‹ L'écueil (volume 3)Chapitre 8 sur 15 · IT · texte numérisé non relu

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extra vague, je m'y attendais; mais qu'il se laisse prendre à ce palhos , c'est inconcevable. Il la trouve aimable et spirituelle! pourquoi pas jolie? La seule manière d'expliquer cela, c'est qu'ainsi qu'il l'avoue lui-même , sa passion lui a dérangé la cervelle. Enfin, que cette pauvre Alphonsine en profite , je ne demande pas mieux !

L'entrevue conjugale tirait à sa fin, car neuf heures approchaient. M. de Morsy , qui avait demandé sa voiture pour ce moment , réclama le privilège de conduire madame d'Épenoyà la maison où elle devait passer la soirée , et sollicita en même temps la faveur de ramener chez elle mademoiselle du Boissier. Les deux femmes agréèrent cet arrangement, dont la fille à marier ne se montra nullement effarouchée , quoiqu'il dût en résulter pour elle un tête-àlête.

Le marquis , ennemi du faste, avait en cette occasion donné un démenti h ses habitudes; par son ordre ses domestiques avaient endossé leur livrée d'apparat , et parmi ses voitures il avait désigné la plus belle. Ainsi qu'il l'avait prévu peut-être , ce brillant équipage charma

l'orgueil de maclcmoiselle du Boissier , qui en se voyant assise dans le fond , à la gauche de madame d'Épenoy, à qui elle semblait en faire les honneurs, ne put s'empêcher de songer avec délices au n)oment où elle en deviendrait officiellement la maîtresse.

— Je ferai mettre une garniture bleue , se dit-elle, car le jaune n'est pas favorable aux blondes. A part ça ^ chevaux, domestiques, voiture, tout est parfait.

On arriva bientôt dans la rue du Bac, devant la maison où devait descendre madame d'Épenoy. Le marquis lui offrit la main , et , après l'avoir remerciée, il remonta dans la voiture de Tair d'un homme réellement épris. En remarquant la vivacité de ce mouvement, mademoiselle Alphonsine faillit perdre la respiration, tant le cœur lui battit avec violence. Quoiqu'il ne soit guère d'usage d'aborder dés la première entrevue la solennelle question du mariage, elle se persuada que le marquis, retenu jusqu'alors par la présence d'un tiers, s'était ménagé un entrelien particulier dans l'intention de lui avouer ses sentiments. Elle attendit donc avec une émotion des plus charmantes cette déclara-

lion enchanteresse, au-devant de laquelle s'ciançait son âme ; d'avance , et malgré le semblant d'hésitation auquel par convenance elle se croyait obligée, tout en elle disait oui.

En se rassevant en face de mademoiselle du Boissicr, circonstance qui parut à celle-ci d'un goût exquis et d'un respect adorable , M. de Morsy , au lieu de prendre la parole , tomba dans une rêverie profonde, dont, au grand désappointement de la fille h marier, il ne sortit qu'au moment où la voiture s'arrêta pour la seconde fois.

— Mademoiselle^, dit-il alors avec un accent sérieux, j'ai une prière à vous adresser, et j'attache la plus grande importance à ce que vous ne la rejetiez pas : il est urgent, j'ose dire plus, il est indispensable que j'obtienne de vous un instant d'entretien , et ma voiture n'est pas un lieu convenable pour cela. Quoique jusqu'ici je n'aie pas eu l'honneur d'être reçu chez vous, permettez que je vous y accompagne. L'heure n'est pas assez avancée pour rendre ma demande indiscrète, et je n'abuserai pas de votre condescendance.

— Quelle délicatesse! quel savoir-vivre! pensa

mademoiselle Alphonsinc, dont le dépit naissant s'était dissipé dés le premier mot de cette significative requête; un homme vulgaire aurait parlé dans la voiture, mais lui! il a tant de distinction! un vrai gentleman! Pourvu que cette étourdie de Marguerite ait fait du feu dans le salon!

La faveur qu'il réclamait lui ayant été gracieusement accordée , M. de Morsy offrit le bras à mademoiselle du Boissier dont les appréhensions au sujet de Tétat de son appartement se dissipèrent à la vue d'un feu passable qui pétillait dans la cheminée du salon. Toutes choses d'ailleurs étaient en ordre; et l'ensemble offrait cet aspect frotté^ propret, compassé, qui caractérise le séjour des filles d'un âge mur.

— Je n'y suis pour personne , dit la maîtresse du logis à l'oreille de sa soubrette que cet ordre extraordinaire et la vue du marquis plongèrent dans une stupéfaction profonde.

Après s'être assis à l'angle de la cheminée , en face de mademoiselle Alphonsine, M. de Moisy, sur l'invitation qu'elle lui adressa en baissant modestement les yeux, prit la parole d'une voix insinuante.

— Mademoiselle, dil-il, madame d'Epenoy vous a parlé de mon désir de vous être présenté, et de l'importance que j'attachais à celte démarche j mais peut-être ne vous a-t-elle pas suffisamment expliqué la position étrange où je me trouve. D'ailleurs, eut-elle pu le faire, je n'en devrais pas moins compléter cette explication , car depuis ce matin un événement inattendu a apporté dans mes résolutions un changement très-grave 5 et , aux termes où nous en sommes, après l'entrevue que vous avez bien voulu m'accorder , je vous dois compte de ce change ment.

Ce préambule ne répondait guère aux espérances de mademoiselle du Boissier; aussi sa figure s'allongea-t-clle sensiblement, quoique ses lèvres pincées s'efforçassent de retenir le scmrire qui jusqu'alors y avait voltigé sans relâche.

— Madame d'Epenoy a dû vous dire , reprit l'homme de cinquante ans^ qu'après beaucoup d'hésitation j'avais enfin formé le projet de me marier; mais, par discrétion , elle vous a probablement laissé ignorer la cause fatale qui m'y avait surtout déterminé ?

— Du moins elle ne m'en a parlé que d'une manière fort vague , répondit mademoiselle Alphonsine d'un air de réserve.

— Elle vous en a parlé i s'écria le marquis ; ce mot m'enhardit à poursuivre. Puisque la glace est rompue , la tâche qu'il me reste à remplir me semble moins pénible^ et je sens que j'aurai le courage de tout vous dire. Oui, mademoiselle^ c'est une passion aussi violente qu'insensée , un amour sans illusion comme sans espoir, qui, après m'avoir long-temps éloigné du mariage, m'y a poussé en dernier lieu comme au seul port où je pusse trouver la paix du cœur et l'oubli de mes peines. Une femme que vous ne connaissez pas...

— Je la connais , interrompit la fille a marier en souriant perfidement.

— Vous la connaissez ! Eh bien , alors, vous savez qu'elle est belle, charmante, et vous devez comprendre que j'aie pu Taimer. Je l'aimais donc, quoique je ne m'abusasse point sur ma folie ; car m'attacher à une femme mariée, à l'âge où tant de motifs devaient me décider à me marier moi-même, c'était gâter ma vie à plaisir. Mais que peut le bon sens contre la pas-

sion ? Vous, dont les moÎDclres paroles Irahisscnl une sensibilité si exquise, vous qui entendez si bien les choses du cœur, vous ne serez pas étonnée , mademoiselle , de l'aveu que je vais vous faire. Mon attachement pour cette femme était arrivé à ce point, que, ne pouvant briser la barrière qui nous séparait, j'avais résolu du moins de n'en pas élever entre nous une seconde : j'avais juré de ne me marier jamais.

— Mais cependant/., à la fin vous avez changé d'avis? dit mademoiselle Alphonsine avec une anxiété mal dissimulée.

— Oui, mademoiselle, j'avais changé d'avis et je dois vous expliquer la cause de ce changement. Celte femme que j'aimais tant, à qui je sacrifiais ce qu'il me reste d'avenir, j'appris qu'elle était indigne de ma tendresse , j'appiis qu'oubliant ses devoirs elle en aimait un autre !

Tandis que le marquis articulait ce pénible aveu, l'espoir, la joie, le triomphe se réveillaient dans le cœur de mademoiselle du Boissier; mais la prudente demoiselle s'efforça de contenir une satisfaction qui eut pu blesser le douloureux sentiment qu'exprimait la physio-

nomie de son interlocuteur, et levant sur ce dernier un regard compatissant:

■ — Il est des femmes si perverses ! dit-elle benoîtement.

— Oui, certes, il est des femmes perverses: mais il est aussi des femmes calomniées, reprit avec chaleur M. de Morsy, dont la figure avait subitement changé d'expression , la calomnie , cette vipère hideuse , s'attache aux êtres les plus purs et les souille de son venin ; mais si profonde que soit la blessure , tôt ou tard la vérité la guérit.

— Voulez vous dire que cette dame ait été calomniée? demanda mademoiselle du Boissier, dont 11 rougeur tournée au violet trahit , ainsi que le mouvement convulsif de ses lèvres, une émotion subite et excessive.

— Oui, madenioisellc, calomniée, indignement calomniée î Les accusations portées contre elle, mensonges; les fautes qu'on lui attribue, faussetés; les lettres qu'on prétend qu'elle a écrites , inventions odieuses !

— Ah ! on vous avait parlé de lettres? dit la demoiselle à marier en regardant en dessous le marquis.

170 TÉCUEIL.

— De quoi ne m'avait-on pas parlé! Mais enfin j'ai découvert, il y a quelques heures à peine, que tout ce qu'on m'avait dit n'est qu'un de ces romans méprisables que dans le monde chacun accueille par un instinct malveillant, mais dont en définitive personne ne veut accepter la responsabilité. On m'avait promis des preuves ; mais les preuves ne s'inventent pas comme la calomnie, et l'on a été forcé de convenir qu'on avait été trop crédule. En un mot, cette femme que j'accusais est digne de tout mon respect ; celte femme que je croyais coupable est innocente.

— - Innocente! répéta mademoiselle du Boissier avec un sourd ricanement.

— Maintenant j'ai besoin de toute votre indulgence, reprit M. de Morsy, qui du coin de l'œil étudiait attentivement l'orageuse physionomie de son interlocutrice : avec une autre j'hésiterais à continuer, mais le plus digne hommage que l'on puisse rendre à une femme de votre esprit et de votre caractère, c'est de lui dire la vérité, toute la vérité. Je vous avouerai donc que la justification éclatante de la personne

dont je vous parle , m'oblige à renoncer a tout projet de mariage.

Percée au cœur, mademoiselle Alphonsine fixa sur le tapis un regard farouche, et sembla y considérer les ruines de son château en Espagne, écroulé pour la vingt-neuvième fois.

— Je suis désolé de n'avoir pas été désabusé de mon erreur quelques heures plus tôt , poursuivît M. de Morsy, vous n'auriez pas été dérangée; mais puisque le mal est fait, je vous supplie de me pardonner. Si j'étais libre, souffrez cet aveu , je sens que j'éprouverais un bien doux plaisir à mettre à vos pieds mon nom , mon titre, ma fortune; oui, si j'étais libre, je m'estimerais heureux d'oflrir h tant de qualités un piédestal digne d'elles: mais je l'ai juré.

— Vous avez juré? dit mademoiselle du Boissier en levant lentement les yeux.

— De ne pas me marier tant qu'elle serait digne de mon affection. Pour moi ce serment est sacré, et seule elle pourrait m'en dégager par quelque foule; j'entends une faute avérée, certaine, matériellement prouvée ; oh ! alors je ne balancerais pas; mais elle est innocente, mais les calomnies dont elle vient d'être l'objet

lui donnent des droits nouveaux à ma fidélité, et plus que jamais je dois lui appartenir. Vous m'approuvez, n'est-ce pas?

— Je fois plus, je vous admire.

Sans paraître remarquer l'accent dérisoire de cette réponse, le marquis se leva.

— Adieu, mademoiselle, dit-il du ton le plus caressant ; croyez que je n'oublierai jamais les heures que j'ai passées près de vous.

Il salua d'un air attendri la fille majeure en qui semblait gronder un ouragan , et s'éloigna Irès-lentcment. Arrivé enfin à la porte , il se retourna.

— Non ! s'écria en ce moment décisif mademoiselle Alphonsine ; je ne dois pas souffrir qu'un si galant homme soit victime de sa confiance et de sa lovauté. Revenez, monsieur le marquis ; ma conscience m'ordonne de parler.

En s'emparant du billet trouve dans le gant de madame Gastoul , mademoiselle du Boissier avait cède à une inspiration malveillante plutôt qu'à un calcul hostile. Heureuse de posséder le moyen de nuire à la femme qu'elle détestait^ peut-être se fût-elle abstenue de s'en servir ; car elle ne pouvait se dissimuler que donner de la publicité à sa découverte, c'était s'exposer

ilk L'ÉCUEIL.

elle même au blâme de tous les esprits délicats. Mais la voix de la prudence, écoutée en temps ordinaire j fut en ce moment étouffée par le cri tout-puissant de Tintéiét persoimel. Voira sa portt'e Panneau du mariage, la couronne de marquise, les fruits dorés de la fortune, tous les biens désirés depuis si long-temps ; sur le point de les saisir , renconlrer un obstacle unique, et n'avoir qu'un mot à dire pour le briser; pouvoir enfin magnifiquement réaliser son rêve, et du même coup se venger d'une ennemie , telle était la position où se croyait placée mademoiselle Alphonsine. Cette épreuve eût fait voler en éclats des discrétions mieux trempées que la sienne; elle y succomba donc, ainsi que l'avait espéré le marquis.

— Expliquez-vous , mademoiselle , lui dit ce dernier en s'empressant de se rasseoir, la solennité de vos paroles m'annonce que vous avez quelque chose de grave à me dire. Parlez, je vous en prie.

Mademoiselle du Boissicr se recueillit un instant, et prit ensuite la parole d'un air modeste et d'une voix doucereuse :

— J'espère, monsieur, dit-elle , que vous ne

iî^

prendrez pas en mauvaise part la révélation qu'arrache h ma réserve habituelle la conviction où je suis qu'en vous éclairant je remplis un devoir. Trop imparfaite pour avoir le droit de juger les autres, il m'est particulièrement pénible de parler d'une femme autrement que pour en faire l'éloge ; et sans la rare estime que vous m'inspirez, j'aurais peine à surmonter mon aversion pour tout ce qui mal interprété peut ressembler à de la médisance.

— J'apprécie la noble délicatesse de votre caractère, répondit M. de Morsy en s'inclinant.

— Si j'avais quelque intérêt à vous faire connaître la vérité , une retenue bien naturelle m'imposerait silence ; mais vos compliments trop flatteurs ne constituent pas un engagement et me laissent ainsi qu'à vous toute liberté. C'est donc sans aucune arrière- pensée personnelle que je vous parle; je serais désespérée qu'à cet égard vous pussiez vous méprendre.

— Ce serait une fatuité odieuse, et dont je suis incapable, répliqua le marquis de la manière la plus révérencieuse ; mais vous voyez que j'attends avec anxiété la révélation que vous

m'avez, promise : de grâce, ne me faites pas souffrir plus long-lemps ; expliquez-vous.

— C'est en m 'expliquant que je vous ferai souffrir, reprit mademoiselle du Boissier avec un accent de tendre compassion. Croyez-moi , laissons cela. Quand l'illusion est douce, pourquoi la détruire?

— Vous en avez trop dit, et maintenant votre silence serait de la cruauté.

— C'est vous qui l'exigez. Eh bien!... Mais vous ne vous figurez pas ce qu'il m'en coûte. Dieu sait si mes intentions sont pures, et cependant il me semble que je fais mal....

En prononçant ces dernières paroles de l'air candide d'une pensionnaire de couvent, m:)demoiselle Alphonsine se leva et s'approcha d'une étagère où se trouvait un coffret qu'elle ouvrit à l'aide d'une petite clef suspendue à la chaîne de sa montre. Elle revint ensuile vers le marquis avec une sorte de gravité douloureuse, et, lui présentant un papier qu'elle eut soin de déplier :

— Jetez les yeux sur ce billet, lui dit-elle; il vous apprendra ce que vous voulez savoir. Votre douleur , que je prévois 5 m'affcCte d'à-

LA CINQUAINTAINE. 177

varice : niais rappelez-vous qu'il n'a pas ciépcudu (le moi (je vous l'épargnci*.

M. de Morsy saisit avidement la le lire de madame Gasloul et ia lut avec une cmolion qui n'avait plus ricii do factice ; pendant ce temps mademoiselle Aiphonsine le regardait h la dérobée et étudiait sur sa pliysionouiie les reflets du chagrin prévu, sur quoi elle avait malrimonialcmcnt spécule. Son attenle ne se réalisa pas; au lieu de s'indigner, comme elle l'espérait, le mnrquis, sa lecture achevée , demeura silencieux et pensif. Afin de le tirer de cette rêverie, (.'ont le calme lui parut de m:juvais augure , mademoiselle Aiphonsine reprit la parole d'un air de chattemite':

— Un hasnrd fort indépendant de ma volonté a fait tomber eiUie mes mains cetle lettre 5 je u'ai pas besoin de vous dire que mon intention était de la remettre à la personne qui l'a écrite , je n'atlendais pour cela qu'une occasion f^ivorable. En consentant à vous la communiquer, j'ai commis une sorte d'indiscrétion que je me reprocherais éternellement, si je n'étais sure que vous n'abuserez pasdenaa confiance i car II publicité de ce billet ferait le plus I 12

grand tort à cette dame, et j'en serais désolée. Elle doit déjà être assez malheureuss! continua la fille à marier en levant les yeux au ciel avec componction, La vertu a des jouissances si pures ! l'honnêteté des charmes si doux I Conçoit-on qu'on y renonce pour quelques plaisirs aussi faux que passagers? Abjurer toute pudeur, tromper son mari, outrager le nonideThommc qui vous a honorée de son choix^ est-ce possible? Quand je pense à ces horreurs, je crois rêver. Mais comment peuvent-elles vivre , ces femmes ! Oh ! que je les plains ! ce doit être si affreux d'être coupable !

M. de Morsy avait écouté avec une gravité impassible l'homélie de la demoiselle à marier ; quand elle eut tout dit, il arrêta sur elle un regard glacial :

— Mademoiselle, dit-il du ton le plus sévère, les femmes dont vous parlez sont coupables sans doute, car rien ne peut justifier l'oubli du devoir. Cependant, l'inexpérience de la jeunesse et l'cntrainement de la passion atténuent parfois leurs fautes et les reconnnandcnt à Pindulgencc des cœurs généreux. Mais comment caractériser , et de quel mépris Uélrir la conduite

de certaines autres femmes dont je vais vous faire le portrait? Il est dans le monde des créatures disgracieuses et malfaisantes, vouées par le sort à une vie solitaire et stérile. Jamais le regard d'un homme n'a cherché leur regard , jamais une main tremblante n'a pressé leur main, jamais une tendre parole n'est arrivée à leur oreille. Vieilles dés la jeunesse , la laideur de leur âme peinte sur le visage, l'esprit aigri par l'abandon, dédaignées de l'amour, exclues de la vie en un mot, elles conçoivent une effroyable haine pour tout ce qui est jeunesse, beauté, passion! Se trouve-t-il sur leur chemin une femme faible et charmante, elles s'y attachent, comme le ver à la fleur , pour la flétrir. Elles deviennent ses espions ; elles la voleront au besoin dans l'espoir de la perdre. Ce sont ces femmes-là qu'il faut plaindre , mademoiselle; car elles sont réellement bien misérables!

Le marquis se leva, mit tranquillement dans sa poche la lettre qu'il avait gardée dans sa main jusqu'alors et, s'inclinant avec une poli- . tesse dédaigneuse devant la demoiselle à marier qui semblait changée en statue , il se dirigea vers la porte ; au moment où il allait l'ouvrir ,

iDaclcmoisclIc du Boissicr soriit de sa stupeur et s'élança pour l'arrêter.

— Que siguifie ce langage ? dit-elle d'une voix altciée, est-ce ainsi que vous répondez à nii confiance? Rendez-naoi cette lettre, monsieiu' : votre conduite est une indig-nitc !

M. de Morsv sourit d*un air calme, et saisissaut la main que mademoiselle Alphonsine , lioi's d'elle-même, avait posée fort peu noble ment sur le bouton de la serrure, il la força de lâcher prise.

— Votre intention, répondit-il avec une incisive ironie, était, m'avez-vous dit , de remettre ce billet h la personne qui l'a écrit , avec votre permission, je me chargerai de ce soin. Sourirez donc que je me retire, il est déjà tard, un plus long tête-à-lêtc avec un homme pour qui vous vous êtes montrée si aimable depuis qucl- (jues heures pourrait offrir des dangers , et je serais désolé de nuire à vos projets de ma-

riage.

('e dernier propos parut si barbare à mademoiselle du Boissier qu'elle recula d'indignation. Le marquis profita de ce mouvement pour s'tîsfiuiver, et traversa rapidement l'anticham-

LA cinquantainp:. 181

bre. Arrivé à la porte, il y trouva marlorno^seîle ^îargucri!o un l)Oiigcoir h la main cl disputant le passage à un inriivitlu qui insistait pour entrer. A la clarté du flambeau, Thomme de cinquante ans reconnut î.ouis d'Épcnoy, qui de son côté, en l'apercevant, prit la soubrette par le bras et la fit pirouetter sans fiiçon jusqu'au milieu de la chambre.

— Parbleu ! s'écria le jeune homme, qui, si l'on en devait croire l'éclat de' ses veux et l'animalion de son teint, avait fait un excellent dîner ^ j'étais bien sûr que mademoiselle du Boissier était chez elle. Qu'est-ce qu'elle me chantait donc, cette maritorne! Monsieur le marquis, je vous souhaite le bonsoir... Eh ! j'y suis ! c'est parce que vous étiez là qu'on ne voulait pas me laisser entrer. Tiens ! tiens ! liens! aimable camériste, je vous rends mon estime ; votre devoir était de mourir sur la brèche.

— Vous clés bien gai ce soir, Louis, dit M. de Morsy en souriant de l'idée impertinente qiii semblait s'être nichée dans la cci'vclle de d'Epenoy.

— Gaieté factice ! répondit celui-ci. Allons,

mademoiselle , vous déciderez - vous enfin à

m'annoncer?

La femmede-chambre voyant sa consigne violée, trouva inutile de résister plus longtemps et se dirigea vers le salon, Louis d'Epenoy la suivit après avoir pris congé de M. de Morsy, qui, de son côlé^ sortit de Tappartement.

— Il vient trop tard , pensa ce dernier avec une satisfaction secrète qui adoucit un peu sa torture jalouse.

Le marquis ne se trompait pas sur le motif qui amenait son jeune rival chez mademoisiiWe du Boissier. Après la scène du Théâtre- Français, d'Épenoy , furieux d'aboi'd , avait fini par recouvrer son sang-iroid et par réfléchir sérieusement au parti qu'il convenait de prendre.

— Il est sûr que la fatalité s'acharne sur moi, s'était-il dit avec dépit; deux lettres, les premières, les seules qu'elle m'ait écrites, volées toutes deux! c'est jouer d'un guignon épouvantable. Mais il ne s'agit pas de se désespérer, il faut agir. Quant au second billet, il m'inquiète peu; le filou qui me l'a pris, croyant faire une

capture magnifique , l'aura déchiré en reconnaissant son erreur ; d'ailleurs qu'en pourraitil faire? Mais la letlre dérobée par cette méchante créature , voilà ce qui est grave. La lui reprendre ! c'est bientôt dit; il le faut pourtant, comment faire?

D'Épenoy n'avait pas, comme le marquis, la ressource de feindre une conversion subite au mariage et d'exploiter h l'aide de ce stratagème la crédule vanité de mademoiselle du Boissier. De sa part^, une pareille ruse n'eût abusé personne. D'ailleurs l'idée ne lui en vint pas. Après avoir cherché long-temps , accueilli et rejeté tour à tour plusieurs inven lions plus ou moins praticables , il s'arrêta enfin à un plan qui^ passablement absurde en réalité, lui parut néanmoins des plus ingénieux. L'exécution exigeait quelque audace ; aussi l'auteur corrobora-t-il machinalement son courage d'une ou deux bouteilles de vin de Champagne, précaution dont la sagesse ne peut être contestée que par les buveurs d'eau : race méchante, dit le proverbe.

L'amant de madame Gastoul entra dans le salon en jouant l'air affairé qu'ont en général

184 L'ÉGUEIL.

Jcs hommes charges (l'une mission importanl.c. Il trouva mademoiselle Alphonsine à la plaee où le marquis l'avait laissée. En entendant ouvrit' la porie, la iille à marier leva sur le jeune homme un regard Icrne d'où la pensée semblait absente.

— Mademoiselle, lui dit d'Épciiov, donl le thème élait faii , je vous demande pardon de vous clérangei' ainsi, mais l'adaire qui m'amène ne souffre aucun relard. jMa mère désirerait vous parler sur Ic-champ, et elle m'a chargé de venir vous chercher. Ma voiture est à la porle, et si vous avez la bonté de m'acconipagner

— Votie mère ? interrompit mademoiselle du Boissier d'un air distrait; m;us il n'y a qu'une Jieure à peine que je Tai quittée.

— Je le sais, reprit Louis avec quelcjuc embarras, car il n'avait pas prévu cette circonstance; cela ne fiiit rien , au contraire. 11 s'agit (h quelque chose qui vous intéresse , d'une chose extrèmeir.ent importante. Je ne suis pas dans le secret; mais cependant je crois deviner. C'est un Américain fort liche, garçon, à qui Ton a parlé de vous et qui désire... Mais ma mère vous expliquera cela mieux que moi. Je

croirais empiéter sur ses allribulions si je me permettais de parler maringe.

Mademoiselle du Boissier étiit fort abattue et presque défaillante ; mais il eût fallu qu'elle fût morte pour rester insensible à ce dernier mot. Relevant la tête subitement, comme un cheval de sfuerre dresse les oreilles au bruit de la trompette, elle fixa sur d'Épenoy un regard ranimé.

— Un Américain ? dit-elle.

— Deux ou trois fois millionnaire , fort bel homme, quarante ans à peine.

— Vous le connaissez donc?

— Je l'ai vu quelquefois à mon cercle, répondit Louis, à qui un mensonge de plus ne coûtait guère.

— ,1e suis à toute heure aux ordres de madame d'Épenoy, dit mademoiselle Alphonsinc, dont l'imagination , quittant le rleuil de son vingl-neuvièine uiariage manqué pour reprendre les roses vêtements de l'espérance , voyageait déjà dans les savanes de l'Amérique.

La fille majeure mit son chapeau, s'enveloppa de son chàle, et accepla le bras de d'Epenoy. Ils trouvèrent h la porte la voiture dont avait

186 L'ÉGUEIL.

parle celui-ci ; après avoir aidé h sa compagne

h monter, Louis dit quelques paroles à voix

basse au domestique qui tenait la portière , et

s'élança ensuite à côté de mademoiselle Alphon-

sine.

— Maintenant, fouette cocher , se dit-il lorsque la voiture fut en marche. Mon Âméricnin est un trait de génie ; y a-t-clle mordu, la vieille fille, h mon Améi icain !

Accablée par les émotions de toute espèce qu'elle avait éprouvées depuis plusieurs heures, mademoiselle du Boissier garda quelque temps un silence respecté de son voisin. Peut-être ce silence eût-il continué indéfiniment , si , en regardant par hasard à travers la glace de la portière , la demoiselle à marier ne se fut aperçue que la voiture roulait sur un pont.

— Mais il n'y a pas de pont à passer pour aller de la rue Bcllechasse chez madame d'Epenov, dit-elle d'un ton surpris.

— Ce n'est pas chez ma mère que je vous conduis ^ répondit tranquillement le jeune homme.

Au môme instant la voiture, quittant le pont

Louis XVI qu'elle venait de traverser, tourna à gauche et s'enfonça rapidement danslcsChampg- Elysécs.

— Où donc allons-nous? reprit mademoiselle Alphonsine, dont l'étonnement s'accrut.

— Vous le saurez bientôt ; c'est une surprise que ma mère vous a ménagée, et j'ai promis le secret.

— Une surprise! un Américain! qu'est-ce que cela veut dire? se demanda la protégée de madame d'Epenoy en se creusant inutilement la cervelle pour deviner.

Le silence régna de nouveau dnnsla voiture. Louis semblait dormir; mademoiselle Alphonsine était retombée dans sa rêverie.

■ — Mais nous sortons de Paris! s'écria -t-eî le tout-à-coup en apercevant à peu de distance le gigantesque arc-de-triomphe de l'Etoile.

— Nous sortons de Paris, en effet, répondit d'Epenoy sans s'émouvoir, rassurez- vous; quoique je vous aie parlé d'un Américain, je n'ai pas le projet de vous mener en Amérique : il s'agit de quelques lieues seulement.

— Quelques lieues! répéta mademoiselle du Boissier , dont l'étonnement se changea en une

vague inquiétude ; vous ne parlez pns sérieusement. Il n'est pas probnl^le, i! n'est pas possible que madame d'Epenoy, que j'ai quittée à neuf heures rue du Bac , m'attende eu ce moment à plusieurs lieues de Paris.

— Tenez-vous beaucoup à voir ma mère?

demanda Louis avec un accent de persiflage.

— Monsieur.... que signifie! —

— Cela signifie , mademoiselle , qu'en ce moment toutes les questions que vous pouriiez m'adîcsser resteront sans réponse. Dans une lieure nous serons arrivés, alors je parlerai.

— Monsieur... ce langage... je vous prie de me laisser descendre.

— Au milieu des champs? vous n'y pensez pas.

Mademoiselle Alplionsine baissant brusquement la glace de la portière, jeta un regard effaré sur les arbres qui semblaient fuir le long du chemin , comme une foret en déroute , et à Iravers lesquels, malgré l'obscurité, on pouvait entrevoir la vaste plaine qui enlourc Paris.

— Mais c'est donc un rapt! s'écria-t-elle du

Ion le plus pathétique en se retournant vers son voisin.

— Un rapt! répondit celui-ci , qui partit d'un malhonnête éclat de rire ; en tout cas je ne m'expose pas à être condamne aux galères pour avoir enlevé une fille au-dessous de seize ans.

Mademoiselle du Boissier se recula dans l'angle de la voiture^ comme si le beau jeune homme assis à côté d'elle eût été subitement transformé en quelque monstre hideux et pestiféré.

Les chevaux semblaient avoir des ailes; depuis un instant ils avaient quitté la grande route pour prendre à gauche un chemin plus étroit.

— Enfin , monsieur, où prétendez-vous me conduire? demanda d'une voix rauquc mademoiselle Alphonsine^ qui s'était aperçue de ce changement de direction.

— J'ai eu l'honneur de vous dire (|u'il ne me serait possible de répondre à vos questions que lorsque nous serons arrivés ; cela ne lardera pas. D'ici là, veuillez prendre patience; et surtout , continua d'Epenoy d'un ton railleur,

soyez persuadée que je connais trop le respect

que je vous dois pour m'en écarter jamais :

votre vertu ne court pas le plus petit risque ,

je vous en donne ma parole de chevalier

français.

Cette déclaration , littéralement rassurante, devenait presque injurieuse par la manière dont elle fut articulée. Les femmes sont en général assez peu flattées de n'être pas trouvées dignes d'un outrage , et l'exagération du respect les choque parfois autant que le ferait l'impertinence. De plus en plus outrée contre son ravisseur, mademoiselle du Boissier cessa de lui adresser la parole, et attendit avec un singulier mélange d'inquiétude , d'impatience et de curiosité le dénouement de cette bizarre aventure.

Après une course assez longue , quoique abrégée par la rapidité des chevaux, la voiture arriva devant une porte placée à l'angle d'un enclos, et ouverte d'avance pour la recevoir j elle entra aussitôt dans une cour entourée d'arbres, et s'arrêta devant le perron d'un petit bâtiment dont l'obscurité de la nuit ne voilait pas entièrement l'élégante architecture.

Louis cPEpcnoy descendit lestcmenl de voilure, et offranl la niain à sa compagne de voyage :

— Nous voici arrivés, lui dit-il d'un Ion si grave, que mademoiselle Alphonsine ne put s'empêcher d'éprouver une sensation désagréable, qui ressemblait un peu à de la peur.

Louis d'Épenoy, après avoir offert le bras à mademoiselle du Boissier, la conduisit vers le mystérieux logis , sur le perron duquel venait de paraître un domestique tenant de chaque main un fland)eau. Ce personnage, grave et silencieux comme un muet du sérail , éclaiia le couple dont il semblait attendre l'arrivée, et , le précédant de quelques pas, rentra dans la II. 13

maison. Après avoir traversé un vestibule, monté un escalier et passé par plusieurs pièces dont les flambeaux du laquais dissipèrent à peine l'obscurité, la demoiselle à marier et son ravisseur arrivèrent à un petit salon bien éclairé, où brûlait un feu pétillant.

Le luxe voluptueux qui caractérisait l'ameublement de celte chambre, Tair parfumé qu'on y respirait, les scènes mythologiques dont étaient ornés les dessus de porte, la physionomie engageante et coquette des moindres détails , tout rappelait ces boudoirs du siècle de Louis XV, qui, dans les annales de la galanterie, ont laissé un si fier renom. Il y avait là de quoi rassurer ou effaroucher, selon son caractère, la victime d'un enlèvement; en dépit du respect juré, ce fut le second de ces sentiments que parut éprouver mademoiselle Alphonsinc lorsqu'elle \it que le silencieux domestique refermait la porte et la laissait seule avec d'Epenoy. Par un saut de poule enVayée, elle se pîécipila vers la fenêtre, l'ouvrit brusquement, et se retournant vers le jeune homme qui la regardait faire d'un air ébahi :

— Monsieur, lui dit-elle du ton le plus dra-

matique , sachez qu'entre la mort et l'infamie une femme comme moi n'iiésitc pas.

Dans certaines armées cLrangèrcs il est de discipline que les soldais se grisent au moment d'uiie bataille ; cela leur donne du cœur. D'Epenoy, nous l'avoiis dit, avant d'exécuter son attentat, avait usé de cetle recolle, assez modérément , il est vrai , pour conserver sa raison, mais pourtant assez efficacement pour être arrivé à cet état -goguenard et outrecuidant qu'on pourrait appeler les limbes de l'ivresse. A la vue de mademoiselle du Boissier prête à mourir pour sa vertu, comme la garde impériale pour son drapeau, Tirrévérencieux jeune homme prit de son coté une pose admira tivc.

— Ivanhoé tout pur! s'écria-t-il ; mais si vous êtes belle, jeune et vertueuse comme Rébecca, en revanche je ne vaux pas Brian de Bois-Guilbei t. Il n'y a [)lus de ces magnifiques Templiers ! La preuve , c'est que pour deux misérables verres de vin de Champagne, liaj)pé nota , je suis sur d'avoir demain la migraine. Oh! les Templiers! c'étaient là des lions! Mais il ne s'agit pas de cela , poursuivit Louis en so

196 L'ÉGUEIL.

passant la main sur le (VonL; la question préalable! comme disent nos honorables députés, drôles de lions , ceux-là ! La question préalable! La voici : permettez-moi (ie fermer la fenêtre.

— Monsieur, ne m'approchez pas, s'écria mademoiselle Alphonsine avec un pudique émoi.

— Mademoiselle, comme il vous plaira, reprit d'Epenoy en allant s'appuyer le dos à la cheminée. Il paraît que vous aimez le grand air ; moi je tolère le feu au mois de juillet. Mais que la différence de nos opinions ne nous empêche pas de causer. Cette maison-ci appartient à un de mes amis qui la met à ma disposition quand je veux. Il serait difficile de dénombrer les horreurs qui s'y sont commises depuis le damné viveur qui la fit bâtir sous la Régence. De la place où vous êtes , vous pouvez remarquer que nous sommes en pleine forêt. Si vous apercevez autre chose que des arbres, je consens à me jeter moi-même par la fenêtre où vous posez en ce moment d'une manière si verlueuse. Point de voisins , point d'espionnage, point de surveillance. Dans ce

délicieux boudoir , on îucrait, on assassinerait, on égorgerait sans que personne au monde en eût connaissance.

— Vous voulez me faire peur , dit la fille majeure avec un ricanement contraint ; mais je ne crois pas que vous ayez l'intention...

' — De vous égorger, ma chère demoiselle? Pas si sann^uinaire ! Mais venez donc vous chauffer : il fait réellement un froid peu galant.

Soit qu'elle fût rassurée à l'endroit des dangers que pouvait courir sa vertu, soit que l'àpreté d'une rude soirée de mars triomphât de son rigorisme , mademoiselle Alphonsine ferma la fenêtre et s'approcha de la cheminée; d'Epenoy lui avança courtoisement un fauteuil.

— Maintenant, monsieur, dit-elle en s'asseyant avec majesté, j'espère que vous voudrez bien m'expliquer la cause de l'inconcevable guet-apens dont je suis la victime.

— Guet-apens! Rapt! Vous n'allez pas de main morte dans le choix des termes; mais peu importe, venons au fait. Il doit y avoir dans un coin quelconque de votre appartement, un petit papier auquel j'attache beaucoup d'impor-

tance. G'esl ai papier qu'il me faut. Vous allez avoir la complaisance d'écrire h voire femme de chambre ; vous lui direz , par exemple, que ne devant pas rentrer chez vous ce soir, vous avez besoin de telles et telles choses, entre autres du billet en ciuestion. S'il est sous clef, ce qui est probable , vous aurez la bonté de me confier cette clef. La lettre écrite, je retourne à Paris, et dans deux heures je reviens vous rendre à la liberté ; car jusqu'à mon retour, il est bien entendu que vous restez en otage dans ce charmant séjour. Est-ce convenu ?

Cette déclaration, comprise à demi-mot, redoubla Tantipathie de mademoiselle Alphonsine pour madame Gastoul.

— Elle les a tous ensorcelés! pensa la demoiselle à marier, quijn'avant de sa vie ensorcelé personne, trouva ce procédé abominable.

— Il y a ici tout ce qu'il faut pour écrire, reprit Louis en montrant un petit bureau placé dans un des angles du salon.

Soudainement inspirée par sa haine, et saisissnnt aux cheveux l'occasion de la venijeance, mademoiselle Alphonsine leva sur d'Épenoy un

regard où rétonnement était merveilleusement joué.

' — De quel papier parlez-vous? dit-elle; serait-ce d'une lettre écrite par madame Gastoul ?

— Vous le savez bien, répondit d'un ton bref le jeune honmie.

— C'est fort étrange , reprit mademoiselle Alphonsine d'un air pensif; le hasard a fait effectivement tomber entre mes mains une lettre écrite par cette dame, mais on est déjà venu la réclamer,

— Qui donc?

— La personne qui sortait de chez moi lorsque vous y êtes arrivé.

— M. de Morsy?

— Lui-même. Il m'a demandé cette lettre en homme qui en avait le droit, et moi, dans mon inexpérience de ces sortes de choses, je la lui ai donnée.

— Ah ! marquis ! ceci casse les vitres ! s'écria d'Épenoy, qui se mit à marcher à granrls pas dans le salon : mouchard, soit; mais voleur! Car c'est un véritable vol ; marquis, décidément vous abusez de vos cheveux gris. Mademoiselle, poursuivit-il en s'arrétant subitement ; j'ai pour

vous le respect le plus profond , mais je sais , par expérience, qu'avec les femmes il faut jouer serré. Vous allez avoir la complaisance de rester ici. Votre appartement est prêt : au premier coup de sonnette, femme de chambre et le reste seront à vos ordres. La maison est fort bien montée ; vraie Régencel Pour moi, je retourne à Paris.

— Comment, monsieur, vous voulez me laisser ici !

— Parbleu!... Si M. de Morsy a réellement reçu de vous le papier en question, demain malin je procède à votre délivrance et vous ramène en vos foyers ; dans le cas contraire, rappelez-vous mon ultimatum , je vous garde en otage jusqu'à ce que vous m'ayez remis la letti'e que je réclame.

— Mais c'est épouvantable! on ne se conduit pas ainsi avec une femme. Vous ne savez pas, monsieur, à quoi vous vous exposez.

— A quoi, s'il vous plait ?

— Croyez-vous que je ne me plaindrai pas de cette odieuse séquestration ?

— Séquestration ! encore un terme de chicane. Non, mademoiselle, vous ne vous plain-

drez pas; vous garderez au contraire le silence le plus absolu.

— Je porterai plninte, vous dis-je.

— Moi aussi alors !

— Vous?

— Sans aucun doute. De quoi m'accuserezvous? d'avoir commis un rapt sur votre aimable personne? je rétorquerai Targument, et je soutiendrai que c'est vous qui m'avez enlevé.

— Quelle horreur!

— Horreur tant que vous voudrez, ce sera comme j'ai Tlionneur de vous le dire.

— Miiis c'est absurde !

— En quoi? un beau garçon peut être enlevé tout comme une jolie femme ; il n'a tenu qu'à moi de l'être déjà. Il n'est pas un juge de bon sens qui ne vous condamne à la première confrontation. Songez d'ailleurs à ce que dira ma mère, voti'e utile amie, lorsqu'elle apprendra que vous avez enlevé son fds. Du diable si elle s'ubslinc à vous trouver un rnnri!

— Monsieur, votre conduite est indigne d'un gentilhomme ! s'écria mademoiselle Alphonsinc outrée de ce dernier propos.

— Ma conduite est un peu Piégence, j'en

conviens; mais la vôtre, en vous emparant de celte lettre, n'a pas été non pins excessivement exemplaire : partant quitte. Si vous avez faim ou que vous vouiiez vous coucher, un coup de sonnette! Vous voyez un piano; il y a aussi une bibliothèque. Enlin vous éles dans une maison où rien ne manque; et jamais femme aimable ne s'est plainte de l'hospitalité qu*elle y a trouvée. Par exemple 5 il est inutile de chercher à séduire les domestiques ; les drôles savent leur métier et ils tiendraient sous clef père et mère, sans violer leur consigne. Bonsoir donc, mademoiselle ; demain j'aurai l'hormeur de vous présenter mes hommages.

D'Epenoy s'inclina d'un air dégagé et sortit du salon sans que mademoiselle Alphonsine, étourdie d'une scène qui lui semblait un rêve, eût le temps de s'opposer à ce départ. Après avoir donné des ordres concernant la garde de sa prisonnière, il remonta en voiture et revint à toute bride à Paris^ où, malgré cette vitesse il n'arriva qu'à une heure du matin. Il était Irop tard pour se présenter chez M. de Morsy; d'Epcnoy se coucha donc, et, grâce aux fumées assoupissantes du viîi de Champagne, il ne s'é~

veilla qu'à onze heures. Il se leva aussitôt en pestant contre lui-mènie, s'iiabiila rapitlemenl, et, sans songer à déjeuner, il courut chez le marquis. Quoique la matinée fût peu avancée, un autre personnage l'y avait devancé : c'était M. Gaston!.

A onze heures, M. de Morsy avait vu p:\raî- Ire dans son salon le candidat électoral encore plus affairé que de coutume.

— Grande nouvelle 1 dit ce dernier enentrant; noire homme n'est pis mort, mais c'est la même chose. Sa démission est arrivée hier; on en donnera leclure aujourd'liui à la Chambre, et le collège sera convoqué dans quelques jours. Mais qu'ctes-vous devenu hier ? Je vous ai cherché partout. L'affaire marche ; j'ai vu ces messieursdu comité, cl j'en suis fort content. Décidément je suis le c:mdidat adopté. Ma circulaire a été trouvée parlante, à p^rt quelques modifications insignifiantes. Vous savez , le comité change toujours quelque chose , pour faire acte de pui^ssance. Où j'avais mis le mouvement , on a mis le progrès; et au lieu des glorieuses journées, rimmorlelle révolution de i83o. Des Lélises! J'ai cé(îé: mais une fois nommé, ce

20Zi L'ÉGUEIL.

sera une aiili'o aiïaii'c. Maintenanl voici le diable : tout le monde est de votre avis, et me dit de partir pour Limoges...

— Vous ne ))ouvez pas vous en dispenser, dit le marquis.

— Je le sais bien ; mais madame Gastoul s'est mis dans la télé que je lui ai promis de rester à Paris jusqu'au mois de juin, et elle ne veut pas entendre parier de départ.

— Madame Gastoul est trop raisonnable pour ne pas se rendi'e h la nécessité.

— Vous ne connaissez pas ma femme; clic est fort aimable, mais elle a une tête 1 hier je l'ai precliée pendant deux heures sans gagner un pouce de terrain.

— Voulez-vous que j'essaie si mon éloquence aura plus de succès que la vôtre? dit le marquis avec un faible sourire.

— J'allais vous en prier. Madame Gastoul a beauconpde considération pour vous, et j'espère qu'elle ne résistera pas à vos remontrances. Elle est chez elle; laites-moi le plaisir d*aller lui parler.

— Il est bien matin, dit M. de Morsy en re* gardant la pendule. ^

— Ma femme n'est pas cérémonieuse, elle vous recevra 5 plus tard elle serait peut-être sortie.

Le marquis n'avait pas besoin de cette sollicitation pour être décidé à aller le jour môme chez madame Gastoul. Il n'attendait qu'une heure convenable. Autorisé à enfreindre l'étiquette, il promit au futur député de le servir de son mieux, et, demandant sa voiture, il ne tarda pas à se faire conduire chez la femme séduisante, mais coquette, dont il était exclusivement occupé depuis si long-temps.

Malgré ses inquiétudes et l'espèce de haine qu'elle avait vouée récemment à son amoureux gardien , madame Gastoul raccueillit avec un gracieux empressement. Confiante en son empire sur le marquis, et comptant pour un faible obstacle la résistance qu'il lui avait opposée en dernier lieu, elle s'était promis de s'en faire un auxiliaire contre son mari, sarîs prévoir que celui-ci aurait la même pensée. Ce lut donc elle qui, la première, aborda d'un air de bouderie enjouée la grande question du retour à Limoges,

— Je suis toujours cliarmée de vous voir, dit-elle, mais aujourd'hui surtout ; M. Gastoul

ne lardera pas sans doule à rentrer, et, maigre volrc mccliancclé de l'aulre jour, j'espère que vous lui ferez enîcudre raison.

— JMadame, répondit le marquis, c'est à vous d'abord que je suis résolu de faire entendre raison. Celte hardiesse, qui de îa p:\vi d'un autre vous paraîtrait étrange, doit moins vous surprendre venant d'un espion.

Ce dernier mot, expressivement articulé, fit éclore une subite l'ougeur sur les joues de madame Gasioul.

— Un espion! balbutia-t elle ; je n'ai jamais dit cela.

— Ne l'avez-vous jamais ccri ?

Troublée d'une interrogation qui supposait la connaissance d'une raillerie dont elle seule et d'Epenoy devaient avoir la clef, la jeune femme éprouva un moment d'embarras insurmontable, et, au lieu de répondre, elle baissa les yeux. A la vue de cetle confusion, le marqiHS se trouva suffisamment vengé ; et loin de profiter de son avantage, comme eût fait peutêtre un cœur moins généreux, il fut sur le point de se le reproclier.

— L'espion vous supj)lio de relever sur lui

vos beaux yeux , dit-il avec un mélancolique sourire; quoique vous le traitiez souvent bien mal, illuiest impossible de vous garder rancune. D'ailleurs, il espère ne pas trop vous déplaii'c aujourd'hui ; car il apporte de bonnes nouvelles.

— Quelles nouvelles? demanda madame Gastoul en s'enbardissant à le regarder.

M. de Morsy tira d'une poche de son gilet un petit papier cacheté, et le présenta en silence à la jeune femme. Celle-ci brisa le cachet machinalement; mais lorsqu'elle eut déplié l'enveloppe et trouvé ses deux lettres à d'Epenoy, l'émotion qu'elle ressentit fut si vive que le marquis, la voyant chanceler, la soutint et la fit s'asseoir.

— Galmcz-vous, mon enfant , lui dit-il alors avec cetle tendresse indulgente et résignée qui n'appartient qu'aux vieillards; tout est réparé, et vous n'avez plus rien à craindre. Mademoiselle du Boissier n'osera |)as dire nu seul mot ; je vous réponds de son silence. Ce jeune homme se taira aussi, je l'espère. D'ailleurs son indiscrétion ne saurait être dangereuse, puiscjue

voilà vos lettres. Enfin vous êtes bien sûre que

je ne vous trahirai pas.

— Quelle idée devez-vous avoir de moi ? dit madame Gasloul en cachant dans ses mains la rougeur de son front j j'en suis sûre, vous me méprisez !

— Moi! qui vous aime comme le feriiit

un père, s'écria M. de Morsy, vous mépriser!

• — Ne l'ai-je pas mérité ! Ah ! c'est maintenant seulement que je reconnais ma faute.

— Dites votre imprudence, car il n'y a dans votre conduite que de l'impruclence. Et quelle femme, à votre âge et dans votre position , n'a pas un instant d'irréflexion et d'entraînement? Ne vous exagérez donc pas des torts si faciles à réparer; mais rappelez-vous le danger auquel vous échappez aujourd'hui, et que ce souvenir soit votre sauvegarde. Que serait-il arrivé si, au lieu de tomber entre les mains d'un ami dévoué, ces lettres fussent restées au pouvoir d'une ennemie peu scrupuleuse et çl'un homme dont la discrétion ne passe pas pour être la principale vertu? En fallait-il plus pour perdre une femme? et vous dont le cœur est si fier,

que seriez- vous devenue s'il vous eût fallu subir les dédains d'un monde sans pitié?

— Vous avez raison , répondit madanne Gasloul d'un air rêveur; il n'y a que vous qui me donniez de bons conseils.

]\1. de Morsy serra avec effusion la main que lui tendait la jeune femme, et, reprenant la parole d'une voix pressante :

— Puisque vous reconnaissez la bonté de mes conseils, dit-il, suivez-les, au nom du ciel! Le séjour de Paris est dangereux , vous le voyez. C'est la fièvre qu'on y respire qui a troublé un instant la sérénité de votre âme. Ne vous souvient-il plus de nos douces soirées de campagne , de cette existence si tranquille , de ces plaisirs si purs? Vous étiez heureuse alors; Têles-vous maintenant? N*avez - vous donc nulle envie de revoir votre famille où vous êtes si impatiemment attendue , votre maison attristée de votre absence, et vos jardins en fleur, et vos pauvres qui croient que vous les oubliez ? Partez, je vous en supplie, partez, madame. Je vous ai remis ces lettres sans condition; et pourtant pour les ravoir, que n'auriez-vous pas accordé! Mais il m'eût été trop

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