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Orplieliiie depuis long - temps , mademoiselle du Boissier vivait seule; car autant elle était disposée à sacrifier sa liberté au mariage, autnnt elle cprolivait d'aversion pour la tutelle dc^ sa famille. Son âge, d'ailleurs, légitimait celte indépendance ; et, quoique bien médiocre, sa fortune y suffisait. Par un de ces prodiges d'administration qu'il n'est donné qu'aux fem-
mes d'accomplir, avec moins de quatre mille francs de revenu elle trouvait moyen d'être convenablement logée, et d'aller dans le monde à peu prés tous les soirs. Sa maison , il est vrai, se composnit d'une servante unique, femme de chambre et cuisinière à !a fois, groom au besoin ; mais le service qu'elle tirait de cette créature était iabuleux et rendait tout aide superflu. Nous devons avouer encore que sa table n'eût pas réjoui l'œil d'un gourmand ; mais ne sait-on pas que la Providence, qui donne aux petits des oiseaux leur pâture, émiette la coquetterie aux femmes et n'a besoin que d'un miroir pour les rassasier? Jeune, jolie et mise avec élégance, on a toujours bien diné ; et, malgré l'humilité qu'elle affeclait parlois , il est probable que mademoiselle Alphonsine se croyait tout cela.
Au moment oîi madame d'Épenoy entra chez sa protégée, celle-ci était debout devant la cheminée d'un petit salon où elle se tenait d'ordinaire et qui formait la principale pièce de l'appartement. Les coudes appuyés sur la housse de velours vert qui recouvrait la tablette de marbre, elle contemplait dans la glace son peu
gracieux visage avec qui elle se trouvait en dialogue réglé, moyennant le soin qu'elle prenait de faire elle-même les interrogations et les réponses. Sans s'en apercevoir, mademoiselle du Boissier avait contracté l'habitude des monologues , sorte de tic parlé auquel deviennent aisément sujets les gens qui sont souvent seuls. Dans ces conversations idéales elle cherchait tout naturellement un dédommagement aux petites vexations qu'il lui fallait subir dans la vie réelle; ainsi, elle s'adressait des compliments, elle s'invitait à danser, elle se murmurait de tendres aveux , elle se demandait en mariage. L'interlocuteur imaginaire chargé de ce galant office était invariablement un beau jeune homme, brini et pâle, grand et svelte, mélancolique et audacieux, riche à millions, noble comme le roi , titré vicomte pour le moins , et à trente ans colonel de cavalerie ; en un mot , le chimérique phénix auquel tant de filles majeures sacrifient en secret.
Ce jcTur-là, le soliloque de mademoiselle Alphonsine était fort animé. Les deux personnages dont il était alternativement l'interprète jouaient leur rôle en conscience ; le vicomte
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é'ail pressant et passioiiiiC, la demoiselle à rna-
lier réservée iiîais émue.
— Oh! je vous eii supplie, (lisail le premier, un mol, un seul mot^ qui me dise que ma hardiesse ne vous a pas offensée? — Que me demandez-vous? répondait avec une pudique minauderie mademoiselle Alphonsine parlant pour son propre compte. — Le droit d'espérer? ■ — Vos vues sont honorables, je n'en doute pas. — Pourrait on en avoir d'autres près d'une femme telle que vous? oui, c'est votre main que je sollicite en même temps que votre cœur; seriez- vous assez cruelle pour me la refuser? — Monsieur le vicomte.... — Qui
vous retient? un autre peut-être? — Ah!
croyez que jamais !... — Eh bien , alors! pour quoi refuser de combler mes vœux? n'étesvous pas libre? — Sans-doute je suis maîtresse absolue de mes actions, et je n'en dois compte h personne ; mais le mariage est une chose si grave , que je tremble h sa seule pensée : et puis, vous-même, êles-vous sur de ne pas vous abuser? vous m'aimez maintenant... du moins
vous le dilcs • — Oh! oui, je vous aime! —
M;iis, dans quelque temps... si vous m'épou-
LA CINQUANTAINK. 153
sicz ni'aiiiierioz-voLis encore? — Oh! lou-
jours! toujours! je le jure à vos pieds ! — Que taltes-vous , vicomte ? levez vous ; je le veux, je vous en supplie, si quelqu'un venait!... Ah! mon Dieu, on ouvre la porte...
La porte s'ouvrait en effet avec fracas. A la vue de madame d'Épenoy, mademoiselle Alphonsine fit un soubresaut comme si elle eût été réellement surprise en lête-à-tète avec le plus compromettant des vicomtes; et ses rêveries matrimoniales s'envolèrent plus effarouchées qu'une compagnie de perdrix qu'a troublée dans ses ébats le feu d'un chasseur.
— Comment! près de quatre heures et pas encore habillée! s'écria dès l'entrée la vieille dame; à quoi donc pensez-vous? Il est bien question de se regarder à la glace ! allons , écoutez-moi : vous admirerez vos grâces un autre jour. Enfin je crois que nous sommes (]csensurcclées. Un parti magnifique , soixante mille livres de rente, un château daiis un pa}'S superbe, maison à Paris ; et puis, marquise : marquise! mon enfant. C'est si beau que j'ai peine à y croire. Mais remuez vows donc au lieu de rester là comme une statue! Habillez-
vous bien vite, et tâchez de vous faire belle.
Vous savez que nous dînons à six heures.
Madame d'Épenoy eût pu continuer longtemps de la sorte sans être interrompue par sa protégée : celle-ci écoutait, il est vrai, l'œil fixe et la bouche béante; mais elle n'avait p^s l'air de comprendre que ces termes magiques, château, marquise, soixante mille livres de rente, fussent à son adresse.
— Êtesvous sourde et muette ? reprit la vieille dame impatientée de ce silence; n'entendez-vous pas ce que je vous dis? Nous avons un mari.
A ce mot cabalistique , mademoiselle Alphonsinei changea de couleur; et, prise d'une sorte de défaillance, elle s'assit sans prononcer une syllabe.
Madame d'Épenoy , cette fois , pardonna ce mutisme obstiné; car elle devina qu'il n'avait d'autre cause que l'excès de la surprise et du ravissement. Pour donner à sa cliente le temps de se rcmeltre, elle lui raconta en détail l'entretien qu'elle venait d'avoir avec le marquis. En apprenant que M. de Morsv semblait décidé à l'épouser, mademoiselle du Boissier, au lieu
de réitérer l'anathème dont elle avait, la veille encore, frappé les hommes de cinquante ans, leva au ciel un regard attendri, puis, saisie d'un transport sontiain , elle se leva d'un bond, et commença de la cheminée h la porte et de la porte à la fenêtre une sorte d'évolutions contradictoires, comme font, dit-on, les gens piqués delà tarentule.
— Ah , mon Dieu! je ne sais cela qu'au moment! s'écria-t-elle enfin. Et moi qui voulais prendre un bain ce matin ! Croyez-vous que j'aurais encore le temps?
— Un bain ! devenez-vous folle? dit madame d'Épenoy en parlant d'un éclat de rire.
— Vous ne voyez donc pas comme aujourd'hui j'ai le teint échauffé? Ces contrariétés-là ne sont faites que pour moi !
— Je vous assure que vous avez votre teint de tous les jours.
Sans soupçonner le sarcasme enfermé dans cette réponse , mademoiselle du Boissier se posa devant la glace et se mil h examiner avec anxiété les coquelicots épanouis sur son visage.
— Aux lumières ça passera pour de la frai-
cheur, reprit la vieille clame d'un air de bonhomie.
— Vous me rassurez un peu; et puis, n'estce pas M, de Morsy qui disait un jour chez vous qu'il ne comprenait pas l'engouement de certains hommes pour les femmes pâles?
— Ce doit être lui. Allons , du calme. Plus vous vous tracassez et plus le sang vous monte à la tète. Un peu plus pâle ou un peu plus rouge , ce n'est pas la chose essentielle. Tâchez d'être simple , raisonnable, naturelle. M. de Morsy n'est pas un héros de roman, et vous n'êtes pas une jeune première : ainsi donc, pour lui plaire, comptez moins sur la puissance de vos beaux yeux que sur l'agrément de votre esprit; surtout efforcez-vous de lui donner une idée avantageuse de votre caractère.
— Mais, madame, dit mademoiselle du Bois* sier frappée d'une appréhension soudaine, dans le monde cIdcuh dit que M. do Morsy est amoureux de cette femnic dont nous parlions hier?
— Il l'est en eflcl: mais qu'importe? repartit froidement madame d'Epenoy. Je ne suppose pas (jne vous avez la prétention de possé-
(Jcr les prémices de son cœur. C'est précisément parce qu'il aime une femme avec laquelle il ne peut pas se marier qu'il s'est décidé , fort sagement, h en épouser une autre qu'il aimera plus tard. A propos de madame Gastoul , achevez votre histoire : vous lui ôtiez ses gants...
— Savez-vous ce qu'il y avait dans ses gants? dit mademoiselle Alphonsine d'un air de vertueuse indignation. Un billet doux ! oui, un billet doux!
— Toutes les jolies femmes sont exposées à loger un pareil hôte , reprit la vieille dame avec un indulgent sourire; mais elle aurait dû choisir une meilleure cachette.
— • Un billet d'elle , madame , écrit à un homme !
— A qui vouliez-vous qu'il fût écrit? Et qu'est-ce que cela prouve? de l'étourderie et de l'inexpérience; rien de plus. Uue femme qui a de l'usage n'écrit pas. Mais laissons madame Gastoul et ses correspondances , qui ne nous regardent' point. Occupons-nous do notre affaire. M. de Morsy sera chez moi à six heures. Venez-v plus tôt. L'en liée en scène est importante ; et malgré l'habitude que vous devez
avoir, vous laissez encore un peu à désirer : il
vaut donc mieux que vous arriviez la première.
A i'heurc fixée, les deux convives de madame d'Epcnoy rivalisèrent d'exactitude. A peine mademoiselle Alphonsine était-elle assise dans le salon de sa proteciricc qu'elle entendit, non sans un violent battement de cœur, annoncer M. de Morsy. Cet empressement était d'un heureux augure , et bientôt les manières gracieuses du marquis confirmèrent tout ce qu'il semblait promettre. En se trouvant, pour la première fois de sa vie, l'objet de soins galants auxquels la circonstance donnait une valeur sérieuse, la fille à m.arier vit le ciel conjugal ouvert, et dans son extase perdit le peu de sangfroid qu'elle avait conservé jusqu'alors.
Le calme et la dignité dans la coquetterie n'appartiennent qu'aux femmes habituées à plaire; au moindre succès, les autres, troublées et enflées à la fois , semblent près de quitter la terre et de s'envoler comme un aérostat. C'est ce qui advint à mademoiselle du Boissier aussitôt que M. de Morsy lui eut versé le philtre di\ in de la flatterie ; enivrée dès le prenaier verre , elle se rua en amabilité d'une façon si
exorbitante que madame d'Épenoy, qui, l'affaire engagée, avait fini par s'y intéresser chaudement, se prit à trembler pour le succès. Mais vainement la femme prudente essaya de modérer rcffervescence de sa protégée : regards improbateurs, avertissements indirects, changements de conversation, rien ne parvint à dissiper une ivresse causée par le désir et l'espoir de plaire. Tour à tour , et en dépit de la nature, sémillante, ingénue, sentimentale, exaltée, folâtre, enthousiaste, mademoiselle Alphonsine épuisait son carquois contre le marquis. A. chaque flèche assassine qui lui arrivait de volée, M. de Morsy répondait par quelque gracieux propos dont l'effet immédiat était d'enflammer l'humeur conquérante de la fille à marier j et plus celle-ci redoublait de minauderies, plus l'homme de cinquante ans souriait agréablement ; plus elle s'embrouillait dans ses phrases prétentieuses, plus il l'écoutait d'un air approbateur; plus elle se montrait ridicule, plus il semblait ravi.
Après avoir essayé d'opposer une digue à ce céHbat débordé, madame d'Epenoy, reconnaissant l'impuissance de ses efforts , avait cessé
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une résistance inulile. RctUiile peu à peu au silence par la loquacité de mademoiselle Alphonsine, elle assistait à cette entrevue, dont elle avait d'abord attendu un résultat satisfaisant , soucieuse, mécontente et courroucée, comme pourrait l'être un général qui, après avoir heureusement engagé un combat , en verrait le succès compromis par la faute d'un de ses lieutenants.
— Et de vingt-neuf! se disait-elle avec un dépit mêlé d'ironie; c'est fini, j'y renonce; qu'elle s'en tire comme elle pourra , je ne m'en mêle plus! Elle mourra fille, et ce sera bien fait !
Tout en méditant cette barbare détermination qu'elle prenait invariablement à chaque nouvel échec de sa protégée, madame d'Épenoy regardait le marquis à la dérobée, et cherchait à lire dans ses yeux; courtoisie d'homme du monde, dissimulation étudiée ou fascination inexplicable, il paraissait subjugué, et toute sa physionomie annonçait un parfait contentement. Surprise mais non rassurée , la vieille dame , après le diner, profita d'un instant où mademoi-
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soli'e dn Boissicr feuilletait un .libuin, pour parler confidei^tiellement à M. de Morsy.
— La timidité prociuit quelquefois des effets tout contraires à ceux qu'on en attend, lui (jilelle à voix basse : votre présence l'a troublée, el c'est pour cacher son embarras (ju'elle parle ainsi; mais ne croyez pas que ce soit toujours comme cela.
— On a le droit de parler beaucoup lorsqu'on s'en acquitte si bien, répondit le marquis du ton le plus naturel.
Madame d'Épenoy le regarda d'un air moitié scrutateur, moitié ébahi.
— Ainsi sa conversation vous a plu? repritelle.
— S'il en était autrement, j'aurais le goût bien difficile; elle a beaucoup d'esprit.
— Assurément.
— Elle est aimable.
— Sans aucun doute.
— Et je lui crois un fort bon caractère.
— Excellent.
— En un mot , je suis très-satisfait,
— • Et moi je ne comprends plus rien aux hommes, pensa madame d'Épenoy: qu'elle II. 11
extra vague, je mV attendais; mais qu'il se laisse prendre à ce palhos, c'est inconcevable. Il la trouve aimable et spirituelle! pourquoi pas jolie? La seule manière d'expliquer cela, c'est qu'ainsi qu'il l'avoue lui-môme , sa passion lui a dérangé la cervelle. Enfin, que cette pauvre Alphonsine en profite , je no demande pas mieux !
L'entrevue conjugale tirait à sa fin, car neuf heures approchaient. M. de Morsy , qui avait demandé sa voiture pour ce moment, réclama le privilège de conduire madame d'Epenoyà la maison où elle devait passer la soirée , et sollicita en même temps la faveur de ramener chez elle mademoiselle du Boissier. Les deux femmes agréèrent cet arrangement, dont la fille à marier ne se montra nullement effarouchée , quoiqu'il dût en résuller pour elle un tête-àtéte.
Le marquis , ennemi du faste, avait en cette occasion donné un démenti h ses habitudes; par son ordre ses domestiques avaient endossé leur livrée d'apparat, et parmi ses voitures il avait désigné la plus belle. Ainsi qu'il l'avait prévu peul-étrc 5 ce brillant équipage charma
l'orgueil de mademoiselle du Boissier , qui en se voyant assise dans le fond, à la gauche de madame d'Épenoy, à qui elle semblait en faire les honneurs, ne put s'empêcher de songer avec délices au nioment où elle en deviendrait officiellement la maîtresse.
— Je ferai mettre une garniture bleue , se dit-elle, car le jaune n'est pas favorable qux blondes. A part ça j chevaux , domestiques , voiture, tout est parfait.
On arriva bientôt dans la rue du Bac, devant la maison où devait descendre madijo^e d'^pfi' noy, Le paarquis lui offrit la main , et , après l'avoir remerciée, il rerwonta d^ns j^ yoituP)^ de l'air d'un homme réellement épris. Eo remarquant la vivacité de ce mouvement, mademoiselle Alphonsine faillit perdre la respiration, tant le cœur lui battit avec violence. Quoiqu'il ne soif guère d'usage d'aborder dès la première entrevue la solennelle question du niariage, elle se persuada que le marquis, retenu jusqu'alors par la présence d'un tiers , s'était ménagé un entretien particulier dans l'intention de lui avouer ses sentiments. Elle attendit donc avec une émotion des plus charmantes cette déclara-
tion «nchanleresse,iiu-fJevant de laquelle s'clancait son âme ; d'avance , et malgré le scmblaiil d'hésitation auquel par convennnce elle se croyait obligée, tout en elle disait oui.
En se rasseyant en face de mademoiselle du Boissier, circonstance qui parut à celle-ci d'un goût exquis et d'un respect adorable , M. de Morsy , au lieu de prendre la parole , tomba dans une rêverie profonde, dont, au grand désappointement de la fille à marier, il ne sortit qu'au moment où la voiture s'arrêta pour la seconde fois.
— Mademoiselle^, dit-il alors avec un accent sérieux, j'ai une prière à vous adresser, et j'attache la plus grande importance à ce que vous ne la rejetiez pas : il est urgent, j'ose dire plus, il est indispensable que j'obtienne de vous un instant d'entretien , et ma voiture n'est pas un lieu convenable pour cela. Quoique jusqu'ici je n'aie pas eu l'honneur d'être reçu chez vous, permettez que je vous y accompagne. L'heure n'est pas assez avancée pour rendre ma demande indiscrète, et je n'abuserai pas de voti-e condescendance.
— Quelle délicatesse! quel savoir-vivre! pensa
mademoiselle Alplionsinc , dont le dépit naissant s'était dissipé dés le premier mot de cette significative requête; un homme vulgaire aurait parlé dans la voiture, mais lui ! il a tant de distinction ! un vrai gentleman ! Pourvu que cette étourdie de Marguerite ait fait du feu dans •' le salon!
La faveur qu'il réclamait lui ayant été gracieusement accordée , M. de Morsy offrit le bras à mademoiselle du Boissier dont les appréhensions au sujet de l'état de son appartement se dissipèrent à la vue d'un feu passable qui pétillait dans la cheminée du salon. Toutes choses d'ailleurs étaient en ordre; et l'ensemble offrait cet aspect frotté^ propret, compassé, qui caractérise le séjour des filles d'un âge mur.
— Je n'y suis pour personne , dit la maîtresse du logis à l'oreille de sa soubrette que cet ordre extraordinaire et la vue du marquis plongèrent dans une stupéfaction profonde.
Après s'être assis à l'angle de la cheminée, en face* de mademoiselle Alphonsine, M. de Morsy, sur 4'invitation qu'elle lui adressa en baissant modestement les yeux, prit la parole d'une voix insinuante.
— Mademoiselle, dil-il, madame d'Epenoy vous a p:irlé de mon désir de vous être présenlé, et de rimporlance que j'attachais h celte démarche ; mais peut-être ne vous a-t-elle pas suffisamment expliqué la position étrange où je me trouve. D'ailleurs, eût-elle pu le faire, je n'en devrais pas moins compléter celte explication , car depuis ce matin un événement inattendu a apporté dans mes résolutions un changement très-grave ; et , aux termes où nous en sommes, après l'entrevue que vous avez bien voulu m'accorder , je vous dois compte de ce change ment.
Ce préambule ne répondait guère aux espérances de mademoiselle du Boissier; aussi sa figure s'allongea-t-elle sensiblement, quoique ses lèvres pincées s'efforçassent de retenir le sourire qui jusqu'alors y avait voltigé sans relâche.
— Madame d'Epenoy a dû vous dire , reprit l'homme de cinquante ans, qu'après beaucoup d'hésitation j'avais enfin formé le projet de me marier; mais, par discrétion , elle vous a probablement laissé ignorer la cause fatale qui m'y avait surtout déterminé ?
— Du moins elle ne m'en a parlé que d'une manière fort vague , répondit mademoiselle Alphonsine d'un air de réserve.
— Elle vous en a parlé! s'écria le marquis ; ce mot m'enhardit à poursuivre. Puisque la glace est rompue , la lâche qu'il me reste à remplir me semble moins pénible,etje sensque j'aurai le courage de tout vous dire. Oui, mademoiselle^ c'est une passion aussi violente qu'insensée, un amour sans illusion comme sans espoir, qui, après m'avoir long-temps éloigné du mariage, m'y a poussé en dernier lieu comme au seul port où je pusse trouver la paix du cœur et l'oubli de mes peines. Une femme que vous ne connaissez pas...
— Je la connais , interrompit la fille à marier en souriant perfidement.
— Vous la connaissez ! Eh bien , alors, vous savez qu'elle est belle, charmante, et vous devez coiçprendre que j'aie pu l'aimer. Je l'aimais donc, quoique je ne m'abusasse point sur ma folie ; car m'attacher à une femme mariée, à l'âge où tant de motifs devaient me décider à me marier moi-même^ c'était gâter ma vie à plaisir. Mais que peut le bon sens contre la pas-
sioi) ? Vous, dont les moindres paroles trahissent une sensibilité si exquise, vous qui entendez si bien les choses du cœur, vous ne serez pas étonnée , mademoiselle , de l'aveu que je vais vous faire. Mon attachement pour cette femme était arrivé à ce point, que 5 ne pouvant briser la barrière qui nous séparait, j'avais résolu (lu moins de n'en pas élever entre nous une seconde : j'avais juré de ne me marier jamais.
— INIais cependant... à la fin vous avez changé d'avis? dit mademoiselle Alphonsine avec une anxiété mal dissimulée.
— Oui, mademoiselle, j'avais changé d'avis et je dois vous expliquer la cause de ce changement. Cette femme que j'aimais tant, à qui je sacrifiais ce qu'il me reste d'.ivenir, j'appris qu'elle était indigne de ma tendresse, j'appris qu'oubliant ses devoirs elle en aimait un autre !
Tandis que le marquis articulait ce pénible aveu, l'espoir, la joie, le triomphe se réveillaient dans le cœur de mademoiselle du Boissier; mais la prudente demoiselle s'efforça de contenir une satisfaction qui eût pu blesser le douloureux sentiment qu'exprimait la pliysio-
nomie de son iiUcrlociitcur, et levant sur ce dernier un regard compatissant :
— li est des femmes si perverses ! dit-elle benoîtement.
— Oui, certes, il est des femmes perverses: mais il est aussi des femmes calomniées, reprit avec chaleur M. de Morsy , dont la figure avait subitement changé d'expression , la calomnie , cette vipère hideuse , s'attache aux êtres les plus purs et les souille de son venin; mais si profonde que soit la blessure , tôt ou lard la vérité la guérit.
— Voulez vous dire que cette dame ait été calomniée? demanda mademoiselle du Boissier, dont la rougeur tournée au violet trahit , ainsi que le mouvement convulsif de ses lèvres, une émotion subite et excessive.
— Oui, madetiioiselle, calomniée, indignement calomniée! Le accusations portées contre elle, mensonges; les fautes qu'on lui attribue, faussetés; les lettres qu'on prétend qu'elle a écrites , inventions odieuses !
— Ah ! on vous avait parlé de lettres? dit la demoiselle à marier en regardant en dessous le marquis.
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— De quoi ne m'avait-on pas parlé! Mais enfin j'ai découvert , il y a quelques heures à peine , que tout ce qu'on m'avait dit n'est qu'un de ces romans méprisables que dans le monde chacun accueille par un instinct malveillant, mais dont en définitive personne ne veut accepter la responsabilité. On m'avait promis des preuves ; mais les preuves ne s'inventent pas comme la calomnie, et l'on a été forcé de convenir qu'on avait été trop crédule. En un mot, cette femme que j'accusais est digne de tout mon respect ; celte femme que je croyais coupable est innocente.
— Innocente! répéta mademoiselle du Boissier avec un sourd ricanement.
— Maintenant j'ai besoin de toute votre indulgence, reprit M. de Morsy, qui du coin de l'œil étudiait attentivemertt l'orageuse physionomie de son interlocutrice : avec une autre j'hésiterais à continuer, mais le plus digne hommage que l'on puisse rendre à une femme de votre esprit et de votre caractère, c'est de lui dire la vérité, toute la vérité. Je vous avouerai donc que la justification éclatante de la personne
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dont je vous parle, m'oblige à renoncer h tout projet de mariage.
Percée au cœur, mademoiselle Alphonsine fixa sur le tapis un regard farouche, et sembla y considérer les ruines de son château en Espagne, écroulé pour la vingt-neuvième fois.
— Je suis désolé de n'avoir pas été désabusé de mon erreur quelques heures plus tôt , poursuivit M. de Morsy, vous n'auriez pas été dérangée; mais puisque le mal est fait, je vous supplie de me pardonner. Si j'étais libre, souffrez cet aveu , je sens que j'éprouverais un bien doux plaisir à mettre à vos pieds mon nom , mon titre, ma fortune; oui, si j'étais libre, je m'estimerais heureux d'offrir à tant de qualités un piédestal digne d'elles : mais je l'ai juré.
— Vous avez juré? dit mademoiselle du Boissier en levant lentement les yeux.
— De ne pas me marier tant qu'elle serait digne de mon affection. Pour moi ce serment est sacré, et seule elle pourrait m'en dégager par quelque faute; j'entends une faute avérée, certaine, matériellement prouvée; oh ! alors je ne balancerais pas; mais elle est innocente, mais les calomnies dont elle vient d'être l'objet
lui donnent des droits nouveaux à ma fidélité, et plus que jamais je dois lui appartenir. Vous m'approuvez, n'est-ce pas?
— Je fais plus, je vous admire.
Sans paraître remarquer l'accent dérisoire de cette réponse, le marquis se leva.
— Adieu, mademoiselle, dit-il du ton le plus caressant ; croyez que je n'oublierai jamais les heures que j'ai passées près de vous.
Il salua d'un air attendri la fille majeure en qui semblait gronder un ouragan , et s'éloigna Irés-lentement. Arrivé enfin à la porte , il se retourna'.
— Non ! s'écria en ce moment décisif mademoiselle Alphonsine; je ne dois pas soulfrir qu'un si galant homme soit victime de sa confiance et de sa lovauté. Revenez, monsieur le marquis ; ma conscience m'ordonne de parler.
En s'emparant du billet trouve dans le gant de madame Gastoul , mademoiselle du Boissier avait cédé à une inspiration malveillante plutôt qu'à un calcul hostile. Heureuse de posséder le moyen de nuire à la fenmie qu'elle détestait, peut-être se fût-elle abstenue de s'en servir ; car elle ne pouvait se dissimuler que donner de la publicité à sa découverte, c'était s'exposer
elle même au blâme de tous les esprits délicats. Mais la voix de la prudence, écoutée en temps ordinaire, fut en ce momonL étouffée par le cri tout-puissant de l'intérêt personnel. Voira sa portée l'anneau du mariage, la couronne de marquise, les fruits dorés de la fortune, tous les biens désirés depuis si long-temps ; sur le point de les saisir , rencontrer un obstacle unique, et n'avoir qu'un mol à dire pour le briser; pouvoir enfin magnifiquement réaliser son rêve , et du même coup se venger d'une ennemie , telle était la position où se croyait placée mademoiselle Alphonsine. Cette épreuve eût fait voler en éclats des discrétions mieux trempées que la sienne; elle y succomba donc, ainsi que l'avait espéré le marquis.
— Expliquez-vous , mademoiselle , lui dit ce dernier en s'empressant de se rasseoir, la solennité de vos paroles m'annonce que you$ avez quelque chose de grave à me dire. Parlez, je vous en prie.
Mademoiselle du Boissier se recueillit un instant, et prit ensuite la parole d'un air modeste et d'une voix doucereuse :
— 3 'espère . monsieur, dit-elle , que vous ne
prendrez pas en mauvaise part la révélation qu'arrache à ma réserve habituelle la conviction où je suis qu'en vous éclairant je remplis un devoir. Trop imparfaite pour avoir le droit de juger les autres, il m'est particulièrement pénible de parler d'une femme autrement que pour en faire l'éloge; et sans la rare estime que vous m'inspirez, j'aurais peine h surmonter mon aversion pour tout ce qui mal interprété peut ressembler à de la médisance.
— J'apprécie la noble délicatesse de votre caractère, répondit M. de Morsy en s'iuclinant.
— Si j'avais quelque intérêt à vous faire connaître la vérité , une retenue bien naturelle m'imposerait silence 5 mais vos compliments trop flatteurs ne constituent pas qn engagement et me laissent ainsi qu'à vous toute liberté. C'est donc sans aucune arrière-pensée personnelle que je vous parle; je serais désespérée qu'à cet égard vous pussje? vous méprendre,
—.Ce serait une fatuité odieuse, et dont je suis incapable, répliqua le marquis de la manière la plus révérencieuse ; mais vous voyez que j'attends avec anxiété la révélation que vous
m'avez promise : de grâce, ne me faites pas
souffrir plus long-lemps ; expliquez-vous.
— C'est en m'e.xpiiquant que je vous ferai souffrir, reprit îJ)aiicmoisciIe du Boissier avecun accent de tendre compassion. Crovez-moi , laissons cela. Quand l'illusion est douce, pourquoi la détruire?
— Vous en avez trop dit, et maintenant votre silence serait de la cruauté.
— C'est vous oui l'exigez. Eh bien!... Mais
VOUS ne vous figurez pas ce qu'il m'en coule. Dieu sait si mes intentions sont pures , et cependant il me semble que je fais mal.. ..
En prononçant ces dernières paroles de l'air candide d'une pensionnaire de couvent, mndemoisslle Alphonsine se leva et s'approcha d'une étagère où se trouvait un coffret qu'elle ouvrit à l'aide d'une petite clef suspendue à la chaîne de sa montre. Elle revint ensuile vers le marquis avec une sorte de gravité douloureuse, et, lui présentant un papier qu'elle eut soin de déplier :
— -Jetez les yeux sur ce billet , lui dit-elle; il vous apprendra ce que vous voulez savoir. Votre douleur , que je prévois, m'affccte d'à-
vance : mais rnppclez-vous qu'il n'a pas dépendu de moi de vous l'épargner.
M. de Morsy saisit avidement la lettre de madame Gastoul et la lut avec une émotion qui n'avait plus rien de factice ; pendant ce temps mademoiselle Alphonsine le regardait à la dérobée et étudiait sur sa physionomie les reflets du chagrin prévu, sur quoi elle avait malrimonialement spéculé. Son attenle ne se réalisa pas; au lieu de s'indigner, comme elle l'espérait, le marquis, sa lecture achevée , demeura silencieux et pensif. Afin de le tirer de cette rêverie, dont le calme lui parut de mauvais augure , mademoiselle Alphonsine reprit la parole d'un air de chaltemite :
— Un hasard fort indépendant de ma volonté a fait tomber entre mes mains cetle lettre ; je n'ai pas besoin de vous dire que mon intention était de la remettre à la personne qui l'a écrite , je n'allendais pour cela qu'une occasion favorable. En consentant h vous la communiquer, j'ai commis une sorte d'indiscrétion que je me reprocherais éternellement, si je n'étais sûre qnc vous n'abuserez pas de ma confiance ; car la publicité de ce billet ferait le plus I 12
grand tort à cette dame, et j'en serais désolée. Elle doit déjà être assez malheureuse! continua la fille à marier en levant les yeux au ciel avec componction, La vertu a des jouissances si pures ! l'honnêteté des charmes si doux 1 Conçoit-on qu'on y renonce pour quelques plaisirs aussi faux que passagers? Abjurer toute pudeur, tromper son mari, outrager le nom de l'homme qui vous a honorée de son choix, est-ce possible? Quand je pense à ces horreurs, je crois rêver. Mais comment peuvent-elles vivre , ces femmes ! Oh ! que je les plains ! ce doit être si affreux d'être coupable !
M. de Morsy avait écouté avec une gravité impassible l'homélie de la demoiselle à marier ; quand elle eut tout dit, il arrêta sur elle un regard glacial :
— Mademoiselle, dit-il du ton le plus sévère, les femmes dont vous parlez sont coupables sans doute, car rien ne peut justifier l'oubli du devoir. Cependant, l'inexpérience de la jeunesse et l'entraînement de la passion atténuent parfois leurs fautes et les recommandent à l'indulgence des cœurs généreux. Mais comment caractériser , et de quel mi'pris flélrir la conduite
de certaines autres femmes dont je vais vous faire le portrait? Il est dans le monde des créatures disgracieuses et malfaisantes, vouées par le sort à une vie solitaire et stérile. Jamais le regard d'un homme n'a cherché leur regard , jamais une main tremblanten'a pressé leur main, jamais une tendre parole n'est arrivée à leur oreille. Vieilles dès la jeunesse , la laideur de leur âme peinte sur le visage, l'esprit aigri par l'abandon , dédaignées de l'amour , exclues de la vie en un mot, elles conçoivent une effroyable haine pour tout ce qui est jeunesse, beauté, passion! Se trouve-t-il sur leur chemin une femme faible et charmante, elles s'y attachent, comme le ver h la fleur , pour la flétrir. Elles deviennent ses espions ; tsiles la voleront au besoin dans l'espoir de la perdre. Ce sont ces femmes-là qu'il faut plaindre^ mademoiselle; car elles sont réellement bien misérables!
Le marquis se leva, mit tranquillement dans sa poche -la lettre qu'il avait gardée dans sa main jusqu'alors et, s'inclinant avec une politesse dédaigneuse devant la demoiselle à marier qui semblait changée en statue , il se dirigea vers la porte ; au moment où ilailait l'ouvrir,
uindcmoiscllc clu Boissicr sorlit de sa stupeur çt s'claiiç:i pour l'arrêter.
— Que signilic ce langage? dit-elle d'une voix altérée, est-ce ainsi que vous répondez à VAi confiance? Rendez-moi cette lettre, monsieur ; votre conduite est une indignité !
M. de Morsy sourit d'un air calme, et siisissant la nnin que mademoiselle Alphonsine , hors (relle-mêmc, avait posée fort peu noble ment sur le bouton de la serrure, il la força de lâcher prise,
— Votre intention, répondit-il avec une incisive ironie, était, m'avez-vous dit , de remettre ce billet h la personne qui l'a écrit , avec votre permission, je me chargerai de ce soin. Souffrez donc que je me retire, il est déjà tard, un plus long téte-à-tcte avec un homme pour qui vous vous êtes montrée si aimable depuis quelques heures pourrait offrir des dangers , et je serais désolé de nuire à vos projets de mariage.
Ce dernier propos parut si barbare à mademoiselle du Boissicr qu'elle recula d'indignation. Le marquis profita de ce mouvement pour s'esquiver, et traversa rapidement l'anticham-
LA CINQUANTAINI'. 181
hvc. Arrive à la porle, il y trouva ni;i(lo(no;sellc JMargucrile iii) Ijongroir à la main cL dispulaiit le passage à un individu qui insistait pour entrer. A la clarté du flambeau, l'hommo de cinquante ans reconnut IvOuis d'Ép^noy. qui de son côté, en l'apercevant , prit la soubrette parle bras et la fît pirouelLer sans façon jusqu'au milieu de la chambre.
— Parbleu ! s'écria le jeune homme, qui, si l'on en dnvait croire l'éclat de ses yeux et r;u)imalicn de son teint, sfVait fait un excellent dîner ^ j'étais bien sûr que mademoiselle âr. Boissîcr était chez elle. Qu'est-ce qu'elle me chantait donc, cette maritorne! Monsieur le marquis, je vous souhaite le bonsoir... Eh ! j'y suis! c'est parce que vous étiez là qu'on ne voulait pas me laisser entrer. Tiens ! tiens ! liens! aimable camériste, je vous rends mon estime ; votre devoir était de mourir sur la brèche.
— Votis êtes bien gai ce soir, Lnuis, dit M. de Morsy en souriant de l'idée impertinente qui semblait s'être nichée dans la ceivclle de d'Epenoy.
— Gaieté factice ! répondit celui-ci. Allons,
mademoiselle , vous déciderez- vous enfin à m'annoncer?
La femmc-de-chambre voyant sa consigne violée, trouva inutile de résister plus longtemps et se dirigea vers le salon. Louis d'Épenoy la suivit après avoir pris congé de M. de Morsy, qui, de son côté^ sortit de l'appartement.
— Il vient trop tard , pensa ce dernier avec une satisfaction secrète qui adoucit un peu sa torture jalouse. «
Le marquis ne se trompait pas sur le motif qui amenait son jeune rival chez mademoiselle du Boissier. Après la scène du Théâtre- Français, d'Épenoy , furieux d'abord, avait fini par recouvrer son sang-froid et par réfléchir sérieusement au parti qu'il convenait de prendre.
— Il est sûr que la fatalité s'acharne sur moi, s'étail-il dit avec dépit; deux lettres, les premières, les seules qu'elle m'ait écrites, volées toutes deux 1 c'est jouer d'un guignon épouvantable. Mais il ne s'agit pas de se désespérer, il faut agir. Quant au second billet, il m'inquiète peu; le filou qui me l'a pris, croyant faire une
capture magnifique , l'aura déchiré en reconnaissant soh erreur ; d'ailleurs qu'en pourraitil faire? Mais la lettre dérobée par cette méchante créature , voilà ce qui est grave. La lui reprendre ! c'est bientôt dit; il le fiut pourtant, comment faire?
D'Épenoy n'avait pas, comme le marquis, la ressource de feindre une conversion subite au mariage et d'exploiter à l'aide de ce stratagème la crédule vanité de mademoiselle du Boissier. De sa part^ une pareille ruse n'eût abusé personne. D'ailleurs l'idée ne lui en vint pas. Après avoir cherché long-temps , accueilli et rejeté tour à tour plusieurs inventions plus ou moins praticables , il s'arrêta enfin à un plan qui , passablement absurde en réalité, lui parut néanmoins des *plus ingénieux. L'exécution exigeait quelque audace ; aussi l'auteur corrobora-t-il machinalement son courage d'une ou deux bouteilles de vin de Champagne, précaution dont la sagesse ne peut être contestée que par les buveurs d'eau : race méchante, dit le proverbe.
L'amant de madame Gastoul entra dans le salon en jouant l'air affairé qu'ont en général
184 L'KCUEIL.
les hommes charges d'une mission imporlante. Il trouva mademoiselle Alphonsine à la place où le marquis l'avait laissée. En enlcndant ouvrir la porle, la fille à marier leva sur le jeune homme un regard terne d'où la pensée semblait absente.
— Mademoiselle, lui dit d'Épcnov, dont le thème était fait , je vous demande, pardon de vous tiéranger ainsi, mais l'alfaire qui m'amène ne soulTre aucun relard. Ma mère désirerait vous parler sur-le-champ, et elle m'a chargé de venir' vous chercher. Ma voitiiie est à la porte, et si vous avez la bonté de m'accompagner
— Votre mère? interrompit mademoiselle du Boissier d'un air distrait; mais il n'y a qu'une iieure h peine que je l'ai quittée.
— Je le sais, reprit i^buisavec quelque embarras, car il n'avait pas prévu cette circonstance; cela ne fait rien , au contraire. 11 s'agit de quelque chose qui vous intéresse , d'une chose extrêmeiiient importante. Je ne suis pas dans le secret; mais cependant je crois deviner. C'est un Américain fort riche , garçon , à qui l'on a parlé de vous et qui désire... Mais ma mère vous expliquera cela mieux que moi. Je
croirais empiéter sur ses allribulions si je me permettais de parler mari;ige.
Mademoiselle du Boissier étiit fort abattue et presque défaillante ; mais il eût fallu qu'elle fût morte pour rester insensible à ce dernier mot. Relevant la léte subitement, comme un cheval de Guerre dresse les oreilles au bruit de la trompette, elle fixa sur d'Épenoy un regard ranimé.
— Un Américain ? dit-elle.
— Deux ou trois fois millioimnire , fort bel liomme, quarante ans à peine.
— Vous le connaissez donc?
— Je l'ai vu quelquefois à mon cercle, répondit Louis, à qui un mensonge de plus ne coulait guère.
— .le suis à toute heure aux ordres de madame d'Épen-jv, dit malemoiselle Alphonsine, dont l'imagination , quittant le deuil de son vingt-neuvième mariage mancjué poiu' reprendre les roses vêtements de l'espérance , voyageait déjà dans les savanes de l'Amérique.
La fille majeure mil son chapeau, s'enveloppa de son châle, et accepta le bras de d'Epenoy. Us trouvèrent à la porte la voiture dont avait
186 L'ÉGUIIL.
parlé celui-ci ; après avoir aidé à sa compagne
h monter, Louis ilit quelques paroles à voix
basse au domestique qui tenait la portière , et
s'élança ensuite à côté de mademoiselle Alphon-
sine.
— Maintenant, fouette cocher , se dit-il lorsque la voiture fut en marche. Mon Américain est un trait de génie ; y a-t-clle mordu, la vieille fille, à mon Américain !
Accablée par les émotions de toute espèce qu'elle avait éprouvées depuis plusieurs heures , mademoiselle du Boissier garda quelque temps un silence respecté de son voisin. Peut-être ce silence eût-il continué indéfiniment, si, en regardant par hasard à travers la glace de la portière , la demoiselle à marier ne se fut aperçue que la voiture roulait sur un pont.
— Mais il n'y a pas de pont à passer pour aller de la rue Bellechasse chez madame d'Épenoy, dit-elle d'un ton surpris.
— Ce n'est pas chez ma mère que je vous conduis , répondit tranquillement le jeune homme.
Au même instant la voiture, quittant le pont
Louis XVI qu'elle venait de traverser, tourna à gaucheet s'enfonça rapidementdanslcsCliamps- Elysécs.
— Où donc allons-nous ? reprit mademoiselle Alphonsine, dont l'étonnement s'accrut.
— Vous le saurez bientôt ; c'est une surprise que ma mère vous a ménagée, et j'ai promis le secret.
— Une surprise! un Américain! qu'est-ce que cela veut dire? se demanda la protégée de madame d'Epcnoy en se creusant inutilement la cervelle pour deviner.
Le silence régna de nouveau dans la voiture. Louis semblait dormir; mademoiselle Alphonsine était retombée dans sa rêverie.
— Mais nous sortons de Paiis! s'écria -l-ellc tout-à-coup en apercevant à peu de distance le gigantesque arc-tle-lriompîie de l'Etoile.
— Nous sortons de Paris, en effet , répondit d'Epenoy sans s'émouvoir , rassurez - vous } quoique je vous aie parlé d'un Américain, je n'ai pas le projet de vous mener en Amérique ; il s'agit de quelques lieues seulement.
— Quelques lieues ! répéta mademoiselle du Boissier , dont l'étonnement se changea en une
vague inquiétude ; vous ne pirlez pns sérieusement. II n'est pas probable, il n'est pas possible que madame d'Epcnoy, que j'ai quittée à neuf heures rue du Bac , m'attende en ce moment à plusieurs lieues de Paris.
— Tenez-vous beaucoup à voir ma mère?
demanda Louis avec un accent de persiflage.
— Monsieur.... que signifie!
— Cela signifie , mademoiselle , qu'en ce moment toutes les questions que vous pourriez m'adiesser resteiont sans réponse. Dans une lieurc nous serons arrivés, alors je parlerai.
— Monsieur... ce langage... je vous prie de me laisser descendre.
■ — Au milieu des champs? vous n'y pensez pas.
Mademoiselle Alplionsine baissant brusquement la glace de la porticie , jeta un regard eflaré sur les arbres qui semblaient fuir le long du chemin , comme une forêt en déroute , et à travers lesquels, malgré l'obscurité, on pouvait entrevoir la vaste plaine qui entoure Paris.
— Ma:s c'est donc un rapi ! s'écria-t-elle du
ton le plus palhétique en se retournant vers son voisin.
— Un nipt! répondit celui-ci , qui partit d'un malhonnête éclat de rire; en tout cas je ne m'expose pas à être condamné aux galères pour avoir enlevé une fille au-dessous de seize ans.
Mademoiselle du Boissier se recula dans l'angle de la voiture , comme si le beau jeune homme assis à côté d'elle eût été subitement transformé en quelque monstre hideux et pestiféré.
Les chevaux semblaient avoir des ailes; depuis un instant ils avaient quitté la grande route pour prendre à gauche un chemin plus étroit.
— Enfin, monsieur, oîi prétendez-vous me conduire? demanda d'une voix rauquc mademoiselle Alphonsine^ f{ui s'était aperçue de ce changement de direction.
— J'ai eu l'honneur de vous dire (ju'i] ne me serait possible de répondre à vos questions que lorsque nous serons arrivés ; cela ne tardera pas. D'ici là, veuillez prendre patience; et surtout, continua d'Epenoy d'un ton railleur,
soyez persuadée que je connais trop le respect que je vous dois pour m'en écarter jamais : votre vertu ne court pas le plus petit risque , je vous en donne ma parole de chevalier français.
Cette déclaration , littéralement rassurante, devenait presque injurieuse par la manière dont elle fut articulée. Les femmes sont en général assez peu flattées de n'être pas trouvées dignes d'un outrage , et l'exagération du respect les choque parfois autant que le ferait l'impertinence. De plus en plus outrée contre son ravisseur, mademoiselle du Boissier cessa de lui adresser la parole , et attendit avec un singulier mélange d'inquiétude , d'impatience et de curiosité le dénouement de cette bizarre aventure.
Après une course assez longue , quoique abrégée par la rapidité des chevaux, la voiture arriva devant une porte placée à l'angle d'un enclos, et ouverte d'avance pour la recevoir ; elle entra aussitôt dans une cour entourée d'arbres, cl s'arrêta devant le perron d'un petit bâtiment dont l'obscurité de la nuit ne voilait pas entièrement l'élégante architecture.
Louis tl'Epcnoy descendit lestement de voilure, et offrant h main à sa compagne de voyage :
— Nous voici arrivés, lui dit-il d'un Ion si grave, que mademoiselle Alphonsine ne put s'empêcher d'éprouver une sensation ° désagréable, qui ressemblait un peu h de la peur.
Louis d'Épenoy, après avoir offert le bras à mademoiselle du Boissier, la conJuisil, vers le myslérieux logis , sur le perron duquel venait de paraître un domestique tenant de chaque mail] un (lambeau. Ce personnage, grave et silencieux coiumc im muet du sérail, éclaii'a le couple dont il semblait attendre l'ai-rivée, el , le prccétiant de quelques pas, rentra dans la II. 13
maison. Apres avoir traversé un vestibule, monté un escalier et passé par plusieurs pièces dont les flambeaux du laquais dissipèrent h peine l'obscurilé, la demoiselle h marier et so« ravisseur arrivèrent à un petit salon bien éclairé, où brûlait un feu pétillant.
Le luxe voluptueux qui caractérisait l'ameublement de cette chambre, Tair parfumé qu'on y respirait, les scènes mythologiques dont étaient ornés les dessus de porte, la physionomie engageante et coquette des moindres détails, tout rappelait ces boudoirs du siècle de Louis XV, qui, dans les annales de la galanterie, ont laissé un si fier renom. Il y avait là de quoi rassurer ou effaroucher, selon son caractère, la victime d'un enlèvement; en dépit du respect juré, ce fut le second de ces sentiments que parut éprouver mademoiselle Alphonsinc lorsqu'elle vit que le silencieux domestique refermait la porte et la laissait seule avec d'Epenov. Par un saut de poule effrayée, elle se précipita vers la fenêtre, l'ouvrit brusquement, et se retournant vers le jeune homme qui la regardait faire d'un air ébahi :
— Monsieur, lui dit-elle du ton le plus dra-
ninliqiic, sachez qu'entre la mort et l'infamie une femme comme moi n'hésite pns.
Dans certaines armées étraiigèrcs il est de uisciphne qno les soMals se giisent au moment (l'une I)alai!le ; cela leur donne du cœur. D'Ej)cnoY, nous Tavoris dit, avant d'exécuter sou attentat, avait usé de cetic recette, assez modérément , il est vrai , pour conserver sa raison, mais pourtant assez efficacement pour être arrivé à cet état goguenard et outrecuidant qu'on pourrait appeler les limhes de l'ivresse. A la vue de mademoiselle du Boissier prête à mourir pour sa vertu , commp la ga"de impériale pour son drapeau, l'irrévérencieux jeune homme prit de son côté uiîe po§e a(][{îjrative.
— Ivanhoc tout pur! s'écria-t-il ; mais si vous êtes belle, jeune et vertueuse cotnmc fiébecca, en revanche je ne vaux pas Brian de Bois-Guilbert. Il nV a plus de ces magnijîques Templiers ! La preuve , c'est que pour dei|X misér;ibles verres de vin de Champagne, h^Wfi nota , je suis sur d'avoir demain la migraine. Oh! les Templiers! c'étaient là des lions! Mais il ne s'agit pas de cela , poursuivit Louis en se
passant la main sur le rronl; la question préalable! comme disent nos lionorablcs députés, drôles de lions , ceux-là ! La question préalable ! La voici : permettez-moi de fermer la fenêtre.
— Monsieur , ne m'approchez pas , s'écria mademoiselle Alphonsine avec un pudique émoi.
— Mademoiselle 5 comme il vous plaira, reprit d'Epenoy en allant s'appuver le dos à la cheminée. Il paraît que vous aimez le grand air ; moi je tolère le feu au mois de juillet. Mais que la différence de nos opinions ne nous empêche pas de causer. Cette maison-ci appartient à un de mes amis qui la met à ma disposition quand je veux. Il serait difficile de dénombrer les horreurs qui s'y sont commises depuis le damné viveur qui la fit bâtir sous la Régence. De la place où vous êtes , vous pouvez remarquer que nous sommes en pleine forêt. Si vous apercevez autre chose que des arbres, je consens à me jeter moi-même par la fenêtre où vous posez en ce moment d'une manière si vertueuse. Point de voisins, point d'espionnage, point de surveillance. Dans ce
délicieux boudoii', on lnorait,on assassinerait, on égorgerait sans que personne au monde en eût connaissance.
— Vous voulez me faire peur , dit la fîlle majeure avec un ricanement contraint ; mais je ne crois pas que vous ayez l'intention...
— De vous égorger, ma chère demoiselle? Pas si san2[uinaire ! Mais venez donc vous cliauflcr : il fait réellement un froid peu galant.
Soit qu'elle fût rassurée à l'endroit des dangers que pouvait courir sa vertu, soit que l'àprelé d'une rude soirée de mars triomphât de son rigorisme , mademoiselle Alphonsine ferma la fenêtre et s'approcha de la cheminée; d'Epenov lui avança coui'toisement un fauteuil.
— Maintenant, monsieur, dit-elle en s'asscyant avec majesté, j'espère que vous voudrez bien m'cxpllquer la cause de l'inconcevable guct-apciis dont je suis la victime.
— Guct-apens! Rapt! Vous n'allez pas de main morte dans le choix des termes; mais peu importe, venons au foit. Il doit y avoir dans un coin quelconque de votre appartement, un petit papier auquel j'attache beaucoup d'impor-
tnnce. C'esl cô papier qu'il me faut. Vous allez avoir la complaisance d'écriro h votre femme de chambre; vous lui direz , par exemple, que ne devant pas rentrer chez vous ce soir, vous avez besoin de 'iclies et telles choses, entre autres du billet en question. S'il est sous clef, ce qui est probable , vous aurez la bonté de me confier cette clef. La lettre écrite, je retourne à Paris, et dans deux heures je reviens vous rendre à la liberté ; car jusqu'à mon retour, il est bien enleiidu que vous restez en otage dans ce charmant séjour. Est-ce convenu ?
Cfettis déclaration, comprise à demi-mot, redoubla l'antipathie de mademoiselle Âlphonsine poiir rrladame Gastoul.
— Elle les a tous ensorcelés! pensa la demoiselle à marier, qui, n'avant de sa vie ensorcelé personne, trouva ce procédé abominable.
— Il Y a ici tout ce qu'il faut pour écrire, reprit Louis en montrant un petit bureau placé dans un des angles du salon.
Soudainement inspirée par sa haine , et saisissant aux cheveux l'occasion de la vengeance, mademoiselle Alphonsine leva sur d'Épenoy un
reg-ard où l'étonncmenl était merveilleusement joue.
— De que! |);ipicr parlez-vous? dit-elle; serail-cc d'une lettre éciite par madame Gastoul?
— Vous le savez bien, répondit d\\n ton bref le jeune homme.
— C'est fort étrange , reprit mademoiselle Alphonsine d'un air pensif: le hasard a lait effectivement tomI)er entre mes mains une lettre écrite par cette dame, mais on est déjà venu la réclamer.
— Qui donc?
— La personne qui sortait de chez moi lorsque vous y êtes arrivé.
— M. deMorsy?
— Lui-même. Il m'a demandé cette lettre en homme qui en avait le droit, et moi, dans mon inexpérience de ces sortes de choses, je la lui ai donnée.
— Ah ! marquis ! ceci casse les vitres ! s'écria d'Epcnoy, qui se mit à marcher à grands pas dans le salon : mouchard, soit ; mais voleur ! Car c'est un véritable vol ; marquis, décidément vous abusez de vos cheveux gris. Mademoiselle, poursuivit-il en s'arrêtànt subitement -, j'ai pour
vous le respect le plus profond , mais je sais , par expérience, qu'avec les femmes il faut jouer serré. \ous allez avoir la complaisance de rester ici. Votre appartement est prêt : au premier coup de sonnette, femme de chambre et le reste seront à vos ordres. La maison est fort bien montée ; vraie Régencel Pour moi; je retourne h Paris.
— Comment, monsieur, vous voulez me laisser ici !
— Parbleu!... Si M. de Morsy a réellement reçu de vous le papier en question, demain matin je procède à votre délivrance et vous l'amène en vos fovers ; dans le cas contraire, rappelez-vous mon ultimatum , je vous garde en otage jusqu'à ce c|ue vous m'avez remis la lettre que je réclame.
— Mais c'est épouvantable! on ne se conduit pas ainsi avec une femme. Vous ne savez pas, monsieur, à quoi vous vous exposez.
— A quoi, s'il vous plaît ?
— Croyez-vous que je ne me plaindrai pas de cette odieuse séquestration ?
— Séquestration ! encore un terme de chicane. Non, mademoiselle, vous ne vous plain-
drcz pas; vous garderez au contraire le silence le plus absolu.
— Je porterai plainte, vous dis-je.
— Moi aussi alors !
— Vous?
— Sans aucun doute. De quoi m'accuserczvous? d'avoir commis un rapt sur votre aimable personne? je rétorquerai l'argument, et je soutiendrai que c'est vous qui m'avez enlevé.
— Quelle Ijorrcur !
— Horreur tant que vous voudrez, ce sera comme j'ai l'honneur de vous le dire.
— Mais c'est absurde !
■î— En quoi? un beau garçon peut être enlevé tout comme une jolie femme ; il n'a tenu qu'à moi de l'être déjà. Il n'est pas un juge de bon sens qui ne vous condamne à la première confrontation. Songez d'ailleurs à es que dira ma mère, votre utile amie, lorsqu'elle apprendra que vous avez enlevé son fils. Du diable si elle s'obstine à vous trouver un mari !
— Monsieur, votre conduite est indigne d'un gentilhomme ! s'écria mademoiselle Aiphonsiiic outrée de ce dernier propos.
— Ma conduite est un peu Régence, j'en
202 ' L'ÉGUEIL.
conviens; mais la vôtre, en vous emparant de celte lettre, n'a pas été non pins excessivement exemplaire : partant quitte. Si vous avez faim ou que vous vouliez vous coucher, un coup de sonnette! Vous voyez un piano; il y a aussi une bibliothèque. Enfui vous êtes dans une maison où rien ne manque; et jamais femme aimable ne s'est plainte de l'hospitalité qu'elle y a trouvée. Par exemple, il est iiiuLilc de chercher à séduire les domestiques ; les drôles savent leur métier et ils tiendraient sous'clef père et mère, sans violer leur consigne. Bonsoir donc, mademoiselle ; demain j'aurai l'honneur de vous présenter mes hommages.
D'Épenoy s'inclina d'un air dégagé et sortit du salon sans que mademoiselle Alphonsine, étourdie d'une scène qui lui semblait un rêve, eût le temps de s'opposer à ce départ. Après avoir donné des ordres concernant la garde de sa prisonnière, il remonta en voiture et revint à toute bride à Paris, où, malgré cette vitesse il n'arriva qu'à une heure du matin. Il était trop tard pour se présenter chez M. de Morsy; d'Epenoy se coucha donc, et, grâce aux fumées assoupissantes du vin de Champagne, il ne s'é-
veilla qu'à onze heures. Il se leva aussitôt en pestant contre lui-nicme, s'habilla rapidement, et, sans songer a (Irjeuncr , il courut chez le marquis. Quoique la matinée fût peu avancée, un autre personnage l'y avait devance : c'était M. Gaston!.
A onze heures, M. tic Morsy avait vu paraître dans son saioii le candidat électoral encore plus affairé (juc de coutume.
—Grande nouvelle ! dit ce dernier cnentrant; notre homme n'est pis mort, mais c'est la même chose. Sa démission est arrivée hier; on en donnera lecture aujourd'liui à la Chambre, elle collège sera convoqué d;ins quelques jours. Mais qu'ctes-vous devenu hier ? Je vous ai cherché partout. L'affaire marche ; j'ai vu ces mcssieursdu comité, el j'en suis fort content . Décidément je suis le candidat adopté. Ma circulaire a été trouvée parfaite, à purt quelques modificalions insignifiantes. Vous savez , le comité change toujours quelque chose , pour laire acte de puissance. Où j'avais mis le mouvement , on a mis le progrès; et au lieu des glorieuses joninées, l'immortel le révolution de ibSo. Des bêtises! J'ai ce 'é ; mais une fois noumié, ce
sera une autre affaire. Maintenant voici le diable : tout le monde est de votre avis, et me dit de partir pour Limoges...
— Vous ne pouvez pas vous en dispenser, dit le marquis.
— Je le sais bien ; mais madame Gastoul s'est mis dans la te le que je lui ai promis de rester à Paris jusqu'au mois de juin, et elle ne veut pas entendre parler de départ.
— Madame Gastoul est trop raisonnable pour ne pas se reniire à la nécessité.
— Vous ne connaissez pas ma femme; elle est fort aimable, mais elle a une tétel liiei' je l'ai prôcîiée pendant deux heures sans gagner un pouce de terrain.
— ■ Voulez-vous que j'essaie si mon éloquence aura j)lus de succès que la vôtre? dit le marquis avec un faible sourire.
— J'allais vous en prier. Madame Gastoul a beaucoupdeconsidéralion pour vous, et j'espère qu'elle ne résistera pas à vos remontrances. Elle est chez elle ; fiites-moi le plaisir d'aller lui parler.
— Il est bien matin, dit M. de Morsy en re« gardant la pendule.
— Ma femme n'est pas ccrémonicuse, elle vous recevra; plus tard elleseraitpeut-êtresortie. ^ Le marquis n'avait pas besoin de celte sollicitation pour être décidé à aller le jour môme chez madame Gastoul. Il n'attendait qu'une heure convenable. Autorisé h enfreindre l'étiquette, il promit au futur député de le servir de son mieux, et, demandant sa voilure, il ne tarda pas à se faire conduire chez la femme séduisante, mais coquette, dont il était exclusivement occupé depuis si long-temps.
Malgré ses inquiétudes et l'espèce de haine qu'elle avait vouée récemment à son amoureux sardien, madame Gastoul l'accueillit avec un gracieux empressement. Confiante en son empire sur le marquis, et comptant pour un faible obstacle la résistance qu'il lui avait opposée en dernier lieu, elle s'était promis de s'en faire un auxiliaire contre son mari, sans prévoir que celui-ci aurait la même pensée. Ce lut donc elle qui, la première, aborda d'un air de bouderie enjouée la grande question du retour à Limoges,
— Je suis toujours charmée de vous voir, dit-elle, mais aujourd'hui surtout ; M. Gastoul
no larcIeiM pns snns (îoiile à rentrer, et, malgré voire mcchancelé de l'autre jour, j'espère que vous lui ferez enîcnrlre r ;ison.
— iMarlame, repondit ic marquis, c'est à vous d'abord que je suis résolu de faire entendre raison. Celte haniiesse, qui de !a pirt d'un antre vous par.iitiTJt étrange, doit moins vous surprendre venant d'un espion.
Ce dernier mot, expressivernent articulé, fit éclore une subite rougeur sur les joues de madame Gasiou!.
— Un espion ! balbutia-t-elle ; je n'ai jamais dit cela.
— Ne l'avez-vous jamais écri ?
Troublée d'une interrogation qui supposait la connaissance d'une raillerie dont elle seule et d'Epenoy devaient avoir la clef, la jeune femme éprouva un moment d'embarras insurmontable, et, au lieu de répondre, elle baissa les yeux. A la vue de cctle confusion , le marquis se trouva suffisamment vengé ; et loin de pi'otîter de son avaiitage, comme eût fait peutêtre un cœur njoiris géuéieiix, il fut sur le point de se le reprocher.
— L'espion vous snpj)lie de relever sur lui
vos beaux yeux ^ dit-il avec un mélancolique sourire; quoique vous le traitiez souvent bien maijilluiest impos.siblc de vousgarderrancunc. D'ailleurs, il espère ne pas trop vous déplaire aujourd'hui ; car il apporte de bonnes nouvelles.
— Quelles nouvelles? demanda madame Gastoul en s'enhardissant à le reo'arder.
M. de IMorsy tira d'une poche de son gilet un petit papier cacheté, et le présenta en silence à la jeune femme. Celle-ci bri-^a le cachet machinalement; mais lorsqu'elle eut déplié l'enveloppe et trouvé ses deux lettres à d'Epenov, l'émotion qu'elle ressentit fut si vive que le marquis, la voyant chanceler, la soutint et la fit s'asseoir.
— Calmez-vous, mon enfant, lui dit-il alors avec cetle tendresse indulgente et résignée qui n'appartient qu'aux vieillards; tout est réparé, et vous n'avez plus rien à cr;iindre. Mademoiselle du Boissier n'osera pas dire uu seul mot ; je vous réponds île son silence. Ce jeune homme se taira aussi, je l'espère. D'ailleurs son indiscrétion ne saurait être dangereuse, puisfjue
voilà vos lettres. Enfin vous êtes bien sûre que
je ne vous trahirai pas.
— Quelle idée devez-vous avoir de moi ? dit madame Gasloul en cachant dans ses mains la rougeur de son front j j'en suis sûre, vous me méprisez !
— Moi! qui vous aime.... comme le ferait un père, s'écria M. de Morsy, vous mépriser!
— Ne l'ai-je pas mérité! Ah ! c'est maintenant seulement que je reconnais ma faute.
— Dites votre imprudence, car il n'y a dans voire conduite que di3 l'imprudence. Et quelle femme, à votre âge et dans votre position , n'a pas un instant d'irréflexion et d'entraînement? Ne vous exagérez donc pas des torts si faciles à réparer; mais rappelez-vous le danger auquel vous échappez aujourd'hui, et que ce souvenir soit votre sauvegarde. Que serait-il arrivé si, au lieu de tomber entre les mains d'un ami dévoué, ces lettres fussent restées au pouvoir d'une ennemie peu scrupuleuse et d'un homme dont la discrétion ne passe pas pour être la principale vertu? En fallait-il plus pour perdre une femme? et vous dont le cœur est si fier,
LA CINQUANTAINK. 209
(jiio scricz-vous devenue s'il vous cùl lallu subir les dcJains d'un moiuie sans pilic?
— Vous avez raison , répondit madame Gasloul d'un air rêveur; il n'y a que vous qui me donniez de bons conseils.
. M. de INiorsy scira avec effusion la main (jnc lui tendait la jeune femme, et, l'eprenant la pai'ole d'une voix pressante ;
— Puisque vous reconnai.-soz la bonté de mes conseils, dit- il, suivez-les, au nom du ciel! Le séjour de Paris est dangereux, vous le voyez. C'est la fièvre qu'on y respire qui a troublé un instant la sérénité de votre àme. Ne vous souvient-il plus de nos douces soirées de campagne , de cette existence si tranquille , de ces plaisirs si purs? Vous étiez beureuse alors; l'éles-vous maintenant? N*avez-vous donc nulle envie de revoir votre famille où vous éles si impatiemment attendue , votre maison attristée de votre absence, et vos jardins en fleur, et vos pauvres qui croient que vous les oubliez? Partez, je vous en supplie, partez, madame. Je vous ai remis ces letti'cs sans condition; et pourtant pour les ravoir, que n'auriez-vous pas accordé! Mais il m'eut été trop