‹ L'écueil (volume 4)Chapitre 10 sur 14 · H. IZ · texte numérisé non relu

H. IZ

cruel de ne devoir votre consentement qu'à la contrainte ; c'est aux nobles instincts de votre cœur que je m'adresse. Oh! dites-moi qu'en attendant de vous un courageux effort je n'ai pas trop présumé de votre caractère , de votre raison, de votre vertu! Vous partirez, n'estce pas?

— Vous seul êtes mon véritable ami, dit madame Gasloul entraînée par l'émotion du moment; je partirai.

A l'instant même où la jeune femme prononçait cette parole décisive , la porte s'ouvrit ; et Louis d'Épenoy, dont la physionomie annonçait un orage près d'éclater, entra brusquement dans le salon.

L'entretien de madame Gasloul et du mai nuis s'étailtrouve interrompu au momentou îa jeune femme, mi peu remise de son émotion, allait chercher à satisfaire sa curiosité. Parmi les faits inexpliqués, mais certains, qu'offrait la restitution de ses leltrcs, un surtout l'avait frappée de surprise et singulièrement irritée tout aussitôt. L'homme vers qui inclinait la faiblesse de son

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cœur avait perdu ou s'était laissé ravir le billet qu'elle lui avait écrit. Négligence , ctoiirdcrie ou indiscrétion, la faute était odieuse. C'était là un de ces méfaits qu'une femme a peine à pardonner.

Outrée contre d'Épenoy, madame Gasloul sentit redoubler son mécontentement en le voyant arriver si mal à propos et d'une manière si peu cérémonieuse. Composant aussitôt son maintien et son visage, elle l'accueillit d'un air glacial et, tandis qu'il la saluait, elle affecta de regarder la pendule dont les aiguilles marquaient à peine midi. Malgré son agitation, le jeune homme remarqua ce jeu muet destiné à lui faire comprendre l'importunité de sa visite. Un peu déconcerté d'une réception que la présence du marquis rendait plus mortifiante , il s'efforça de dissimuler son dépit.

• — Madame, dit-il avec un ^urire forcé, j'espère que vous voudrez bien excuser une visite peut-être un peu trop matinale. Je n'aurais pas pris la liberté de me présenter chez vous à pareille heure , si en passant devant votre porte je n'eusse aperçu la voilure de M. de Morsy, qui m'a appris que vous étiez visible.

Pour loiilc réponse à cette apologie, la jeune feninie inclina légèrement la tête sans que sa physionomie s'adoucît ; et se tournant aussitôt vers le marquis :

— Et vous , lui dit-elle comme si elle eût repris la conversation interrompue par d'Epenov, irez-vous bientôt en Limousin?

— A la fin de mai , répondit M. de Morsy, à moins que le procès qui me retient à Paris ne soit pas encore jugé à cette époque.

— Par conséquent je vous précéderai de deux mois. Vous verrez que je ne perdrai pas mon temps: je veux que le kiosque de la petite île soit hàli quand vous arriverez ; je vous y ferai dîner la première fois que vous viendrez nous voir.

— Gomment, madame, est-ce que vous retournez h Limoges? demanda Louis fort surpris de ce qu'il venait d'entendre.

• — Oui , monsieur , répondit d'un ton bref madame Gastoul.

— Bientôt?

— Le plus tôt possible.

— Voilà une résolution bien subite Ces

jours derniers encore vous parliez autrement...

Ne vouliezvous pas restera Paris une partie de l'été?

— J'ai chanfré d'avis.

Le laconisme des réponses de madame Gastoul,. le ton tranchant dont elles furent articulées, et le regard hautain qui les accompagna , enchantèrent !e marquis autant qu'ils blessèrent d'Epcnoy.

— Quelle mouche l'a piquée ? se dit celui-ci ; je parierais que c'est encore un tour de ce vieux trouble-féle !

Louis regarda de travers ]NL de Morsy et 1^ vit souriant à la jeune femme d'un air d'approbation.

— Monsieur , lui dit-il emporté par son dépit 5 je sors de chez vous ; je voulais vous demander un moment d'entretien.

Avant que le vieillard eut répondu, madame Gastoul se leva.

— Vous pouvez causer ici , dit-elle; pendant ce temps je vais m'habiller : la veille d'un départ on a mille emplettes à faire.

— Vous partez donc demain , madame? s'écria d'Épenoy avec une véhémence à demi comprimée.

— Cela dépend de M. Gastoul. Pour moi, je voudrais ôlre déjà partie. Paris est charmant, mais on n'est bien que chez soi. Monsieur de Morsy, aurez-vous la complaisance de m'ac- Gompagner dans mes courses ? Je vous préviens que la corvée durera peut-être jusqu'au diner.

— Je suis à vos ordres , iTiadame, s'empressa de répondre le marquis.

D'Épenoy ne se méprit pas sur le motit'd'un pareil arrangement.

— C'est une manière polie de me faire comprendre qu'il faut renoncer à la revoir aujourd'hui, se dit-il; mais que lui ai-je fait, à cette capricieuse ?

Malgré sa mauvaise humeur, il adressa un regard suppliant à la jeune femme, qui, au lieu de se laisser fléchir par cette muette sollicitalion , lui dit d'un ton froid et cérémonieux :

— Peut-être , monsieur, n'aurai-je pas le plaisir de vous revoir avant mon départ. Veuillez donc recevoir mes compliments d'adieu.

D'Épenoy s'inclina, le désappointement et la colère dans le cœur ; lorsqu'il releva la tête ,

la coquette corrigée était déjà près de la porte de sa chambre.

— Èlcs-vous content de moi? dcmanda-l-elle tout bas à M. de ÎNlorsy, qui l'avait rcconduilo jusque-là.

— Vous clés un ange ! répondit le vieillard, dont le visage exprimait la reconnaissance et le ravissement.

Peut-être l'homme decinquante ans voyait-il h travers un prisme trop flatteur le traitement sévère que venait de faire à son amant madame Gastoul. Le dépit avait à cette conduite au moins autant de part que la raison ; mais quand un f.iit est louable, à quoi bon en analvser la cause? La vertu est un beau fruit qu'il faut admirer des yeux sans y porter la main , car parfois une pression indiscrète en iait jaillir un suc moins pur que son écorce.

La joie dans les yeux , malgré ses efforts pour jouer l'indifférent, M. de IMorsy revint à pas lents vers l'amoureux déconcerté dont il venait enfin d'obtenir la disgrâce.

— Vous avez quelque chose à me dire? lui demanda-t-il d'un air d'amitié; car dans son contentement le vieillard était prêt à pardonner

à*ôn rival : parlez , mon cher Louis ; serais-je assez heureux pour pouvoir vous rendre service ?

Ce propos bienveillant parut un intolérable persiflage h d'Épenoy , qui avant d'y répondre sourit amèrement.

— Non, monsieur, dit-il avec un accent qui , sans manquer à la déférence due à l'âge du marquis, trahissait un courroux en ébullition et près de se répandre; je n'ai pas de service à vous demander, mais une petite explication. Vous êtes l'ami de ma mère; je connais les égards dus à ce titre , et j'espère ne m'en écarter jamais. S'il m'échappe malgré moi quelque parole un peu vive , je vous prie d'avance de me la pardonner ; mais si je parviens à m'exprimer convenablement , cette modération sera très-méritoire : car rien n'est lourd à digérer comme une colère légitime.

— Vous êtes donc en colère? reprit le marquis d'un air paisible.

D'Epcnoy parut employer mentalement la recette réfrigérante qui consiste , lorsqu'on se sent irrité , h penser sept lois à ce qu'on va dire, avant de parler.

— Je crois ne pas manquer au respect que je vous dois, dit-il enfin , en vous déclarant que je donnerais volontiers la moitié de ma fortune pour qu'en ce moment vous eussiez mon as^e.

— Et moi, mon ami, repondit le vieillard en souriant tristement, je donnerais pour cela ma fortune entière, dussé-jc en outre payer ce rajeunissement d'une petite promenade en votre compagnie au bois de Boulogne ou à Vincennes.

— Vous avouez donc que j'ai le droit de me plaindre de vous. Mais procédons par ordre. Permettez-moi d'abord de vous adresser une question : Est-il vrai qu'hier mademoiselle du Boissier vous ait remis une lettre?

— C'est vrai.

— Fort bien. Maintenant aurez-vous la bonté de m'apprendre ce qu'est devenue cette lettre , sur laquelle je prétends un droit légitime ?

— Elle est entre les mains d'une personne dont les droits à cet égard sont, je crois, au moins aussi légitimes que les vôtres.

— A merveille! Voilà ce qui m'a valu Taccueil que je viens de recevoir. Je comprends

que vous vous applaudissiez de votre ouvrage; mais je preudraî la liberté de vous dire ce que je pense d'un pareil procédé : car il est odieux, • poursuivit d'Épenoy en s'échaulfant malgré lui, il est révollant de traiter un homme comme vous me traitez (Jepuis trois mois. Eh bien! oui, j'aime madame Gastoul! C'est le droit de chacun; c'est le vôtre, et, morbleu! vous en usez comme moi.

— Louis, vous n'y pensez pas, interrompit le vieillard d'un ton sérieux.

■ — J'y pense furtbien, monsieur; je ne suis pas aveugle. Nous sommes donc rivaux ; jusque-là rien de mieux. De mon côté, je cherche à plaire; vous faites votre cour du vôtre : chacun pour soi , le ciel pour tous! Voilà comme on se conduit entre hommes du monde. Mais est-ce ainsi que vous en avez usé envers moi ? Vous ai-je jamais empéclié de cherchera réussir? Faites-vous aimer si vous pouvez, je ne m'y oppose point. Pouiquoi ne m'accordez-vous pas la même tolérance? D'où vient cette obstination , cet acharnemeuL à me barrer le chemin ? Si vous étiez marié, je pourrais supposer que

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vous êtes mon cnnoiiii par esprit de corps; mais

noire position n'est-elle pas la môme?

— A vingt-cinq ans prés, dit M. de Morsy en étouffant un soupir.

— Qu'est-ce que ça fait?

— Cela fait que j'envisage froidement et raisonnablement îinc chose que vous jugez selon vos passions de jeune homme. Ecoulez-moi , Louis ; mais d'abord chassez de votre esprit l'i- (]ée absurde d'une rivalité que mon âge rendrait si ridicule. Je ne suis pas amoureux ainsi que vous venez de le dire, maisj'éprouve pour celte jeune femme une amitié paternelle...

— Oh! paternelle!

— Paternelle. Son mari ne veille pas sur elle avec autant de soin qu'il le devrait...

— N'en dites pas de mal, interrompit Louis en souriant malgré sa mauvaise humeur; c'est un fort galant homme: il sait vivre, celui-là!

• — Mariée à un pareil être, reprit le marquis avec une indignation méprisante, elle est exposée à mille dangers. Puisse mon amitié que vous trouvez si gênante , puisse mon dévouement que vous traitez d'espionnage l'en préserver toujours! Dans sa position, accueillir l'a-

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moiir (l'un homme, le votre surtout, c'est se vouer à des regrets certains.

— Ne caloniniez pas mon amour; il est profond et sincère.

— Parlez plus bas; elle est dans la chambre à côté , et elle pourrait nous entcnd.^e. Si votre amour est tel que vous le dites, vous devez com. prendre les suites fatales qu'il peut avoir pour son repos. Supposons qu'elle y réponde , poursuivit le vieillard d'une voix un peu altérée, ce sera le malheur de sa vie! Tôt ou tard il faudra qu'elle retourne à Limoges. Que deviendra-telle alors, si elle vous aime? et vous, que ferez-vous ?

— Je la suivrai.

— Pour la perdre, aux yeux d'une ville de province , foyer de tracasserie et de médisance ? Cette démarche serait plus qu'une folie ; ce serait une mauvaise action, et vous ne la commettrez pas. Allons , mon cher Louis , soyez raisonnable. Vous êtes jeune, et je ne prétends pas vous imposer les vertus d'un anachorète; mais manque-t-il à Paris de femmes dignes de vous plaire ? N'est-il pas temps, d'ailleurs, de songera vous marier?

— Vous avez vu ma mère, dit ironiquement d'Epenoy.

— Oui , j'ai vu votre excellente mère. Nous avons parlé long- temps de vous^ de vos jjonnes (jua'itcs , mais aussi un peu de vos clourderics, et surtout des projets si pleins de dévouement et de tendresse qu'elle forme pour votre avenir. Votre mère s'est expliquée à cœur ouvert, comme on fait avec un vieil ami. Je ne vous cacherai pas que le dérangement de votre fortune lui cause de l'inquiétude. Elle donnerait beaucoup pour vous voir rompre avec cette vie oisive, déréglée et pourtant si monotone ! Il est impossible qu'un homme de votre portée n'en sente pas le vide, et je suis sûr qu'au fond la société de vos gants jaunes vous paraît souvent ce qu'elle est en réalité. Votre mère, enm'exprimant le plaisir que lui ferait éprouver un changement dans votre conduite, m'a parlé de son désir d'arranger vosaflaires. Vous avez des dettes, elle ne m'a pas paru trop éloignée de les payer. |

— Je ne m'y oppose pas , dit avec empressement l'enfant prodigue.

— Vous comprenez qu'elle mettrait à cela une petite condition.

— Ma retraite h la Trappe, peut-être?

— Il ne s'agit pas de la Trappe, mais d'une démarche qui prouve à voire mère que vous avez l'inlenlion de justifier ses bontés en réformant votre manière de vivre. L'épreuve après tout n'aurait rien de si désagréable. Que diriez-vous d'un petit voyage en Italie ou en Allemagne, où vous voudrez enfin ?

— A Limoges , par exemple ? dit d'Épcnoy d'un air sardonique.

— La plaisanterie me semble hors de saison, reprit sévèrement le marquis.

— Ce qui me parait, à moi, encore plus hors de saison, c'est d'être sermonné lorsque j'ai le droit de me plaindre. Notre conversation, monsieur, a décrit une étrange parabole; permettezmoi de revenir au point de départ.

Le jeune amoureux allait sans doute récapituler ses griefs contre le marquis ; mais il en fut empêché par M. Gastoul , qui en cet instant entra dans le salon.

— Votre serviteur, messieurs , dil le maître du logis avec la brusquerie d'un homme sur-

chargé de soins et d'affaires. Hé bien , marquis, avez-vous parlé h ma femme , où en sommes nous?

— MadameGastonl est prête à vous accompagner h Limoges, répondit M. de Morsyd'uo ton sérieux.

— Bravlssimo ! vous clés un homme charmant! reprit le mari en se frottant les mains, tandis que d'Épenoy ricanait sourdement ; quel dommage que ce maudit procès vous retienne à Paris! je suis sûr que vous auriez poussé l'obligeance jusqu'à être du vovage. Vous auriez été mon cornac dans la ville de Pourceaugnac : ça rime et joliment.

— Je suis fâché de ne pouvoir vous rendre ce service, répondit le marquis tenté de hausser les épaules ; vous savez qu'en ce moment il rn'est impossible de quitter Paris.

Monsieur Gastoul se tourna vers l'amant de sa femme.

— Parbleu! dit-il tout à coup, frappé d'une inspiration soudaine ; vous n'avez pas de procès, vous. Voilà le carnaval fini ; un lion de votre espèce ne peut pas décemment passer Tété à

Paris : qui vous empêcherait donc de venir faire un petit tour en Limousin?

— Rien absolument, répondit d'Épenoy, dont l'œil brillant de satisfaction se reposa aussitôt avec la plus triompliante moquerie sur la physionomie consternée du vieillard son rival.

— Ètes-vous vraiment capable d'accorder un instant de trêve à vos victimes, pour venir passer pastoralement un mois ou deux dans notre désert?

— Non seulement capable, mais charmé ; on m'a précisément ordonné l'air delà campagne.

— Alors, touchez là.

— De tout mon cœur.

— Mais n'espérez pas que je vous laisse jouir des délices champêtres avant mon élection. Les aflaircs d'abord, mon cher hôte. Je ne vous cacherai pas, d'ailleurs, qu'il entre un peu d'égoïsmc dans mon invitation. Je compte sur vos lalcns diplomatiques pour me faire làbas des prosélyles. D'abord, je donnerai des dîners ; et vous aurez la bonté de seconder madame Gasloul : car, avec mes distractions continuelles, je suis un maître de maison détestable ; tandis que vous, je vous ai vu à Tœuvre :

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