SCÈNE m
Des grands événemens qui font trembler Bruxelle ? Ignorez-vous encor qu'ici le sang ruisselle , Et que, depuis trois jours, dans ces lieux consternés. Les bourreaux ont fauché soixante condamnés ?
L'ÉVÊQUE
Des justices du roi je ne suis point ministre. Hier, dans Ypre, il est vrai , courut un bruit sinistre ; On y parlait tout bas d'hommes.... de malheureux : Je ne sais pas leur crime.... et j'ai prié pour eux.
LE DUC
Ma lettre cependant, vous est bien parvenue, Et je vous y priais....
L'ÉYÊOUE.
Oui , seigneur, je l'ai lue :
Vous m'avez demandé de venir jusqu'ici Consoler des mourans. — Quels sont-ils? Me voici.
LE DUC
Ecoutez , monseigneur. Jamais votre pensée
A ers le château de Gand ne s'est-elle élancée ?
Avez-vous oublié qu'en sa morne prison ,
Deux hommes accusés de haute traliison,
Depuis longtemps vivaient, attendant leur sentence?
L'ÉVÈQUE
J^ai souhaité souvent leur porter l'assistance Que la religion oflie aux cœurs afïligés.
LE DUC
Ces prisonniers. ...
L'CVÈyCE.
Eli bien ?
LE DUC
Eh bien , ils sont jugés.
L'ÉVÉQUE , avec anxiélo.
El leur peine ?
LE DUC
La njoit.
L'ËVÈQUE.
Ob ! cela ne peut-être !
Quoi! d'I'loniont, de Jlorn ? — ^ioti! Non !
LE DUC
Le jour qui va naître Sera leur deinier jour.
L'ÉVÈOUE.
Ciel !
LE nue.
A ous êtes surpris ?
D'où vient que vous seni])lez attacher tant de pri^ ,
SCÈrv'E 111. 221
Vous prêtre, vous évêque , aux jours de deux sectaires , Aussi mauvais chrétiens qu'indignes feudataires ?
L'ÉVÈQUE
Je n'ai point à juger, duc, entre eux et le roi.
De leurs nobles aïeux ils conservent la foi;
Et s'ils ont cru devoir, dans ces temps difliciles,
Quand partout remuaient les peuples indociles ,
Céder à ce torrent de tristes nouveautés,
C'était pour prévenir d'autres calamités.
Et puis , c'est aux pécheurs que le pardon s'accorde ;
C'est pour eux que le ciel fit la miséricorde.
l^aissez donc en leur cœur germer le repentir,
Et sou venez- vous, duc , avant de les punir.
Que si même leur ame est coupable et perverse ,
Dieu n^aime pas le sang, n'importe qui le verse.
LE DUC
Autrefois, monseigneur, de semblables pensers, Je l'avoue , en mon sein , parfois se sont pressés. J'ai supplié le roi d'être clément, — d'attendre. Aujourd'hui le devoir doit seul se faire entendre. Partout Tesprit d'erreur, fort de l'impunité , De l'Eglise combat la sainte autorité; Le culte est en péril , et l'empire chancelle. La révolte partout lève sa main rebelle : Avant qu'elle ne lente un effort plus puissant, 11 faut, pour rarièler, l'étouffer dans le sang.
Se rapprochant de l'évêque , et lui parlant avec vivacité.
Savez- VOUS, monseigneur, que ces Iiomnies de crime Ont osé renier leur maître légitime ?
Savez-vous qu'ils ont pris les armes contre lui? Savez-vous que la honte et le deuil aujourd'hui Entachent les drapeaux de l'armée espagnole ? Qu'il n'est plus question d'une lutte frivole ? Qu'Aremberg est tué; que mes meilleurs soldats Sont tombés avec lui ; que le champ des combats Est rouge encor du sang qu'a versé la bataille ; Et qu'il est temps enfin que la hache travaille ?...
L'ÉVÊQUE
Prenez garde au motif de votre volonté. — C'est la vengeance, duc.
LE DUC
C'est la nécessité.
L'ÉVÊQUE
Jamais elle ne doit se traduire en su])plice. Les peuples n'y verront qu'un brutal sacrifice, Et c'est le pardon seul qui domptera leur cœur.
LE DUC
^ ous vous trompez encor, prêtre : c'est la Icrreur.
L'ÉVÊQUE
Oli !diic, que la pitié dans votre ame descende! Si ce n'est pas le roi, c'est Dieu qui le demande.