‹ L'écueil (volume 3)Chapitre 14 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

— Il me semble, me hasardai-je à dire, que nous allons nous éreinter inutilement , tandis qu'en prenant des chevaux....

Je n'ai pas servi dans la cavalerie, interrompit d'un ton bref le capitaine ; le cheval me fatigue, et la marche me donne de l'appétit.

A de pareilles raisons que pouvais-je répondre?

— Je n'aperçois pas notre guide , repris-je en voyant que mon aimable compagnon se mettait en marche.

— Un guide, à quoi bon? répliqua-t-il sans ^'arrêter ; le chemin de Lauterbrunen au Grindelwald est aussi fréquenté que la route du bois de Boulogne.

Cette assertion, sans doute, n'était pas de celles qu'il est impossible de réfuter; mais à quoi m'eut servi de contredire un entêté à qui je devais tant d'égards? Je renonçai au guide ainsi que j'avais renoncé au cheval, et, passant les bras dans les bricoles de mon havre-sac, je me munis d'un bâton semblable à celui du capitaine. Nous partîmes enfin , silencieux l'un et

Tautre. La rapidité des pentes qu'il nous falfait gravir n'était pas favorable à la conversation; d'ailleurs nous fumions, lui par habitude , moi pour neutraliser l'humidité acre du brouillard qui nous enveloppait. La Providence, qui veille, dit-on, sur les ivrognes, protège aussi les imprudents. Contre toute probabilité, nous ne nous égarâmes pas, et après plusieurs heures de l'ascension la plus laborieuse , nous arrivâmes sains et saufs au Grindelvvald. Jusque-là, quoique j'eusse parlé à plusieurs reprises de faire une halte, M. Baretty s'y était toujours refusé.

— Vous vous reposerez au glacier^ fti'avai(-îf répondu chaque fois avec un sourire dont l'expression sournoise ne me frappa que plus tard.

A l'auberge du Grindelwald, nous f roùvâftics un déjeuner passable, mais non le repos sur lequel j'avais compté et dont mon compagnon devait avoir besoin autant que moi. Ma dernière tasse de thé à peine avalée, et comme j'essayais de faire un lit de ma chaise en en renversant le dossier contre une des encoignures de la salle

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à manger , l'endiablc véiciau se leva de tahic

et endossa son havre-sac.

— Au glacier! s'écria-t-il d'une voix rauque prés de laquelle Taboiement d'un dogue m'eût paru plein de mélodie.

— Vous êtes donc de fer? lui dis-je d'un ion piteux 5 sans faire mine de bouger ; laissez moi dormir une heure.

— Vous dormirez au glacier, rcpliqua-t-il en accentuant étrangement ces paroles.

— Drôle de lit! me dis-je en moi-même; on voit que le brave homme a commencé sa carrière par la campagne de Russie.

J'avais prévu que ce petit voyage d'agrément serait pour moi un temps de pénitence. Je me soumis donc à ma destinée , et me levai péniblement en détirant l'un après l'autre mes membres endoloris.

— Partons , puisque vous le voulez , dis-je avec un sourire forcé; mais à quoi bon nous charger de notre bagage? iNe repasserons-nous pas par ici ?

— Laissez votre sac si bon vous semble,

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rcponi^Ht M. Baretly ; je giuxh le mien. Je marche mieux quand j'ai quelque chose sur le dos.

L'assertion me parut absurde, et en toute aulre circonstance je ne l'aurais pas laissée passer; mais la contradiction exige une certaine énergie physique dont je me sentais complètement dépourvu. Je n'avais pas trop de toute ma vigueur pour supporter la fatigue , et en dépenser en controverse la moindre parcelle eût été une dissipation imprudente.

Arrivés au bord du glacier, nous nous arrêtâmes un instant. De l'endroit où nous étions, on saisissait à merveille l'ensemble de ce curieux et magnifique tableau. Je n*avais d'autre désir que de m'étendre sur l'herbe et de m'abandonner à la contemplation, seul plaisir qui convienne à la lassitude du corps comme à celle de l'esprit ; mais autrement en avait décidé mon compagnon.

— Descendons sur le glacier, dit-il tout a coup en joignant aussitôt l'effet à la parole.

Je le suivis en silence, et bientôt nous eûmes dépassé la lisière où s'arrêtent la plupart des

touristes. M. Barctty marchait sur la glace comme si c'eût été une grande route; de mon côté, je faisais bonne contenance, quoique de temps en temps quelques crevasses missent ma fermeté à l'épreuve. Malgré son embonpoint , le capitaine, ainsi que je l'ai fait observer, était leste et ingambe ; à cinquante ans ii était resté un digne voltigeur. C'était un amusement pour moi que de le voir , armé de son bâton ferré , s'élançant résolument par- dessus des fentes béantes^ que j'avais ensuite un peu moins de plaisir à franchir moi-même. Nous cheminâmes assez longtemps de la sorte à travers cent obîmes, dont quelques-uns, rien qu'à y plonger le regard en passant, me donnaient un commencement de vertige. Au milieu de ce chaos, mon imagination s'exaltait. Nonobstant l'apparence fort vivante et très-peu poétique du gros homme qui marchait devant moi, je me comparai à Dante suivant Virgile dans le neuvième cercle de l'enfer, où les traîtres sont plongés dans la glace. Cette belle rêverie fut brusquement interrompue par un faux pas qui fiillît m'envoyer au fond d'un gouffre près duquel le puits de Grenelle eût paru un trou fort mes-

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quin. Je sentis mon front s'humecter d'une sueur froide , et je fus force de m'asseoir , car la tête me tournait, et mes jambes se dérobaient sous moi.

— Ah çh ! où diable allons nous? m'ccriaije lorsque je fus un peu remis de cette émotion.

M. Baretty se retourna.

— Est-ce que vous avez peur? me dit-il avec un ricanement qui me parut odieux.

— Je ne suis pas un chamois , rcpondis-jc sèchement; allez vous casser le cou , si cela peut vous être agréable ; je ne fais pas un pas de plus.

Le capitaine promena les yeux de tous cotés comme pour explorer l'état des lieux. Cet examen était facile. Dans le lointain , les pics de granit encadrant l'ourlet supérieur du glacier, le ciel sur nos têtes, sous nos pieds une mer pétrifiée : c'était tout. Autour de nous la solitude et le silence. Pas une créature vivante à portée de nous voir ou de nous entendre. Nous aurions pu croire que la terre n'avait pas d'aur très habitants.

— Au fait , dit M. Baretty en revenant sur

ses pas, pour ce qu'il nous reste à faire, nous

sommes aussi bien ici que plus loin.

— Que nous reste-t-il à faire ? demandai-je naïvement.

— Vous allez le voir, rcpondit-il d'un air goguenard ?

Il ôta son liavre-sac, le posa sur la glace , et commença d'en défaire les courroies. Je suivais avec une certaine curiosité ces prép.iratifs, dont je crus presque aussitôt comprendre le but. Le capitaine ne méprisait nullement la dive bouteille. Il avait sans doute pensé qu'un échantillon des vins excellents que nous buvions chez son beau-frère ne perdrait rien de sa saveur pour être dégusté en plein glacier. L'idée me sembla ingénieuse et la précaution louable. Je m'apprêtais à festoyer l'agréable flacon , quel que fut son état civil, Clos-Vougeot , Chambertin ou MarsaKa , lorsqu'au lieu du goulot que je m'attendais à voir poindre, j'entrevis l'extrémité d'une boîte étroite et plate dont l'aspect fit faire soudain à mes idées le plus brusque soubresaut, et m'ôla ma soif tout net.

Le capitaine, ayant achevé de tirer de son sac

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celle espèce de nécessaire , Touvril au moyen d'une clef fort mignonne, et offrit h ma vue deux magnifiques pistolets de combat accompagnés de tous leurs accessoires.

— Vous comprenez l'apologue? me dit-il alors en me regardant entre les deux yeux.

La trivialité de ce propos n'en atténuait pas la signification sanguinaire. La comédie tournait au mélodrame ; j'appelai à l'aide mon sangfroid, afin de le maintenir dans une voie paisible.

— Vous voulez faire une expérience d'acoustique? répondis-je du ton le plus naturel qu'il me fut possible de prendre ; la condensation de l'atmosphère agit fortement sur le son, et, h la hauteur où nous sommes, nous devons obtenir un effet assez curieux.

— Il ne s'agit ni d'acoustique, ni de musique, ni de physique, répliqua brutalement le mari jaloux; il s'agit de voir si vous regarderez la gueule d'un pistolet avec autant d'aplomb que vous en mettez à lorgner les femmes.

— Qu'entendez-vous par là? rcpris-je en jouant la surprise.

— J'entends par la que nous sommes arrivés deux au glacier , et qu'un seul de nous en sortira.

— Mais, mon cher capitaine,..

— Mais, mon cher monsieur, c'est comme ça.

— Il me semble qu'entre gens de cœur, avant de s'égorger on s^explique.

— Expliquons -nous donc; cela ne sera pas long. Je ne suis pas un mari de Paris, moi. Je suis de race corse, voyez-vous? Il est possible que je vous paraisse fort ridicule , mais cela m'est parfaitement égal. Je suis jaloux et je ne m'en cache pas. C'est une faiblesse , c'est une sottise, c'est tout ce qu'il vous plaira; c'est ainsi. L'homme qui cherche à plaire à ma femme devient à l'instant même mon ennemi mortel , tout comme s'il m'avait donné un soufflet ou craché au visage. Et vous êtes cet homme.

— Moi, capitaine? m'ccriai-je en joignant les mains.

—•Vous, monsieur, vous, reprit le jaloux, qui , CH continuant de pousser par saccades des

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paroles inarliculées assez semblables aux après grognernenls d'un sanglier, saisit un des pistolets et se mit en mesure de le charger.

La catastrophe était imminente, et il n'y avait pas une minute à perdre pour la prévenir.

— Monsieur , deux mots seulement , dis-je d'un ton que je m'efforçai de rendre calme et digne; vous m'accusez d'avoir cherché à plaire à madame Baretty. A cela je réponds que je serais un aveugle si le mérite éminent de madame Baretty n'avait pas produit sur moi l'effet qu'il produit sur tous ceux qui ont l'honneur de la connaître; mais d'une admiration réservée et respectueuse à un sentiment dont vous avez le droit de vous offenser, la distance est grande, ce me semble, et ce senlimcnt existâtil, tant qu'il ne s'est pas manifesté, il ne saurait devenir la matière d'une aîlercition. II peut y avoir une injure dans un fait , mais non dans une pensée.

— Vous raison admirablement, répondit le capitaine, qui chercha dans sa pociie; il vous faut des faits? En voici.

Au même inslant, il lc\a la main à la hauleiir

de mon menton , et me montra , entre le pouce et l'inrlex, un petit papier dans lequel il me lut impossible de ne pas reconnaître l'éloquente épître que j'avais écrite la veille.

La botte était aussi rude qu'imprévue, et je n'eus pas l'adresse de l:i parer.

— Je ne devine pas, dis-je en balbutiant, quel rapport peut avoir ce papier....

— Cette lettre est de vous, interrompit impérieusement M. Bnretty; je ne m'occupe pas ici de la manière impertinente dont vous y parlez de moi,' cet arliclc-là sera réglé dans le compte général; mais je tiens à vous montrer que je suis bien instruit. Hier au soir, n'espérant pas sans doute que ma femme premirait ce billet, vous l'avez attaché à sa robe avec une épingle.

— Avec une épingle! m'écriai-je au comble de l'ébahissement.

— Ce n'est p:is elle qui l'a trouvé , c'est moi ; non-seulement elle ne l'a pas lu , mais elle ne se doute pas même qu'il existe. Vous en avez donc été cette fois pour vos frais d'éloquence. Le quiproquo est assez drôle, n'est-il pas vrai?

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Tandis que le vétéran s'exprimait de la sorte d'un air d'écrasante ironie et avec la plus é\identc conviction , j'éprouvais une de ces hallucinations qui font douter si l'on veille ou si Ton dort. Je fus quelque temps avant de comprendre que la singulière variante survenue à l'histoire de ma lettre n'était autre chose qu'une noire trahison dont la femme du capitaine était l'auteur et moi la victime. A la fin pourtant, j'entrevis cette cruelle et mortifiante vérité. Quel motif avait poussé madame Baretty à profiter des habitudes inquisitoriales de son mari pour lui faire tomber entre les mains mon billet? Gela était assez difficile à deviner, mais le fait n'en était pas moins incontestable : j'étais la dupe d'une affreuse mystification.

— Eh bien ! monsieur, reprit le capitaine en voyant qu'au lieu de répondre je gardais un morne silence, nierez-vous que cette lettre soit de votre main?

— Je ne nie rien, monsieur, répliquai-jc avec un amer sourire; j'accepte la responsabilité du billet et môme celle de l'épingle, continuai je

en ricanant ; voilà donc la discussion bien fixée. Je me reconnais l'auteur d'une lettre que vous regardez comme un outrage et dont vous me demandez raison.

— C'est parfiruement ça, dit M. Baretty en enfonçant à coups de maillet une balle dans le canon d'un des pistolets.

Je suis prêt à vous accorder la réparation

que vous demandez ^ mais je ne me crois pas obligé de me soumettre à Tarrangement fort insolite que vous avez choisi. Je ne me bats pas sans témoins.

— Permettez, répondit le capitaine sans discontinuer ses belliqueux préparatifs; nous sommes d'accord sur le fond , c'est l'essentiel ; quant aux détails , je vous crois incapable d'élever des chicanes à propos d'une petite irrégularité que m'imposent des considérations particulières. Je sais que Richomme voiis a conté ce qui m'est arrivé Tan dernier à Barègcs. Trois mois d'emprisonnement à propos du duel le plus loyal, c'était dur. Aussi ai-je juré qu'on ne m'y prendrait pas une seconde fois , et que la justice ne fourrerait plus le nez dans mes afiiiires. Des

témoins, ça bavarde, et le procureur du roi finit toujours par se mettre de la partie. Il est vrai que nous sommes en Suisse, mais on y est encore plus bégueule qu'en France. Pour nous éviter tout désagrément à l'un ou à l'autre, voici ce que j'ai imaginé : voyez-vous ces deux crevasses? elles sont de taille à engloutir un éléphant : c'est ce qu'il nous faut. Il y a entre elles vingt-cinq pas environ , une bonne distance. Vous vous placerez au bord de celle-ci , moi près de celle-là. Le sort décidera qui fera feu le premier, et nous tirerons alternativement jusqu'à ce qu'il y ait un résultat. Il y a dix à parier contre un que celui qui sera atteint tombera dans la crevasse placée derrière lui. Alors tant mieux pour lui s'il est mort sur le coup. En tous cas , sa disparition passera pour un de ce^ accidents qui arrivent quelquefois dans les glaciers. Vous comprenez maintenant pourquoi je n'ai pas voulu prendre de guide?

M. Baretty continua d'exposer avec la plus éj:)buvantable tranquillité les avantages dfe ce joli plan , qui tout d'abord m'avait paru digne d'Un anthropophage, mais je ne l'écôuta s plus. Ses paroles venaient db réveiller dans tîiOn es-

prit un souvenir dont l'effet fut tel que je devrais renoncer h le décrire. Je me rappelai qu'en visitant Ghamouny, quelques années auparavant^ j'y avais entendu raconter la tragique histoire d'un voyageur anglais. Ce malheureux était tombé dans une crevasse, et, au bout de trois ans, on l'avait vu reparaîti'e, fort bien conserve, à la source de l'Arveyron qui sert de canal excrétoire au glacier. Légende lamentable, à laquelle peut-être j'allais fournir un pendant! Cette idée me serra la gorge comme eût pu faire un étau. Je m'appropriai l'affreuse agonie du misérable précipité vivant encore dans un de ces gouffres qui ouvraient autour de moi leurs gueules avides. Je me vis, à une profondeur de quelques centaines de pieds, arrêté dans ma chute par le rétrécissement graduel de la crevasse ; je me sentis lentement broyé entre deux montagnes dont la puissance de compression ferait paraître débile Tirrésistible étreinte du boa constrictor. Rien que d'y penser, je suffoquais , j'étouffais. En ce moment suprême, les considérations du respect humain tombèrent à plat devant l'instinct animal qui porte tous les êtres créés à veiller à leur conservation. Jus-

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qu'alors j'clais resté assis sur la glace en face du capitaine. Par un bond c[ui tenait de Ja frénésie, je me levai ; d'une main je lui arrachai le pistolet qu'il tenait encore ; de l'autre je ramassai celui qu'il venait de charger^ et je les lançai tous deux à tour de bras à travers le glacier ; d'un coup de pied j'envoyai au fond d'une crevasse le bâton h corne de chamois dont il s'était servi , et, à l'aide du mien, je gambadai si énergiquement , qu'au bout de quelques secondes j'avais mis deux ou trois abîmes fort respectables entre mon féroce ennemi et moi.

— Lâche!.... polisson! s'écria M. Baretty lorsque la stupeur où l'avait plongé cette manœuvre étourdissante lui eut permis de prendre la parole.

Nous étions a cinquante pas l'un de l'autre, il n'avait plus d'armes, et sans bâton il lui était à peu près impossible de franchir les crevasses qui nous séparaient. Je m'arrêtai donc, et me retournant :

— Je ne suis ni un lâche ni un polisson , répondis-je majestueusement; vous savez mon nom. Je demeure à Paris , rue Trévise, n" 8.

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