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LA DEMOCRATIE: EN QUOI ELLE EST LEGITIME

L'immense guerre qui vient de finir n’a pas seulement bouleversé le sol fouillé par le fer des obus, et livré aux piétinements des légions. Elle a poussé les esprits dans un chaos d'idées, de nouveautés et de contradictions, où se sont faussées les notions les plus essentielles de la loi morale et de la vie sociale.

L'orgueil humain, dédaigneux du premier des droits, s’est constitué l'arbitre du droit. Sur les ruines de l'empire de fer, a grandi le règne de l'or. L’autocratie brutale s’est érigée en gardienne de la liberté. Jamais, d'autre part, la démocratie n’a été l’objet d’éloges plus enthousiastes, et n’a recueilli, sur les lèvres des politiqueurs et des rhéteurs, de plus perfides triomphes. Monarque est devenu synonyme de despote; rébellion a pris le nom de réforme; socialisme s’est appelé restauration de l’ordre public. Tout ensemble exploité et encensé, au milieu de rites sanglants, le peuple a été sacré roi.

Ces prétentions et ces erreurs, à coup sûr, ne sont pas nouvelles. Depuis les grandes crises du seizième et du dix-huitième siècle, elles sont montées à la surface ide toutes les agitations sociales. Ce qui, toutefois, à l'heure actuelle, les rend plus dangereuses, c’est qu’elles se présentent sous des dehors particulièrement spécieux, et avec un cortège de pensées nobles et de sentiments patriotiques qui font vibrer toutes les âmes généreuses. L’illusion a trompé, même au sein de l’Eglise, plus d’une conscience naïve. Victimes de la confusion et

du mirage des idées, des journaux canadiens-français, dirigés par des catholiques, se sont oubliés jusqu’à se gaudir des succès de la Révolution, et jusqu’à chanter les louanges de toutes les révolutions.

Nous voudrions, en quelques pages succinctes, essayer de jeter un peu de lumière sur ce sujet dont on parle tant, et dont on abuse encore davantage: la démocratie. Nous voudrions rappeler en quoi la démocratie est honnête, acceptable, et comment, lorsqu'on la grise, elle sort de sa voie pour frapper contre les écueils.

Le terme est vague. Fixons-en, dès le début, la signification. Nous entendons ici par démocratie cette forme de gouvernement politique, très en vogue de nos jours, où entre le suffrage du peuple ,et qui fait aux classes inférieures une part plus ou moins large dans l’administration des affaires publiques.

Ce qu’il faut penser, en principe, de ce régime, soit au point de vue religieux, soit au point de vue philosophique, nous avons déjà eu, ailleurs, l’occasion de le dire. (1)

L'Eglise reconnaît dans la démocratie, dépouillée de ce qui la gâte sans la constituer, une forme politique légitime. Quel que soit, dans la pratique, le sens attaché à ce mot, il est faux que la souveraineté du peuple, condamnée par la philosophie chrétienne, (2) et inconciliable, même dans son acception restreinte, avec les enseignements pontificaux, appartienne à l’essence du régime démocratique. La plupart de ceux qui parlent démocratie, le font sans notions précises, voulant surtout signifier l'influence grandissante des éléments sociaux subalternes.

Il y en a, sans doute, qui prennent cette influence pour une vraie souveraineté, en vertu de laquelle le peuple, incapable d'ordinaire de gouverner par lui-même, “confère” ou “délègue” l'autorité qu’il possède à des représentants. Ceux-là, à notre avis, se trompent, et se mettent en contradiction formelle avec | NT EE | 1.— Droit public de l'Eglise: — Principes généraux, L. II et V, et Apr.; l'Act. religieuse et la Loi civile, P. IV, ch. 1.

2. — Lortie, Elem. phil. christ., T. III, P. II, L. II, C. 4.

Léon XIII. (3) Ils placent le pouvoir entre les mains du peuple. Au fond, c'est une couronne à laquelle la masse du peuple ni ne tient ni ne songe, et que seuls les courtisans de la faveur des foules s'obstinent à poser sur sa tête.

D’autres, sans aller aussi loin, constatent avec raison le crédit politique immense dont jouissent aujourd'hui la classe bourgeoise et les classes populaires, par la presse, par l’association, par l’organisation professionnelle, par le vote, par l'éligibilité aux plus hautes charges de l'Etat, par le fait du gouvernement responsable établi dans presque tous les pays. Et cette manière d'envisager et d’interprêter la démocratie ne répugne en soi, aucunement, à la doctrine de l'Eglise.

Pesant dans sa balance les mérites et les démérites des différentes formes de gouvernement civil, la philosophie, avec Saint Thomas (4) et avec tous ses disciples, estime qu'il y a place pour une distinction importante. Dans l'ordre abstrait, et indépendamment des contingences historiques et psycholo- : giques des nations ,la démocratie, comparée aux autres systèmes politiques, tient la dernière place, parce que de tous les régimes elle est le moins apte, par sa nature même si mêlée et si variable, à imprimer l’unité de direction. Les horreurs démagogiques auxquelles elle peut donner lieu, et qui ont ensanglanté maintes pages de l’histoire du monde, ne sont pas moins redoutables que les excès des potentats. (5) La France jacobine, la Russie bolchéviste, sont là pour le prouver. Toutefois, il peut se faire que la forme démocratique convienne mieux que toute autre au caractère de certains peuples, aux exigences de certaines périodes sociales. Elle intéresse davantage les citoyens au bien commun. Elle provoque plus universellement leur actirité. Elle leur offre en même temps plus de ressources contre les abus du pouvüir.

3.— “Par son choix, le peuple détermine la personne du souverain, il ne confère pas les droits de la souveraineté; il ne délègue pas l'autorité, mais il décide par qui elle devra être exercée”. (Encycl. Diuturnum, 29 juin 1881.) — Nous osons émettre l'opinion que certains philosophes catholiques, trop attachés à la lettre de quelques auteurs anciens, ne tiennent pas assez compte des précisions apportées par la parole papale en cette matière.

4.— Cf. Vacant-Mangenot, Dictionnaire de théologie catholique, au mot Démocratie, PP. 281-287.

5.— Mais Dieu se joue de tous, rois et peuples, de toutes leurs tyrannies et de toutes leurs ambitions, et il leur inflige à tous, l'heure venue, “de grandes et terribles leçons”.

Quoi qu’il en soit, nous sommes aujourd’hui en face d’un fait indéniable: l’action prépondérante de la force démocratique, laquelle, loin de faiblir, s'accroît chaque jour des progrès de l'instruction, de la puissance de la presse, de l'influence du travail organisé. Le Cenada lui-même, malgré les cadres monarchiques de notre société, est en pleine démocratie. Rien nest plus évident. La tâche et le devoir que de telles constalations nous imposent, consiste moins, d’après nous, à nous ré- | pandre en stériles doléances contre l'institution démocratique | elle-même qu'à ; ‘éserver cette institution des multiples dan- | gers du libéralisme et de la contagion révolutionnaire auxquels elle est sujette. |

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