‹ L'écueil (volume 3)Chapitre 7 sur 15 · II · texte numérisé non relu

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qui remuent les autres autour de moi me laissent presque indifférent. Peu m'importe qui nous gouverne! c'est à peine si je connais le nom des ministres , et quand je lis un journal je commence par le feuilleton plus souvent que par le premier Paris. Je ne participe aux affaires de mon pays que par le paiement de mes contributions; et je ne vais pas môme aux élections, tant je trouve peu d'attraits à ces luttes mesquines. Enfantj.il m'a été impossible d'apprendre les mathématiques; homme, la politique m'inspire la même antipathie. Il n'y a là rien pour le cœur, rien pour l'imagination , et chez moi l'imagination et le cœur sont tout. Depuis que je sens et que je pense, je n'ai trouvé dans la vie que trois belles choses, la guerre, l'amour et la musique .

— Ce sont trois belles choses, en effet, interrompit madame d'Épenoy; mais les deux premières ne conviennent qu'à la jeunesse , et la troisième ne suffit pas à remplir la vie. Maintenant nous tenons le principe du mal , c'est l'oisiveté ; le remède est tout indiqué , c'est une occupation quelconque. Faites n'importe quoi , m:»'s failcs 1 Entrez dans une splièrc active, qui,

en exigeant l'exercice des facultés de votre esprit, vous arrache à toutes ces rêveries chimériques dont vous vous nourrissez. Il ne s'agit pas de commencer un surnumérariat ; mais à tout âge on peut trouver l'emploi de son temps. Voyons: s'il vous fallait choisir une carrière , laquelle vous plairait?

— Aucune.

— Vous devez vous sentir de l'aptitude pour quelque chose ?

' — Pour rien.

— Oh ! vous ne me découragerez pas ! Qu'estce que c'est que vos propriétés du Limousin ?

— Des prairies, des bois^ des forges en assez mauvais état.

— Mettez-les en bon élat. Au lieu de les amodier exploitez -les vous-même. Rien ne chasse l'amour comme l'industrie.

— L'aspect d'une forge est assez pittoresque, mais c'est toujours la même chose. Au bout d'un mois, je serais mort d'ennui. D'ailleurs je ne suis pas assez pauvre pour désirer de m'enrichir.

— Vous avez des capitaux , fondez un journal.

IIG L'ÉCUEIL.

— Je ne suis pas assez riche pour risquer clc me ruiner.

— Pas assez pauvre, pas assez lichc ! Vous V mêliez de ia mauvaise volonté. Eh bien ! voici autre chose. Votre Tamille est connue depuis fort long- temps dans volie arrondissement, et personne!lemcnt vous devez y jouh* d'une considération universelle. Occupez-vous sérieusement de consolider celle inlluencc. Les gens modérés sont après tout les plus nombreux : loin de vous nuire , votre tiédeur peut vous servir en certains cas. Votre répugnance pour la politique n'est sans doute pas invincible; le premier pas fait, je suis sûre que vous y prendrez goût comme les autres : aux prochaines élections, pourquoi ne vous mettriczvous pas sur les rangs ?

— Eh! madame, que vous ai-je fait? demanda le marquis avec un accent de reproche.

— Quel mal y a-t-il à souhaiter que vous soyez député? C'est un fort bel état ; on fait des

lois.

— Je crois que j'aimerais encore mieux faire

du til de fer.

— Plaisanter n'est pas répondre.

• — Je ne plaisante pas. Moi , qui ne puis me passer d'un homme d'affaires pour administrer ma fortune, comment pourrais-je songer h devenir le factotum de mes commettants?

— II s'agit bien de vos commettnnts ! mais je m'aperçois que vous êtes un véritable enfant et qu'il est impossible de discuter avec vous. D'ailleurs tous ces expédients seraient des demimesures, qui ne trancheraient pas le mal par la racine. Il faut quelque chose de plus efficace, il faut un parti décisif qui apporte dans votre vie un changement complet et irrévocable, il faut en un mot

Madame d'Épenoy s'interrompit en voyant que le marquis saisissait avec précipitation son chapeau , qu'à son entrée dans le salon il avait posé familièrement sur un fauteuil.

— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-elle.

— Rien ; continuez.

— Vous avez l'air de vouloir vous sauver. M. de Morsy sourit.

— Je prévois , dit-il, que la bombe va partir et je prends mes précautions.

— Eh bien ! oui , mauvais plaisant que vous

êtes, reprit madame d'Épenoy en riant h son tour^ il faut vous marier. Je vous Tai dit cent fois 5 et s'il est nécessaire, je vous le répéterai mille. Pour ce que vous appelez vous-même votre folie, il n'est qu'un seul remède^ c'est le mariage.

— Prenez mon ours ! dit à demi-voix le vieux garçon.

— Mon cher marquis, vous êtes un insolent. Il ne s'agit pas d'un ours, mais d'une femme aimable, bien élevée, vertueuse, raisonnable, digne de vous plaire en un mot , et capable de vous rendre heureux.

M. de Morsy se leva ; et prenant la main de la vieille dame , il la porta galamment à ses lèvres.

— Je sais, lui dit-il, que vous avez en portefeuille une fort intéressante colleclion de demoiselles à marier, et je souhaite de toule mon âme que vous trouviez pour chacune d'elles un éditeur responsable; mais....

— Ne comptez pas sur moi. C'est là ce que vous voulez dire, n'est-il pas vrai ! célibataire endurci? vous aurez beau faire, il faudra bien que vous en passiez par là ; mais^ en attendant votre

conversion^ n'oubliez pas de venir me rendre compte demain de votre entrelien avec Louis.

' — A deux heures je serai ici , repondit en sortant M. de Morsy.

Aussitôt après son dîner le marquis se fit conduire au Théâtre-Français , où sa passion devait être mise à de cruelles épreuves.

On se rnppellela vonité du poète Lemicrrc, qui, voyant la salle de la Comédie-Française à peu prés vide h une représenta lion de la T^ciwc (lu Malabar j disait à ses amis : « Société peu nombreuse, mais bien choisie! » Cette naïve gasconnade de l'amour-propre en détresse n'eût pas trouvé à se produire le soir dont nous parlons. Les souffrances de Chatterton éclataient

devant un auditoire plus nombreux encore que choisi. Du parterre au bonnet d'cvéquc la salle était pleine , et les musiciens expulsés de l'orchestre avaient rengainé leur symphonie en remerciant mentalement Tauleur du drame du congé que leur donnait son succès.

Au premier rang d'une loge placée derrière la galerie, madame Gastoul se faisait remarquer par Féclat de sa beauté et l'élégance de sa toilette. A côté d'elle on apercevait une dame d'un âge mûr, d'une laideur honnête et d'un mainlien convenable ; une de ces figures d'accompagni^ment que s'associent volontiers les jolies femmes, sachant bien qu'elles n'ont rien a redouter du contraste. Dans le fond de la loge M. de Morsy était assis prés de M. Gastoul. Tandis que le mari débonnaire, au lieu d'écouter la comédie par où commençait le spectacle, contait pour la virigtième lois à son voisin les soucis que lui causait la manie delà députation , Tamoureux de cinquante ans couvait des yeux madame Gastoul ; et comme , pour qu'il vît sa figure, il eût fallu qu'elle tournât la télé, ce qu'elle évitait de faire , il étudiait ses moindres gestes, ses mouvements les plus fugitifs, avec

LA CllNQUANTAINE. 123

l'anxiété soupçonneuse qui abaisse les jaloux au niveau des espions.

Soit que, devinant instinctivement cette surveillance , elle s'en trouvât offensée; soit qu'une autre préoccupation altérât la sérénité de son humeur, la jeune femme semblait éprouver un malaise qu'elle ne parvenait qu'incomplètement à dissimuler. Son visage, il est vrai, conservait l'impassibilité qui dans le monde est d'étiquette pour les femmes , lors même qu'elles sont secrélement émues ; mais le frémissement de ses boucles d'oreilles et la manière dont ses doigts martelaient l'appui de la loge, comme si c'eut été le clavier d'un piano ^ trahissaient une irritation nerveuse, suffisante pour justifier l'inquiétude du marquis.

Au moment où finit la première pièce, madame Gastoul, irrésolue jusqu'alors, prit brusquement son parti.

— N'aviez "VOUS pas envie de parler k M. Barrot ? dit -elle en se tournant vers son mari.

— Sans doute, répondit celui-ci ; mais il n'était pas à la Chambre.

— Je viens de l'apercevoir au balcon.

12Zi L'ÉGUEIL.

— Où ça ? s'écria le candidat électoral , qui se pencha vivement par-dessus la léte de sa femme.

— Il est sorti quand le rideau est tombé; mais c'est bien lui, j'ai reconnu son front monumental.

M. Gastoul décrocha son chapeau de la par tère où il l'avait suspendu et ouvrit avec empressement la porte de la loge.

— Venez, marquis, dit-il en s'élançant dans le corridor, nous le trouverons sans doute au foyer.

Si insignifiantes qu'elles parussent, les paroles de la jeune femme avaient éveillé la défiance de M. de Morsy.

— Madame s'est peut-être trompée, dit-il sans quitter sa place; d'ailleurs vous n'avez pas besoin de moi.

— Si fait, pardicu î reprit M. Gastoul ; vous éfes un des personnages les plus considérables de notre arrondissement, et votre appui peut m'étre fort util;\ Que diantre! je connais votre obligeance. Vous n'êtes pas homme à me refuser un coup d'épaule dont j'ai besoin.

Joi^^nant l'éloquence du geste à celle de la

parole, d'une main il pi-it le marquis par le bras, de Tdutre lui présenta son chapeau, et, bon gré mal gré, le lira hors de la loge.

Débarrassée des fâcheux qui la gênaient, madame Gastoul, sans perdre un instant, porta la main à ses cheveux et lança un rc<jard expressif vers le coin de l'orchestre où était posté Louis d'Epenoy. Quoiqu'il eût reçu du mari lui-même ses entrées olfîcielles dans la loge, celui-ci attendait ce signal ; car la stricte observation de la consigne est de rigueur pour les amoureux comme pour les soldats. Un instant après il était assis à la place que venait de quitter à contre-cœur M. de Morsy. Quelques lieux communs furent échangés entre les deux femmes et le jeune homme. Tout en plaçant dans la conversation sa quote-part de phrases banales, ce dernier se tenait aux aguets, pensant bien qu'on ne l'avait pas lait monter sans motif. Son espoir ne tarda pas à se réaliser.

— Regardez donc quelle charmante personne vient d'entrer à ravant-scène de droite! dit tout à coup la jeune lemme.

La vieille dame braqua sa (orguette dans lu direction indiquée; aussitôt maijame Gasi.ou

passa derrière le dossier de sa chaise une main turtive, qui, après avoir effleuré celle de Louis, y glissa un billet avec une émotion facile à com* prendre : c'était le premier.

Cette fois d'Epenoy n'attendit pas le regard qui lui prescrivait ordinairement de mettre fin a ses visites. Il se leva sans songer à préparer sa sortie, et prit congé des deux femmes avec une précipitation dont ne pouvait guère s'offenser celle qui en était la cause. Sans perdre du temps à chercher un lieu plus propice, il s'arrêta dans le corridor, près du premier quinquet, et déploya en toute hâte la bienheureuse lettre qu'il avait sollicitée en vain si long-temps. En la lisant il devint soucieux ; ses sourcils se froncèrent et une exclamation de dépit s'échappa de ses lèvres.

— Au diable les vieilles filles !

— Vous êtes tragique , ce soir, répondit une voix qu'il ne reconnut pas, tant elle était altérée.

D'Epenoy leva la tète et aperçut devant lui M. de Morsy, dont les joues étaient couvertes d'une pâleur mortelle. Contrarié de celte rencontre , il plia le billet, sur lequel le marquis

fixait des veux élincelants, et le cacha dans la poche de son gilet.

— Je vous demande pardon de ne pas m'arréter, lui dit-il ; je suis obligé de sortir.

Il s'éloigna aussitôt; mais, au lieu de quitter le théâtre, il entra dans le foyer, et commença de s'y promener d'un air si pensif que son meilleur ami eut craint d'être indiscret en l'abordant. Toutefois cette préoccupation eût paru de la gaieté auprès du sombre abattement qu'exprimait au même instant la physionomie du marquis.

— Elle lui écrit! s'était dit ce dernier en voyant s'éloigner son rival.

A cette pensée désespérante il ne put retenir un gémissement étouffé, qui attira près de lui une des ouvreuses.

— Monsieur, est-ce que vous êtes malade ? demanda charitablement la bonne femme, vous êtes pâle que ça fait peur !

Le marquis se déroba brusquement à cette compassion importune , et , après avoir erré un instant pnr les corridors, il finit par entrer à son tour dans lo foyer, où la Ibu'c afHuait entre les deux pièces. Une des premières figures qu'il

aperçut fut celle de d'Epenoy, qui conlinuait sa promeundc sans faire alleu liou à personne. A celle vu?, il s'arrêta, incerlain de ce qu'il voulait faire, et près (le succomber à l'tine des plus violentes tcn talions qu'il eut éprouvées de sa vie. Subitement rajeuni de vingt années, et torturé par une atroce jalousie, M. de Morsy roula pendant un inslant dans son esprit l'absurdité suiv:mte.

— Si j'allais lui arracher cette lettre ?

A mesure que sou cerveau fermentait, des gouttes de sueur lui humectaient le Iront. Par un mouvement machinal il voulut prendre son foulard pour les essuyer : incident inattendu! il rencontra dans si poche une main étrangère qui , se sentant saisie à l'improviste^ essaya de fuir, mais en vain. Le marquis, soudainement arraché à ses pensées orageuses, fit un brusque demi- tour sans lâcher prise et se trouva en face d'un jeune homme proprement velu et porteur d'une physionomie ingénue. Après avoir tenté un nouvel effort pour recouvrer s:\ liberté , cet a<>réable voleur reconnut sans doute la supériorilé du poignet qui maîtrisait le sien ; car, ces-

sant aussitôt de se dcbatlrc, il leva sur le marquis un regard suppliant :

— Au nom du ciel , mon cher monsieur, ne me perdez pas, lui dit-il tout bas d'une voix sanglotante, ayez compassion d'un malheureux père de fomille sans ouvrage, cinq enfanls à nourrir! rien mangé depuis deux jours!

Quoique !a jeunesse du drôle et l'embonpoint enluminé de son visage ôtassent toute vraisemblance à son jeûne a^j^si qu'à sa paternité , M. de Morsy, au lieu de faire appeler un sergent de ville, attira son prisonnier dans l'embrasure d'une fenêtre où ils étaient moins exposés à être écoutés :

— Quand on fait un pareil métier, lui dit-il à demi-voix, il faut être adroit, et tu ne l'es guère.

— Le plus malin peut être pris^ répondit le voleur un peu rassuré, mais blessé dans son amour-propre ; si vous êtes juste , vous conviendrez que vous avez porté la main à votre poche par hasard, et non parce que vous y avez senti quelque chose.

— Eh bien ! puisque tu as si bonne opinion II. 9

de ton adresse , j'ai envie de la mettre à Tépreuve.

Le voleur contempla le vieillard d'un air ébahi, et fut tenté de le prendre pour un confrère d'une hiérarchie supérieure.

— Qu'est-ce que je risque, pensa-t-il , puisque je suis pincé, il ne peut rien m'arriver de pis.

— Au lieu de filouter des foulards, veux-tu gagner dix louis? continua le marquis en le regardant fixement.

— Cette question ! répondit le jeune industriel les yeux de plus en plus écarquillés; où est l'ouvrage ?

— Vois-tu ce jeune homme en redingote -noire et en gilet de cachemire, qui se promène

seul, celui qui a une épingle d'émeraude à sa cravate ?

— Le blond à moustache ?

— Oui. Il a dans la poche droite de son gilet un billet.

— De banque? interrompit le voleur, dont les narines se dilatèrent comme celles d'un chien qui tombe en arrêt.

■ — Eh non ! une lettre. D'ailleurs tu verras

bien. C'est cette lettre qu'il me feut. Empare-t'en et me l'apporte, les dix louis sont à toi.

— Ça va , préparez les jaunets.

Sans autre explication le filon se mit à l'œuvre. Une minute après il se promenait cote à côte avec d'Epenoy, épiant un moment favorable qui ne tarda pas à se présenter. La sonnette du foyer ayant annoncé le lever du rideau, la plupart des promeneurs se dirigèrent simultanément vers la porte et, comme il arrive toujours en pareil cas, cette sortie générnle occasionna un instant de presse et de confusion dont sut profiler le tireur de foulards. M, de Morsy, qui était resté près de la fenêtre où il attendait avec anxiété ie résultat de ce coup de main, vit bientôt reparaître, leste et glorieux , l'agent étrange offert par le hasard à sa jalousie.

— Voilà le poulet, dit celui-ci 5 où sont les oiseaux ?

Le marquis entr'ouvrit à la hâte le billet, dont il reconnut l'écriture d'un seul coup d'œil ; glissant alors les dix pièces d'or dans la main de son émissaire , il le congédia d'un geste.

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— Suffit el mol us 5 dit le voleur en empochant l'argent. A ces mots il s'esquiva Irès-salisfait de sa soirée: c;ir, ouhc les deux cents francs du marquis , il venait de trouver dans la poche ded'Epenoy une fort jolie montre tellement adhérente au billet, qu'il n'avait pu se résoudre à les séparer. Au moment où le voleur sortait du foyer par une porte, le volé y rentrait par une autre.

— Où courez-vous ainsi tout effaré? lui demanda le marquis en l'arrêtant au passage.

— Après un brigand qui vient de me voler ma montre, répondit d'Epenoy d'une voix entrecoupée. Je le reconnaîtrais entre mille : un rougeaud en redingote brune. Vous ne l'avez

pas vu?

Sans attendre la réponse de M. de Morsy, le jeune homme reprit sa course , descendit d'un trait jusqu'au vestibule et donna l'éveil aux agents de la police. Peine perdue ! le filou avait disparu.

— Le vol de ma montre est une bagatelle, se dit alors Louis les poings serrés de fureur ; mais sa lettre ! Le gredin faura prise pour un billet de banque !

Les passions sont peu sci'îipu.lcuses, l.i jalousie moins que toute autre. Au tigre affamé tout chemin est bon pour atteindre sa proie, au jaloux soupçonneux tout expédient semble légitime pour éclaircir ses doutes : témoin la cachette où Néron espionne Britannicus ; témoin le billet de Nérestan intercepté par Orosmane ; enfin , s'il nous est permis de rapprocher de si hauts personnages un des acteurs de cette frivole esquisse, témoin le marché conclu par M. de Morsy avec un voleur de profession.

Grâce à cette étrange transaction, le marquis se trouvait maître d'un secret qu'il n'avait pu qu'effleurer jusqu'alors malgré l'activité de sa surveillance. Le cœur d'une femme est trop profond pour que l'observation la plus clairvoyante en puisse sonder tous les replis, et ce n'est qu'en s'ouvrant de. lui-même qu'il laisse échapper son dernier mot. Chose déjà certaine aux yeux du vieillard, madame Gastoul marchait depuis trois mois sur ces sables mouvants qui ne rendent plus leur victime une fois qu'ils l'ont saisie; mais jusqu'à quel point était-elle engagée dans cette arène impitoyable, il l'ignorait encore : et c'est ce qu'elle-même allait lui

apprendre. En ce moment décisif, M. de Morsy sentit chanceler son courage. Au bord de la vérité il s'arréla comme devant un précipice. Au lieu de lire sur-le-champ le billet , ainsi qu'il y était résolu quelques minutes auparavant , il le garda convulsivement serré dans sa main. Le cœur rongé d'angoisse , il lui eût été impossible de renti'cr dans la loge et de se retrouver assis près de madame Gnstoul ; il sortit donc du théâtre, ne sachant où il allait, et marcha longtemps au hasard dans les rues , insensible à une pluie fine et glaciale, sourd aux cris des cochers et se heurtant aux passants qu'il regardait sans les voir. A près de minuit il finit par se retrouver dans son appartement, ignorant comment il y était arrivé. Là, son vertige s'étant dissipé peu à peu^ il se débarrassa de sou valet de chambre, qui, en le voyant rentrer par un temps affreux 5 à pied et en désordre, avait décidé mentalement que la raison de son maître était en train de déménager.

Le marquis , resté seul , demeura quelque temps assis , l'œil morne et le front penché sur la poitrine. Enfin, par un de ces violents sursauts qui signalent le réveil de rénergie, il se

redressa sur son fauteuil, déploya d'une main ferme la lettre dont le contact seul semblait avoir brisé les ressorts de son âme , et lut sans s'arrêter les lignes suivantes :

(( Depuis hier j'éprouve une inquiétude inexprimable et vous en êtes cause. Jugez si j'ai raison de m'alarmer. Hier, sachant que je vous rencontrerais à celte' odieuse soirée de Thôtel G... et cédant, après tant de refus, à je ne sais quel mauvais génie , je vous avais écrit. C'était une première faute , et le châtiment ne s'est pas fait attendre. Gomme je n'ai aucun usage de ces folies, je ne savais où cacher mon billet; à la fin j'ai imaginé de le mettre dans un de mes gants. Imprudence horrible! pourvu qu'elle ne soit pas irréparable... Vous vous rappelez que je me suis évanouie ; en reprenant connaissance , je me suis trouvée dans un petit salon avec trois ou quatre femmes fort charitables en apparence. Ma première pensée a été pour mon billet. Je regarde mes mains , elles étaient nues. Je cherche mes gants et les aperçois sur le divan où l'on m'avait placée; je m'en empare, on m'avait prévenue : le billet n'y était plus. Près de retomber en faiblesse , je regarde

les femmes qui m'entourent. Deux d'entre elles me semblent de bonnes personnes inoffensives ; mais la troisième ! Vous allez comprendre ma terreur quand vous saurez que dans la troisième je reconnais ma bète noire, mon cauchemar, mon ennemie acharnée, la favorite de votre mère , qui , depuis dix ans au moins , n'a pas pu parvenir à la marier, mademoiselle du Boissier, en un mot, puisqu'il faut la nommer. A l'affreux sourire qui errait sur sa vilaine bouche, je compris tout. C'est elle qui m'a dégantée , sous prétexte de me secourir ; c'est elle qui m'a pris mon billet; c'est-elle qui lient maintenant ma réputation à sa merci , et de qui j'ai tout à redouter : car elle me déteste. Pourquoi? Je vais vous le dire :

))Ily a plusieurs années cette méchante vieille fille s'était mis en tête d'épouser mon mari. Elle ne me pardonne pas un échec dont je suis pourtant fort innocente. Voilà le principal motif de sa haine. De plus je n'ai guère que vingt ans, et elle en a quarante; on me trouve passable, et elle paraît ridicule ; j'ai une voiture , et elle va en omnibus; au bal je ne manque pas de danseurs , et on lui voit ilnre tapisserie

invariablement; enfin , sans vous compter, plus d'un homme aimable a cherché h me plaire , et elle ne peut pas même parvenir à trouver un mari î Vous comprenez qu'elle doit m'abhorrer ; ainsi fait-elle de toute son âme. Hier , si au lieu d'eau de fleur d'oranger elle avait pu verser du poison dans mon verre, elle Taurait fait , je n'en doute pas. Faute de mieux elle m'a volée, et cela me tourmente davantage; car le poison ne fait que tuer, mais la calomnie déshonore.

» Que pouvnit-il y avoir dans ce malheureux billet? Je ne me le rappelle pas exactement. Sans doute des choses peu gracieuses, car vous me persécutez si cruellement que mon style a dû se ressentir de ma mauvaise humeur. Mais vous n'ignorez pas combien il est facile de donner un sens coupable aux phrases les plus innocentes. Tout devient crime entre les mains d'un ennemi, et mademoiselle du Boissier est mon ennemie, je vous le répète; ennemie jurée, mortelle, implacable! C'est vous dire que le billet qui vous était destiné ne peut pas rester en son pouvoir. A tout prix il faut le lui reprendre; et quel autre que vous puis-je charger de ce soin ? Songez qu'il n'y a pas une minute

à perdre. D'un instant à l'autre la vipère peut distiller son venin , et tant que j'aurai cette crainte je ne vivrai pas.

» P. S. Je voulais vous remettre cette lettre ce matin aux Tuileries, et d'avance je la tenais dans mon manchon ; mais la présence de l'espion m'en a empêchée. »

En achevant la lecture de ce billet , le marquis , quelque maltraité qu'il fût dans le postscriptiun , respira plus facilement. Lorsqu'on souffre, le moindre allégement dispose à la résignation ; et l'homme qui a redouté un désastre complet trouve aisément du courage pour supporter un demi-malheur.

— Elle peut encore être sauvée, s'écria-t-il avec ferveur; et c'est moi qui la sauverai d'ellemême et des autres.

Il est inutile de dire que par ces mots, les autres, le marquis sous-entendait M. d'Epenoy et mademoiselle du Boissier.

— Non, rien n'est désespéré, mais le danger est sérieux, reprit-il après un instant de réflexion ; d'un côté les prétentions impertinentes de ce fat , de l'autre la haine envieuse de cette vieille fille.... il y a là de quoi mettre en lam-

beaux dix réputations. Jusqu'à présent j'ai défendu le terrain pied à pied contre un seul adversaire; maintenant c'est entre deux feux qu'il faut combattre. N'importe ; au moment où elle a besoin d'un ami véritable, mon dévouement ne lui fera pas défaut.

M. de Morsy passa une partie de la nuit à combiner un plan de défense approprié à la situation périlleuse où se trouvait engagée la femme qu'il aimait. Quoique la loyauté de son caractère lui fit préférer en toutes choses la ligne la plus droite, il comprit qu'en cette circonstance la dissimulation était utile, l'adresse indispensable et la ruse légitime.

Le lendemain, long-temps avant que deux heures fussent sonnées , le marquis se présenta chez madame d'Èpenoy.

— Eh bien ! où en sommes-nous ? lui demanda d'un air empressé la vieille dame ; l'enfant prodigue est-il mis à la raison ?

— Je ne l'ai aperçu hier au soir qu'un instant,, répondit ]M. de Morsy , et il ne m'a pas été possible de lui parler de notre affaire. En ce moment c'est de moi, et non de lui, que je viens vous entretenir.

IZiO L'ÉGUEIL.

— Que] air do compoiiclion! reprit en riant mndamc d'Épcnoy ; la giâce matrimoniale vous aurait-elle touché depuis hier?

— J'en ai peur , répondit le marquis d'un ton c^ravc.

— Bah! vraiment! Mais, non, cela nV^st pas possible; vous voulez vous amuser à mes dépens.

— Je parle sérieusement.

— Quoi ! tout de bon? vous songeriez h abjurer vos hérésies de célibataire?

— Je ne vous dis pas que j'y suis décide.

■ — Asseyez-vous bien vite et contez-moi tout ça, repartit madame d'Épenoy avec une vivacité où éclatait l'intérêt que lui inspirait une ouverture si imprévue.

- — Vous avez pu remarquer, dit M. de Morsy, que la folie dont je vous ai fait l'aveu ne va pas jusqu'à l'aveuglement. Je ne m'abuse point sur le ridicule de ma passion, et plus d'une fois j'ai songé à m'en affranchir par quelque résolution violente. Vos conseils , hier , ont donc trouvé le terrain mieux préparé que je n'ai voulu en convenii'. Toute la nuit j'ai réfléchi a ce que vous m'avez dit de la nécessité d'introduire

LA CINQUANTAINE. IZjl

clans ma vie un changement absolu qui substitue à de creuses chimères un intérêt substantiel et positif. En thèse générale, vous avez laison; il n'y a que le mariage qui puisse proJuire un pareil résultat.

— Dans le cas particulier, j'ai cent fois plus raison encore. Songez que je vous cormais comme si vous étiez mon frère. S'il est un homme destiné à faire un mari excellent, parfait, heureux, enfin un mari-modèle, c'est vous, à coup sûr.

— Je souhaite que la prophétie se réalise, si un jour je me marie.

— Si! Pas de si. Vous vous mariez; c'est entendu, c'est décidé: il n'y a plus à en revenir. Quand? Le plus tôt possible. Avec qui? Ceci me regarde , à moins que vous n'ayez déjà un parti en vue ; ce qui ne peut-être : car je ne pense pas que vous vouliez faire à votre vieille amie l'affront de confier h une autre une mission si importante et si délicate. Si je fais ainsi valoir mes droits, poursuivit en souriant madame d'Lpcnoy , c'est de peur que vous ne tombiez en de mauvaises mains ; car aujourd'hui tout le monde se mêle de mariage : le clergé, sur-

tout , me jonc des tours abominables. L'autre jour encore, ces messieurs du collège de Juilly ne m'ont-ils pas sonfOé un parti de 400,000 fr., que je convoitais pour un de mes neveux ! Bientôt il n'y aura plus d'héritières que pour leurs élèves. Mais, à votre égard , je puis être tranquille , n'est-ce pas? Vous me serez fidèle? Songez qu'une défection nous brouillerait à

mort.

— Je vous promets, dit le marquis en souriant à son tour, que, si je prends femme, ce ne sera que de votre main.

— C'est parler comme un Dieu, reprit la vieille dame dont le visage brillait de satisfaction. Voyons, battons le kr pendant qu'il est chaud. Que diriez-vousd'une veuve aimable, jolie, spirituelle...

— Non, pas de veuve, fit le marquis; ce serait m'exposera des comparaisons qu'un homme de mon âge doit toujours éviter.

— Voilà une modestie aussi rare qu'excessive. < — Ce n'est que de la prudence.

■ — En tout cas, votre sentiment est louable, et je ne puis que l'approuver. Vous trouverez peut-être aussi qu'une trop jeune fille...

LA CINQUANTAINE. m

— Ce serait pis.

— Vous êtes la raison même.

— Du moins, je sais me rendre justice. Si j'étais décidé à me marier, je voudrais que Tàge de ma future et le mien n'offrissent pas une disproportion choquante. J'ai cinquante-deux ans, et il me semble qu'une femme de trente-cinq à quarante...

— Mais c'est miraculeux ! interrompit madame d'Épenoy de plus en plus rayonnante; on dirait que nous nous soyons donné le mot, et vous exprimez ma propre pensée. Oui , mon cher marquis, une femme de trente-cinq à quarante ans, voilà ce qu'il vous faut. Dans cette catégorie j^ai des partis de choix. Nous disons de trente-cinq à quarante. Il y a d'abord mademoiselle de Cléricourt , excellente famille de Bourgogne alliée jadis aux Vergy et aux Beauffremont, charmante personne d'ailleurs, éducation accomplie, piété solide...

— Permettez-moi de vous interrompre, dit le marquis; je crois fermement aux perfections de mademoiselle de Cléricourt, mais parmi les demoiselles de votre connaissance il en est une autre à qui j'avais pensé.

— Le choix est déjà lait! et moi qui m'évertue à chercher! Exphqucz-vousdonc, diplomate que vous êtes. De qui parlez vous?

— D'une personne que j'ai rencontrée assez souvent dans le monde, ici même une ou deux fois, et qui, si j'en crois les apparences, est fort avant dans vos bonnes grâces.

— Enfin elle s'appelle...

— Mademoiselle du Boissier.

De tous les noms qui pouvaient sortir de la bouche du marquis, celui-là était le plus inattendu. Madame d'Épenoy resta muette un instant comme si elle eût refusé d'en croire ses oreilles; en toute autre occasion elle eût accueilli avec ravissement l'aubaine matrimoniale échue à sa protégée ; mais son amitié véritable pour M. de Morsy troubla, malgré elle, sa satisfaction; soudainement elle se sentit atteinte de ce scrupule auquel obéissent certains marchands lorsqu'ils refusent de vendre à une de leurs pratiques quelque objet d'une qualité douteuse qu'ils réservent pour les acheteurs de passage.

— Mademoiselle du Boissier a certainement

beaucoup de mérite, dil-ellc avec hésilalion; mais elle a peu de fortune.

— Je suis riche, répondit le marquis.

— On ne peut pas dire qu'elle est jolie.

— Ce n'est pas un mariage d'anicrr.

— Son caractère est excellent, a:a.3 il n'est pas toujours très-égal.

— Tant mieux; (d'ennui naquit un jour de l'uniformité. ))

— Elle tient beaucoup à ses idées.

— Moi, pas du tout aux miennes ; ainsi nous serons facilement d'accord.

— C'est un coup de désespoir, pensa madame d'Épenoy ; son amour pour celte jeune femme lui a décidément dérangé l'esprit. En conscience, je n'aurais pas osé lui proposer un pareil mariage ; mais, puisqu'il est le premier à m'en parler, pourquoi y mettrais-je obstacle plus long-temps? Marquise et soixante mille livres de rente! il y a de quoi faire perdre la tête à cette pauvre Alphonsine.

— Ah çà! n'est-ce point une plaisanterie? dit-elle tout haut avec une sorte de défiance ; vous épouseriez mademoiselle du Doissier!

— Probablement non, si on me laisse le n. ao

Ue L'ÉCUEIL.

temps de réflcchir. Depuis hier j'éprouve un étourdissement fiévreux qui, à défaut de détermination réelle, me rend capable de tout. Pour briser une chaîne ridicule il n'est rien que je ne fasse en ce moment; mais demain peut-être...

— Demain vous dînez ici, interrompit précipitamment la vieille dame; mademoiselle du Boissier y sera.

— Pourquoi pas aujourd'hui? dit le marquis en souriant de la vivacité de son ancienne amie.

— Aujourd'hui je passe la soirée dehors.

— De six à neuf heures vous êtes libre ; c'est plus de temps qu'il n'en faut pour une entrevue de celte nature. Si je vous presse ainsi, c'est queje me connais. Demain je me réveillerai peutêtre célibataire entêté comme devant , liez-moi donc les mains, si vous avez réellement envie de me marier.

Vous avez raison, dit madame d'Épenoy

en se levant avec une prestesse qui attira un , nouveau sourire sur les lèvres du marquis; si je vous laisse un moyen de vous dédire, vous me glisserez entre les doigts et je ne m'en consolerais pas.

En parlant elle tira le cordon d'une sonnette

dont le bruit fît aussitôt accourir le domestique.

— Allez chercher une voiture, lui dit-elle, et prévenez Justine que M. le marquis dîne ici. — Je cours chez mademoiselle du Eoissier , reprit-elle quand le Inquais fut sorti; quelque engagement qu'elle puisse avoir , comptez que nous l'aurons à dîner. A six heures donc , et d'ici là que le ciel vous maintienne dans vos sages dispositions!

Une demi-heure après avoir quitté M. de Morsy, madame d'Épenoy fît une entrée que Ton pourrait à bon droit nommer triomphale dans Tappartement qu'occupait sa protégée à l'entrée de la rue Bellechasse.

vin.

Orpheline depuis long - temps , mademoiselle du Boîssier vivait seule; car autant elle était disposée à sacrifier sa liberté au mariage, autant elle éprouvait d'aversion pour la tutelle de sa famille. Son âge, d'ailleurs, légitimait celte indépendance ; et, quoique bien médiocre, sa fortune y suffisait. Par un de ces prodiges d'administration qu'il n'est donné qu'aux fera-

mes d'accomplir, avec moins de quatre mille francs de revenu elle trouvait moyen d'être convenablement logée, et d'aller dans le monde à peu près tous les soirs. Sa maison , il est vrai, se composait d'une servante unique, femme de chambre et cuisinière à la fois , groom au besoin ; mais le service qu'elle tirait de celte créature était fabuleux et rendait tout aide superflu. Nous devons avouer encore que sa table n'eût pas réjoui Tœil d'un gourmand ; mais ne sait-on pas que la Providence, qui donne aux petits des oiseaux leur pâture, émiette la coquetterie aux femmes et n'a besoin que d'un miroir pour les rassasier? Jeune, jolie et mise avec élégance, on a toujours bien dîné ; et , malgré l'humilité qu'elle affectait parfois, il est probable que mademoiselle Alphonsine se croyait tout

cela.

Au moment où madame d'Épenoy entra chez sa protégée, celle-ci était debout devant la cheminée d'un petit salon où elle se tenait d'ordinaire et qui formait la principale pièce de l'appartement. Les coudes appuyés sur la housse de velours vert qui recouvrait la tablette de marbre, elle contemplait dans la glace son peu

gracieux visnge avec qui elle se trouvait en dialogue réglé, moyennant le soin qu'elle prenait de faire elle-même les interrogations et les réponses. Sans s'en apercevoir, mademoiselle du Boissier avait contracté l'habitude des monologues , sorte de tic parlé auquel deviennent aisément sujets les gens qui sont souvent seuls. Dans ces conversations idéales elle cherchait tout naturellement un dédommagement aux petites vexations qu'il lui fallait subir dans la vie réelle; ainsi', elle s'adressait des compliments, elle s'invitait à danser, elle se murmurait de tendres aveux , elle se demandait en mariage. L'interlocuteur imaginaire chargé de ce galant office était invariablement un beau jeune homme, brun et pâle, grand et svelte, mélancolique et audacieux, riche à millions, noble comme le roi , titré vicomte pour le moins , et à trente ans colonel de cavalerie ; en un mot , le chimérique phénix auquel tant de filles majeures sacrifient en secret.

Ce jour-là, le soliloque de mademoiselle Alphonsine était fort animé. Les deux personnages dont il était alternativement l'interprète jouaient leur rôle en conscience; le vicomte

152 L'ÉCLŒIL.

clait pressant, et passionne, la demoiselle à ma-

lier réservée mais émue.

— Oh! je vous en supplie, disait le premier, un mot, un seul mot^ qui me dise que ma hardiesse ne vous a pas offensée? — Que me demandez-vous? répondait avec une pudique minauderie mademoiselle Alphonsine parlant pour son propre compte. — Le droit d'espérer? — Vos vues sont honorables , je n'en doute pas. — Pourrait on en avoir d'autres près d'une femme telle que vous ? oui, c'est votre main que je sollicite en même temps que votre cœur; seriez -vous assez cruelle pour me la

refuser? — Monsieur le vicomte — Qui

vous retient? un autre peut-être? — Ah!

croyez que jamais !... — Eh bien , alors! pourquoi refuser de combler mes vœux? n'étesvous pas libre? — Sans-doute je suis maîtresse absolue de mes actions, et je n'en dois compte à personne; mais le mariage est une chose si grave , que je tremble à sa seule pensée : et puis, vous-même, étes-vous sûr de ne pas vous abuser? vous m'aimez maintenant... du moins

vous le diles — Oh! oui, je vous aime! —

Mais, dans quelque temps... si vous m'épou-

siez lîi'aimcricz-vous encore? — Oh! toujours ! toujours ! je le jure h vos pieds ! — Que faites-vous , vicomle ? levez vous ; je le veux , je vous en supplie, si quelqu'un venait!... Ah! mon Dieu, on ouvre la porte...

La porte s'ouvrait en effet avec fracas. A la vue de madame d'Épenoy, mademoiselle Alphonsine fit un soui3resaut comme si elle eut été réellement surprise en téte-à-téte avec le plus compromettant des vicomtes; et ses rêve- .ries matrimoniales s'envolèrent plus effarouchées qu'une compagnie de perdrix qu'a troublée dans ses ébats le feu d'un chasseur.

— Comment! près de quatre heures et pas encore habillée! s'écria dès l'entrée la vieille dame ; à quoi donc pensez-vous ? Il est bien question de se regarder à la glace ! allons , écoulez-moi : vous admirerez vos grâces un autre jour. EdGi) je crois que nous sommes désensorcelées. Un parti magnifique , soixante mille livres de rente, un château dans un pays superbe, maison à Paris ; cl puis, marquise : marquise! mon enfant. C'est si beau que j'ai peine à y croire. Mais remuez vous donc au lieu de rester là comme une statue! Habillez-

15Zi L'ÉCUEIL.

vous bien vite, et tachez de vous faire belle.

Vous savez que nous dînons à six heures.

Madame d'Épenoy eût pu continuer longtemps de la sorte sans être interrompue par sa protégée : celle-ci écoutait, il est vrai, l'œil fixe et la bouche béante; mais elle n'avait pns l'air de comprendre que ces termes magiques, château, marquise, soixante mille livres de rente, fussent à son adresse.

— Ètes-vous sourde et muette? reprit la vieille dame impatientée de ce silence; n'entendez-vous pas ce que je vous dis? Nous avons un mari.

A ce mot cabalistique , mademoiselle Alphonsine changea de couleur; et, prise d'une sorte de défaillance, elle s'assit sans prononcer une syllabe.

Madame d'Épenoy , cette fois , pardonna ce mutisme obstiné; car elle devina qu'il n'avait d'autre cause que l'excès de la surprise et du ravissement. Pour donner à sa cliente le temps de se remettre 5 elle lui raconta en détail l'entretien qu'elle venait d'avoir avec le marquis. En apprenant que M. de Morsy semblait décidé à l'épouser, mademoiselle du Boissier, au lieu

de réitérer Panathème dont elle avait, la veille encore, frappé les hommes de cinquante ans, leva au ciel un regard altendri, puis, saisie d'un transport soudain , elle se leva d'un bond , et commença de la cheminée a la porte et de la porte à la fenêtre une sorte d'évolutions contradictoires, comme font, dit-on, les gens piqués de la tarentule.

— Ah ^ mon Dieu! je ne sais cela qu'au moment! s'écria-t-elle enfin. Et moi qui voulais prendre un bain ce matin ! Croyez-vous que j'aurais encore le temps?

— Un bain ! devenez-vous folle? dit madame d*Épenoy en parlant d'un éclat de rire.

— Vous ne voyez donc pas comme aujourd'hui j'ai le teint échauffé? Ces contrariétés -là ne sont faites que pour moi !

— Je vous assure que vous avez votre teint de tous les jours.

Sans soupçonner le sarcasme enfermé dans cette réponse , mademoiselle du Boissier se posa devant la glace et se mit à examiner avec anxiété les coquelicots épanouis sur son visage.

— Aux lumièi'cs ça passera pour de la frai-

cheur, reprit la vieille tlame d'un air de bonhomie.

— Vous me rassurez un peu; et puis, n'estce pas M. de Morsy qui disait un jour chez vous qu'il ne comprenait pas l'engouement de certains hommes pour les femmes pâles?

— Ce doit être lui. Allons , du calme. Plus vous vous tracassez et plus le sang vous monte a la têle. Un peu plus pâle ou un peu plus rouge , ce n'est pas la chose essentielle. Tâchez d'être simple , raisonnable, naturelle. M. de Morsy n'est pas un héros de roman, et vous n'êtes pas une jeune première : ainsi donc, pour lui plaire, comptez moins sur la puissance de vos beaux yeux que sur l'agrément de votre esprit; surtout efforcez-vous de lui donner une idée avantageuse de votre caractère.

— Mais, madame, dit mademoiselle du Bois* sier frappée d'une appréhension soudaine, dans le monde chacun dit que M. de Morsy est amoureux de cette femme dont nous parlions hier?

• — Il l'est en effet: mais qu'importe? repartit froidement madame d'Épenoy. Je ne suppose |)as que vous ayez la prétention de possé-

der les prémices de son cœur. C'est précisément parce qu'il aime une femme avec laquelle il ne peut pas se marier qu'il s'est décidé , fort sagement, h en épouser une autre qu'il aimera plus tard. A propos de madame Gastoul , achevez votre histoire : vous lui ôtiez ses gants...

— Savez-vous ce qu'il y avait dans ses gants ? dit mademoiselle Alphonsine d'un air de vertueuse indignation. Un billet doux ! oui, un billet doux I

— Toutes les jolies femmes sont exposées à loger un pareil hôte , reprit la vieille dame avec un indulgent sourire; mais elle aurait dû choisir une meilleure cachette.

— . Un billet d'elle , madame ^ écrit à un homme !

— A qui vouliez-vous qu'il fût écrit? Et qu'est-ce que cela prouve? de l'étourderie et de l'inexpérience; rien de plus. Uue femme qui a de l'usage n'écrit pas. Mais laissons madame Gastoul et ses correspondances , qui ne nous regardent point. Occupons-nous de notre affaire. M. de Morsy sera chez moi à six heures. Venez-y plus tôt. L'entrée en scène est importante ; et malgré l'habitude que vous devez

avoir, vous laissez encore un peu h désirer : il

vaut donc mieux que vous arriviez la première.

A riieure fixée, les deux convives de madame d'Épcnoy rivalisèrent d'exactitude. A peine mademoiselle Alphonsine était-elle assise dans le salon de sa protectrice qu'elle entendit^ non sans un violent battement de cœur, annoncer M. de Morsy. Cet empressement était d'un heureux augure , et bientôt les manières gracieuses du marquis confirmèrent tout ce qu'il semblait promettre. En se trouvant, pour la première fuis de sa vie, l'objet de soins galants auxquels la circonstance donnait une valeur sérieuse, la fille h marier vit le ciel conjugal ouvert, et dans son extase perdit le peu de sangfroid qu'elle avait conservé jusqu'alors.

Le calme et la dignité dans la coquetterie n'appartiennent qu'aux femmes habituées à plaire; au moindre succès, les autres, troublées et enllécs à la fois , semblent près de quitter la terre et de s'envoler comme un aérostat. C'est ce qui advint à mademoiselle du Boissier aussitôt que M. de Morsy lui eut versé le philtre divin de la flatterie ; enivrée dès le premier verre , elle se rua en amabilité d'une façon si

exorbitante que madame d'Épenoy, qui, l'affaire engagée, avait fini par s'y intéresser chaudement, se prit à trembler pour le succès. Mais vainement la femme prudente essaya de modérer l'effervescence de sa protégée : regards improbateurs, avertissements indirects, changements de conversation, rien ne parvint à dissiper une ivresse causée par le désir et l'espoir de plaire. Tour à tour , et en dépit de la nature, sémillante, ingénue, sentimentale, exaltée, folâtre, enthousiaste, mademoiselle Alphonsine épuisait son carquois contre le marquis. A chaque flèche assassine qui lui arrivait de volée, M. de Morsy répondait par quelque gracieux propos dont Teffet immédiat était d'enflammer l'humeur conquérante de la fille à marier; et plus celle-ci redoublait de minauderies, plus l'homme de cinquante ans souriait agréablement ; plus elle s'embrouillait dans ses phrases prétentieuses, plus il l'écoutait d'un air approbateur; plus elle se montrait ridicule, plus il semblait ravi.

Après avoir essayé d'opposer une digue à ce célibat débordé, madame d'Épenoy, reconnaissant l'impuissance de ses efforts, avait cessé

. 160 L'ÉCLEIL.

une résistance iniuile. Réduite peu à peu au silence par la loquacité de mademoiselle Alphonsine, elle assistait à cette entrevue, dont elle avait d'abord attendu un résultat satisfaisant , soucieuse, mécontente et courroucée^ comme pourrait l'être un général qui, après avoir heureusement engagé un combat , en verrait le succès compromis par la faute d'un de ses lieutenants.

— Et de vingt-neuf! se disait-elle avec un dépit mêlé d'ironie; c'est fini, j'y renonce; qu'elle s'en tire comme elle pourra, je ne m'en mêle plus! Elle mourra fille, et ce sera bien fait !

Tout en méditant cette barbare détermination qu'elle prenait invariablement à chaque nouvel échec de sa protégée, madame d'Épenoy regardait le marquis à la dérobée, et cherchait à lire dans ses yeux ; courtoisie d'homme du monde, dissimulation étudiée ou fascination inexplicable, il paraissait subjugué, et toute sa physionomie annonçait un parlait contentement. Surprise mais non rassurée, la vieille dame, après le diner, profita d'un instant où mademoi-

selle du Boissîer feuilletait un album, pour parler coiifidenliellement à M. de Morsv.

tj

— La timidité produit quelquefois deseffeîs tout contraires à ceux qu'où en attend, lui ditelle à voix basse : votre présence Fa troublée, el c'est pour cacher sou embarias qu'elle parle ainsi ; mais ne croyez pas que ce soit toujours comme cela.

— On a le droit de parler beaucoup lorsqu'on s'en acquitte si bien, répondit le marquis du ton le plus naturel.

Madame d'Épenoy le regarda d'un air moitié scrutateur, moitié ébahi.

— Ainsi sa conversation vous a plu ? repritelle.

— S'il en était autrement, j'aurais le goût bien difficile; elle a beaucoup d'esprit.

— Assurément.

— Elle est aimable.

— - Sans aucun doute.

— Et je lui crois un fort bon caractère.

— Excellent.

— En un mot, je suis très-satisfait.

— Et moi je ne comprends plus rien aux hommes , pensa madame d'Épenoy : qu'elle

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