II
si fines , elles s'entourent de précautions oratoires si adroites, elles arrivent à leur but par de si ingénieux détours, que c'est beaucoup de comprendre le sens secret de leurs paroles, et qu'il faut renoncer à les reproduire.
— Vous avez donc compris...
— J'ai compris que, si vous parvenez à métamorphoser le féroce capitaine en Cupidon, au moyen d'un bandeau artistement appliqué sur ses yeux, vous aurez fait plus de la moitié du chemin ; mais pour cela, mon cher, il faut tuer beaucoup de perdreaux.
— Je tuerai des chamois , des ours , s'il le faut, m'écriai-je dans un transport soudain.
— Bravo! cultivez le mari , c'est l'essentiel. Surtout n'allez pas demain lui fausser compagnie, comme vous en manifestiez l'intention tout à l'heure.
— Soyez tranquille, vous nous verrez au retour de la chasse 5 si déjà nous ne sommes pas amis intimes , traitez-moi de conscrit.
Animé d'un espoir auquel les encouragements de Yanois venaient de donner un aliment nouveau , en ce moment je ne doulais plus du succès 5 j'élais tout impatience et tout feu.
Le lendemain , h l'heure convenue^ c'est-àdire dès le point du jour, nous nous mîmes en campagne, M. Baretty et moi. La chasse est, dit-on , l'image de la guerre. L'ancien capitaine de voltigeurs se trouvait donc rapproché de son élément naturel. A le voir marcher résolument le fusil sur l'épaule, le sac en bandoulière, le pantalon dans les guêtres, le chef couvert d'une casquette semblable aux petits cônes tronqués des soldats de l'armée d'Afrique, on eût dit qu'il reprenait possession de son ancien métier. Des perdreaux à massacrer à défaut de Bédouins lui avaient fait oublier tout le reste, même sa jalousie. De qui d'ailleurs eût-il été jaloux ? ne me tenait-il pas à portée de son fusil, en laisse pour ainsi dire? Près de lui, je cessais d'être dangereux , et par conséquent je ne l'inquiétais plus. Sous ce rapport mon calcul avait réussi. Quelques jours encore d'une pareille manœuvre, et ses soupçons achèveraient de tomber d'eux-mêmes : ainsi me disais-je pour m'encourager à la patience.
Tout alla d'abord assez bien. Moins farouche que la veille , M. Baretty montrait de temps en temps une sorte de jovialité bourrue ; c'était là
32Zi L'ÉGUEIL.
sa plus belle humeur, et je m'efforçais de l'eniretenir par ma propre amabililc. Mallicureusement les circonslances contrarièrcut mes efforts. Les perdreaux sur qui nous avions compte firent défaut; en revanche, un orage aussi violent qu'imprévu nous surprit au milieu des bois, à plus de deux lieues de la maison de M. Richomme. Le feuillage, notre unique aljri , ne nous protégea guère, et nous lûmes bientôt mouillés jusqu'aux os. Un malheur, dit-on proverbialement, ne va jamais seul. En partant , nous avions eu l'intention de rentrer pour le déjeuner; mais la poursuite d'un gibier imaginaire nous avait entraînés au delà de toutes prévisions. Nous étions donc à jeun. Le pavs semblait désert et nous était inconnu. Pour comble de disgrâce, nous nous égarâmes et nous passâmes une partie de la journée h piétiner sur le sol détrempé par la pluie. Après d'innombrables marches et contre-marches, le sort enfin nous prit en pitié. Nous reconnûmes notre chemin , et {}eux heures plus tard nous étions de retour au château. Mais dans quel état , juste ciel ! La gibecière vide, ainsi que l'estomac; les habits ruisselants et souillés de
bouc! J'ai avoué (juc je n'élais pas Lc.iu, je dois confesser maintenant que je ne suis pas des plus robustes; de ma vie je n'avais lait traite si longue ni si rude. Aussi , vers la fin , je ne marcliais plus, je me traînais. J'étais harassé, démoralisé, vaincu; je pensais à la retraite de Moscou , pour la première fois je la comprenais. Quant au capitaine, il supportait notre échec avec le palient courage d'un vieux soldat, et, malgré son embonpoint^ il marchait au retour d'un pas aussi ferme qu'au départ.
— Votre vocation n'était pas de servir dans les voltigeurs, me dit-il ironiquement en remarquant ma dolente démarche et mon penchant pour rester en arrière.
— Au diable les perdreaux ! répondis-je avec humeur.
— On n'est pas heureux tous les jours, reprit-il; demain nous prendrons notre revanche.
Cette manière de me réconforter me donna une certaine envie d'étrangler le bourreau qui l'employait. De peur d'éclater, je me tus; il eu fît autant , et nous arrivâmes au château sans avoir renoué la conversation. L'heure du dîner approchait. Je pris en toute hâte le chemin de
ma chambre , de peurd'étre aperçu par la dame de mes pensées dans le triste état où m'avaient réduit la marche, la pluie et la faim. Je changeai de costnme de pied en cap, et j'essayai de réparer mon air défait. Ainsi Mazarin mourant mettait du rouge; mais je n'avais pas cette ressource, et ma triste mine résista à tous mes efforts pour l'améliorer. N'en pouvant mais , je finis par me résigner.
— Après tout, me dis-je , si j'ai les traits tirés , si je suis blême comme Debureau , cela peut être mis sur le compte de la passion tout aussi bien que sur celui de la fatigue. Peut-être vais-je lui paraître fort intéressant.
Tranquillisé par cette réflexion sagace, je descendis au salon , où je ne trouvai que madame Richomme, sa sœur et Vanois. La manière dont ils m'accueillirent tous trois fut assez singulière. Mon compagnon de voyage vint à moi d'un bout du salon à l'autre, et me serra la main avec une effusion où paraissait s'épancher la plus vive gratitude. Cependant, à ma connaissance du moins, je ne lui avais rendu aucun service. Madame Baretty, dont la grave beauté se trouvait rehaussée de je ne sais quelle
grâce langoureuse, m'adressa un sourire enchanlcur qui ressemblait a un remerciement. De quoi celte charmante femme pouvait-elle me remercier ? Madame Richomme enfin , fidèle à son rôle de trouble-fète, laissa tomber sur moi le plus ironique, le plus dédaigneux, le plus méprisant de ses regards. De cjuel crime m'étais-je rendu coupable envers cette créature aimable d'ordinaire, et mamtenant si revéche? En toute autre circonstance, je me serais évertué à chercher le mol de celte triple énigme, mais en ce moment toutes mes pensées et tous mes sentiments se trouvaient domines par une sensation éminemment triviale ; si ma curiosité parlait, mon appétit hurlait, et je dus obéir avant tout h ses réclamations véhémentes. L'abstinence sentimentale que je m'étais imposée la veille n'était plus praticable. Je m'assis donc à table avec un empressement féroce, et je commençai de manger à la façon de Gargantua, au risque de me perdre à tout jamais dans l'esprit de la belle mélancolique à qui je désirais de plaire.
Tout en dévorant ma part d'un succulent dîner, j'étais dévoré à mon tour d'un indéfinis-
sable dépit. IMccoiiîcnt de moi-même et des autres, quoiqu'il m'eût été fort dilHcilede formuler contre qui que ce fût une accusation précise et raisonnable , je récapitulais les petits événements accomplis depuis deux jours. Quel pas avais-je fait? quel obstacle renversé? quel triomphe obtenu? Pour un homme positif, car j'avais la prétention de l'être malgré mes romanesques fantaisies , quelle valeur pouvaient avoir quelques l'cgards éblouissants comme l'éclaii- mais aussi fugitifs? Fallait-il compter comme un succès six heures d'une averse épouvantable, supportée conjointement avecM.Carcttv ? A jngcr la chose sans illusion , je n'étais pas plus avancé qu'au premier instant. Sous peine de tomber dans le mépris de moi-môme, je devais donc changer de batteries et employer des movens plus efticaces que les manœuvres exclusivement prudentes auxquelles j'avais eu recours jusqu'alors.
Après diner, au lieu de suivre dans le parc la société que le retour du beau temps avait décidée à sortir, je remontai h pas de loup à ma chambre. Là, inspiré par les beaux yeux de madame Baretty, par l'iriitation nerveuse qui
LE PAUATONNKRRF. 329
nccompagnc parfois la in:iiivaise liinnouf, cl, s'il faut loiit (lire, par rcxcclicnr. vin que je venais de boire, je nie mis à composer nue cpîlrc fort éloquente, dans laquelle je démontrai victorieusement : 1° la grossièreté, la vulgarité, la biutalité, en -.m mot l'indignité de l'ancien capitaine de voltigeurs: 2° le rare esprit, la grâce divine, le charme irrésistible de l'ange incompris qu'une injuste destinée avait donné pour femme h ce barbaïc; 3' le dévouement, la discrétion, îe respect, l'amour enfin de Tliomme vSensible qui tenait la plume.
Ces trois points capitaux bien établis, la côri-' séquence se déduisait d'elle même. A moins d'être plus injuste qu'elle n'était aimable et plus cruelle qu'elle n'était charmante, madame Baretty devait me permettre de l'adorer. Pour conclusion je la suppliais de confirmer le langage de ses yeux par un mot, un seul mot! formule consacrée, y compris le point d'exclamation que je n'eus garde d'oublier, car à la fin (fuue lettre passionnée il (ait très-bien.
Mon billet achevé et réduit au plus petit format possible, je descendis au salon, où je trouvai tout le monde réuni. La pailie de whist
était formée; madame Rlchomme y remplaçait Edmond, qui jouait à l'écarté avec le capitaine. Madame Baretty, assise au piano, lisait une Cnntaisie de Chopin. L'occasion était plus favorable que je ne l'avais espéré^ et je m'empressai de la saisir. M'approchant du piano d'un air insouciant, d'une main je tournai le feuillet quand le moment fut venu, de l'autre je plaçai audacieusement mon épître sur le clavier. Sans perdre la mesure, sans manquer une seule note, la charmante musicienne pinça le papier au vol, à Iravers une fusée de triples croches, et le rendit soudain invisible, si bien que moi-môme je ne pus deviner ce qu'il était devenu. A vrai dii'e> celte prodigieuse dextérité m'émerveilla sans me charmer ; elle annonçait beaucoup d'aplomb, passablement d'usage , et ce sont là des qualités dont les hommes aiment assez à conserver le monopole.
A la manière dont venait d'être accueilli mon billet, je ne doutai pas que dès le lendemain je ne reçusse la réponse. Cette fois encore je me tromf)ais. Lorsque je revis madame Baretty, j'interrogeai inulilement ses beaux veux, si éloquents d'ordinaire ; iis restèrent muets et
s'obstinèrent à fuir les miens. Je ne vis, il est Yrai , dans cette sévérité inaccoutumée qu'un tic ces petits manèges qu'emploient parfois les femmes pour donner plus de prix à une faveur en la faisant désirer; mais, si j'expliquai facilement la réserve de madame Baretty, j'eus plus de peine h comprendre le changement survenu dans les manières de son mari. La rudesse bourrue de capitaine avait fait place à une sorte d'aménité doucereuse ; sa physionomie de hérisson grimaçait benoîtement , et , avec de la bonne volonté, on pouvait prendre cette grimace pour un sourire. Il marchait h pas comptés, parlait doucement, était de l'avis de tout le monde, se mouchait à petit bruit. Jamais, en un mot, pareille ni si prompte métamorphose. M. Richommc lui-même en fut frappé.
— Sur quelle herbe a marché voire mari ? demanda-t-il à sa belle-sœur; ce malin, c'est un vrai mouton.
Au lieu de répondre, madame Baretty sourit languissamment et leva les yeux au ciel.
Après déjeuner, le capitaine vint à moi d'un air de bonne humeur :
— Eh bien, monsieur Duranton ! me dit-ii
familièrement, voilà le lemps qui est redevenu superbe. Avez-vous toujours envie d'aller au Grindehvald?
La veille, en courant après les perdreaux, j'avais parlé vaguement de mon désir de visiter les glaciers de l'Oberland.
— Pour qu'une pareille partie fût agréable, il faudrait être au moins deux, répondis-je sans pressentir l'embarras où m'allait jeter cette imprudente réponse.
— C'est aussi irion avis, reprit le vétéran en me présentant sa tabatière. Je ne suis jamais allé au Grindeiwald; si vous voulez, nous ferons cette petite course ensemble.
Je m'attendais si peu à cette amicale proposition , que dans le premier moment la surprise me coupa la parole. jMachinalement je regardai madame Barellv, qui se trouvait derrière son mari. D'un coup d'œil prompt et impérieux , sur le sens duquel il était iniposslbie de se mépiendre, elle médit : Acceptez.
Pour me donner un pareil ordre, elle avait sans doute des raisons qu'elle se réservait de me faii'e connaître plus tard ; mais au préalable il fallait obéir. C'est ce que je lîs^ en pestant
au fond du cœur contre les beautés de la n'itiire.
— Enchanté de vous avoir pour com[)rignon de voyage , répondis-je de l'air le plus riant qu'il me fût possible de feindre.
— En ce cas, repartit le capitaine, qui nous empêche de partir aujourd'liiii , sur-ic-champ ? Il n'est que midi, à deux heures nous sci'ons à Thun , où nous laisserons notre voiture. Si le bateau qui tait le service régulier est déjà parti, nous en trouverons facilement un autre. Nous dînerons à Unterseen, et nous pousserons une reconnaissance jusqu'à Lauterbrunen , où nous coucherons. Demain , continua le jaloux avec un sourire étrange auquel je fis peu d'attention dans le moment; demain, qui vivra verra!
— Demain, dit M. Richomine, qui assistait à cet entretien, vous monterez au Grindelwald, et , après avoir visité les glaciers , vous descendrez à Meyringen par la Scheidegg. Votre itinéraire est tout tracé , de même que votre retour par le lac de Brienz. Vous pouvez être ici après-demain au soir ; mais je vous conseille de prendre un jour de plus. Nos montagnes sont rudes. ..
— Et M. Duranton n'a pas le pied alpestre,
interrompit le capilaine d'un air de condescendance.
J'étais furieux. Comparée à l'épreuve qui m'était réservée, la chasse de la veille me semblait maintenant une délicieuse partie de plaisir. Trois jours et peut-être quatre à passer en téte-à-tête avec M. Barettyl Quelle expiation anticipée des lOrls que je désirais d'avoir envers lui ! Dans ma détresse je cherchai des yeux Vanois , espérant qu'il consentirait à partager le calice d'amertume que j'étais condamné à boire. Mon agréable ami avait sans doute prévu ma demande j et, ne se souciant pas d'y obtempérer, il s'était esquivé dès qu'il avait été question du voyage au Grindelwald. Madame Baretty, dont le regard aurait pu soutenir mon courage, venait également de sortir. Abandonné à moi-même, j'eus recours une fois encore à la résignation, cette vertu des misérables. INlon bourreau m'avait accordé une demi-heure pour faire mes préparatifs de départ. Je montai mélancoliquement à ma chambre , et je jetai quelques liardcs pêle-mêle dans un petit havresac. Avant l'expiration de la demi-heure , un domestique vint me prévenir que la voiture
qui devait nous conduire à Thun était attelée, et que mon compagnon de voyage m'attendait. Je ne revis ni madame Baretty, que j'avais espéré d'apercevoir avant de partir, ni Edmond, dont j'étais mécontent sans trop savoir pourquoi; mais, sur le perron, je trouvai madame Richomme qui regardait d'un air soucieux son beau-frère déjà assis dans la voiture. Je la saluai en passant, et je lui exprimai en quelques mois mon désir de la revoir bientôt. Jamais je n'avais été plus sincère.
— Oh, monsieur! me dit-elle tout bas avec l'accent d'une indignation contenue, quel rôle jouez-vous !
Je la regardai d'un air hébété ; sans attendre ma réponse, elle rentra aussitôt sous le vestibule. Je fus tenté de la suivre et de lui demander l'explication de ses paroles ; mais le capitaine ne m'en laissa pas le temps.
— Voilà un quart d'heure que je vous attends, me cria-t-il d'un ton d'impatience.
Je m'élançai brus(juenicnt dans la voilure, et presqu'au même instant les chevaux partirent au grand trot.
— Il est certain que je joue un assez tribtc
rôle , me dis-jo alois en soiiqcant h l'élrani^e cxclaiiinlioii de niulame Pviclionime ; mais qu'en peut-cllc savoii'/ Evidemment nous ne nous comprenons pas. Je pense h une cli'jse , elle fait allusion à une autre. Il v a ih-dessous une énigme dont je saurai le mol à mon retour. Pendant celle pi'emière jonriiée , nous suivîmes exactement Tilinéraire tracé par mon compagnon. Après avoir traversé le lac de Thun et mal iliné à Unlerseen, nous remontâmes h cheval l'étroite vallée de Lauterbrunen. A huit heures du soir, assis devant l'auberge, ainsi que cpjelques autres vovagcurs, nous fumions d'excellents cigares au clair de lune, en face de la cascade du Staubach. Fatigué peut-être des efforts d'amabilité qu'il avait laits dans la matinée, M. Baretty était devenu fort taciturne, et je m'accommodais de ce silence qui me laissait la liberté de rêver. Nous nous retirâmes de bonne heure, car nous devions partir dés le point du jour pour le but de notre pèlerinage. Ma mauvaise humeur ne lit aucun tort à mon somme 1. Je dormais encore , et le soleil commençait à peine à pomper l'épais brouillard répandu dans )a vallée, lorsque l'impitoyable capitaine vint
LE PARATONNEURE. 337
IVappcr riiclemcnl à la porte de ma chambre.
— Debout et en route ! mo cria-t-il du uiêmo loii que s'il eut commandé sa compagnie de voltigeurs.
Je me jetai à bas du lit, et, m'étant habillé en bâillant, je rejoignis mon compagnon. Il m'attendait devant la porte de l'auberge, un cigare h la bouche , un sac de voyage sur le dos, et à la main un long bâton ferré d'un bout, et leruiiné de l'autre par une corne de chamois.
— Où sont les chevaux? lui Jemandai-jCj surpris de le voir équipé de !a sorte.
— Les chevaux! répliqua-t-il en ricanant,, supprimés pour le quart d'heure. Il faut de la variété en voyage ; hier nous sommes allés en voiture, en bateau et à cheval : aujourd'hui nous irons à pied.
Je regardai d'un œil mélancolique les parois presque verticales de l'immense entonnoir au fond duquel nous nous trouvions , et, en songeant que j'étais condamné à les gravir pédestremeut, j'éprouvai aux jambes une lassitude anticipée.
— Il me semble, me liasirdai-je à dire, que nous allons nous éreinter inutilement , tandis qu'en prenant des chevaux....
— Je n'ai pas servi dans la cavalerie, interrompit d'un ton bref le capitaine ; le cheval me fatigue , et la marche me donne de l'appétit.
A de pareilles raisons que pouvais-je répondre?
— Je n^aperçois pas notre guide , repris-je en voyant que mon aimable compagnon se mettait en marche.
— Un guide, à quoi bon? répliqua-t-il sans s'arrêter 5 le chemin de Lauterbrunen au Grindelwald est aussi fréquenté que la route du bois de Boulogne.
Cette assertion, sans doute, n'était pas de celles qu'il est impossible de réfuter; mais à quoi m'eût servi de contredire un entêté à qui je devais tant d'égards? Je renonçai au guide ainsi que j'avais renoncé au cheval, et, passant les bras dans les bricoles de mon havre-sac, je me munis d'un bâton semblable à celui du capitaine. Nous partîmes enfin , silencieux l'un et
l'autre. La raj)iclitc des pentes qu'il nous fnllait gravir n'était pas favorable à la conversation; d'ailleurs nous fumions, lui par habitude , moi pour neutraliser l'humidité acre du brouillard qui nous enveloppait. La Providence, qui veille, dit-on, sur les ivrognes, protège aussi les imprudents. Contre toute probabilité, nous ne nous égarâmes pas, et après plusieurs heures de l'ascension la plus laborieuse , nous arrivâmes sains et saufs au Grindehvald. Jusque-là, quoique j'eusse parlé à plusieurs reprises de foire une halte, M. Baretty s'y était toujours refusé.
— Vous vous reposerez au glacier, m'avait-iï répondu chaque fois avec un sourire dont l'expression sournoise ne me frappa que plus tard.
A l'auberge du Grindelwald, nous trouvâmes un déjeuner passable, maisnon le repos sur lequel j'avais compté et dont mon compao-non devait avoir besoin autant que moi. Ma dernière tasse de thé à peine avalée, et comme j'essayais de faire un lit de ma chaise en en renversant le dossier contre une des encoignures de la salle
3^0 L'ÉGUEIL.
à manger , l'endlablc vêlera!] se leva de table
et endossa son havre-sac.
— Au glacier! s'ccria-t-il d'une voix rauqiie prés de laquelle Taboiement d'un dogue m'eût paru plein de mélodie.
— Vous êtes donc de fer? lui dis-je d'un ton piteux , sans faire mine de bouger ; laissez moi dormir une heure.
— Vous dormirez au glacier, répliqua-t-il en accentuant étrangement ces paroles.
— Drôle de lit! me dis-je en moi-même; on voit que le brave homme a commencé sa carrière par la campagne de Russie.
J'avais prévu que ce petit voyage d'agrément serait pour moi un temps de pénitence. Je me soumis donc à ma destinée , et me levai péniblement en détirant l'un après l'autre mes membres endoloris.
— Partons , puisque vous le voulez , dis-je avec un sourire forcé; mais à quoi bon nous charger de notre bagage? 'Se repasserons-nous pas par ici ?
— Laissez votre sac si bon vous semble.
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répundil M. Barotly ; je garde lo mien. Je marche inieux quand j'ai quelque chose sur le dos.
L'assertion me parut absurde, et en toute autre circonstance je ne l'aurais pas laissée passer; mais la contradiction exige une certaine énergie physique dont je me sentais complètement dépourvu. Je n'avais pas trop de toute ma vigueur pour supporter la fatigue , et en dépenser en controverse la moindre parcelle eut été une dissipation imprudente.
Arrivés au bord du glacier, nous nous arrêtâmes un instant. De l'endroit oîi nous étions, on saisissait à merveille l'ensemble de ce curieux et magnifique tableau. Je n'avais d'autre désir que de m'étendre sur l'herbe et de m'abandonncr à la contemplation, seul plaisir qui convienne à la lassitude du corps comme à celle de l'esprit ; mais autrement en avait décidé mon compagnon.
— Descendons sur le glacier , dit-il tout a coup en joignant aussitôt l'effet à la parole.
Je le suivis en silence, et bientôt nous eûmes dépassé la lisière où s'arrêtent la plupart des
touristes. M. Barctty marchait sur la glace comme si c'eût été une grande route ; de mon côté, je faisais bonne contenance, quoique de temps en temps quelques crevasses missent ma fermeté à l'épreuve. Malgré son embonpoint , le capitaine, ainsi que je l'ai fait observer, était leste et ingambe ; à cinquante ans il était resté un digne voltigeur. C'était un amusement pour moi que de le voir , armé de son bâton ferré , s'élançnnt résolument par- dessus des fentes béanteS;, que j'avais ensuite un peu moins de plaisir à franchir moi-même. Nous cheminâmes assez longtemps de la sorte à travers cent abîmes, dont quelques-uns, rien qu'à y plonger le regard en passant, me donnaient un commencement de vertige. Au milieu de ce chaos, mon imagination s'exaltait. Nonobstant l'apparence fort vivante et très-peu poétique du gros homme qui marchait devant moi , je me comparai à Dante suivant Virgile dans le neuvième cercle de l'enfer, où les traîtres sont plongés dans la glace. Cette belle rêverie fut brusquement interrompue par un faux pas qui faillit m'envoyer au fond d'un gouffre près duquel le puits de Grenelle eût paru un trou fort mes-
lE PARATONNERRE. 343
quin. Je sentis mon front s'humecter d'une sueur froide , et je fus forcé de m'asseoir , car la tête me tournait, et mes jambes se dérobaient sous moi.
— Ah ça! où diable allons nous? m'ccriaije lorsque je fus un peu remis de cette émotion.
M. Baretty se retourna.
— ' Est-ce que vous avez peur? me dit-il avec un ricanement qui me parut odieux.
— Je ne suis pas un chamois , répondis-je sèchement; allez vous casser le cou , si cela peut vous être agréable ; je ne fais pas un pas de plus.
Le capitaine promena les yeux de tous côtés comme pour explorer l'état des lieux. Cet examen était facile. Dans le lointain , les pics de granit encadrant l'ourlet supérieur du glacier, le ciel sur nos têtes, sous nos pieds une mer pétrifiée : c'était tout. Autour de nous la solitude et le silence. Pas une créature vivante à portée de nous voir ou de nous entendre. Nous aurions pu croire que la terre n'avait pas d'autres habitants.
• — Au fait, dit M. Baretty en ï*evênant sur
ZUh L'ECU El L.
ses pas, pour ce qu'il nous reste à faire, nous
sommes aussi bien ici que plus loin.
— Que nous reste-t-il à faire? demnntlai-je naïvement.
— Vous allez le voir, rcpondil-il d'un air goguenard .-
Il ôta son Iiavrc-sac, le posa sur la glace , et commença d'en défaii e les courroies. Je suivais avec une certaine curiosité ces préparatifs, dont je crus presque aussitôt comprendre le but. Le capitaine ne méprisait nullement la dive bouteille. Il avait sans doute pensé qu'un échantillon des vins excellents que nous buvions chez son beau-frère ne perdrait rien de sa saveur pour être dégust4f n plein glacier. L'idée me sembla ingénieuse'^ï; la précaution louable. Je m'apprêtais à festoyer l'agréable flacon , quel que fût son état civil, Clos-Vougeot , Chambertin ou Marsalla , lorsqu'au lieu du goulot que je m'attendais à voir poindre, j'entrevis l'extrémité d"une boite étroite et plate dont l'aspect fit faire soudain à mes idées le plus brusque soubresaut, et m'ôla ma soif tout net.
Le capitaine, ayant achevé de tirer de son sac
LE PARATONNERRE. 3Zi5
cetlc espèce de nécessaire, l'ouvril an moyen d'une clef fort mignonne, et ol'fril h ma vue deux niagniliques pistolets de combat accompagnés de tous leurs accessoires.
— Vous comprenez l'apologue? me dit-il alors en me regardant entre les deux yeux.
La trivialité de ce propos n'en atténuait pas la signification sanguinaire. La comédie tournait au mélodrame ; j'appelai à l'aide mon sangfroid, afin de le maintenir dans une voie paisible.
— Vous voulez faire une expérience d'acoustique? répondis-je du ton le plus naturel qu'il me fut possible de prendre 5 la condensation de l'atmosphère agit fortement sur le son, et, à la hauteur où nous sommes, nous devons obtenir un effet assez curieux.
— Il ne s'agit ni d'acoustique, ni de musique, ni de physique, réplifjua brutalement le mari jaloux; il s'agit de voir si vous regarderez la gueule d'un pistolet avec autant d'aplomb que vous en mettez à lorgner les femmes.
— Qu'entendez -vous par là? repris -je en jouant la surprise.
— J'entends par là que nous sommes arrivés deux au glacier , et qu'un seul de nous en sortira.
— Mais, mon cher capitaine...
— Mais, mon cher monsieur, c'est comme ça.
— Il me semble qu'entre gens de cœur, avant de s'égorger on s^e.xplique.
— Expliquons -nous donc; cela ne sera pas long. Je ne suis pas un mari de Paris, moi. Je suis de race corse, voyez-vous? 11 est possible que je vous paraisse fort ridicule , mais cela m'est parfaitement égal. Je suis jaloux et je ne m'en cache pas. C'est une faiblesse , c'est une sottise, c'est tout ce qu'il vous plaira; c'est ainsi. L'hoamie qui cherche à plaire à ma femme devient à l'instant même mon ennemi mortel , tout comme s'il m'avait donné un soufflet ou craché au visage. Et vous êtes cet homme.
— Moi, capitaine? m'ccriai-je en joignant les mains.
— Vous, monsieur, vous, reprit le jaloux, qui , CH continuant de pousser par saccades des
LE PARATONNERRE. %hl
paroles inarticulées assez semblables aux Apres grogricmenls d'un sanglier, saisit un des pistolets et se mit en mesure de le charger.
La catastrophe était imminente, et il n'y avait pas une minute à perdre pour la prévenir.
— Monsieur, deux mois seulement, dis-]é d'un ton que je m'efforçai de rendre calme et digne; vous m'accusez d'avoir cherché à plaire à madame Barelty. A cela je réponds que je serais un aveuL^le si le mérite éminent de ma-
dame Baretly n'avait pas produit sur moi l'effet qu'il produit sur tous ceux qui ont l'honneur de la connaître; mais d'une admiration réservée et respectueuse à un sentiment dont vous ayez le droit de vous offenser, la distance est grande, ce me semble, et ce sentiment existât* il, tant qu'il ne s'est pas manifesté, il ne saurait devenir la matière d'une altercation. Il peut y avoir une injure dans un fait j mais non dans une pensée.
— Vous raison admirablement, répondit le capitaine, qui chercha dans sn poche; il vous faut des faits? En voici.
Au même instant, il le\a la main à la h.^ulear
do mon menton, et me monli'.'i , entre le ponce et l'inflex, un petit papier dans lequel il me ("ut impossible t!e ne pas reconnaître l'éloquente épîlre que j'avais écrite la veille.
La botte était aussi rude qu"'imprévue, et je n'eus pas l'adresse de la parer.
— Je ne devine pas, dis-je en balbutiant , quel rapport peut avoir ce papier —
— Cette lettre est de vous, interrompit impérieusement M. Bnretty; je ne m'occupe pas ici de la manière impertinente dont vous y parlez (le moi, cet article-là sera réglé dans le compte général ; mais je tiens à vous montrer que je suis bien instruit. Hier au soir, n'espérant pas sans doute que ma femme prendrait ce billet, vous l'avez attaché à sa robe avec une épingle.
— Avec une épingle ! m'écriai-je au comble de l'ébahissement.
— Ce n'est p:is elle qui l'a trouvé , c'est moi ; non-seulement elle ne l'a pas lu , mais elle ne se doute pas môme qu'il existe. Vous en avez donc été cette lois pour vos frais d'éloquence. Le quiproquo est assez drôle, n'est-il pas vrai?
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Tandis que le vétéran s'exprimait de la sorte d'un air d'écrasante ironie et avec la plus é\idente conviction , j'éprouvais une de ces liallucinalionsqui font douter si l'on veille ou si l'on dort. Je fus quelque temps avant de comprendre que la singulière variante survenue à l'histoire de ma lettre n'était autre chose qu'une noire trahison dont la femme du capitaine était l'auteur et moi la victime. A la fin pourtant , j'entrevis cette cruelle et mortifiante vérité. Quel motif avait poussé madame Baretty à profiter des habitudes inquisitoriales de son mari pourlui faire tomber entre les mains mon billet? Gela était assez difficile à deviner, mais le fait n'en était pas moins incontestable : j'étais la dupe d'une affreuse mystification.
— Eh bien ! monsieur, reprit le capitaine en voyant qu'au lieu de répondre je gardais un morne silence, nierez-vous que cette lettre soit de votre main?
— Je ne nie rien, monsieur, répliquai-je avec un amer sourire ; j'accepte la responsabilité du billet et même celle de l'épingle, continuai je
en ricanant j voilà donc la discussion bien fixée. Je mo reconnais Fauteur d'une lettre que vous regardez comme un outrage et dont vous me demandez raison.
— C'est parfaitement ça, dit M. Baretty en enfonçant à coups de maillet une balle dans le canon d'un des pistolets.
— Je suis prêt à vous accorder la réparation que vous demandez ^ mais je ne me crois pas obligé de me soumettre à Tarrangeraent fort insolite que vous avez choisi. Je ne me bats pas sans témoins.
— Permettez, répondit le capitaine sans discontinuer ses belliqueux préparatifs; nous sommes d'accord sur le fond, c'est l'essentiel; quant aux détails , je vous crois incapable d'élever des chicanes h propos d^une petite irrégularité que m'imposent des considérations particulières. Je sais que Richomme vous a conté ce qui m'est arrivé Tan dernier à Barcges. Trois mois d'emprisonnement à propos du duel le plus loyal , c'était dur. Aussi ai-jc juré qu'on ne m'y prendrait pas une seconde fois , et que la justice ne fourrerait plus le nez dans mes affaires. Des
témoins, ça bavarde, et le procureur du roi ftnit toujours par se mettre de la partie. Il est vrai que nous sommes en Suisse, mais on y est encore plus bégueule qu'en France. Pour nous éviter tout désagrément à l'un ou à l'autre, voici ce que j'ai imaginé : voyez-vous ces deux crevasses? elles sont de taille à engloutir un éléphant : c'est ce qu'il nous faut. Il y a entre elles vingt-cinq pas environ , une bonne distance. Vous vous placerez au bord de celle-ci , moi près de celle-là. Le sort décidera qui fera feu le premier, et nous tirerons alternativement jusqu'à ce qu'il y ait un résultat. H y a dix à parier contre un que celui qui sera atteint tombera dans la crevasse placée derrière lui. Alors tant mieux pour lui s'il est mort sur le coup. En tous cas , sa disparition passera pour un de ces accidents qui arrivent quelquefois dans les glaciers. Vous comprenez maintenant pourquoi je n'ai pas voulu prendre de guide?
M. Baretty continua d'exposer avec la plus épouvantable tranquillité les avantages Je ce joli plan , qui tout d'abord m'avait paru digne d'un anthropophage, mais je ne l'écoutas plus. Ses paroles venaient de réveiller dans mon es-
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prit un souvenir dont l'eifet l'ut tel que je devrais renoncera le décrire. Je me rappelai qu'en visitant Ghamouny, quelques années auparavant, j'y avais entendu raconter la tragique histoire d'un vovas^eur ano^lais. Ce malheureux était tombé dans une crevasse, et, au bout de trois ans, on l'avait vu reparaître, fort bien conservé, à la source de l'Arveyron qui sert de canal excrétoire au glacier. Légende lamentable, à laquelle peut-être j'allais fournir un pendant ! Cette idée me serra la gorge comme eût pu faire un étau. Je m'appropriai l'affreuse agonie du misérable précipité vivant encore dans un de ces gouffres qui ouvraient autour de moi leurs gueules avides. Je me vis, à une profondeur de quelques centaines de pieds, arrêté dans ma chute par le rétrécissement graduel de la crevasse ; je me sentis lentement broyé entre deux montagnes dont la puissance de compression ferait paraître débile l'irrésistible étreinte du boa constrictor. Rien que d'y penser, je suffoquais, j'étouffais. En ce moment suprême, les considérations du respect humain tombèrent à plat devant l'instinct animal qui porte tous les êtres créés à veiller à leur conservation. Jus-
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qu'alors j'olais resté assis sur la glace en face du capitaine. Par un bond qui tenait de la frénésie, je me levai ; d'onc main je lui arrachai le pistolet qu'il tenait encore ; de l'autre je ramassai celui qu'il venait de charger, et je les lançai tous deux à tour de bras à travers le glacier; d'un coup de pied j'envoyai au fond d'une crevasse le bâton à corne de chamois dont il s'était servi , et , à l'aide du mien , je gambadai si énergiquement , qu'au bout de cjuelques secondes j'avais mis deux ou trois abîmes fort respectables entre mon féroce ennemi et moi.
— Lâche!.... polisson! s'écria M. Baretty lorsque la stupeur où l'avait plongé cette manœuvre étourdissante lui eut permis de prendre la parole.
Nous étions à cinquante pas l'un de l'autre, il n'avait plus d'armes, et sans bâton il lui était à peu près impossible de franchir les crevasses qui nous séparaient. Je m'arrêtai donc, et me retournant :
— Je ne suis ni un lâche ni un polisson, répondis-je majestueusement; vous savez mon nom. Je demeure à Paris, rue Trévise, n° 8.