‹ L'écueil (volume 4)Chapitre 7 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

— Quand entamerez-vous la négociation?

— Dès ce soir. Je dois le voir aux Français. Il y eut un moment de silence. Madame

d'Épenoy «'était remise à sourire en regardant M. de Morsy qui, de son côté, tenait les yeux ' fixés sur elle avec une sorte d'anxiété , et semblait attendre qu'elle s'expliquât.

— Madame Gastoul va donc ce soir aux Français ? dit enfin la vieille dame avec un accent expressif.

La légère rougeur qui avait déjà paru sur les joues du marquis s'y montra de nouveau.

~— Je ne sais pas, madame, répondit-il en hésitant ; mais pourquoi me dites-vous cela?

— Pour vous prouver que , si je vous confie mes secrets , ce n'est pas à charge de réciprocité; et cela pour une excellente raison, c'est que je connais déjà les vôtres.

— Mes secrets!... Je n'en ai aucun, je vous Je jure!

— Il faudrait ne pas rougir. Recevez mon compliment , mon cher marquis ; je ne vous croyais pas si jeune.

Quoique la tournure de la conversation parût lui être peu agréable , iM. de Morsy n'es-

saya pas de la changer; manœuvre d'ailleurs qu'eût rendue difficile la disposilion railleuse où se trouvait évidemment son interlocutrice.

— Je vois bien que vous voulez vous moquer de moi, dit-il avec un enjouement affecté, mais je ne devine pas a quel sujet.

— • D'abord je ne veux pas me moquer de vous, pour qui j'ai toute l'amitié imaginable; mais votre manque de confiance mérite d'être puni et il va l'être. Apprenez , homme sensible et discret , que je sais tout.

— Vous savez...

— Je sais qu'il existe par le monde, entre la rue du Mont-Blanc et la rue Taitbout, une jeune et fort jolie femme qui compte au premier rang de ses adorateurs : i" un mauvais sujet de vingt-six ans dont j'ai le souci d'être la mère; 2° un homme un peu moins jeune, mais fort aimable, à qui j'ai le plaisir de parler en ce moment. D'où je conclus...

— On vous a dit que j'aime madame Gastoul ? interrompit M. de Morsy avec émotion.

— Laissez-moi achever. D'où je conclus qu'en chargeant l'homme raisonnable de faire courir la poste au jeune étourdi , j'ai mis l'affaire en

d'excelicnles mains. Rendre service à une vieille r.niic en se débarrassant d'un rival ! mais c'est une bonne fortune qu'une pareille corvée , et vous me devez des remerciements.

— On vous a dit que j'aime madame Gasloul? lépéta le mnrquis de plus en plus agité.

— N'ai-je pas ma police qui me tient au coul'ant de tout? dit en riant madame d'Epcuoy ; votre passion d'ailleurs fait assez de bruit pour qu'il m'en soit revenu quelque chose , sans que j'aie eu besoin de mettre mes mouches en campagne. Dix personnes au moins m'en ont pyrlé.

— Dites-vous vrai ? s'écria le marquis d'une voix si altérée que la vieille dame le regarda d'un air surpris.

— Ah ça, qu'avez-vous ? reprit-elle; vous ctiez-vous par hasard bercé de l'espoir de dissimuler si bien que personne ne vous devinât? Qu'à dix-huit ans on se fasse une pareille illusion, je le comprends; mais à votre âge, on doit savoir que le monde est un argus mille fois plus clairvoyant que l'Argus de la fable , et que celui-là ne ferme jamais les yeux.

— Ainsi, je me suis trahi, dit l'homme de

cinquante ans avec un accent d'amertume, et comme s'il n'eût parlé qu'à lui-même : ces sentiments que je croyais enfouis dans mon cœur, l'infernale malignité du monde les a découverts; et peut-être qu'en ce moment de stupides risées les profanent! Si elle savait...

— Elle, madame Gastoul? interrompit vivement madame d'Epenoy ; en vérité , mon cher marquis , vous me rappelez certain général de l'empire, en me faisant marcher de surprise en surprise : sérieusement, vous croyez que madame Gastoul ne s'est pas aperçue de votre amour?

— Si elle s'en doutait , j'irais me cacher au bout du monde.

— En ce cas, allez commander des clievaux de poste.

—7 11 est impossible qu'elle soupçonne rien.

— Et moi je vous dis qu'elle connaît l'état de votre cœur aussi bien et mieux peut-être que vous ne le connaissez vous-même.

— Au nom du ciel , qu'en savez-vous?

— Je n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Est-ce qu'une femme ne devine pas tout de suite ces choses-là ?

M. de Morsy se leva par un mouvement si imprévu qu'il fit tressaillir la maîtresse du logis.

— Vous ne vous doutez pas du mal que vous me faites ! s'écria-t-il avec véhémence.

— Vous m'avez effrayée , dit madame d'Epenoy : allons , rasseyez-vous et comptez-moi vos peines. Vous devez avoir besoin d'en parler, et peut-être y trouverons-nous un remède. Songez que je suis votre plus ancienne amie , et qu'à ce litre j'ai droit à votre confiance. N'avez-vous pas toute la mienne?

— Eh bien ! puisque vous l'exigez , je vous dirai tout , répondit M. de INIorsy en se rasseyant d'un air d'abattement; écoutez donc la confession la plus pénible , la plus triste, la plus humiliante , la confession d'un vieillard amoureux !

Il serait sans doute présomptueux de chercher la moindre analogie entre le marquis de Morsy confessant h si respectable contemporaine le secret de ses amours quinquagénaires et le pieux Énée racontant ses aventures héroïques à la reine de Carthage; cependant il existe un point de ressemblance entre ces deux récits : c'est la religieuse attention aveclaqnelle l'un et l'autre furent écoutés.

Après s'être un instant recueilli , le marqnis commença en ces termes :

— Quelque extravagante que vous paraisse ma folie, vous ne la jugerez jamais aussi sévèrement que je le fais moi-même. Beaucoup de vieillards se persuadent qu'ils peuvent encore inspirer de l'amour; je n'.ii pas même pour excuse cette fatuité. Je n'ignore pas que pour moi l'âge de plaire est passé sans retour ; je sais qu'aucune qualité de l'esprit ou du cœur ne l'cmplace les avantages de la jeunesse. Je vois mes cheveux gris, mes rides, mon déclin, et cependant j'aime! avec tristesse, avec amertume, avec humiliation , peu importe; puisqu'on me condamnant je ne me corrige pas. Voici donc ma ridicule et déplorable condition : à cinquantcdcUx ans je suis amoureux !

Comment m'a pris cette démence? Je vais vous le dire. Je passe ordinairement l'été dans le Limousin, où j'ai des propriétés qui touchent celles cic M. Gastoul. C'est là qu'il y a deux ans j'aperçus sa femme pour la première fois. Vous savez si elle est belle et séduisante! En la voyant je l'admirai, en la connaissant je l'aimai. Je l'aima» comme je n'avais aimé qu'une seule fois dans

ma vie ; il y a tï'entc ans de cela, et cette date seule donne la mesure de ma déraison actuelle.

— Trente ans! répéta madame d'Epcnoy avec un sourire mélancolique où semblait se réveiller la grâce de ses jeunes années.

— Combien vous étiez belle, et quel violent amour vous m'aviez inspiré ! reprit avec émotion M. de Morsy ; je puis rappeler ce souvcnii-, car jamais passion plus vraie ne fut plus mal récompensée. Mais qu'étais-jc pour vous , si charmante et entourée de tant d'hommages? Une obscure conquête, un rêveur maussade , presqu'un enflmt d'ailleurs ! M'avez-vous accordé une seule pensée, d;ins ce temps où mon plus ardent désir était de mourir à vos pieds? Je l'ignore , et je n'aurais pas eu le courage de vous le demander. Eh bien! tel vous m'avez connu à mon entrée dans le monde , tel je me retrouve aujourd'hui. Trente ans écoulés entre ces deux époques n'ont pas changé mon caractère. Je suis toujours le même homme, songccieux et timide. A vingt ans ce sont là des défauts qu'on excuse; mais quel nom leur donner à mon âge? Sa présence, comme autrefois la vôtre , me cause un embarras insurmontable ;

'Jk

me regardc-t-elle, je crains qu'elle ne lise dans ma pensée; le son de sa voix me trouble, et, quand je la rencontre, je me sens rougir ; j'éprouve, en un mot, ces mille émotions ravissantes et cruelles que la première vous m'avez fait connaître : mais, quelle différence! il y a trente ans j'avais le droit d'aimer !

Le marquis pencha la tèle en poussant un soupir, et demeura un instant les yeux fixés sur le fover, tandis que sa confidente le contemplait silencieusement , d'un air de svmpathîe. Quoique la décision de son propre caractère lui fit trouver un peu singulière la timidité chronique de son ancien adorateur, madame d'EpenOY devait s'intéresser aux souffrances d'un cœur tlont elle avait eu les prémices. Trop équitable pour lui imputer à crinie un second autour quand la solcnncile prescription de trente années avait passé sur le pre'iiier, elle ne put toutefois s'empéclier d'élever un doute sur la constance fabuleuse dont semblait se piquer M. de Morsy.

— La passion modeste et timide est trop rare pour que je ne sois pas édifiée de la vôtre, dit-elle en souriant; mais vous me ferez croire

difficilement que depuis mil huil cent quatre votre cœur ne se soit pas iJguerri.

— Le cœur ne s'aguerrit pas, repondit le marquis : i'cmotion est son essence, et en cessant de battre il cesse d'exister. Je neveux pas me targuer d'une vertu d'emprunt ; j'ai eu dans ma vie quelques aventures galantes, mais je n'ai aimé que deux fois : et c'est trop.

— Trop d'une fois , ou trop de deux? dit madame d'Epenoy d'un ton d'enjouement.

— Ce n'est pas le passé que je me reproche, c'est le présent.

— Ainsi donc, mon pauvre marquis, reprit la vieille dame avec une réminiscence de coquetterie, voire seconde passiori vous a rendu encore plus malheureux que la première!

— Les maux dont je me plaignais alors étaient les joies du ciel auprès de mes tourments d'aujourd'hui. J'étais jeune; j'avais devant moi l'avenir et dans le cœur l'espérance. Mes rêves étaient présomptueux, mais non pas insensés. Entré à la fois au service de Fempereur et au vôtre , j'y marchais du même pas ardent et enthousiaste. Hélas! mon sang a coulé, et mes larmes aussi, sans que la gloire ou l'amour les

ait cssuvés. Et pourtant que ne donnerais-je pas pour retrouver une seule de ces illusions déçues ! Souhait stérile! la vie n'a qu'un printemps, et les illusions rie ren lissent pas comme les fleurs. Comprenez-vous cette torture? aimer et vieillir !

— C'est à une femme de cinquante-cinq ans que vous demandez ça?

— Oh! que je vous plains, si vous avez passé par cette épieuve! Sentir dans son hme un loyer de passion et consumer ses forces à l'étouffer de peur que quelque étincelle ne trahisse ce volcan ridicule qui bout sous la neige, tel est le sort du vieillard qui aime lorsque toute raison ne l'a pas abandonné ; et c'est là ma vie. J'espérais du moins d'avoir réussi à cacher ma faiblesse , et, s'il faut vous croire, tout le monrle l'a devinée, elle la première!

— II n'v a pas là de quoi se désespérer. Qu'on dise dans le monde que vous êtes amoureux, que vous importe après tout? Quant h madame Gasloul, sovczsùr qu'elle vousadéjii pardonné. Mais arrivons à un poiiit qui m'intéresse particulièrement : ce bon sujet de Louis se {)ermet donc d'être votre rival?

— 11 était écrit que je n'échapperais à aucun genre de ridicule , répotidit M. de Morsy en souriant tristement: après la sollisc do tomber amoureux , il ne me manquait plus cjuc de me trouver en rivalité avec nu jeune homme de vingt-six ans, élégant, aimable, entreprenant, bien tourné ; en un mot, aussi fait pour plaire que je le suis peu.

— C'est que Louis est tout cela ! dit madame d'Epenoy avec un accent de satisfaction maternelle.

— J'ai de l'amitié pour votre fils, et je n'ai pas le droit de le blâmer; mais cependant je vous avouerai que depuis trois mois il m'a pris vingt fois, à sa vue, les tentations les plus tragiques.

— Voilà une confidence rassurante!

— Ne craignez rien ; quoique bien fou, je ne lesuis pasassezpourprovoquer unjeunehomme, et lui donner ainsi le droit de se mo(jucr de moi en se retrancliant derrière le respect dû à mes cheveux gris. Non , Arnolphc n'attaquera pas Valère ; mais s'il peut contribuer à l'envover faire des conquêtes en Suède ou en Bavière, soyez sûre qu'il ne s'y épargnera pas.

llô L'ÉCUEIL.

— Oh ! je savais bien que je pouvais compter sur vous , dit madame d'Epenoy en riant. Maintenant voulez-vous que je vous parle raison ?

— Eh, madame î je ne fais que cela du matin au soir. Je m'adresse de magnifiques sermons; puis quand la raison a parle, la folie agit comme devanl.

— Mais enfin qui dit amour dit espérance, et puisque vous n'espérez rien...

— Non-seulement je n'espère rien ; mais si , chose impossible, j'entrevoyais une chance favorable, je ne tenterais nul effort pour la saisir.

— Bah! fit madame d'Epenoy d'un air incrédule.

— Sur mon honneur, je dis vrai ; non je ne voudrais pas d'un succès qu'il me fallut poursuivre par d'indignes chemins. Ne suis-je pas comment se conduisent en pareil cas les hommes de mon âge , par quelles manœuvres hypocrites ils captent l'esprit d'une femme, deviennent ses confidents, ses flatteurs , ses complaisants même, jusqu'à ce que, maîtres de ses secrets, ils exigent le prix de leur discrétion. Cette infamie a ses règles aussi invariables que

celles du jeu d'échecs. Savez-vous ce que fernit à ma place lui de ces hommes habiles dont je vous parle ? En ce moment il trouverait la partie fojt belle. Loin de barrer le passage à votre fîis, il lui aplanirait tout obstacle; et la brèche fliite, il se glisserait à la suite du vainqueur. Gela se voit tous les jours; mais l'idée seule d'un pareil triqgpphe me révolte. Moi, aider à la corrompre dans l'espoir de la posséder , jamais ! Lors même que j'oublie mon âge, je n'échappe pas à son innucnce. L'attachement que m'inspire cette jeune femme participe de la tendresse d'un père autant que de la passion d'un amant. Quelques années encore et je serai tout à fait un vieillard ; peut-être alors délivré de ces folles ardeurs dont je rougis , parviendrai-je à l'aimer comme si réellement elle était ma fille. Dès à présent je la respecte en la chérissant, et son honneur m'est aussi précieux que le mien. Comprenez donc ce que je dois souffrir en la voyant si pleine d'inexpérience et d'étourdcrie, en bulle à tous les dangers qui peuvent entourer une femme jeune et charmante ! Que Dieu veille sur elle ! Et en parlant ainsi , c'csl poui- moi que je piic ; car, je le sens,

à ! i chulc (le col i\ni\c , je mourrais tic cliagiin.

QiKjiqiîc niéuî.uîic d'Epenuy cùl le tlioit t!e trouver assez u;!(]iscrèlc celle allusion aux ailles (.iéchus , elle n'euL pas l'air cic s'en ïovmaliscr.

— 11 est impossible c'c tléraisonner plus oéliealcmenl , uil-ellc avec un acccnl liqueur. Ainsi donc, à l'àr^c où li raison doil èlre enfin venue, vous aventurez votre bonheur sur une seule carte; et quelle carte! la vertu d'une icmme de vingt-deux ans, fort jolie, fort aimable, partant Tort courtisée, et, si je suis bicii instruite, mariée à un sot.

— Sot au delà de tout ce que vous pouvez imaginer , reprit le marquis en levant au plafond un regard de courroux. O la brute stupide ! o l'animal de mari!... INlilIe pardons; mais je n'v puis penser sans colère. Il n'est pr.s de jour où je ne sois ibrcé de réparer ses sottises. A voir sa conduite, on dirait qu'il désire par-dessus toutes choses ce que ses pareils redoutent le plus d'ordinaire. Enfin, pour vous en donner une idée , voulez-vous savoir quelle est en ce moment la personne dont il est engoué ,

LA CINQLANïAIiNE. 113

qu'il acccible d'offres de service et de démon- «Iratiotis d'ami lie '

— Mon fllsj dit sans hésiter madame d'Épenoy.

— - Qni vous l'a dit?

— Cela vous étonne? reprit en riant la vieille dame. Piien de plus ordinaire cependant. Louis connaît son métier, et JM. (^astoui possède les grâces de son état. Voilà tout. Revenons à ce qui vous est personnel ; je ne dirai pas que vous éles fou puisque vous en convenez , niais je vous dirai qu'à tout prix il faut vous guérir. Tout à l'heure j'étais confesseur, maintenant je suis médecin. Répondez-moi donc avec franchise. Quelle est votre manière de vivre? quelles sont vos habitudes, vos occupa lions?

— Je vous l'ai dit , je suis un rêveur , un oisif. Que la lépubliquc triom|)he, mon sort n'est pas douteux, je me vois d'avance retranche du corps social , comme mend^re parasite et inutile. En attendant je jouis le plus innocemment possible de la fortune que le hasard m'a donnée, et qu'à coup sûr je n'aurais pas eu le talent d'acquérir. Les intérêts et les passions

Page 1