DANGERS REVOLUTIONNAIRES
Ces dangers ne sont pas chimériques.
Il n’est que trop avéré que la démocratie, en plusieurs pays, glisse sur une pente fatale. On proclame, à son de trompe, le peuple “souverain”. On veut non seulement qu'il désigne par son suffrage les hommes du gouvernement, mais qu’il les investisse lui-même, du haut de son indépendance, et par l'acte d'une délégation authentique, de l'autorité nécessaire pour gouverner. Ce sont donc, vis-à-vis de lui, de vrais mandataires, dont il confère les titres, dont il mesure les pouvoirs, et dont il commande la fonction. Dans cette théorie, le peuple peut donc, à son gré, consentir ou révoquer le mandat d’où résulte et d’où dépend l'exercice de la souveraineté. Il peut, selon qu’il le veut, et en vertu d’une faculté inaliénable (1), substituer aux chefs qui gouvernent d’autres chefs, remplacer les formes gouvernementales existantes par d’autres formes de gouvernement.
C’est le droit à la révolution.
1. — Cette doctrine, on le voit, diffère essentiellement de celle des quelques scolastiques qui font passer la souveraineté par le peuple comme par un canal, qui ne l'y font point reposer comme dans une source.
Déposé dans la conscience publique par les négateurs de l'autorité de l'Eglise et de celle des princes, ce principe incendiaire y a couvé comme un charbon sous la cendre. On le trouve énoncé, sous forme d'axiome, dans la “Déclaration des droits de l'homme et du citoyen” en France:
Le principe de toute souveraineté, y affirme-t-on d'après Rousseau, réside essentiellement dans la nation: nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. (2)
On sait quelle conclusion les révolutionnaires de 93 tirèrent de ces prémisses. Le culte de la souveraineté populaire, et du droit d’insurrection qui en découle, a eu partout, depuis un siècle, ses adhérents et ses pontifes. Et il semble bien que plusieurs de ceux qui ont dirigé les opérations de la grande guerre mondiale, en aient fait dès l’origine l'un des objets essentiels et préférés de leur politique militaire. Nous ne saurions oublier les paroles très significatives prononcées, l'an dernier, dans les Chambres françaises, par le premier ministre Ribot: (3) Ce qui fait notr: force, c'est que nos alliances ne sont pas fondées uniquement sur des intérêts, mais qu'elles sont vivifiées par un idéai commun, par cet espoir de liberté et de fraternité que la Révolution française a eu l'immortel honneur de proposer uu monde, et qui, en devenant partout en Europe une réulité, sera une des meilleures garanties de la paix entre les peuples qu'appelait récemment de ses voeux le président de la grande république américaine, et une des conditions de l'organisation de la société des nations.
Aussi avec quelle joie MM. Ribot et Lloyd George ont-ils salué le travail d'émancipation russe fondé sur la “souveraineté populaire”, (4) et par que's applautdissements les libérâtres de tous les pays accueillent-ils le travail semblable qui s'opère actuellement en plusieurs Etats?
Ces attitudes et ces doctrines ne sont pas, il s’en faut b: celles de la philosophie et de la théologie catholique.
Saini Thomas, parlant dans sa “Somme” de l’obéissance des chrétiens, en matière civile, reproduit d’abord les textes 2. — Art. III.
3. — Cf. H. Bourassa, Le Pape arbitre de la paix, pp. 97-98. 4. — Id, ibid.
inspirés où est prescrite la soumission aux pouvoirs établis; (5} puis il formule cette brève et concluante argumentation: La foi chrétienne est un principe de justice (Rom. III, 22): bien loin de supprimer l'ordre dans le droit, elle le confirme. Or, l'ordre du droit et de la justice exige que les inférieurs soient soumis à leurs supérieurs; sans quoi les choses humaines ne pourraient garder leur assiette. Les fidèles sont donc tenus, comme tous les autres hommes, d'obéir aux princes séculiers. (6) Conséquemment, le saint docteur ne peut s’empécher de voir dans les menées séditieuses par lesquelles les citoyens s’insurgent contre l'autorité légitime, et qui mettent en péril le bien commun de la société, un péché très grave, une conduite d’autant plus criminelle que les intérêts en jeu sont plus sacré. (7)
L'enseignement des Pontifs romains, sur ce sujet d’importance vitale pour la chose publique, n’a jamais varié.
Grégoire XVI, visant les erreurs sociales de l’infortuné Lamennais, disait:
Nous avons appris que des écrits semés parmi le peuple proclament certaines doctrines qui ébranlent la fidélité et la soumission dues aux princes, et qui allument partout les flambeaux de la révolte. Il faudra empêcher avec soin que les peuples ainsi trompés ne soient entraînés hors du sentier de leurs devoirs. (8)
Nul Pape ne dénonça plus vigoureusement la révolution, et te libéralisme révolutionnaire, que Pie IX, qui en fut la victime innocente. Citons ces paroles si fortes et si justes, et qui restent d’une si poigr:nte actualité:
Là où la religion est bannie de la société civile, et où la doctrine et l'autorité de la révélation divine sont rejetées, la vraie notion même de la justice et du droit humain s’obscurcit et se perd, et la force matérielle prend la place du droit le mieux établi. De là vient que certains hommes, ne tenant aucun compte des principes les plus certains de la saine raison,