‹ L'écueil (volume 3)Chapitre 15 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

SSa L'ÉCUEIL.

J'y retourne^ et vous m'y trouverez à vos ordres à toute heure. Nous nous couperons donc la gorge quand il vous plaira, mais à condition que ce soit sur un terrain civilisé. Si vous me tuez , je prétends reposer dans de la bonne terre végétale, et non dans cette glace, où j'aurais Pair d'un homard que l'on conserve. N'essayez pas de sortir d'ici sans bâton , vous vous casseriez le cou indubitablement ; je vais vous envoyer un guide.

Au lieu d'écouter les furibondes apostrophes que continuait de m'adresser le capitaine, je repris mon élan et traversai le glacier avec une agilité dont je me serais cru incapable. Je descendis en courant à l'auberge du Grindelwald, d'où, fidèle à ma promesse, j'envoyai un guide à la recherche de mon compagnon , qui , selon moi, s'était égaré dans le glacier. Puis, sans reprendre haleine, je me précipitai au pas gymnastique sur le chemin de Lauterbrunen, où je tombai comme une avalanche. Ma lassitude avait disparu; en songeant aux crevasses auxquelles j'échappais , je me sentais des ailes. A l'auberge où nous avions couché, je trouvai fort à propos un cheval de retour pour Intcrlaken ;

je l'enfourchai sans perdre une minute, et, grâce à la manière impitoyable dont je le talonnai, j'arrivai au bord du lac de Thun en moitié moins de temps qu'on n'en met d'ordinaire pour faire ce trajet. Un bateau allait partir ; je m'y jetai. Quelques heures plus tard je louais à Thun un second cheval , et, au coucher du soleil, j'étais de retour au château de M. Richomme, où, selon toute apparence, on ne m'attendait guère.

J'évitai l'entrée principale^ et, après avoir décrit un assez long circuit autour du parc, je trouvai une brèche par où je réussis à m'y introduire. Cette invasion clandestine avait un but que je dois avouer, au risque de donner une idée peu avantageuse de la longanimité de mon caractère. Quoique la conduite de madame Baretty fut entourée d'un mystère que je n'avais pas encore su découvrir, j'en étais outré, et je rêvais une éclatante vengeance. Je calculai que, le dîner fini , on se promènerait sans douté dans le jardin , et que là, au détour de quel(|ue allée, je parvicndiais peut-être à la trouver seule. Ce n'était plus l'amour, mais l'indignalion qui me lâisait désirer cette rencontre. Je

me promettais d'être magnifique de froideui', foudroyant d'ironie, plus acéré, en un mot, que l'épingle dont elle avait traîtreusement percé mon infortuné billet.

Du taillis où je m'étais caché^ et duquel on entrevoyait une des façades du château^ je ne tardai pas a distinguer plusieurs personnes inconnues, arrivées sans doute après mon départ. Au milieu de ce groupe se trouvait le maître du logis, mais je ne vis ni sa femme, ni mon ami Vanois, ni madame Baretty. J'allais transporter ailleurs mon embuscade, lorsque tout à coup, à travers une clairière, je reconnus madame Richomme : elle marchait fort vite, d'un air affairé et mécontent. Je ne sais quelle voix secrète me dit qu'elle cherchait sa sœur. Instinctivement je pris une direction opposée à celle qu'elle paraissait suivre, et , après avoir coupé à angle droit plusieurs sentiers que j'ex. plorai en tout sens^ j'arrivai au bord d'une des allées les plus retirées. Au moment de la traverser, je me retins avec un brusque tressaillement , comme fait un épagneul lorsqu'il tombe en arrêt.

A trente pas tout au plus, je venais d'aper-

cevoîr madame Baretty et Vanois. Les mains entrelacées sur le bras où elle semblait se suspendre plutôt que s'appuyer, la tête tournée à demi et un peu levée, les lèvres entr'ouvertes par un languissant sourire, elle Técoutnit en le regardant. Ils marchaient très-lentement et s'arrêtaient presque à chaque pas. Seuls , du moins croyaient-ils l'être, ils parlaient assez haut pour que je pusse les entendre; mais je n'avais pas besoin de nouvelles preuves pour reconnaître la plénitude de mon désastre. Un seul coup d'œil avait suffi pour déchirer le voile qui m'avait aveuglé jusqu'alors.

— Rentrer déjà! disait Edmond de cette voix roucoulante que les amoureux empruntent aux tourterelles.

— Je crains qu'on ne remarque notre absence, répondit la perfide; Gésarine va encore me gronder. Si vous saviez combien elle me tourmente à cause de vous ! Je parierais qu'elle nous cherche.

— Elle est sœur aînée, c'est tout dire. Maïs qu'importe qu'elle gronde ? Vous êtes bien sûre qu'elle ne vous trahira pas.

— Elle m'aime tant!

— Autant, je crois , qu'elle me déteste.

— Non, elle ne vous hait pas, mais elle tremble en pensant à l'affreux danger que provoque ma folie. N'a-t-elle pas raison? Tout ceci me semble un songe, et je crains de m'éveiller. Déjà un jour écoulé, et dans deux il reviendra !

Madame Barelty étouffa un soupir.

— Deux jours! quand on aime, c'est l'éternité, répondit dramatiquement Vanois.

Il y eut un instant d'éloquent silence.

— Tout m'inquiète, tout m'alarme, reprit madame Barelty d'un air pensif; il n'est pas jusqu'à mes petites coquetteries à l'égard de votre ami dont je ne me Hisse maintenant un crime. C'est vous qui Tavez voulu.

— Je le voudrais encore. N'est-ce pas à celte ingénieuse plaisanterie que je dois mon bonheur d'aujourd'hui?

— C'est qu'il n'est pas le seul qui l'ait prise au sérieux. Je crains d'être allée trop loin. Il est dangereux de jouer avec une si terrible jalousie. Ce billet attaché à ma robe.,..

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— Est une invention ravissante, interrompit Vanois en riant maliornement: c'est le conducteur électrique qui éloigne de nous la foudre et la mène chez le voisin.

— Voilà précisément ce qui m'effraie. Il est si emporté! Si, maintenant qu'il est seul avec ce monsieur, il allait lui chercher querelle

— Bah ! il en serait pour sa provocation. Duranton est un garçon prudent, raisonnable...

— Et passablement présomptueux, dit avec un sourire moqueur madame Baretty ; je suis sûre qu'en ce moment il me croit tout à fait subjuguée par le mérite de son style emphatique et de ses gros yeux sans expression.

Je n'y tenais plus. D'un saut furieux je m'élançai hors du taillis^ et tombai comme une bombe au milieu de l'allée , en face du couple stupéfait. Madame Baretty poussa un cri d'effroi et se jeta en arrière. Vanois la retint, et me regardant fixement :

— Ami ou ermemi? me dit-il d'un ton vif et résolu.

— Ennemi , répondis-je sans hésiter.

— Fort bien , reprit-il ; je suis à vous dans un instant. Permettez seulement que je reconduise madame au château.

— Permettez-moi vous-même d'adresser à madame les remcrcîments que je lui dois.

— Pas un mot h madame ! s'ccria-t-il impérieusement; attendez-moi là.

Il s'éloigna aussitôt en emmenant madame Baretty, dont la pâleur extrême et la démarche mal assurée accusaient une grande émotion. En ce moment je tenais dans ma main la vengeance que j'avais méditée. Mais si je suis quelque peu présomptueux, ainsi que je venais de l'entendre dire , du moins n'ai-je pas le cœur méchant. Assez content de l'erict foudroyant que je venais de produire, je jugeai indigne de moi d'abuser de mon avantage.

— C'est une femme, me dis-je , soyons généreux.

Je ne cacherai pas qu'en cet instant je me trouvai presque aussi sublime qu'Auguste pardonnant h Cinna.

J'attendais mon ami Vanois. Au bout de

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quelques minutes, je le vis revenir. Sans doute il nvait réfléchi de son côté ; car , au lieu de l'air courroucé sur lequel je complais, j'aperçus sur sa figure une expression joviale et débonnaire.

— Ah çà! mon cher, d'où diantre sortezvous? me dit-il en passant familièrement son bras sous le mien ; vous pouvez vous flatter de m'avoir fait une belle peur ; je vous ai pris pour un sanglier. Et la Barbe-Bleue? J'espère bien qu'elle n'a pas, ainsi que vous, élu domicile en ce taillis; cela compliquerait furieusement la question.

Le ton léger qu'affectait Vanois me fit voir qu'il n'avait nulle envie de mon sang; malgré le dépit que me causait ma déconveimc, je ne me souciais pas davantage du sien, et je me mis assez facilement à Tunisson de son humeur pacifique.

— Avant tout, répondis-je, finissons-en avec la mystification.

— C'est trop juste, reprit-il tranquillement; vous avez surpris mon secret; autant vaut alors tout vous dire. Vous êtes on galant honune, et

je suis sûr que vous ne me Iraliirez pas. Ce n'est pas de madame Richomme que je suis amoureux , c'est de sa sœur.

— Parbleu! j'en sais quelque chose, m'écriai-je.

— Voici comment cela est arrivé. L'an dernier, tandis que M. Baretty était en prison à cause de ce duel dont vous a parlé Richomme, sa femme demeurait à Toulouse chez l'une de ses tantes. C'est là que je l'ai connue.

— Je comprends. Mais moi , a quel propos me trouvé-je mêlé à cette agréable intrigue?

— Le capitaine est, comme vous le savez, un jaloux endiablé. Il ne me connaissait pas encore , et il m'importait beaucoup de détourner de moi sa jalousie; le seul moyen efficace, c'était de lui donner un autre aliment.

— Ainsi 5 je suis le gâteau que vous avez jeté dans la gueule de ce Cerbère, afin qu'il ne vous morde pas. Bien obligé. Si du moins vous m'aviez prévenu.

— Vous auriez joué votre rôle avec moins de naturel.

— Et madame Richomme ferme les yeux?

— Elle les ouvre fort grands au contraire , et fait des sermons a sa sœur du matin au soir ; mais je ne m'en inquiète guère. Elle croit que vous êtes mon confident.

— C'est donc à cela que je dois l'accueil massacrant dont elle m'honore depuis mon arrivée; peut-être se figurc-t-elle que j'ai emmené son beau-frère à la chasse et au Grindclwald tout exprès pour vous rendre service ?

— Elle en est persuadée, répondit Edmond en riant.

— Mon cher , repris-je en essayant de rire h mon tour, l'exploitation de l'homme par l'homme est une chose odieuse, anti-sociale, et il me semble qu'à mon égard vous en avez un peu abusé. Cherchez, je vous prie, une autre victime. Je vous préviens qu'à cinq heures du matin je serai parti pour Paris.

— Diable! je vais me trouver fort embarrassé, dit Edmond; Togrc est bali de telle sorte qu'il lui faut absolument de la chair fraîche; et si je le laisse chômer, c'est moi qu'il

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mangera. Il y a bien ici un jeune et beau Lyonnais, arrivé d'hier avec sa maman, et qui a déjà changé cinq fois de cravate; faute de mieux, je tâcherai de l'utiliser. L'enfant est de votre avis et du mien , il trouve madame Baretty fort agréable. A la première occasion je le lance. Mais à propos, qu'avez-vous fait du tyran farouche ?

Je racontai à Vanois la scène du glacier ; elle lui parut assez divertissante, et, en le voyant rire, je finis par partager son hilarité.

— Nous allons le voir arriver demain matin, reprit mon compagnon de voyage, dont la gaieté parut diminuer à cette idée.

— Vous lui direz de ma part mille choses aimables , et vous lui donnerez mon adresse , dans le cas où il l'aurait oubliée ; au bois de Vincenncs ou au bois de Boulogne , je serai son homme quand il lui plaira.

— Vous partez donc décidément?

— Que voulez-vous que je fasse ici ?

— Mais... ce que vous y avez fait jusqu'à ce jour.

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— Mauvais plaisniit! Ne dites pas que je suis revenu; je vais me glisser dans ma chambre et me coucher, car je tombe de fatigue.

— Sans rancune? dit Vanois en me tendant la main.

— Sans rancune^ répondis-je, quoique au fond j'eusse quelque peine à lui pardonner.

Le lendemain , ainsi que je Tavais résolu , je partis dés le point du jour, sans prendre congé de personne. J'emportais du canton de Berne une leçon qui m'a profité. Je me défie maintenant des regards des femmes : en revanche , je crois toujours à leurs paroles. Des sceptiques trouveront peut-être qu'il manque encore quelque chose à mon instruction.

FIN DU SECOND Eï DERNIER VOLUME.

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