‹ L'écueil (volume 4)Chapitre 2 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

pas ; je me sens aujourd'hui d'une palience angclique.

— Cette assurance m'enhnrdit à poursuivre. Voici donc, puisque vous me permettez de tout dire, quelle a été votre conduite à l'égard (ie la personne dont nous parlons : raillerie d'abord , tolérance ensuite, encouragement depuis quelques jours.

— Encouragement , monsieur ! s'écria la jeune femme avec un accent qui donnait le démenti le plus formel à la vertu qu'elle venait de s'attribuer.

— Si je savais un mot plus convenable pour exprimer ce qui s'est pissé tout à l'iieure, soyez sûre , madame , que je l'aurais employé.

— Mais que s'est-il donc passé ? au nom du ciel! car vous me faites mourir avec vos allusions mystérieuses. Voyons : expliquez-vous ; que s'est-il passé ?

— Rien qui ne se voie ici tous les jours^ repartit le marquis en répondant par un sourire plein d'amertume au regard inquiet et irrité que levait sur lui son interlocutrice. Vous voulez venir aux Tuileries; par une si belle journée , quoi de plus naturel que ce désir ?

M. d'Épenoy se trouve à l'entrée du jardin au moment où vous y arrivez , quoi de plus orclinaire que cette rencontre? En l'apercevant, vous portez la main à vos cheveux, quoi de plus simple que ce mouvement? Et si M. d'Épenoy, attachant à ce geste machinal un sens convenu d'avance, y avait lu l'autorisation de venir vous parler; s'il s'était assuré que votre mari est allé au Palais-Bourbon; si, rassuré sur ce point, il était en ce moment derrière nous, réglant sa marche sur la nôtre; si enfin, lorsque nous allons revenir sur nos pas, nous nous trouvions tout à coup en face de lui, et qu'il vous abordât en se félicitant de l'heureux hasard qui l'a conduit sur votre passage; ne faudrait-il pas être bien soupçonneux , bien ridicule, bien injuste pour mal interpréter ce concours de circonstances fortuites , et voir un arrangement dans ce hasard ?

Les jolies femmes aiment les mentors un peu moins que ne font les jeunes gens : c'est dire qu'elles les détestent. En écoutant le commentaire ironique dont la conclusion traduisait en rendez-vous positif une rencontre si innocente en apparence, madame Gastoul ne put

s'empcchei' de maudire la sagacité du grisou qui lui donnait le bras. En ce moment, chose rare, elle regretta son maii qui, par la faute de ses lunettes bleues ou peut-être par celle du mariage même, ne brillait pas en clairvoyance, et qui, selon son usnge, ne s'était nullement associé aux impitoyables observations du marquis. Cependant, au lieu de manifester son dépit, elle leva sur ce dernier ses beaux yeux où la prudence contenait le courroux, et d'une voix rendue plus douce encore par un accent de bouderie :

— Que vous êtes mal pour moi, lui dit-elle; vous que je croyais mon ami ! Me traiter avec cette dureté ! A vous entendre , je suis une femme odieuse; et cependant, qu'ai-je fait? Est-ce ma faute si M. d'Épenoy se promène aujourd'hui aux Tuileries? Et d'abord , est-il bien vrai qu'il y soit?

— Oh! madame! interrompit le marquis.

— Eh bien! admettons que vous ayez raison. Puis-je k'empêcher d'être ici ?

— Non; mais lorsqu'il va venir vous parler, vous pouvez l'empêcher de prolonger cet entretien ; et c'est ce que je vous demande inslam-

ment nu nom du respect que vous devez avoir pour vous-même.

Ils étaient arrivés nu bout de l'allée. Madame Gastoul se retourna par un mouvement brusque où se traliissait l'irritation que lui causaient les admonestations de sou gardien.

— Vos internions sont sans doute excellentes, dit-elle, mais je ne reconnais ni la nécessité ni l'opportunité des conseils que vous voulez bien me donner. Je persiste h croire que M. d'Épenoy n'est pas ici, ou que, s'il y est et qu'il nous rencontre, il se contcnlera demesaluer.

- — C'est ce que nous allons voir à l'instant même, car le voici.

Madame Gastoul n'avait pas eu besoin de cet avertissement pour apercevoir à travers la foule riicureux mortel dont on lui reprochait de li-op bien accueillir les assiduités. Réalisant avec une ponctualilé rigoureuse les prédictions du marquis, M. d'Épenoy s'avançait lentement sans avoir l'air de songer à luA. La manière insouciante dont il promenait çà et là ses regards .innonçait un llaneur plutôt qu'un amoureux. Déjà il n'était plus cju'à quelques pas et semblait près de passer outre s:ms voir la jeune

femme, lorsque tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur elle , sans qu'il fut possible de découvrir dans ce mouvement la moindre préméditation. Ses traits, loin de laisser percer le trouble inséparable, dit-on, de la passion véritable, n'exprimèrent d'autre émotion que celle d'une agréable surprise. Il ôta son chapeau par un geste empressé, et s'approcha de madame Gastoul avec une aisance qui excluait la cérémonie, mais non le respect.

— Quel heureux hasard , madame ! dit-il en souriant gracieusement.

De toutes les manières d'entrer en conversation, la mise en cause du liasard était la plus malhabile ; car cette banalité ironiquement prévue par le marquis se trouvait d'avance frappée d'un ridicule complet. Outrée de la gaucherie de l'élégant jeune homme qui cherchait à lui plaire, madame Gastoul , pour toute réponse , lui lança un reg.ird mécontent, tandis que M. de Morsv riait tout haut avec affectation.

M. d'Epenoy les regarda l'un et l'autre d'un air un peu surpris ; mais au lieu de se déconcerter comme eut fait peut-être un champion moins aguerri, il adressa au marquis un salut

familier , et se penchant de nouveau vers la jeune femme :

— Si je rends grâce au hasard, dit-ilen appuyant selon l'usage sur sa maladresse , c'est qu'à part le plaisir qu'on éprouve toujours à vous voir, il me tire d'une inquiétude mortelle. Hier au soir, à l'hôtel Castellane , vous vous êtes trouvée mal. La cohue qui encombrait les appartements ne m'a pas permis d'arriver jusqu'à vous, et, en apprenant que vous étiez partie, j'ai craint que vous ne fussiez sérieusement malade.

— J'ai failli l'être en effet du dépit que ma causé ce sot accident , répondit madame Gastoul avec un enjouement affecté. J'ai horreur des évanouissements, car je sais que beaucoup d'àmes charitables n'y croient pas. Je puis vous assurer cependant qu'il n'est entré dans le mien aucune intention ce me rendre intéressante, et que la cluileur excessive (Ui salon où j'étais en a été l'unique cause.

Tandis que la jeune femme parlait, M. d'Epenoy s'était rangé à côlé d'elle comme pour l'engager à continuer une promenade qu'il semblait décidé à partager. M. de Morsy re-

marqua cette manœuvre; mais, an lieu de la favoriser en se renietianl en marche, il s'appuya fortement sur sa canne et resta plus immobile qu'un navire à l'ancre. Piéserve, prudence ou limidité^ madame Gnsloul ne crut pas devoir prendre l'initiative que sollicitait la pantomime de son adorateur. Furieux contre le marquis , dont il avait maudit plus d'une fois l'hostile clairvoyance , presque aussi couri'oucé contre l'objet de sa flamme qui, -loin de lui venir en aidCjSemblait désirer qu'il s'éloignât, M. d'Epenoy prit la détermination de ne pns se laisser éconduire comme un écolier ; s'affermissnnt à son tour dans sa pose , et fixant sur ses lèvres un imperturbable soutire, il renoua courageusement l'entretien.

— J'espère, madame, dit-il , que votre indisposition n'aura aucune suite , et qu'elle ne vous empêchera pas d'aller ce soir au bal de madame Davesne ?

— J'ai un peu trop dansé depuis quelque temps, répondit madame Gastoul, et mon médecin m'a mise ce matin au régime; mais comme du bal chaque soir au repos absolu le passage me semblait un peu brusque , il m'a accordé

pour transition le tlicàtre. J'ai la permission de veiller jusqu'à onze heures, pas plus lard. Làdessus le docteur cslimpiloyable.

— C'est donc au spectacle que vous passerez la soirée? reprit le jeune homme en baissant la voix.

— Probablement , je n'ai pas encore vu Chatterton.

Ces paroles, prononcées avec l'accent de la plus parfaite indifférence, furent accompagnées d'un regard rapide dans lequel l'homme le moins intelligent devait lire ce complément essentiel : Maintenant que vous savez où me trouver ce soir, partez !

M. d'Epenoy n'essaya pas d'éluder un ordre si clair et si peu désespérant. Satisfait du renseignement qu'il venait d'obtenir, il prit congé de madame Gastoul et s'éloigna en saluant l'homme de cinquante ans de cet air railleur par lequel , dans leurs jours de succès , les amoureux narguent volontiers les importuns , les curieux impertinents, les envieux, les jaloux et tous les autres insectes malfaisants qui pullulent toujours sur le sol de la galanterie.

Après le départ de M. d'Epenoy, madame Gastoul et le marquis reprirent leur promenade et marchèrent quelque temps sans se rien dire. Cette fois la jeune femme semblait décidée à ne pas parler la première. Ce silence, attribué à la rêverie que laisse après elle la présence d'un objet aimé, redoubla l'émotion chagrine de

M. de Morsy, qui finit par le rompre après avoir

fait un pénible elfort pour sourire.

— Madnme, dit-il , j'espère que vous ne me refuserez pas la faveur que vous venez d'accorder à M. d'Epcnoy, c! (|u'ainsi qu'à lui vous me permettrez de vous allez voir ce soir dans votre lo2fe aux Français.

-— De mieux en mieux ! s'écria madame Gaston! avec un dépit qu'elle n'es>ava plus de comprimer; tout à l'heure j'èlais seulement accusée d'avoir jiermis à M. d'Epenoy de v^nir nie parler, maintenant me voici convaincue d'aller au spectacle pour l'y voir. Doréna, aut, je n'oserai plus ouvrir la bouche ni faire un .seul geste. Si mes cheveux se dérangent et que j'y porte la main^ c'est un signal que je donne; si, dans h conversation , je prononce un mot insignifiant, c'est un rendez-vous qiic j'accorde! Permettez-moi de vous dire, monsieur de Morsy, que c'est pousser un peu loin l'esprit d'interprétation. En vérité^ vous auriez dû naître en Espagne du temps des auto-da-fé : avec voire talent miraculeux pour mélamorpiioser en délits les actions les plus indifférentes , nul doute que vous n'eussiez fait un excellent inquisiteur.

LA CL\QUA?sTAIN£. 29

Madame, répondit le marquis sans parère ému de celte ironie; en me délcrminant ,V\'Oii? parler avec IVancliisc , j'ai du me résigner 1 vous déjjlaire. .le poursuivrai ma tàclie au ris- /que d'accroître voire mécontentement. Mon amitié pour vous m'impose le devoir d'éclairer l'inexpcî'ience qui seule vous cache les dangers de votre position. Moins jeune, vous n'auriez pas besoin de mes conseils; iDais puisque votre âge les justifie, de grâce, ne les repoussez pas. Ou'-, je le répète, la tolérance que vous accordez it-iik assiduités de M. d'Epenoy est plus qu'ail.. prudente j elle est périlleuse.

■ — Le péril dont vous parlez ne peut exister que pour des femmes sans vertu, dit madame Gastoul d'un air de hauteur.

— Eh! madame, ce n'est pas de la vertu qu'il s'agit, c'est de la réputation. Je n'ai pas besoin d'être rappelé au respect que je vous porte ; mais je voudrais voir ce respect partagé par tous ceux qui vous connaissent, et je tremble en pensant que la moindre apparence équivoque {)eut y poiler atteinte. Le monde, vous le savez, s'occupe de la forme beaucoup plus que du fond; indulgent au vice , il est sans

pitié pour l'ctourdei ie. Peu lui importe l'inio-

cence, à ses \enx la coinidération est lout.

— Voulez-vous me donner à entendre qie la mienne se irouve compromise ?

— N'est-ce pas trop qu'elle soit exposée à l'être?

— Parce que , voyant la mémo société que M. d'Epenoy, je le rencontre quelquefois dans les salons où je vais !

— Parce que rencontrant M. d'Epenoy, non pas quelquefois^ mais tous les soirs, depuis près de trois mois vous lui avez laissé prendre insensiblement près de vous une de ces positions dont le monde n'admet jamais la complète innocence.

— Ne me parlez pas de votre monde , il est odieux ! *

— Souvent: mais, équitable ou injuste, il est juge , et ses arrêts sont sans appel ; un homme peut les braver, une femme doit s'y soumettre.

Madame Gastoul reconnut sans doute la justesse de cette sentence , car elle baissa la tête et ne répondit pas.

— Peut-être m'est-il écliappé quelques paroles trop sévères, reprit M. de Morsy d'une

voix émue; peut-être, sûre de vous-même, trouvez-vous injurieuses mes alarmes: s'il en est ainsi , rappelez vous qu'une amitié comme la mienne mérite quelque indulgence , et pardonnez-moi.

La jeune femme leva la tète, ct^ rencontrant les yeux du marquis fixés sur elle avec une expression d'attendrissement que* n'a pas d'ordinaire la simple amitié, elle laissa échapper un sourire équivoque.

— Je vous pardonnerai, dit-elle, mais à deux conditions : la première c'est que vous ne me tourmenterez plus au sujet de M. d'Epenov, dont l'amabilité ne me semble nullement dangereuse et ne justifie en rien vos inquiétudes; la seconde...

— La seconde? répéta M. de Morsy en la regardant allentivement.

— La seconde , reprit madame Gastoul d'un air décidé qui contrastait avec sa précédente hésitation , c'cit que vous voudrez bien me permettre de passer tout le printemps à Paris, ainsi que j'en avais l'inlenlion en y venant.

— A quel propos voudrais-je vous en empêcher, et comment le pourrais-je i* répondit le

32 L'ÈGUEIL.

marquis , dont le IVoiit soucieux se rembrunit

encore.

— A quel propos! après vos remonlrances (je Loul à l'heure la question n'est pas sérieuse. Comment/ en usant ou plutôt en abusant de \olrc ascendant sur M. Gastoul pour lui persuader de transporter à Limogc.-i le quartiergénéral de SOS opérations électorales.

— Votre mari vous a parlé de cela ?

— Je suis bien aise de vous apjirendre que M. Gastoul a quelque confiance en moi.

— Eh bien! s'écria le marquis avec dépit , lut-il vrai que je lui eusse ('it qu'il ferait bien de retourner pour deux ou trois mois dans le pavs où sont vos propriétés, et où il désire d'être nommé, ne lui aurais-je pas donné un excellent conseil ? Le député qu'il a l'espoir de 'remplacer est condamné par les médecins; et si sa mort n'est pas certaine, du moins sa démission l'est-elle. D'un jour à l'autre elle peut arrivera la chambre. Puisque votre mari convoite la succession, ne faut-il pas qu'il se tienne en mesure de la recueillir? Pour cela, mon avis est qu'il serait mieux placé à Limoges qu'à Paris. Je puis me tromper, mais mon intention

est bonne , et je ne m'allciiJais pas à me voir obligé (!e la justifier.

Par une de ces manœuvres subtiles que les femmes emploient de préfiTcnce et le plus souvent avec succès, la discussion avait été déplacée. Agresseur d'abord, M. de Morsy se trouvait réduit à la défensive, et il s'en lirait assez mal, selon l'usage des hommes, qui attaquent toujours mieux qu'ils ne résistent. Madanjc Gastoul n'eut garde de compromettre son avantage , en négligeant de le poursuivre.

— A qui persaaderez-vous que vous prenez un intérêt sérieux à la nomination de M. Gastoul? dit-elle avec un sourire moqueur; votre indifférence en matière politique est trop connue. Que le coté droit ou le côté gauche compte un député de plus, que vous importe? Ce n'est donc pas M. Gastoul que vous envoyez à Limoges, dans l'intérêt de son élection, c'est moi que vous voulez éloigner de Paris; dans quel intérêt? permettez-moi de vous le demander.

— Dans le vôtre, madame; dans celui de votre réputation, répondit le marquis d'un ton pénétré.

— A quel titre vous préoccupez-vous ainsi

Page 1