II
amphitryon du premier mérite. Ensuite vous m'aiderez, moi, à manipuler la matière électorale. 11 faut bien que vous fassiez votre apprentissage. En ce moment vous ne songez qu'à plaire aux jolies femmes et à berner ces pauvres diables de maris; mais dans quelques années, lorsquCj marié vous-même, vous ne serez plus bon qu'à faire un député , l'ambition vous viendra. Il est donc utile que vous étudiiez d'avance la manière d'engluer constitutionnellement ces braves électeurs. Car c'est une vraie pipée qu'une élection! Vous verrez; ça vous amusera.
— Je m'en fais d'avance une fête, dit Louis en riant malignement.
— C'est donc une affaire convenue. On vient de me dire que ma femme est à sa toilette ; je vais la remercier du sacrifice qu'elle me fait et lui communiquer notre petit arrangement : attendez-moi là.
En prononçant ces mots , le mari peu clairvoyant se dirigea vers la chambre de sa femme. Dès qu'il fut sorti du salon, M. de Morsy, qui pendant la fin de ce dialogue avait gardé un
LA CINQUANTAINE. n1
sombre silence , s'approcha du jetihe amoureux, dont le sourire moqueur semblait jfe braver.
— Vous n'irez pas à Limoges! lui dit-il impéi'ativement.
— Si fait, parbleu! répondit d'Epenoy du ton le plus décidé.
— Vous n'irez pas, vous dis-jc.
— Qui m'en empêchera?
— La contrainte , si la raison et la délicatesse sont impuissantes.
— Cette contrainte , qui se chargera de l'employer ? demanda le jeune homme d'un air de hauteur.
— Moi, répondit avec fermeté le marquis î jusqu'ici je vous ai tenu le langage de l'amuié^ si vous m'y forcez , j'emploierai des moyens plus efficaces. Il n'y a plus de Bastille j3our y enfermer par lettres de cachet les jeunes gens sans conduite, mais il y a encore des prisons destinées à ceux qui ne paient pas leurs deltcs* Vous me devez trois mille francs.
— Je vous dois trois mille francs! répéta d'Épcnoy ; voici qui est un peu fort-
— Trois mille francs souscrits par vous au profit de M. Jolibcrt et endossés par lui à mon ordre. Cette dette est exigible depuis plusieurs jours , et son non-paiement entraîne la contrainte par corps. Vous n'avez pas d'argent, je le sais ; or je vous déclare que si vous ne me donnez pas votre parole d'honneur de ne point aller à [Limoges , aujourd'hui même les huissiers seront en campagne.
— Qu'ils viennent chez moi, vos huissiers, je les fais sauter par la fenêtre ! s'écria le jeune homme exaspéré de ce contre-temps ; d'ailleurs, continua-t-il d'un ton plus calme , je trouverai de l'argent d'ici à demain, et j'irai à Limoges, et tous les démons de l'enfer ne m'empêcheront pas d'assister à la pipée électorale de cet estimable citoyen, et si je peux l'engluer luimême...
— Taisez-vous, le voici , dit le vieillard prudent jusque dans sa colère.
M. Gastoul rentrait en effet dans le salon ; il s'approcha des deux rivaux en dandinant d'un air gêne, et hésita un instant avant de parler.
— Ma foi, mon cher d'Épcnoy, dit-il à la
fin avec un sourire contraint, je crois que tout à l'heure je me suis un peu trop avancé. Vous ne savez pas ce que c'est que d'être marié j on n'est pas toujours le maître... madame Gastoul , à qui je viens de faire part de notre projet, serait certainement ravie de vous recevoir, mais elle m'a fait observer qu'à Limoges on
trouverait peut-être singulier Vous savez
comme on est en province... une pruderie outrée... des cancans sans fin... Limoges surtout est horriblement petite ville... Bref, ma femme craint que la présence dans notre maison d'un lion de votre espèce ne donne lieu à des propos désagréables qu'elle désire éviter... Que voulez-vous, mon cher? c'est l'intérêt de votre
bonne mine qu'on vous fait payer-là Mais
j'espère bien que cela ne vous empêchera pas de venir nous voir plus tard à la campagne.
A mesure que M. Gastoul ânonnait cette déclaration embarrassante le front de d'Lpcnoy se rembrunissait, tandis que la physionomie du marquis recouvrait sa sérénité.
— Infernale coquette ! se dit le jeune h'^^mme.
— Ange adorable! pensa le vieillard.
330 L'ÉCUFIL,
Malgré la formelle détermination d'une rupture qu'annonçait la conduite de madame Gastoul, Louis d'Epenoy ne s'avoua pas vaincu. Trois jours de suite il se présenta chez la belle provinciale, qui se montra aussi obstine dans sa vertueuse résolution qu'il paraissait luimême persévérant dans son amoureuse poursuite. Effort de raison ou reste de dépit, madame Gastoul fut inexorable et refusa de le recevoir. Le troisième jour, l'amant furieux, mais non désespéré, apprit de M. Gastoul, qui l'accueillait toujours de la manière la plus amicale, que le départ des deux époux était fixé au lendemain matin.
A l'heqrc indiquée par le bénévole mari, les habitants de la rue de Provence purent remarquer sur le trottoir, non loin de la rue Taitbout, un jeune homme blond qu'enveloppait un manteau drapé à la manière espagnole. Après une faction plus longue encore que celle qu'il avait montée aux Tuileries quelques jours auparavant, d'Epenoy, car on Ta reconnu, aperçut une chaise de poste qui sortait d'une des maisons en face desquellesil s'était placé. Aussitôt
il releva son manteau jusqu'à ses yeux et demeura immobile.
Dans un des angles de la voiture M. Gastoul, la tète ornée d'une casquette , et ses lunettes bleues sur le nez, se livrait h une de ces méditations de politique transcendante dont il avait l'habitude. A sa droite sa femme, enveloppée d'un élégant manteau de voyage , semblait plongée dans une rêverie non moins profonde. Visiblement préoccupée , malgré la nonchalance de son attitude, en sortant de la maison elle promena dans la rue un regard interrogateur qui dépista aussitôt l'amant en embuscade. Voyant que l'ambitieux Limousin , selon son usage, s'occupait de toute autre chose que des actions de sa femme , d'Épenoy rabattit son manteau , et offrit à la cruelle reine de son cœur un regard si éloquent de désespoir, un visage si pâle , une contenance si éprise et si suppliante, que, par une rechute soudaine, madame Gastoul porta la main à ses cheveux.
Cette scène fut un éclair ; bientôt la chaise de poste disparut au tournant de la rue. D'Epenoy alors fit un pas en arrière, et rejeta le pan de son manteau sur son épaule par un
mouvement orgueilleux que n'eût pas désavoué le plus fier Castillan ; puis sifflant entre lesdents un motif triomphal , il se dirigea vers le café Anglais où il déjeuna de fort bon appétit.
xn.
Le départ de madame Gasîoul brisa le fil qui avait lié pendant quelque temps les divers personnages de cette histoire. Chacun d'eux tira de son côté et parut retourner à sa \ie habituelle, comme, au théâtre, les acteurs qui ont joué ensemble se séparent à la chute du rideau. La pièce cependant n'était pas finie. Avant de passer au dernier acte, il convient de
compléter quelques détails accessoires mais
non superflus.
Rendue à la liberté le lendemain de son enlèvement, mademoiselle du Boissier était rentrée chez elle dans un tel état d'exaspération que cette crise, jointe au dépit rongeur produit par tant de déceptions matrimoniales et aux acres humeurs particulières à certains céhbats, détermina une maladie inflammatoire qui mit ses jours en danger, et la retint au lit pendant plusieurs semaines. Toutefois, malgré sa fureur contre d'Épenoy, mademoiselle Alphonsine , ainsi que l'avait prédit Taudacieux ravisseur , se garda de publier son aventure ; car un enlèvement, si peu sérieux qu'il puisse être , est une médiocre recommandation aux yeux d'un futur époux ; et la fille majeure, plus grande que ses revers, n'avait nullement re-
nonce au mariage.
La maladie de mademoiselle duBoissicrdonna à sa protectrice un assez long relâche dont celle-ci profila pour parachever deux ou trois petites négociations conjugales que lui avaient fait un peu négliger, en dernier lieu, ses efforts désespérés pour rétablissement de la pauvre
Alphonsine. Mais de pareilles broutilles d'hyménée ne pouvaient élte qu'un intermède pour l'esprit actif de madame d'Épenoy, qu'occupa bientôt , à l'exclusion de tout autre sçin , une affaire plus sérieuse et qui la touchait de plus près.
M. de Morsy et Louis d'Épenoy s'étaient rencontrés plusieurs fois sans se chercher, ni s'éviter. En ces occasions ils s'abstenaient , d'un commun accord , de parler de madame Gasloul , et semblaient oublier qu'ils avaient clé rivaux . Ils vivaient donc ensemble comme par le passé : le jeune homme plein de déférence pour l'ami de sa mère , le vieiU lard bienveillant pour le fils de son ancienne
amie.
D'Epenoy paraissait supporter avec résigna* tion le coup qui avait brusquement frappé- son amour. Bientôt , d'ailleurs , des soucis d'une nature peu sentimcnlale vinrent faire diversion aux peines que pouvait endurer son cœur. Harcelé par ses créanciers, le jeune dissipateur reconnut la nécessité de mettre ordre à ses affaires et, se résignant à una démarche qu'avait long-temps repoussée son orgueil, i| se dé-
cida , pour éviter une ruine totale , a recourir à cette providence terrestre qui se nomme l'amour maternel.
Un malin donc l'enfant prodigue comparut devant sa mère, non point hâve, décharné? souillé de boue et couvert de haillons , comme son aîné de la Bible, mais élégant, leste, gracieux , Tœil câlin et le sourire sur les lèvres. Après avoir déclaré d'un air fort peu contrit qu'il venait faire une confession générale de ses énormités, il s'assit gentiment sur un tabouret, aux pieds de madame d'Épenoy, et commença un si joyeux récit de ses erreurs , contrefit si plaisamment les physionomies féroces de ses créanciers, dépeignit avec un pathétique si bouffon les tortures qui Tatlendaient dans les cellules delà rue Glichy,que la vieille dame, chariHée de ce mauvais sujet de fils qui à chaque gros péché lui baisait tendrement les mains, ne put se défendre de l'embrasser à son tour par forme d'absolution.
— Levez-vous, vaurien, lui dit-elle lorsqu'il eut achevé Taveu de ses égarements , on paiera vos dettes ; mais n'en faites plus. Vous me donnerez votre procuration pour que je dégage
votre domaine des Tillots, et vous aurez la complaisance de partir sans délai pour l'Italie où vous resterez jusqu'à ce que je vous rappelle. La pénitence n*est pas très-sévère, et ce sera une occasion naturelle de rompre avec la société fort peu recommandable que vous fréquenlcz depuis quelques années.
A travers l'indulgence de ce langage perçait une résolution ferme que Louis n'essaya pas d'ébranler. Soit que cédant à la nécessité il eût pris son parti d'obéir sans discussion , soit que quelque arrière-pensée eût affaibli sa répugnance pour les voyages , il promit à sa mère une soumission absolue, et réalisa cet engagement en partant quelques jours après.
Au bout d'un mois , madame d'Épenoy, h qui son fils avait déjà écrit une lettre datée de Gênes, en reçut une seconde timbrée de Rome, dans laquelle il lui annonçait l'intention de passer dans cette ville une partie de Tété. Fort satisfaite d'un résultat qui semblait un acheminement certain vers le mariage qu'elle rêvait depuis si longtemps, la mère de Louis ne songea plus qu'à lui dénicher le phénix des héritières.
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Pendant ce temps, Téleclion dont on a déjà parlé avait eu lieu à Limoges. Maigre le patronage du comité de l'opposition et l'éloquence de sa propre circulaire, M. Gasloul avait échoué. Le candidat vaincu apprit lui-môme son échec au marquis dans une lettre où , sous une indifférence affectée et visant à l'ironie j perçaient le dépit et la déconvenue.
— Je ne suis pas député, et peut-être nù le serai-je jamais , écrivait-il, mais la presse vaut au moins la tribune ; je pars pour ma campagne où je compte élucuhrer dans le cours de l'été un ou deux volumes à la façon des Lettres de Juniits et dans le style de Courier, qui feront rirejaune plus d'un de nos matadors politiques.
Quant à l'homme de cinquante ans, principal personnage de cette histoire; outre son procès, une sage résolution le retenait à Paris. Délivre de ses angoisses jalouses, il avsit reconnu que le seul moyen de prévenir le retour de cette torlure était de lui ôler tout aliment en se guérissant enfin d'une passion insensée. Il prit donc l'héroïque détcrtnination de tie pas aller en Limousin, et confia le traitement de sa folie k l'absence, ce giand médecin de l'amour.
Pendant près de trois mois le marquis exécuta courageusement sa résolution 5 mais de quelle énergique vertu n'eut-il pas besoin pour y persévérer! Quel vide profond soudainement creusé dans sa vie! quelle solitude au milieu de cette foule indifférente! Quelle terne vapeur épandue sur tous ces objets si brillants quand elle était là! quel désdeuv rement! quel ennui! quel sombre printemps.
Les maisons où le vieillard avait l'habitude de rencontrer madame Gastoul^ lui étaient devenues odieuses. Il fuyait les lieux pleins de ce cher et cruel souvenir; mais ce souvenir luimême , où le fuir et comment s'y soustraire ? Les plus futiles circonstances, les hasards les plus imprévus lui rappelaient à chaque instatit, à chaque pas , la dangereuse image qu'il vou* lait oublier. Les sons d'un piano frappaient -ils sotî oreille^ c'était la valse où il avait admiré sa gt^âcé séduisante, c'était la romance qu'elle aimait a chanter. Une jeune femme a la taille svelte, h la tburimre gracieuse, passait-elle près de lui^ Elle marchait ainsi. Et quand cette con^ tinuclle préoccupation semblait un moment s'assoupir^ de blonds cheveux rapidement entre-
vus, un vague parfum, une fleur, un rien indcâcriptible la réveillaient aussitôt plus douloureuse et plus cuisante.
Au commencement de Tété , M. de Morsy gagna son procès. Ce souci avait eu le mérite d'être quelquefois une distraction; dès qu'il eut disparu, le mal amoureux, désormais dominateur unique, redoubla de violence et d'intensité. Le marquis tomba peu à peu dans un morne abattement. Aux gens qui venaient le complimenter sur le gain de son procès , il répondait par un sourire aussi triste que si ce triomphe eut été sa ruine. Ptien ne parvenait à Tarracher aux mélancoliques rêveries dans lesquelles il apercevait sans cesse, au fond d'un frais vallon et sous l'ombrage des marronniers fleuris, l'être charmant, unique pensée de son cœur, jeune tourment de sa vieillesse. Bientôt ces regrets, cette tristesse, ces désirs devinrent une véritable nostalgie. Dans l'atmosphère de Paris , M. de Morsy étouffait; pour lui, lair et la vie étaient près d'elle. Il lutta quelques jours encore, mais il succomba entin sous l'étreinte de la passion. Un matin, sans préparatifs, sans préméditation, sans volonté pour ainsi dire, et pousse par une
LA CINQUANTAINE. 2Ui
force irrésistible , le vieillard partit pour Li-
moges.
Par une belle soirée du mois de juin, M. de Morsy, arrivé h sa campagne depuis une heure à peine, se dirigeait, en suivant un chemin tortueux , vers la maison qu'habitait madame Gastoul à un quart de lieue de distance. Il m irchait si rapidement qu'un jeune homme se lût fatigué à le suivre; mais, malgré celte impatience, ses yeux parcouraient avec avidité les moindres détails de la campagne qu'il traversait. Là , au flanc du coteau, s'étendait la châtaigneraie où, sur la pelouse semée déroches grisâtres, il s'était souvent assis près d'elle; à gauche, dans le creux du vallon, serpentait la rivière où, derrière les saules, balançait au gré du courant le batelet qu'elle manœuvrait avec une si gracieuse audace. Enfin, au bout du chemin, déjà il distinguait, à travers les arbres, la maison à blanches façades et à contrevents verts qu'à Paris il avait vue en rêve tant de fois. Doucement troublé par les souvenirs qui se réveillaient en foule sur sou passage, le vieillard sentait éclore en lui mille émotions fraîches et délicieuses, fleurs vivaces d'aune âme toujours jeune : dé- U. 16
fiance de soi-même, jalousie, humeur chagrine , découragement, dégoût de la vie, en ce moment tout était oubhc. N'allait-il pas revoir l'ange bien-aimé dont il avait protégé les blanches ailes contre les souillures d'un monde corrupteur? D'avance il se figurait son accueil : elle le recevrait comme un ami, comme un sauveur ! Quelle récompense ! quel triomphe ! La passion heureuse a-t-ellc de plus beaux jours? Il ne le croyait pas; et en songeant à tout ce que renferme de charmant la reconnaissance d'une femme chérie, il trouvait plus légère sa vieillesse et moins insensé son amour.
Au lieu de traverser la cour principale, M. de Morsy entra par une petite porte pratiquée dans le mur de clôture, et que masquaient intérieurement des massifs prolongés jusqu'à la rnaison. De là il pénétra dans le vestibule sans être aperçu d'aucun domestique, monta l'escalier à pas discrets, et arriva enfin au salon où se tenait habituellement madame Gastoul. La porte était entr'ouvcrte. Aussi ému qu'un adolescent amoureux pour la première fois, le vieillard la [)Oussa sans faire de bruit, et s'avança sur le seuil; mais il s'arrêta aussitôt en palis-
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sant affreusement, comme s'il eût senti un poignard lui entrer dans le cœur.
Au fond du salon, couché sur un canapé qu'encombrait un amas de journawx et de brochures, IM. Gaslonl dormait du sommeil du juste. Près d'une fenêtre sa jeune femme, mollement étendue dans un fauteuil , avait sur les genoux un ouvrage de broderie, mais n'y travaillait pas ; devant elle Louis d'Épenoy assis sur un tabouret, et tenant un livre qu'il ne lisait pas davantage, semblait en adoration, tout en épiant le sommeil du mari bénévole. Lesmains des deux amants s'étaient rencontrées^ leurs regards se confondaient , tout en eux trahissait l'intelligence secrète, la p^issipn r|iutuelle, l'amour heureux!
Près de défaillir, M. de Morsy s'appuya contre le chambranle de la porte. Si sourd qu'il ("vi^ ce mouvement ti^^a le couple forlunp de sor^ extase. Madame Gasloul se leva par un Uotid de gazelle surprise, rougit jusqu'aux yepx à la vue de son mentor el^ cédant à un excès do confusion dont elle eut sans dou|c triomphé quelques années plus lard, elle s'élança hors du salon. Au bruit de la porte qu'elle referma brusquement,
comme si elle eut craint d'être poursuivie, M. Gastoul s'éveilla. Il se mit sur son séant, se frotta les yeux, et aperçut enfin, h l'extrémité de la chambre, M. de Morsy qui contemplait d'Épenoy d'un air hagard.
— C'est vous 5 marquis? s'écria M. Gastoul anse levant avec empressement; ravi de vous voir! Nous croyions que les délices de Paris vous avaient brouillé avec le Limousin. Votre retour fera le plus grand plaisir à madame Gastoul. Mais qu'avez-vous à regarder notre ami d'Épenoy comme s'il était une bête curieuse... Ah! je comprends. Vous avez aussi donné dans le voyage d'Italie, vous! Parfait! délicieux!
M. Gastoul partit d'un éclat de rire qui n'éveilla aucun écho. Malgré son aplomb, d'Épenoy était décontenancé; le marquis regardait sans rien voir distinctement et n'entendait qu'un bourdonnement confus^ l'action de ses sens semblait paralysée.
— Mais entrez donc, au lieu de rester ainsi à la porte , reprit le maître du logis en avançant un fauteuil au vieillard, qui se vint asseoir machinalement sans dire un mot.
— Avant tout, continua M. Gastoul , dont
l'hilarité paraissait éprouver le besoin de s'épancher, il faut que je vous raconte les prouesses de notre ami d'Épenoy ici présent ; si vous ne riez pas, c'est que vous avez un spleen conditionné. Il y a six semaines environ, le jeune et beau d'Épenoy, partant pour l'Italie par ordre de sa maman , tombe ici un beau matin. Pour venir nous voir il s'était détourné de sa route, procédé amical dont je lui sais beaucoup de gvé, W nous conte tout d'abord comme quoi d'aller baiser la mule du Saint-Père lui paraît une corvée peu réjouissante; non que le voyage d'Italie ait rien de si pénible en luimême , mais parce que tout ce qui est commandé devient odieux par cela seul : le cœur humain est fait ainsi ; pour moi, je n'ai jamais su obéir. Je m'apitoyais sur la destinée du pèlerin, quand tout à coup une idée sublime me traverse l'esprit. — Qui vous empêche, lui disje, de voyager en Italie sans sortir de France t Voilà mon homme qui me regarde d'un air ébafii. Je lui ris au nez et je reprends : — J'ai des amis à Gênes, à Rome, à Naples; je leur envoie sous enveloppe des lettres écrites par vous, datées successivement de ces diffé-
rentes villes, eL adressées à votre mère, à Paris: mes correspondants n'ont d'autre peine que de jeter les lettres à la poste. Quant à vous, ma bibliothèrîue est bien fournie, vous y trouverez trente ouvrages sur l'Italie, en sorte que vous pourrez vous étendre tant qu'il vous plaira sur le Colisée ou sur HercuLiuuni. Cette érudition enchantera votre mère. Mais il faut que vous restiez quelque temps avec nous, sans cela je ne me môle de rien. D'Épenoy trouve le projet admirable et y adhère de la meilleure grâce du monde. La correspondance italienne va son train tout aussitôt et le tour est fait : qu'en dites-vous ?
M. Gastoul se renversa sur le dossier du canapé, et recommença de rire en homme enchante de lui-même. Ce nouvel accès passé, il se tourna vers le jeune homme :
— Pendant que je liens compagnie au marquis, allez donc voir où est ma femme, lui ditil familièrement; si elle savait que notre aimable voisin est de retour, elle serait déjà ici.
D'Epenoy, qui se trouvait mal à l'aise en face du vieillard, s'empressa de sortir, dans l'inten-
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tion apparente d'exécuter la mission qu'il venait de recevoir.
— Charmant garçon! dit alors M. Gastoul; serviable, gai, toujours content: peu d'acquis, point d'instruction, rien de solide en un mot; mais du trait dans l'esprit, ce que les Anglais nomment de VJiumour. Il m'est utile. Vous saurez que mes lettres dans le genre des pamphlets de Courier^ sont en pleine exécution. Je lui ai confié quelques parties comiques à aiguiser ; il a trouvé des saillies incroyables. Je vous lirai ça quand l'ouvrage sera terminé. Je crois que messieurs les électeurs de Limoges pourront bien se mordre les doigts de ne m'avoir pas donné leurs suffrages. C'est fini entre ces gens-là et moi; j'ai secoué la poussière de mes sandales aux portes de leur ville... Mais vous avez l'air souffrant , vous ne dites rien. Étes-vous malade?
— Non , répondit INI. de Morsy qui eut besoin d'un effort pour prononcer ce scu! mot.
— D'Epcnoy n'aura pas trouvé ma femme , je vais la chercher ; car si vous retourniez chez vous sans l'avoir vue, elle ne me le pardonne-
rait pas. Du reste , il est bien entendu que vous soupez avec nous.
Le successeur de Courier sortit du salon et se mit à la recherche de sa femme, qu'il ne parvint à trouver nulle part. Madame Gastoul s'était réfupfiée dans un petit bois attenant au jardin, et là, confuse, humiliée, peut-être repentante, elle attendait le départ du marquis. De son coté, d'Épenoy élait devenu invisible. Las de son inutile perquisition , M. Gastoul revint au salon 5 mais, à sa grande surprise, il n'y trouva personne : M. de Morsy était parti.
Le lendemain M. Gastoul, après dîner, déclara qu'il allait rendre au marquis sa visite , et d'Epenoy ne put refuser de l'accompagner. Ils se présentèrent doncensemblechczM.de Morsy, et trouvèrent les domestiques plongés dans une stupéfaction qui leur laissait toutefois le libre exercice do la parole. Leur maître, dirent-ils ,
en rentrant la veille au soir avait aussitôt envoyé
chercher des chevaux de poste à Limoges, et il était reparti au milieu de la nuit sans qu'aucun d'eux put dire où il était allé.
— Voilà qui est étiange ! dit M. Gastoul à son hôte. N'avez- vous pas remarqué hier qu'il
y avait quelque chose d'égaré dans sa physionomie?
— En effel:, répondit d'Épenoy, qui avait in- , lérêt à dissimuler la véritable cause de la conduite du vieillard ; que cela ne vous étonne pas. Ma mère, qui connaît M. deMorsy depuis fort long-lemps, m'a raconté qu'à différentes reprises on avait remarqué en lui des bizarreries surprenantes.
— Je ne m'en étais jamais aperçu; mais il v a réellement dans ce dernier fait un grain de folie.
Le départ du marquis paSvSa donc pour un de ces caprices qu'enfante le trouble momentané (les facultés intellectuelles. Sans se préoccuper do cet incident autrement que pour plaindre son voisin de campagne, M. Gastoul continua avec une ardeur nouvelle Timportant ouvrage destiné h faire pâlir les lettres de Juiiius. Trop vaniteux pour être accessible à la jalousie, il se montrait de plus en plus charmé de d'Épenoy , qui de son coté redoublait d'humeur scrviable, et prétait à l'écrivain |)olitique la causticité de son esprit: à gros intérêt, il est vrai. Deux mois se passèrent
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ainsi; mais enfin un jour arriva où fut découverte à Paris la mystification des lettres datées d'Italie.
Mademoiselle du Boissier, qui avait de nombreuses correspondances, selon l'usage des demoiselles d'un âge mur, fist instruite par une de ses amies, demeurant à Limoges, de la présence du soi-disant voyageur à la campagne de M. Gasloul. La fille à marier gardait rancune à son impertinent ravisseur , aussi n'ent-elie garue de laisser échapper l'occasion de se venger. Elle courut aussitôt avertir madame d'Épenoy, que contraria vivemejjt cette nouvelle; non que la femme indulgente trouvât fort criminelle l'obstination amoureuse de son fils^ ir.ais elle craignit de rencontrer dans cette liaison, qu'elle croyait rompue, un obstacle sérieux à un magnifique mariage dont elle avait déjà posé la première pierre.
Sans perdre de temps, madame d'Épenoy écrivit une lettre où le bon sens et la tendresse maternelle parlaient un langage si pressant que Louis en fut touché. Ne trouvant rien de plausible à répondre à sa mère, il finit par se résigner à lui obéir. Deux ou trois mois aupara-
vant le collaborateur de M. Gastoul se fut monlré peut être plus rétif; mais déjà le temps était venu en aide à la raison. D'Epeiioy avait eu cent jours d'amour heureux ; un grand empire n'a pas duré davanlago, et combien de grandes passions durentmolns! Le plus vulgaire mais aussi le plus inévitable des dénouements termina cctle liaison qui devait être éternelle. Il V eut sans doute bien des larmes versées! il s'échangea bien des serments de s'aimer toujours! Serments sincères qui résistent mal à l'absence! larmes douloureuses auxquelles ne se fient que ceux qui n'ont jamais pleuré! La séparation des deux amants fut trisle, passionnée, cruelle; mais en résultat, un an après, d'Épenoy était marié selon le vœu de sa mère. Arrivé à l'àgc où l'inlérèt et l'ambition commencent à parler plus haut que la frivolité et la galanterie, le jeune homme avait fait ce que le monde aj)pel!e iu\ superbe mariage , c'est-àdireavait épousé beaucoup d'argent. A la même époque madainc Gasloul , il est vrai, j)orlait encore le deuil de son premier amoui*; mais son désespoir se louriiait peu h peu en mélancolie, et, comme on sait, la mélancolie, au
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fond, s'accommode assez de l'existence en ayant Tnir de s'y déplaire , et se nonrrit du [Dassé sans être pour cela dégoûtée de l'avenir.
Tandis que se passaient ces choses si ordinaires, un jeune mari oubliant la laideur de sa femme en admirant la beauté de ses chevaux, et une victime de l'amour versant des larmes sans trop d'amertume , qu'était devenu M- de Morsy? Cette question, les amis du vieillard l'échangèrent entre eux inutilement pendant près de deux ans. Il voyageait sans doute , emportant au cœur le trait empoisonne qu'il n'avait pu en arracher ; mais dans quelle contrée promenait-il sa torture? Ce point demeura long-temps un mystère. Enfin M. de Morsy reparut un jour, h l'improviste, dans un salon du faubourg Saint-Germain; et sa présence, inaperçue du plus gvnnd nombre, devint aussitôt un objet de vive curiosité pour les personnes au courant de son histoire
Parmi les femmes invitées à cette soirée se trouvaient madame d'Épenoy et mademoiselledu Eoissier : la première occupée sans cesse comme autrefois, à marier autrui; la seconde, plus que jamais Iravaillée du désir de se marier elle-
mcme. La protectrice et la protégée étaient assises l'une à côté de l'autre. Ame du purgatoire depuis quelque jours, mademoiselle Alphonsine semblait en proie à une noire mélancolie , quand tout à coup ses petits yeux verdàtres aperçurent l'homme qu'elle détestait par-dessus tous les autres 5 elle avait pris le parti de les détester tous , mais le marquis était l'objet d'une haine à part. A celte vue, la vieille fille sourit méchamment; et se tournant vers sa voisine :
— Voilà M. de MorsVx lui dit-elle avec un accent de commisération méprisante ; oh ! qu'il est vieilli ! qu'il est cassé ! on lui donnerait soixante-dix ans. Mais vovez donc : ses cheveux sont tout blancs , et comme il est maigre! C'est pourtant cette coquette de province qui l'a mis dans ce bel état \ pauvre homme !
En remarquant les ravages causés par le chagrin bien plus que par le temps sur la personne de son ancien ami, madame d'Épenoy éj)rouva pour lui une compassion douloureuse, et fut révoltée par contre-coup de l'ironie insultante qui perçait à travers la {'einle pitié de la vieille fille.
— Mademoiselle , répondit-elle en la regardant sévèrement, on pardonne des prétentions ridicules, mais non des senliments rnéchints. Vous avez un mauvais cœur, et désormais je croirais nie chnrger d'une responsabilité trop grande si j'engageais un homme à vous éponger.
A ces mots la vieille dame tourna le dos à mademoiselle du Boissier, qui, en entendant prononcer contre elle-même cette condamnation au célibat foi'cé à perpétuité, faillit perdre connaissance.
A dater de ce jour M. de IMorsy sembla reprendre sa vie accoutumée ; il fréquenta de nouveau ses amis et reparut successivement dans la plupart des maisons où il avait Tbabitudc d'aller auparavant. A part une vieillesse précoce qu'on pouvait attribuer à différentes causes , les gens qui le jencontraient dans le monde trouvaient en lui peu de cliangemcnr. Ses manières étaient, comme jadis, dignes, bienveillantes, et même affectueuses. Il parlait peu , souriait plus rarement et restait élranger à la gaieté des autres 5 ma's cette g?avité, temjuMée par une exquise politesse, n'avait rien qui ne convînt
LA CINQUAÎSTAINE. 255
à son âffe. A voir cet homme d'un maintien si calme, d'un accueil si honnête, d'une physionomie si douce, personne n'eût deviné qu'il portait au cœur une plaie Sr^ignante et incurable.
A cinquante ans on ne se tue guère h propos d'une blessure d'amour; mais, cette blessure reçue, on n'en guérit pas. L'àme, a cet âge, n'a plus la force de se suspendre aux illusions, fils dorés et fragiles que du haut du ciel l'Espérance jette à la jeunesse. Désirs impuissants, découragement absolu, dédain de soi-même, tristesse mortelle, tel est le sort de l'imprudent qui n'a pas cherché dans les liens et dans les affections de la famille un aliment à la flamme que les glaces du déclin n'ont pas éteinte dans son cœur. Des cheveux blancs , une âme, ardente et pas d'enfants! quelle destinée ! Au lieu de railler, comme on fait souvent, ceux qui la subissent , il faut les plaindre; car ils sont assez punis d'avoir méconnu la loi divine qui, en divisant en deux parts la vie de l'homme, a donné un trésor à chacune d'elles : l'amour à la jeunesse; à la vieillesse, la paternité.
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