II
si fines, elles s'entourent de précautions oratoires si adroites, elles arrivent à leur but par de si ingénieux détours , que c'est beaucoup de comprendre le sens secret de leurs paroles, et qu'il faut renoncer à les reproduire.
— Vous avez donc compris...
— J'ai compris que, si vous parvenez à métamorphoser le féroce capitaine en Cupidon, au moyen d'un bandeau artistement appliqué sur ses yeux, vous aurez fait plus de la moitié du chemin ; mais pour cela, mon cher, il faut tuer beaucoup de perdreaux.
— Je tuerai des chamois , des ours , s'il le faut, m'écriai-je dans un transport soudain.
— Bravo! cultivez le mari, c'est l'essentiel. Surtout n'allez pas demain lui fausser compagnie, comme vous en manifestiez l'intention tout à l'heure.
— Soyez tranquille, vous nous verrez au retour de la chasse 5 si déjà nous ne sommes pas amis intimes , traitez-moi de conscrit.
Animé d'un espoir auquel les encouragements do Yanois venaient de donner un aliment nouveau , en ce moment je ne doutais plus du succès y j'étais tout impatience et tout feu.
Le lendemain , à l'heure convenue^ c'est-àdire dés le point du jour, nous nous mîmes en campagne, M. Baretty et moi. La chasse est, dit-on, l'image de la guerre. L'ancien capitaine de voltigeurs se trouvait donc rapproché de son élément naturel. A le voir marcher résolument le fusil sur l'épaule, le sac en bandoulière, le pantalon dans les guêtres, le chef couvert d'une casquette semblable aux petits cônes tronqués des soldats de l'armée d'Afrique, on eût dit qu'il reprenait possession de son ancien métier. Des perdreaux à massacrer à défaut de Bédouins lui avaient fait oublier tout le reste, même sa jalousie. De qui d'ailleurs eût-il été jaloux ? ne me tenait-il pas à portée de son fusil, en laisse pour ainsi dire ? Près de lui , je cessais d'être dangereux , et par conséquent je ne l'inquiétais plus. Sous ce rapport mon calcul avait réussi. Quelques jours encore d'une pareille manœuvre, et ses soupçons achèveraient de tomber d'eux-mêmes : ainsi me disais-je pour m'encourager à la patience.
Tout alla d'abord assez bien. Moins farouche que la veille , M. Baretty montrait de temps en temps une sorte de jovialité bourrue; c'était là
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sa plus belle humeur, et je m'efforçais de l'eniretenirpar ma propre amabilité. Malheureusement les circonstances contrarièrent mes efforts. Les perdreaux sur qui nous avions compté firent défaut; en revanche, un orage aussi violent qu'imprévu nous surprit au milieu des bois, h plus de deux lieues de la maison de M. Richomme. Le feuillage, notre unique aljri, ne nous protégea guère, et nous fumes bientôt mouillés jusqu'aux os. Un malheur, • dit-on proverbialement, ne va jamais seul. En partant, nous avions eu l'intention de rentrer pour le déjeuner; mais la poursuite d'un gibier imaginaire nous avait enlrainés au delà de toutes prévisions. Nous étions donc à jeun. Le pays semblait désert et nous était inconnu. Pour comble de disgrâce, nous nous égarâmes et nous passâmes une partie de la journée à piétiner sur le sol détrempé par la pluie. Après d'innombrables marches et contre-marches, le sort enfin nous prit en pitié. Nous reconnûmes notre chemin , et deux heures plus lard nous étions de retour au château. Mais dans quel état , juste ciel ! La gibecière vide, ainsi que l'estomac, les habits ruisselants et souillés de
bonc ! J'ai avoue que je n'élais pas beau, je dois confesser maintenant que je ne suis pas des plus robustes; de ma vie je n'avais fait traite si longue ni si rude. Aussi , vers la fin , je ne marchais plus, je me traînais. J'étais harassé, démoralisé, vaincu; je pensais à la retraite de Moscou , pour la première fois je la comprenais. Quant au capitaine, il supportait notre échec avec le patient courage d'un vieux soldat, et, malgré son embonpoint^ il marchait au retour d'un pas aussi ferme qu'au départ.
— Votre vocation n'était pas de servir dans les voltigeurs, me dit-il ironiquement en reniarquant ma dolente démarche et mon penchant pour rester en arrière.
— Au diable les perdreaux ! répondis-je avec humeur.
— On n'est pas heureux tous les jours, reprit-il; demain nous prendrons notre revanche.
Celte manière de me réconforter me donna une certaine envie d'étrangler le bourreau qui l'employait. De peur d'éclater, je me tus; il eu fit autant, et nous arrivâmes au château sans avoir renoué la conversation. L'heure du dîner approchait. Je pris en toute hâte le chemin de
ma chambre, de peiird'étre aperçu parla dame de mes pensées dans le triste état où m'avaient réduit la marche, la pluie et la faim. Je changeai de costume de pied en cap, et j'essayai de réparer mon air défait. Ainsi Mazarin mourant mettait du rouge; mais je n'avais pas cette ressource, et ma triste mine résista à tous mes efforts pour l'améliorer. N'en pouvant mais , je finis par me résigner.
— Après tout, me dis-je , si j'ai les traits tirés , si je suis blême comme Debureau , cela peut être mis sur le compte de la passion tout aussi bien que sur celui de la fatigue. Peut-être vais-je lui paraître fort intéressant.
Tranquillisé par cette réflexion sagace, je descendis au salon , où je ne trouvai que madame Richomme, sa sœur et Vanois. La manière dont ils m'accueillirent tous trois fut assez singulière. Mon compagnon de voyage vint à moi d'un bout du salon à l'autre, et me serra la main avec une elïïision où paraissait s'épancher la plus vive gratitude. Cependant, h ma connaissance du moins, je ne lui avais rendu aucun service. Madame Baretty, dont la grave beauté se trouvait rehaussée de je ne sais quelle
grâce langoureuse, m'adressa un sourire enchanteur qui ressemblait h un remerciement. De quoi celte charmante femme pouvait-elle me remercier? Madame Richomme enfin, fidèle à son rôle de trouble-fète, laissa tomber sur moi le plus ironique, le plus dédaigneux, le plus méprisant de ses regards. De quel crime m'étais-je rendu coupable envers cette créature aimable d'ordinaire, et mamtenant si revéche? En toute autre circonstance, je me serais évertué à chercher le mot de cette triple énigme, mais en ce moment toutes mes pensées et tous mes sentiments se trouvaient dominés par une sensation éminemment triviale; si ma curiosité parlait, mon appétit hurlait, et je dus obéir avant tout h ses réclamations véhémentes. L'abstinence sentimentale que je m'étais imposée la veille n'était plus praticable. Je m'assis donc à table avec un empressement féroce , et je commençai de manger à la façon de Gargantua, au risque de me perdre à tout jamais dans l'esprit de la belle mélancolique à qui je désirais de plaire.
Tout en dévorant ma part d'un succulent dîner, j'étais dévoré à mon tour d'un indéfinis-
sable (Inpit. Méconlont de moi-même et des aulres, quoiqu'il m'eut été fort difficile de formuler contre qui que ce fut une accusation précise et raisonnable , je récapitulais les petits événements accomplis depuis deux jours. Quel pas avais-je fait? quel obstacle renversé? quel triomphe obtenu? Pour un homme positif, car j'avais la prétention de l'être malgré mes romanesques fantaisies , quelle valeur pouvaient avoir quelques regards éblouissants comme l'éclair mais aussi fugitifs ? Fallait-il compter comme un succès six heures d'une averse épouvantable, supportée conjointement avecM.Barctty ? A jnger la chose sans illusion , je n^étais pas plus avancé qu'au premier instant. Sous peine de tomber dans le mépris de moi-même, je devais donc changer de batteries et employer des moyens plus efficaces que les manœuvres exclusivement prudentes auxquelles j'avais eu recours jusqu'alors.
Après dîner, au lieu de suivre dans le parc la société que le retour du beau temps avait décidée à sortir, je remonlai à pas de loup à ma chambre. Là, inspiré par les beaux yeux de madame Baretty, par l'irritation nerveuse qui
nccompngnc parfois la mauvaise humeur, c\^ s'il faut tout dire, par l'excellent vin que je venais cîe boire, je me mis à composer une épître fort éloquente, clans laquelle je démontrai victorieusement : i" la grossièreté, la vulgarité, la brutalité, en un mot l'indignité de Tancien capitaine de voltigeurs: 2° le rare esprit, la grâce divine, le charme irrésistible de l'ange incompi'is qu'une injuste destinée avait donné pour femme à ce barbare; 3' le dévouement, la discrétion, le respect, l'amour enfui de riiommc sensible qui tenait la plume.
Ces trois points capitaux bien établis, la conséquence se déduisait d'elle même. A moins d'être plus injuste qu'elle n'était aimable et plus cruelle Cju'elle n'était charmante, madame Baretty devait me permettre de l'adorer. Pour conclusion je la suppliais de confirmer le langage de ses yeux par un mot, un seul mot! formule consacrée, y compris le point d'exclamation que je n'eus garde d'oublier, car à la fin d'une lettre passionnée il fait très-bien.
Mon billet achevé et réduit au plus petit format possible, je descendis au salon, où jo trouvai tout le monde réur/i. La paitie de whist
était formée ; madame Piichomme y remplaçait Edmond, qui jouait à l'écarléavec le capitaine. Madame Baretty, assise au piano, lisait une fantaisie de Chopin. L'occasion était plus favorable que je ne l'avais espéré^ et je m'empressai de la saisir. M'approchant du piano d'un air insouciant, d'une main je tournai le feuillet quand le moment fut venu , de l'autre je plaçai audacieusementmon épître sur le clavier. Sans perdre la mesure, sans manquer une seule note, la charmante musicienne pinça le papier au vol , à travers une fusée de triples croches, et le rendit soudain invisible, si bien que moi-même je ne pus deviner ce qu'il était devenu. A vrai dire, celte prodigieuse dextérité m'émerveilla sans me charmer ; elle annonçait beaucoup d'aplomb, passablement d'usage , et ce sont là des qualités dont les hommes aiment assez à conserver le monopole.
A la manière dont venait d'être accueilli mon billet, je ne doutai pas que dés le lendemain je ne reçusse la réponse. Cette fois encore je nie trom[)ais. Lorsque je revis madame Baretty, j'interrogeai inulilemcnt ses beaux yeux, si éloquents d'ordinaire : ils restèrent muets et
s'obstinèrent à fuir les miens. Je ne vis, il est vrai , dans cette sévérité inaccoutumée qu'un de ces petits manèges qu'emploient parfois les femmes pour donner plus de prix a une faveur en la faisant désirer; mais, si j'expliquai facilement la réserve de madame Baretty, j'eus plus de peine à comprendre le changement survenu dans les manières de son mari. La rudesse bourrue de capitaine avait fait place à une sorte d'aménité doucereuse; sa physionomie de hérisson grimaçait benoîtement , et , avec de la bonne volonté, on pouvait prendre cette grimace pour un sourire. Il marchait a pas comptés, parlait doucement, était de l'avis de tout le monde, se mouchait à petit bruit. Jamais, en un mot, pareille ni si prompte métamorphose, M. Richomme lui-même en fut frappé.
— Sur quelle herbe a marché volrc mari ? demanda-t-il à sa belle-sœur; ce matin, c'est un vrai mouton.
Au lieu de répondre, madame Baretty sourit languissamment et leva les yeux au ciel.
Après déjeuner , le capitaine vint à moi d'un air de bonne humeur :
— Eh bien, monsieur Duranlon ! me dit-il
332 L'ÉGUKIL.
faniilicrement, voilà le lemps qui est rec^evenu superbe. Avcz-vous toujours envie d'aller au GrincJelwald?
La veille, en courant après les perdreaux, j'avais parlé vaguement de mon désir de visiter les glaciers de l'Oberland.
— Pour qu'une pareille partie fut agréable , il faudrait être au moins deux, répondis-je sans pressentir l'embarras où m'allait jeter celte imprudente réponse.
— C'est aussi mon avis, reprit le vétéran en me présentant sa tabatière. Je ne suis jamais allé au Grindelvvald; si vous voulez, nous ferons cette petite course ensemble.
Je m'attendais si peu à cette amicale proposition , que dans le premier moment la surprise me coupa la parole. INIachinalement je regardai madame Baretly, qui se trouvait derrière son mari. D'un coup d'œil prompt et impérieux , sur le sens duquel il était impossible de se méprendre, elle médit : Acceptez.
Pour me donner un pareil ordre, elle avait sans doute (ies raisons qu'elle se réservait de me faire connaître plus laid 5 mais au préalable il fallait obéir. C'est ce que je lis^ en pestant
au fond du cœur conlre les beaulés de la nature.
— - Enchante de vous avoir peur compagnon
de voyage, répondis-je de Tair le plus riant
qu'il me fût possible de feindre.
— En ce cas, repartit le capitaine, qui nous empêche de partir aujourd'hui , sur-le-champ? Il n'est que midi, à deux heures nous serons à Thun , où nous laisserons notre voiture. Si le bateau qui fait le service régulier est déjà parti, nous en trouverons facilement un autre. Nous dînerons à Untergeen , et nous pousserons une reconnaissance jusqu'à Lauterbrunen , où nous coucherons. Demain , continua le jaloux avec un sourire étrange auquel je fis peu d'attention dans le moment; demain, qui vivra verra !
— Demain, dit M. Richomme, qui assistait à cet entrelien, vous monterez au Grindelwald, et , après avoir visité les glaciers, vous descendrez à Meyringen par la Scheidegg. Votre itinéraire est tout tracé , de même que votre retour par le lac de Brienz. Vous pouvez être ici après-demain au soir ; mais je vous conseille de prendre un jour de plus. Nos montagnes sont rudes. ..
— Et M. Duranton n'a pas le pied alpestre,
interrompit le capitaine d'un air de condescendance.
J'étais furieux. Comparée à l'épreuve qui m'était réservée, la chasse de la veille me semblait maintenant une délicieuse partie de plaisir. Trois jours et peut-être quatre à passer en tete-à-tête avec M. Baretty! Quelle expiation anticipée des torts que je désirais d\avoir envers lui ! Dans ma détresse je cherchai des yeux Vanois , espérant qu'il consentirait h partager le calice d'amertume que j'étais condamné à boire. Mon agréable ami avait sans doute prévu ma demande j et, ne se souciant pas d'y obtempérer, il s'était esquivé dès qu'il avait été question du voyage au Grindelwald. Madame Baretty, dont le regard aurait pu soutenir mon courage, venait également de sortir. Abandorihé à moi-même, j'eus recours une fois encore à la résignation, cette vertu des misérables. Mon bourreau m'avait accordé une demi-heure pour faire mes préparatifs de départ. Je montai mélancoliquement à ma chambre , et je jetai quelques bardes pcle-méle dans un petit havresac. Avant l'expiration de la demi-heure , un domestique vint me prévei]ir que la voiture
qui devait nous conduire à Thun était attelée, et que mon compagnon de voyage m'attendait. Je ne revis ni madame Baretty, que j'avais espéré d'apercevoir avant de partir, ni Edmond, dont j'étais mécontent sans trop savoir pourquoi; mais, sur le perron, je trouvai madame Ricliomme qui regardait d'un air soucieux son beau-frère déjà assis dans la voiture. Je la saluai en passant , et je lui exprimai en quelques mots mon désir de la revoir bientôt. Jamais je n'avais été plus sincère.
— Oh, monsieur! me dit-elle tout bas avec l'accent d'une indignation contenue, quel rôle jouez-vous !
Je la regardai d'un air hébété ; sans attendre ma réponse, elle rentra aussitôt sous le vestibule. Je fus tenté de la suivre et de lui demander Texplicalion de ses paroles ; mais le capitaine ne m'en laissa pas le temps.
— Voilà un quart d'heure que je vous attends, me cria-t-il d'un ton d'impatience.
Je m'élançai bruscjucmont dans la voiture, et piescju'au morne instant les chevaux partirent au grand trot.
— Il est certain que je joue un assez triste
336 L'ÉCUETL.
rôle j me dis-jc alors en songeant h i'élrange exclamation (!e m^ïclrime Richomme ; mais qu'en pcuL-e!!e savoir? Eviclcmmenl nous ne nous comprenons pas. Je pense h une chose, elle fait allusion à une autre. Il v a Ih-dessous une énigme dont je saurai le mot à mon retour. Pendant celle première journée , nous suivîmes exactement Titinéraire tracé par mon compagnon. Après avoir traversé le lac de Thun et mal àiné h Unlerseen, nous remonlàmes à clieval l'élroite vallée de Lauterbrunen. A huit heures du soir, assis devant l'auberge, ainsi que quelques autres voyageurs, nous fumions d'excellentscigaresau clair de lune, en face de la cascade du Staubach. Fatigué peul-eli'e des efforts d'amabilité qu'il avait laits dans la matinée, M. Baretty était devenu fort taciturne, et je m'accommodais de ce silence qui me laissait la liberté de rêver. Nous nous retirâmes de bonne heure, car nous devions partir dès le point du jour pour le but de notre pèlerinage. Ma mauvaise humeur ne fit aucun tort à mon sonnne l. Je dormais encore , et le soleil commençait à peine à pomper l'épais brouillaid répandu dans la vallée, lorsque l'impitoyable capitaine vint
LE PARAïONiSERRE. 337
frapper rudement à la porte de ma chambre.
— Debout et en route ! me cria-t-il du même ton que s'il eut commandé sa compagnie de voltigeurs.
Je me jetai à bas du lit, et, m'étant habillé en baillant, je rejoignis mon compagnon. Il m'atténuai!: devant la porte de l'auberge, un cigare à la bouche , un sac de voyage sur le dos, et h la main un long bâton ferré d'un bout, et terminé de l'autre par une corne de chamois.
— Où sont les chevaux? lui demandai-je^ surpris de le voir équipé de la sorte.
— Les chevaux! répliqua-t-il en ricanant, supprimés pour le quart d'heure. Il faut de la variété en voyage ; hier nous sommes allés en voiture, en bateau et à cheval : aujourd'hui nous irons à pied.
Je regardai d'un œil mélancolique les parois presque verticales de l'immense entonnoir au fond duquel nous nous trouvions , et, en songeant que j'étais condamné à les gravir pédestrement, j'éprouvai aux jambes une lassitude anticipée.