LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSEUN
ÊDlTEUn DE LA BlDUOTHÈQUii D'ELITE.
y, KUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.
MDCCCXLil.
CABiN£TD£LECTURE.
LiLrairie ancienne cl moderne
EDesbois&Fils
.^RueHuqueneio- CORBEAUX.
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/lcueil02bern
LA
A Paris, certains endroits des quartiers élégants rappellent à l'esprit la plate-forme où sœur Anne s'était mise aux aguets dans le château de la Barbe-Bleue. Pendant les beaux jours, à l'heure où les femmes du monde sortent pour se promener, rendre des visites ou courir les magnsins, un observateur ne saurait traverser les lieux dont nous parlons sans y
remarquer un assez grand nombre d'individus mâles , jeunes d'ordinaire , bien toiîî;n.és quelquefois, et toujours aussi corre^rs dan$ leur costume qu'un amoureux de vaudeville. Selon l'humeur inquiète ou tempérée dont les a doués la nature, ces intéressants personnages se tiennent immobiles comme des statues, ou parcourent à pas irréguliers un espace restreint, ainsi que fait un soldat devant sa guérite. Parmi ces sentinelles volontaires, il en est qui achèvent leur faction sans avoir aperçu autre chose que l'herbe qui verdoie et le soleil qui poudroie, et ceux-là en général regagnent leur lof^is d'un air très-mélancolique ; mais d'autres plus fortunés finissent par recueillir le fruit de leur patience, et voient succéder aux anxiétés de l'attente les charmes de cet instant que nos pères nommaient , en style précieux,, l'heure du berger.
Dans cette dernière classe , il convient de ranger un jeune homme de fort bonne mine qui, vers le milieu de mars, il y a de cela quelques années , avait pris position, pour ne pas dire racine, à l'entrée du jardin des Tuileries, en face de la rue Gastiglione. De deux à
quatre heures, à l'époque où le soleil printanier caresse de ses tièdes rayons les bourgeons verdissants des marronniers et des tilleuls, cette place offre aux êtres sensibles un atfût presqu'aussi favorable que le balcon de l'Opéra pendant la soirée. L'allée des Feuillants^, en effet, dispute alors au bois de Boulogne le privilège d'attirer un essaim de jeunes femmes qui viennent exposer aux vivifiantes influences d'un air frais et pur leurs joues pâlies et leurs yeux fatigués par les veilles de leur campagne d'hiver. Aussi serait-il difficile de dénombrer les paletots et les redingotes de toute nuance, depuis le noir de fumée au blanc de farine, qui, à cette heure privilégiée, envahissent le jardin des Tuileries. Les fantassins de la fashion surtout y affluent des quatre points cardinaux. Ce sol semble leur propriété, tant ils s'y préclassent majestueusement. Là, ils ne reconnaissent aucune supériorité, pas même celle des éclaboussants sportmen du jockey-club , à qui, sur un autre ten-ain, ils ne songeraient point à disputer le pas ; car l'estime qu'on fait de soimême varie selon les lieux, et tel se courbe au premier étage, qui se redresse au second. Aux
Champs-Elysée, le cavalier qui trotte h l'anglaise le long de la chuisséc éclipse du haut de sa monture, fût-elle de louage^ le modeste piéton de la contre-allée ; mais aux Tuileries ces distinctions s'effacent. Les grilles qui s'ouvrent aux chiens tenus en laisse restent impitoyablement fermées aux chevaux, et chaque promeneur ne pèse q,ue de son poids personnel. Sur le sable deTallée des Feuillants, éperonnées ou non, toutes les bottes sont égales.
Le jeune homme dont nous avons décrit rimmobilité significative paraissait complètement isolé au milieu do la foule qu'attirait à la promenade les séductions d'une journée magnifique. En vain les plus brillants équipages s'arrêtaient h l'entrée du jardin , en vain les plus jolies femmes l'effleuraient au passage , rien ne parvenait à diblraiie son allenlion du point où elle s'était fixée. Appuvé contre la grille, h quelques pas de la guérite qui porte le n" 33 , il regardait invariablement dans la direction de la rue de la Paix. Ses yeux quittaient-ils un instant leur ligne d'observation, c'était pour interroger sa montre dont les aiguilles, ainsi qu'il arrive à ceux qui attendent,
lui semblaient inexplicablement paresseuses. Au bout d'une demi-heure environ, son visage, assombri depuis quelques inslanls, s'éclaira soudain. En ce moment un landau peint en brun et attelé de deux chevaux gris se montrait au toin-nant de la Colonne Vendôme. Malgré la distance , le jeune homme reconnut cette voiture du premier coup d'œil, et ce fut avec un sourire expressif qu'il la vit s'approcher. Il la laissa venir jusqu'à la rue Rivoli sans changer lui-même d'attitude; mais, dés qu'elle y fut arrivée, il se mit à marcher lentement le long de la terrasse , obéissant, selon toute probabilité, à un sentiment de prudence que les amoureux n'écoutent pas toujours.
Le landau arrêté devant la grille, trois personnes en descendirent. La première était un homme d'environ trente ans, d'un maintien raille et d'une pliysionomie gourmée, qui affectait la maturité avec autant d'étude que d'autres, plus âgés, mettent d'art à simuler la jeunesse. Vêtu de noir de la tête aux pieds , le col entouré d'une cravate blanche , la figure scrupuleusement rasée, les yeux protégés par des besicles dont les verres bleuissaient le haut
^ UÉCUEIL.
de ses joues bl^ifardes , il offrait un échantillon bien caractérisé de cette classe aujourd'hui si importante qui, par goût, métier ou ambition, se vuue aux pénibles travaux du cabinet. Avocat ou journaliste, magistrat ou savant, ce particulier, quelle que fut en réalité sa condition, portait la tète si haut, parlait d'un ton si tranchant, jetait de temps en temps par-dessus ses lunettes un regard si péremptoire, semblait, en un mot, si sur de sa supériorité, que, pour ne pas partager aussitôt cette conviction, ceux qui le voyaient pour la première fois avaient besoin d'une certaine dose de scepticisme.
Le second personnage qui sortit du landau était beaucoup plus âgé que le premier. Il avait dû être fort bien vingt ans auparavant; et si ses cheveux gris annonçaient le déclin, il conservait du moins les avantages que l'âge respecte parfois après avoir détruit tous les autres. Sa tournure était noble et ses traits offraient une remarquable distinction. On eut vainement cherché sur sa personne ou dans son costume quelques-uns de ces artifices infructueux qu'emploient les vieillards récalcitrants pour communiquer an public l'illusion
qu'ils se font à eux-mêmes. Tout en lui était simple avec élégance, sérieux sans aficctation. L'expression habituellement mélancolique Je sa physionomie pouvait, il est vrai, fliire supposer qu'il n'avait pas dit adieu sans regret aux frais plaisirs de la jeunesse; mais cette gravité même ne manquait pas de charme , et il était difficile de l'observer pendant quelque temps sans éprouver la sensaiion^ triste et douce à la fois, que cause la pâle séréijité d"uue belle soirée d'automne.
Au lieu d'imiter son compagnon, qui déjà s'était dirigé vers le jardin , le plus vieux des deux hommes, après avoir mis pied à terre, se retourna pour offrir la main à une troisième personne dont l'aspect seul justifiait la longue faction que venait de monter le premier des acteurs de ce récit. C'était une de ces jeunes femmes , Parisiennes par excellence , qui à des charmes réels joignent toutes les grâces de convention que l'éducation moderne développe aux dépens d'avaiilages moins brillant" , niais plus solides; diam.ints faux quelquefois, m:iis si bien taillés , si parfaitement polis, si admirablement montés, que pour en chercher les dé-
faiilsil esl besoin d'un courage brutal dont peu d'hommes sont capables. Cette séduisante créature , blonde aux yeux bruns et au teint rosé, portait une robe de soie de couleur mauve, et, par-dessus , un court manteau de velours noir bordé de fourrure blarjche. Un chapeau de même étoffe (pie le manteau et un manchon d'hermine complétaient une toilette en harmonie avec la température de la journée, qui, participant du printemps par le soleil , par le froid appartenait encore à l'hiver.
En descendant de voiture la jeune femme prit le br;is que lui offrait l'homme d'un âge mùr, et franchit d'un pas léger les degrés qui conduisent à la terrasse des Feuillants. A peine en dc(!ans {!c la grille, elle hmça à droite, sans tourner la léte, un coup d'œil rapide qui s'alla fixer avec une précision miraculeuse sur l'élégant promeneur arrêté à cjuelque distance. Celui-ci attendait sans doute ce regard, car il y répondit par un autre fort expressif. La jolie blonde alors rougit légèrement et porta la main h sa coiffure comme pour faire rentrer sous la passe de son chapeau les boucles soyeuses qui pourtant ne cherchaient pas à en sortir.
An même instant IMiommc qui l'accompagnait lui serra le bras par une crisp;it!on pout-èlre involontaire, et IVappa ruclement de sa canne à pomme d'or le sol de la terrasse.
— Qu'avez-vous donc, monsieur de Morsy ? lui demanda la jeune femme d'un air étonné.
— Je vous le dirai quand votre mari nous aura quittés, répondit-il en fronçant le sourcil.
— Pourquoi pas devant lui? je n'ai pas de secret pour M. Gastoul.
— Je le souhaite, madame, dit M. de Morsy avec un accent de tristesse qui adoucissait la sévérité de ces paroles.
L'homme aux besicles continuait de marcher en avant la tète baissée et les mains derrière le dos, à la manière de Napoléon. Avec la distraction réelle ou affectée de l'homme qui roule dans son cerveau le destin des peuples et n'accorde aucune attention aux objets vulgaires , il coupait à angle droit la grande allée en se contentant d'adresser un salut vague aux individus des deux sexes qu'il accrochait au passage. Cette laborieuse traversée accomplie, il s'arrêta sur la lisière des marronniers et y altei]dit ses compagnons ([ui , d'un commun accoi'd, in-
terrompirent leur conversation avant de le rejoindre.
— C'est ici que je vous quil.te , leur dit-il lorsqu'ils furent arrivés près de lui; marquis , je confie madame à votre galanterie chevaleresque et je vous délègue mes pleins pouvoirs.
— \'ous êtes donc toujours décidé à aller à la Chambre? demanda la jeune femme , dont le regard , passant par-dessus l'épaule de son mari, interrogeait la terrasse que borde la rue Rivoli.
— Je ne puis m'en dispenser, ma chère amie, répondit M. Gasloul avec une familiarité bourgeoisement conjugale, la séance d'aujourd'hui est d'un intérêt majeur : on discute la réduction des rentes 5 et comme c'est une question que j'ai étudiée avec quelque soin , je suis bien aise de voir comment s'en tireront nos honorables. D'ailleurs iM. Bu'rot doit parler, et il est urgent que je sois là pour lui faire mon compliment.
— Vous êtes donc certain d'avance qu'il y aura matière à compliment? dit le marquis d'un air caustique.
— Pour qui me prenez-vous? s'écria en ri-
canant le porteur de lunettes. Ne connais-je pas les devoirs que m'impose ma qualité de candidat à la dépulation? Je n'ai pas envie d'échouer à Limoges, faute d'un passeport signé par l'illustre chef de la gauche.
— Je croyais l'aftaire terminée.
— Est-ce qu'on termine rien avec ces gens-là! Voila huit jours qu'on me renvoie de Gaiplie à Pilate. Ma circulaire aux électeurs est prête ; il n'y manque plus que l'aposlille indispensable^ et, au moment où je crois enfin la tenir, on me jette aux jambes un concurrent.
— Un concurrent ?
—Oui. Après avoir réuni presque tous les suffrages du comité, je me trouve aujourd'hui ballotté avec un particulier dont le seul mérite consiste h être le fils d'un conventionnel et à posséder un million en biens nationaux.
■ — Mais il me semble que ce sont là des titres, dit le marquis avec une gravité affectée.
— Des titres ! interrompit brusquement M. Gastoul ; voulez-vous connaître les vér'fî.ables titres de mon adversaire à la protection des gens quime l'opposent? c'est d'être un sot, un ànc bâté, une cire molle qu'ils pétriront à
leur guise , tandis qu'ils craignent de rcncon- j trcr en moi moins de souplesse et de docilité. ^ J'ai eu l'imprudence de leur laisser prendre ma mesui'e, et, vanilé à part, il parait que j'ai ; quelques pouces de plus que la taille voulue, i On me trouve trop indépendant jîour un libéral. Aux yeux de certaines personnes c'est un i tort irrémissible ;.... peut-être leur prévoyance j n'est-elle pas sans fondement... Qu'ils me lais- \ sent seulement arriver... \
Au lieu d'achever sa phrase, le candidat à la I députation lança dans l'espace , par-dessus ses : lunettes, un de ces regards dominateurs dont il j croyait la puissance irrésistible.
— Mais en attendant que je sois arrivé, re- i prit-il avec dérision, il faut que j'aille faire mon métier de claqueur parlementaire. S'abais- ■ ser pour monter : voilà le premier article du catéchisme des hommes politiques.
. — Omnia serviliter pro domiiiatione , dit M. de Morsy en souriant.
— Du Tacite! peste ! pour un gentilhomme \ à seize quartiers, c'est magnilique. Mais la ; séance doit èlre commencée, et j'arriverai au 1 milieu de la discussion. Sans adieu î j
M. Gastoul salua du bout des doigts le couple dont il prenait congé , et se dirigea rapidement vers le Pont Tournant. Le marquis et la jeune femme confiée à sa garde le regardèrent un instant, tandis qu'il s'éloignait : ils remontèrent ensuite la grande allée et firent quelques pas sans se parler. Madame Gastoul se décida la première à rompre un silence embarrassant pour tous deux.
— Je suis bien aise d'être un moment seule avec vous, dit-elle avec un sourire forcé; depuis plusieurs jours j'ai envie de vous gronder, et l'occasion est trop belle pour que je la laisse échapper.
— En ce cas, répondit M. de Morsy, grondez-moi tout de suite, car nous ne serons pas long-temps seuls.
— Si vous craignez de rencontrer dans celte foule quelque femme de ma connaissance , nous pouvons passer dans une autre allée.
— Où que nous allions, il est une rencontre que nousMi'éviterons pas.
— Quelle rencontre ? demanda la jeune femme en jouant la surprise.
— Celle de la personne à qui, en enliant
aux Tuileries , vous avez permis de venir vous saluer.
Une rougeur soudaine s'étendit sur les joues de madame Gasloul , (|ui hésita un instant avant de répondre.
— J'ai p'jrnds h qnelqirun de venir me saluer? dit-elle enfin d'un air contraint.
— Je donnerais beaucoup pour m'étre trompé, repartit rhonimc de cinquante ans en étouffant un soupir.
— jNIoi , qui n'ai parlé à personne !
— Il est un autre langage que celui de la parole.
— Le lansraiïe des tleurs oeut-ctre? Serionsnous en Perse ! Je le croirais, en vérité, tant votre histoire me paraît merveilleuse.
A ces paroles prononcées avec un factice enjouement, le marquis répondit par un regard pénétrant qui fit baisser les yeux à sa compagne.
— Je vous suis assez dévoué pour oser vous déj)laire , lui dit-il ensuite; la vérité/ que tout autre craindrait (!e vous faire entendre , je vous la dirai, moi, au risque d'encourir votre haine.
M. de Morsy s'anèla un instant comme s'il se fut attendu à une interruption; voyant que la jeune femme gardait le silence et semblait à peine l'écouter, il continua d'une voix un peu altérée :
— Est-il possible qu'avec votre esprit si fin et parfois si moqueur, vous n'ayez pas encore soulevé le masque dont se couvre la présomptueuse et incurable nullité de M. d'Epenoy ?
— M. d'Epenoy ? voilà donc le grand mot lâché! interrompit avec un rire forcé madame Gaston!.
— De grâce, madame, reprit le marquis, par égard pour mon profond dévouement et surtout par rcsj)ect pour vous-même, ne me démentez pas; car je serais forcé de ne pas croire à vos paroles , et il en coûterait à votre franchise de les prononcer. Il m'est démontré qu';!prés avoir ri , ou du moins affecté de rire des poursuites de M. d'Epenoy, vous les prenez fort au sérieux aujourd'hui.
— Ce qu'il m'est impossible de prendre au sérieux, c'est votre langage. Vous avez juré de me mellre en colère , mais vous n'y réussirez