.
— Y a-t-il long-temps que vous n'avez trouve l'occasion d'exercer votre talent ? dit-elle enfin avec un enjouement affecté.
— Je l'exerce en ce moment même, répon dis-je d'un air railleur, car l'interrogatoire commençait à me déplaire.
- — Vraiment! reprit la femme de l'ex-fournisseur, dont les yeux bruns étincelcrent; puisje savoir ce que vous cherchez à deviner?
— Mon ami est engagé dans une partie fort intéressante : gagnera-t-il ? voilà ce que je me demande.
Quoique j'eusse montré la table de jeu , madame Richomme ne se méprit pas au sens de mes paroles , que lui expliqua d'ailleurs mon regard. Elle comprit que je faisais allusion à une partie qui n'était pas celle de whist , et répondant à ma pensée :