OSES
Là, par mille sentiers cheminait une foule Sombre, agitée ainsi qu'une mer où la houle Ecume et gronde encore; et ces vagues d'humains. Que sans cesse un vent fort roulait par leurs chemins, Chaque fois que ce vent heurtait leur crête immonde, Elevaient de leur sein une rumeur profonde. Et puis vers l'horizon où renaissait la nuit , Dans un gouffre béant tournoyaient à grand bruit.
» Or, tu parlas alors, et tu me dis : « Poète,
» Entends, entends le cri que l'humanité jette
)) En roulant vers l'abîme où tombent, bonds par bonds,
)) Les débris gémissans des peuples moribonds ;
» Ecoute ce long cri de désespoir. — Ecoule !
» C'est l'homme qu'ont rongé l'égoïsme et le doute,
» Dont le souffle éteignit son céleste flambeau,
» Qui hurle d'épouvante au bord de son tombeau !
» Ecoute! c'est la voix de l'univei's qui pleure,
)) Et qui tremble , ébranlé sur son axe, et qu'effleure
» \hi vent de mort. — Ecoute ! en ce gémissement,
:» C'est une voix encor qui parle saintement,
y) Qui, solitaire et faible, au ciel ouvre son aile, )) Demandant au Seigneur une clarté nouvelle, )) Et le signe d'amour, qui, donné de sa main, » Doit ranimer la vie au cœur du genre humain. » Toi, poète, tandis que cette voix naissante, )) En passant touchera ta lyre frémissante, )) Toi, penché sur l'abîme où les temps à venir )) Dorment couvés par Dieu, laisse tes yeux courir, » Et chercher éperdus en cette nuit profonde, )) Où l'étoile naîtra , pour la montrer au monde , y) Toi, pilote éphémère, humble, silencieux, » Du navire éternel qui vogue dans les cieux ! »
Paris, 18Ô6.
0 poète, quand las d'avoir tordu ton cœur,
Pour en extraire goutte à goutte Les larmes que l'amour, la joie ou la douleur
Y firent éclore en leur route ; Quand las d'avoir marché tout le jour sous ta croix,
Au front la sanglante couronne, Pour qu'un peuple distrait, à ton aspect parfois
Sans te comprendre l'environne j
li'4 SATYRES.
Quand las d'avoir chanté, quand las d'avoir souffert,
La plujiie à ta main défaillante Ecliappe, — cependant que d'un ciel entr'ouvert
Jaillit quelque étoile brillante, Et qu'au milieu de l'ombre accrue à tes côtés
Avec ses images funèbres, Le reflet de ta lampe aux tremblantes clartés,
S'évanouit dans les ténèbres, — Alors, poète, alors n'est-ce pas qu'il est lourd,
Lourd comme le plomb de la tombe, Ce fardeau de douleurs qui, porté tout un jour,
Le soir, sur ton âme retombe ?
IN 'est-ce pas (ju'en songeant alors à son destin.
Au métier que tu fais sur terre.
Tu te sens mal assis à l'étrange festin
Où la foule se désaltère; Où, triste entre tous ceux pour lesquels bien des fois
Le flambeau du bonheur s'allume.
Toi, dans quelque coin sombre, avec tes pleurs tu bois
Ta large coupe d'amertume!
SATYKtS. 1:25
(( Ohî malheur, dois-tu dire, oh! malheur à celui
Qu'un inexorable génie Fait, pour prix d'un vain rêve où la gloire avait lui.
Souffrir une longue agonie !
Malheur à qui s'éprend de ce charme fatal
Empreint sur le front de la muse !
A qui s'imagina trouver dans l'idéal
Plus qu'un spectre qui nous abuse !
Car tout se brise au choc de la réalité ;
Car plus d'une pensée amère Vient remplacer bientôt dans son coeur dévasté
Cliaque illusion éphémère !
Car dans son âme alors il sent à chaque pas
Saigner sa blessure secrète, Pour mourir las du monde, et de lui-même las....
Oh ! malheur, malheur au poète ! »
Ainsi, comme un jeune arbre aux racines piqué,
Courbe ses brandies vers la terre, D'un incurable mal le poète attaqué
Porte sa douleur solitaire.
Hélas! et cependant quand rien ne lui sourit;
Quand aucune main à la sienne Ne s'atlaclie; quand tout le blesse et le meurtrit,
I^ouvrant quelque plaie ancienne ; Quand tout le fuit; quand tout le laisse à son malheur;
Quand son dernier espoir s'efface ; Oli ! c'est alors surtout qu'il sent combien son cœur
Renfermait une large place Pour l'amour, le bonheur, l'enthousiasme saint,
Les ineffables rêveries, La nature où le sceau de Dieu même est enqircint,
L'art aux ravissantes féeries
Mais à quoi bon, poêle, étaler au regard
Ton cœur saignant et ta souffrance ?
Du monde qui te heurte, attends-tu par hasard
Quelque parole d'espérance?
Hé ! que lui fait à lui , ce que tu sens en toi ?
Que lui fait ta morne agonie , Ta joie ou tes douleurs? Oh! bien plutôt, crois-moi
Plutôt que ta bouche mendie Un signe de pitié qu'il le refusera,
Prends tout le fiel et l'amertume Dont, sous ses longs dédains, le monde t'abreuva,
Et sans peur trempes-y ta plume....
Puis, va d'un front d'airain dans la société ,
A ton tour regarde la place De l'ulcère profond qui ronge son côté;
Sans peur, ensanglante sa face
Du fouet de Juvénal que tu ramasseras;
Que ses vices fassent tes armes ; Alors, poète, alors tu ne descendras pas
A lui prostituer tes larmes !
Anvers , 1838.
f['(Bnnm.
Il est un mal affreux que l'on appelle ennui ;
Un monstre informe et lourd que tout homme aujourd'hui,
En ces temps de dégoûts , de doute et de ruine,
Sent, à de certains jours, peser sur sa poitrine.
Ce n'est plus seulement le cœur vide, épuisé,
De l'heureux fatigué de la vie, et blasé,
Que l'ennui vient remplir et qu'il ronge en silence ;
Ce n'est plus seulement aux palais qu'il s'élance,
Pour y jeter, quand fuit la pâle volupté,
L'hébétement de l'âme et la satiété;
Ce n'est plus seulement le front où la débauche
A creusé son sillon, que sa large main fauche :
Avide, il s'est lassé de ramasser toujours.
Dans les riches salons, sous l'or et le velours.
Un cœur que le plaisir a sevré d'énergie,
Et qui roule au milieu des restes de Torgie;
Il s'est lassé d'avoir à ne sucer qu'un sang
Qui coule refroidi dans un corps languissant;
Il s'est lassé d'user en des hommes sans flamme
Ce que leurs sens repus épargnent de leur âme;
Enfin il s'est lassé d'apprendre à ce troupeau
De lâches qu'au plaisir dispute le tombeau.
Comment, lorsqu'on a fait d'une inféconde vie
Un vêtement souillé dont on n'a plus envie.
On prend, un beau matin, une lame ou du plomb.
Pour se couper la gorge ou se briser le front.
Alors il a cherché de plus fortes natures
A cribler dans ses bras de profondes morsures ;
II a cherché si l'heure avait enfin sonné,
Oii le monde levant un front découronné
De sa foi primitive et des vertus antiques,
Et longtemps ébranlé par les souffles sceptiques ,
Et penché comme un fruit où le ver est entré.
Pour assouvir sa faim, était mûr à son gré.
Or, l'heure était venue, et la terre était prête :
Un venin destructeur, à la marche secrète,
Du levant au couchant , chez toute nation ,
Faisait tomber les cœurs en dissolution ;
Les lois des anciens jours, les croyances divines
Encombraient tout chemin d'un amas de ruines ;
Comme Taveugle errant, qui rôde en trébuchant,
L'homme ne savait plus où se prendre en marchant,
Et soutiens, et vertus au fond du cœur puisées.
Tout craquait au toucher de ses mains épuisées.
Alors, l'ennui couvant d'un avide regard
Cet univers flétri dont il voulait sa part.
Comme le corbeau noir aux cadavres fidèle,
Vint s'abattre sur lui d'un immense coup d'aile.
Oh ! quelle proie ardente , et superbe à tailler, Des serres et du bec le monstre put fouiller î Quelle curée à faire en cette gémonie l Quels lambeaux frémissant d'un reste d'agonie ! Quels beaux débris saignans dans le cadavre humain ! Et comme il assouvit à son aise sa faim !
0 penseurs accroupis sur les écueils du monde, A quoi bon , à quoi bon labourer de la sonde , Comme un marin sur qui le flot va se fermer, Cette vase houleuse où rien ne peut germer ? A quoi bon tout scruter, et pencher vos fronts blêmes Sur les secrets perdus des antiques systèmes? Et, prophètes trompés par l'oeil du souvenir, Chercher dans le passé le sens de l'avenir ? A quoi bon pénétrer au fond de toute chose, Pour vous heurter sans cesse à ce spectre morose Qui va jetant partout de sa sinistre main. Le dégoût du présent, la peur du lendemain?
Voyez : même l'amant le sent ronger son âme : Voyez : le pauvre, assis à son foyer sans flamme, Las du rude travail du jour, voit aujourd'hui, Avec le soir qui tombe, et sombre comme lui, L'ennui battre son front de son aile pesante. Voyez : la jeune femme à la pensée aimante, Que berce en souriant un rêve de bonheur. Sent parfois naître eu elle une sourde douleur, Qui ternit tout à coup ses fraîches rêveries , Et qui fait qu'elle voit ses visions chéries, Les êtres gracieux de ses songes dorés, S'évanouir loin d'elle en traits décolorés. Et laisser en partant des images funèbres Passant et grandissant au milieu des ténèbres Dont se remplit son coeur ; — comme le ruisseau pur Qui réfléchit les fleurs de ses bords , et l'azur Du ciel, et dont soudain une main trouble l'onde, En soulevant au fond des flots de vase immonde. Voyez : le saint poète aux chants harmonieux, Qui s'inspire en levant son regard vers les cieux, Entend souvent gémir sa lyre triomphale Du son rauque et brisé d'une corde infernale,
Dont les vibrations viennent comme un tocsin Au cri sinistre et lourd, rebondir en son sein. Oh ! c'est qu'il est partout, le fantôme livide! Partout il va semant le morne suicide Dans ces cœurs torturés que flétrit sans retour Le vent qui balaya la croyance et l'amour. Hélas! l'humanité toute entière est jetée, Hurlante , sans espoir, au roc de Prométhée , Où, sur son flanc ouvert, elle sent comme lui, Un vautour éternel, l'ennui, le sombre ennui !
Anvers, 1838.
Sn frmmre anx txicixiiom publique?.
Lorsque le sang coulait à grands flots sur l'arène
Des amphitliéâtres romains, L'esclave, l'affranchie et la patricienne
Joyeusement battaient des mains ; Lorsque le criminel du sombre moyen-âge,
Mourait sous la barre de fer,
Filles des vils raanans, dames de haut parage
Savouraient ce plaisir d'enfer ; Lorsque l'ardent taureau, de sa corne acérée
Eventrait le tauréador, L'espagnole aux jeux noirs, haletait, enivrée,
Sous sa basquine et sa croix d'or; Lorsque le prisonnier du sauvage insulaire
Est déchiqueté lentement, Des femmes du vainqueur la danse circulaire
Insulte à son dernier moment : — Aujourd'hui , sur la terre où passa la charrue
De dix civilisations.
Pour y faire germer la moisson bienvenue
Des paisiljles affections; Aujourd'hui que du Christ on comprend dans le monde
L'évangile subHme et doux ; Qu'il doit naître en nos seins une pitié profonde
Pour ce qui souffre autour de nous, Et que la charité doit éclairer les âmes
De son ardent et saint flambeau, — Eh bien, là, chaque jour, on retrouve des femmes
Partout où travaille un bourreau!
Quelle est donc, quelle est donc cette soif monstrueuse,
Qui, pour s'étanclier d'un seul trait, Vient puiser ardemment à la source hideuse
Qui jaillit sous le couperet ?
Ce besoin d'ébranler les fibres de son âme
D'un choc fort et retentissant, Comment peut-il venir à ce point qu'une femme
L'assouvisse au banquet du sang ?
Une femme , ô mon Dieu ! l'être que la prière
Qui s'échappe d'un sein mortel, Assimile le mieux aux anges de lumière
Du cortège de l'Eternel !
Une femme, la fleur de toute poésie,
Le reflet de toute beauté , L'éclat de toute grâce, et l'amphore choisie
D'où tout parfum nous est jeté !
Une femme, l'étoile où le regard se lève,
Quand vient le soir d'un triste jour, Et qui fait resplendir le jeune front qui rêve ,
Du rayon qu'on nomme l'amour !
Une femme, le miel qu'à cette vie amère
Le Seigneur du moins a mêlé, Afin que sa douceur, dès le sein d'une mère ,
Pût consoler l'homme exilé !
Une femme, l'appui qui soutient la détresse;
L'ange terrestre au saint regard , Qui doit envelopper d'une aile de tendresse,
L'enfant et l'homme et le vieillard ! — Comment donc, ô mon Dieu ! son cœur peut-il descendre,
Lui que vous fîtes pur et doux , Si bas que l'homme, hélas, qui cherche à le comprendre,
Sent lever le sien de dégoûts?
Et quelles sont enfin ces femmes que l'on compte
Dans le peuple et surtout plus haut.
Dont le front secoua la rougeur de la honte,
Et la pudeur de l'échafaud ?
iir.
Longtemps avant le jour où la morne cliarrette,
Perçant la foule avec effort , Au pied du tréteau rouge en cahotant s'arrête,
Pour vomir sa proie à la mort, Cette femme a suivi dans ses horribles crises.
Pas à pas , chaque acte nouveau Du drame commencé sur le banc des Assises,
Et dénoué sous le couteau.
Oh ! comme elle a quitté l'édredon ou la paille ,
Son vieux père ou son jeune enfant , Pour courir à la salle où le code travaille ,
Et humer son air étouffant !
Oh! comme elle sait bien y conquérir sa place,
Et là , d'un œil électrisé , Saisir avidement sur les traits de sa face
Les tortures de l'accusé !
Oh ! comme de son âme éperdue , insensée ,
Elle rétreint avec fureur !
Et comme elle distille au fond de sa pensée,
Goutte par goutte sa douleur !
Quels sourds tressaillemens à briser l'existence ,
Quels chocs, quels spasmes énervans, Quand sur le misérable éclate la sentence
Qui le retranche des vivans !
Allons, femme, c'est bien! Allons, votre âme est pleine !
Vous avez assez savouré Chaque convulsion , chaque effroi , chaque peine
Du coeur devant vous tortuié!
Allons, il en est temps, regagnez vos demeures;
Voici le soir : jusqu'au matin , I^eposez votre esprit dans le calme des heures :
Prenez des forces pour la lin !
La nuit on a dressé la sinistre charpente
De l'édifice aux larges flancs, Que l'on voit, dès que l'aube à l'horizon serpente.
Lever au ciel deux bras sanglans.
La cathédrale chante, et la cité bourdonne;
Le peuple sort, dès son réveil.
Comme un essaim bruyant d'abeilles abandonne
Sa ruche, quand vient le soleil.
La voix de cent ciieurs, chevrotante et cassée,
Au timbre internai et discord , Comme pour une fête , à la foule amassée
Dit le programme de la mort.
Enfin le tombereau là bas vient de paraître,
Traçant dans le peuple un sillon, Et portant réunis, l'assassin et le prêtre,
Le crime el la rémission.
l\-2 SATYRES.
Regardez maintenant, des fenêtres qu'on loue,
Ou de la borne et des pavés, Les pieds sur des tapis ou les pieds dans la bou€,
A l'envi, femmes, regardez!
Et vous vous valez bien ! Sous vos robes royales
Ou sous votre bure en lambeau , Devant un tel spectacle, oh! vous êtes égales ;
Et l'infamie est le niveau 1 11 n'est plus en ce lieu ni dame au nom sonore,
A l'équipage blasonné, Au titre étincelant que le grand monde honore,
Au front de perles couronné , INi fille de banquier à vulgaire fortune.
Ni mendiante aux mornes traits, INi petite bourgeoise à l'allure commune,
3\i femme ou mère de laquais ; Non : celles qui sont là n'ont plus ni nom ni race j
Tout se confond en s'abaissant :
C'est de l'oiseau des morts la famille vorace
Qui s'abat à l'odeur du sang.
Eh bien donc, au festin repaissez-vous ensemble !
Voyez : le signal est donné ;
Voyez : le couteau part ; voyez : le panier tremble Sous la léle du condamné !
O sainte conscience, ô verlus de la femme,
O noble et candide pudeur, O charité féconde à la céleste flamme,
0 douce affection du cœur, Beaux anges bien-aimés qui consolez la vie ,
Quand à ce spectacle odieux, Sans honte et sans remords la femme se convie,
West-ce pas, vous voilez vos yeux?
Et vous qui le quittez, sans force, le front pâle,
Quoi ! vous ne redoutez donc rien , Pour avoir étalé cet horrible scandale
Aux regards de l'homme de bien ?
Quoi ! vous ne craignez pas, jeune fille au teint rose.
Maintenant voilé de pâleur.
Que votre pauvre père, en en sondant la cause,
De vous s'éloigne avec douleur ? >
Quoi ! vous ne craignez pas, amante qu'a bénie
Celui qui pourra vous juger, Qu'avec ce triste amour de scènes d'agonie,
Il refuse de partager ?
Et vous enfin , et vous que Dieu fit mère heureuse,
Et qui vous hâtez à grands pas.
Pour revoir votre fils , tête blonde et joyeuse ,
Dites, ne craignez-vous donc pas Que votre sein aride et flétri par la fièvre,
Le sein que sa soif appelait , Quand de lui votre enfant approchera sa lèvre ,
Verse du sang au lieu de lait ?....
Anvers, 1839.
Le temps, le temps n'est plus où la voix du poète Allait, du Tout-puissant éclatante interprète , Dans le sein de la foule éveiller une voix ; Où, comme un ouragan au loin pousse les nues, Elle poussait au seuil de plages inconnues. Tout un peuple à la fois.
L'argent sonne plus haut aujourd'hui que la lyre 5 Et s'il vient un poëte au sublime délire, Qui tâche d'émouvoir tout ce peuple glacé, — C'est comme dans un champ qu'une haleine caresse, L'épi penche d'abord, puis revient, se redresse.... Et le souffle a passé.
Paris, 1835.
Jnîitstrrttion.
^^6. Menu 3.
Un fait assez bizarre, et que je vous veux dire , Hier soir s'est passé près de moi , mon très-cher. J*avoue en commençant, — et n'allez pas en rire. Que tout ne m'en paraît pas parfaitement clair. J'avoue aussi qu'après plus d'une conjecture, Je ne sais quoi penser encor de l'aventure,
Si c'est bien, si c'est mal, ou si la cliose enfin
Vaut bien réellement la peine qu'on la dise.
J'avoue encor, — je suis en bon train de fiancliise;
Mais ne sourcillez pas : toute liistoire a sa fin; —
J'avoue encor, ceci pour ma plus grande bonté.
Que je fus incivil, mal-appris, indiscret,
De ra'étre approprié les trois quarts d'un secret
Dont l'autre éclaircirait le fait que je vous conte.
Ou, pour dire plus vrai , que je veux vous conter.
Bref, dans certain salon de quelqu'un qui demeure.
Je ne dirai pas où : — ce serait compléter
Mon indiscrétion; — depuis un bon quart d'iieure,
J'attendais donc l'bûtesse ou l'iiôle de céans ,
Regardant, pour tuer les ennuis de l'attente.
Vases d'étrange forme, à couleur éclatante,
Et portraits de famille en leurs cadres béans ,
Noble ornement qu'à tort on laisse à la province....
Tout à coup j'entendis qu'on parlait assez haut
Dans un endroit voisin, pour n'en pas perdre un mol.
Certe, on ne croyait pas la muraille si mince,
Et sans doute encor moins qu'une oreille écoulait.
Je voulus m'esquiver doucement. Le fait est
Que je restai, moitié de crainte que ma fuite, Par le bruit de mes pas au dehors répété, Au parleur ne causât une frayeur subite, Et moitié, — c'était mal, — par curiosité. Le fait est que je pris l'attitude penchée. D'une chèvre sauvage au haut d'un roc perchée , Et qui tend son oreille au son le plus lointain Que roule en se jouant la brise du matin. Le fait est que je sus dès sa phrase première , Qu'il n'était pas tout seul, mon voisin inconnu. Le fait est qu'il parlait d'une étrange manière. Le fait est que voici ce que j'ai retenu :
« Oh ! dis, n'était-ce pas un mensonge, im blasphème, )) Que ta bouche un jour fit en murmurant : Je t'aime? » Et tes deux yeux, dis-moi, tes yeux au noir sourcil, )) Quand ils me parlaient, eux, mentaient- ils pas aussi ? » Car ce que j'en ai vu sur cette terre infâme, » Doit me faire douter de l'amour de la femme ; » Car ce que j'en ai vu, me fait penser souvent » Que l'onde, et le nuage, et la flamme et le vent,
» Que tout ce qui remue au hasard dans le monde, » En lui jette vraiment une ancre plus profonde, » Et se crampronne mieux aux choses comme au temj«, » Que les sermens d'ivresse et d'amour haletans ! » Que les cœurs sur lesquels mon souvenir retombe, )) Hors un, — et celui-là dort glacé dans la tombe, — » Que dis-je, tous les cœurs de femme que j'aimai, » Qui battirent joyeux sur mon sein enflammé, » M'ont menti , m'ont trompé ; que sans doute, votre âme » Est tout aussi légère ou si fausse, madame; )) Que vous n^y songez guère ou jouez , et qu'enfin )) Si tu ne mentis hier, tu mentiras demain! »
Parbleu, voilà, pensais-je, un singulier exorde! Mon voisin est-il fou? Réve-t-il éveillé? De quelle vision à mériter la corde.
Son cerveau nuageux est-il donc barbouillé? Mais ce qui me surprend plus encor, si possible. C'est (ju'on ne répond rien à ce damné llitras. jN'est-ce pas une chose étrange, inadmissible. Qu'une femme l'entende et n'y réponde pas!
Serait-elle muette? U faut bien qu'on le pense. Si non, comment oser expliquer son silence? Allons, j'en suis peiné : c'est vrai, décidément. Bien ! mon rêveur absurde a repris la parole. D'une pbrase plus calme, et d'un ton bénévole, Très-doux même, voici qu'il poursuit lentement:
« Aimer une heure ou deux; jouer la comédie;
)) Faire sans un remords la triste parodie
» D'éternels sentimens déjà morts dans le cœur ;
)) Voiler sous une larme un sourire moqueur;
)) Avec des mots charmans jurer qu'on vous adore,
» Lorsque déjà paraît, s'agrandit, et se dore
» Sur l'horizon du cœur l'aube d'un autre amour
» Qui, s'éteignant le soir, aussi n'aura qu'un jour!
)) Dites, n'est-ce pas là ce que fait toute femme?
» Et cependant, mon Dieu, l'homme qui la diffame,
)) Quand j'y songe à présent, fait-il donc beaucoup mieux?
» Est-il moins trompeur qu'elle, et moins fallacieux ?
)) En son âme sait-il, d'une façon plus forte,
» Sceller sa passion, afin qu'elle n'en sorte ?
» Hélas, non! En amour, cet échange inconstant, » ÎNous ne valons pas plus, si nous valons autant. » Nous mentons , on nous ment ; nous trompons ; on nous
trompe :
» Partant quittes. Je sais qu'il vaut mieux que l'on rompe » Tout d'abord , — dès qu'on sent l'affection mourir. » Mais non : l'on aurait peur de trop faire souffrir » Le cœur aimant. Alors, on devient hypocrite; )) De tromper sans pudeur l'on se fait un mérite. )) L'on pouvait, en parlant, s'épargner ce grand tort, )) Avec le mal plus grand qui le suit. Bah ! l'on tord » La lame dans la plaie avant que l'on s'en doute. )) On ne voit pas le sang qui tombe goutte à goutte. )) On jette dans ce cœur qui vient de s'éclairer, » Pour mordre chaque fibre et pour le dévorer, )) Ce reptile hideux appelé jalousie, )) Qui ne trouve jamais rien qui le rassasie. )) Mais on ne le voit pas; on est toujours charmant; y> L'on se dit bien constant, bien tendre et bien aimant; )) L'on rit; de son bonheur on se fait une tâche ; )) On se croit généreux : on n'est vraiment que lâche. )) Voilà ce que pourtant nous faisons chaque jour !
Hommes et femmes, tous, nous mentons à l'amour. Et nous, hommes, étant bien moins qu'elles crédules, Lorsque nous nous plaignons, nous sommes ridicules. Taisons-nous donc. Il n'est qu'un cœur qui puisse avoir Le droit d'en rappeler un autre à son devoir ; C'est celui qui jamais ne changea son idole; Qui garde saintement l'éclatante auréole De son premier amour : qui fut fidèle et pur; Qui ne rêva jamais un ciel d'un autre azur Que celui dans lequel luit son unique étoile; Dont une même brise enfla toujours la voile; Qui ne demande à Dieu qu'il bénit chaque jour, Que de mourir enfin avec ce même amour !
Or, moi pas plus que vous, ne pouvant, que je sache. Madame, me vanter d'être sans cette taxîhe Que laisse sur le cœur un penchant remplacé. Voici qu'à deux genoux , sous votre œil offensé , Je me traîne à vos pieds en vous demandant grâce. Permettez qu'à mes pleurs votre courroux se passe. Non, l'ironie amère et qui blesse en sortant, Celui qui la profère et celui qui l'entend ,
» ^'est pas dans ma nature, et je suis sans malice.
» Laissez votre beau front qui sévère se plisse,
» Reprendre sa douceur et sa sérénité.
)) .Je demande pardon en toute humilité ,
y) Et je ne ferai plus de semblable folie.
» Avec cet air facile , vous êtes moins jolie ;
» Madame, prenez garde; il peut entrer quelqu'un.
)) Allons, faisons la paix; plus d'orage importun,
» ^'otre charmante main? C'est bien. Vous êtes belle,
» Je suis jeune: aimons-nous. \'ous me serez fidèle,
» J'espère. Seulement convenons entre nous ,
» De ne plus nous fâcher, de n'être pas jaloux ,
» Et, quand viendra le temps où nous verrons notre âme,
)) Ainsi que tout, hélas ! perdre un peu de sa flamme,
» Alors, par un beau soir, sans détours, sans aigreur,
)) De nous dire: Madame.... ou si c'est vous : Monsieur....
)) Et nous nous (juitterons. C'est, je crois, le plus sage ,
» Et le meilleur moyen de franchir ce passage.
)) V^oilà donc notre amour fondé dès ces instans :
» Fassent le ciel et vous, qu'il dure un peu longtemps. »
Or çà, mon cher ami, que pensez-vous en somme
De la moralité de ce pacte amoureux ?
Que deviennent ainsi la dignité de l'homme,
Et tous les sentimens nobles et généreux ?
Lorsque l'on aime enfin , est-ce ainsi qu'on s'arrange ,
Se prenant par ennui, se quittant sans eflfort?
L'amour n'est-il donc plus qu'une lettre de change,
Ou bien, serait-ce vrai ce qu'en a dit Champfort?
Peut-on sans blasphémer, le traiter de la sorte ?
Voilà bien cinq cents ans, — peut-être plus aussi, —
Que Jehan Ballehaus écrivait ces mots-ci :
« Plourez, plourez, amans, car vraie amour est morte.»
Or, avons-nous perdu, depuis lors, ou gagné?
Ce monde qui n'est plus qu'un vieillard refrogné,
Conserve- t-ii l'amour, quand tout le reste s'use ?
Et si l'on demandait notre avis franc et clair,
A cette occasion, que dirions-nous, mon cher?
Vous en ririez peut-être : — et moi, je me récuse.
Paris, 1837.
^ragmi^ns»
0 Mathurin Régnier ! toi dont la rude plume Dans les vices du temps pénétra jusqu'aux os ; Qui , candide , te mis toi-même sur l'enclume , Et qui fis voir en toi ce spectacle aux badauds, De l'homme souffleté par les vers du poëte, O Mathurin Régnier, de la bière muette Et sourde où sur le flanc tu te mis un beau soir,
Lorsque la mort, hélas ! la maîtresse dernière,
Dont, Fas-tu pas écrit? ta ne t'occupais guère.
Sur ta vie en riant posa son éteignoir -,
De ta bière, clisais-je, enfermée en ta fosse.
Lit bien dur pour passer si longue nuit de noce ,
Que ne peux-tu, levant le plomb, — comme un soupir
Soulève un sein et fuit, — que ne peux-tu sortir !
Oli ! que n'est-on encore au beau temps des miracles,
Des possédés guéris au pied des tabernacles,
Des évocations , des résurrections !
11 nous reste, il est vrai, bien les tentations,
Mais d'exorcistes, point. C'est comme il reste encore
A ce siècle un autel, un trône qu'on redore;
Mais de religion, mais de royauté forte.
Point. C'est comme, tenez, ces mots que l'on colporte,
Patrie, amour, honneur, vertu, justice, droit,
Et tant d'autres qu'on voit à de si fortes doses,
Des charlatans fameux nous jeter en plein vent :
Ils nous restent, ces mots-, c'est juste ; mais les choses ....
Hélas! Brutus, Brutus, que tu voyais avant!
Or, pour en revenir à mes moutons, je gage
Que si le vieux Régnier renaissait en notre âge ;
S'il nous apparaissait, peu riche d'embonpoint,
Avec son rabat sale et sa chausse rompue.
Ses grègues aux genoux, aux coudes son pourpoint,
Son manteau qui, montrant sa trame mal tissue.
Laisse à la pluie, au vent, maint passage livré.
Tel enfin qu'en ses vers à nous il s'est montré ;
Et surtout, s'il n'avait oublié dans la tombe,
Sa verve satyrique et son vers franc parleur,
Et son fouet acéré qui, sans trêve, retombe
Sur le vice accroupi, rugissant de douleur, —
Ce serait un spectacle assez digne d'envie.
Que celui qu'offrirait ce fils de Juvénal ,
De son œil scrutateur fouillant dans notre vie.
Et fouettant jusqu'au sang notre siècle vénal.
ICO SATYRES.
II chercherait d'abord ses marquis à panache ,
Morgans, entrans, fringans, que la mode harnache
Des rubans comme aussi des travers du palais,
Mécènes anodins des poètes valets,
De ces plats rimailleurs pris à titre d'office,
Qui , dans chaque sonnet , flairaient un bénéfice.
Ensuite il chercherait ses abbés précieux ,
Beaux esprits tonsurés, muguets dévotieux.
Qui, pour monter au ciel, empruntaient la chaussure
D'un pied mignon, chez eux attardé d'aventure.
U voudrait voir ses gens du comique gala
Qu'Horace lui fournit , que Boileau lui vola ;
Et du giste maupais, l'hôtesse respectable
Qui l'héberga si bien, comme il sortait de table;
Et puis, tous les minois charmans qu'il adorait;
Et ses vieilles beautés, de vingt ans surannées,
Peintures sur châssis, de rouge enluminées ; Et son bavard fascheux , et le piquant j3ortrait De sa Macette enfin, la prude prècheresse. Enseignant à bien vivre à sa jeune maîtresse.
Voilà ce que Régnier rechercherait ici; Mais ce qu'il trouverait en lisant nos gazettes, Nos discours d'apparat, et nos lois si parfaites. Ce qu'il verrait d'abord , ce serait mieux. Voici
Il verrait un grand siècle ouvrant une ère immense; Il verrait, à pas sûrs, toute l'humanité S'avancer vers ce but si beau , l'égalité.
Il verrait éclater l'allégresse publique
En danses , en concerts au carré Marigny,
Au Mont-Parnasse, au Trône, à l'Etoile, à Neuilly;
Le bourgeois, ces jours-là, pris d'humeur bucolique,
Grimper à la barrière en grotesque coucou y
Avec chiens, femme, enfans, parapluie et nourrice.
Pour chercher un tronc d'arbre à l'ombre inspiratrice ,
Se pâmer d'aise au cri varié du coucou,
De beaux coquehcots faire un bouquet superbe,
Et souper sur du foin qu'il appelle de l'herbe.
Il verrait se bâtir maint pompeux monument ,
Des églises, des quais, des bourses, des fontaines,
D'après des plans trouvés dans Rome et dans Atliènes ,
Et qu'un maitre-maçon corrige artistement ;
Des palais, — des palais à ne savoir qu'en faire !
Un pour loger un singe, un autre pour aftâire
Pendante devant Pairs , puis un autre pour rien.
Il verrait une foule élégamment parée ,
Chaque soir à la scène à grands frais préparée,
Applaudir la danseuse au pied aérien ;
Les salons resplendir de lustres et de femmes j
Se mêler, s'élever ainsi qu'un encens pur.
Le doux parfum des fleurs avec celui des âmes;
Puis, peut-être, en sortant, dans quelque coin obscur.
Une femme à voix creuse, à face de hyène....
Regarde devant toi ce vaste monument
Sur sa base en rectangle étendu gravement,
Kouant autour de lui ce large péristyle
Dont Corinthe jadis a dessiné le stjle.
Que crois-tu que ce soit? Quelque temple à coup sûr^
Où le fidèle prie, où fume un encens pur,
Où le verbe divin vient purifier l'âme ?....
Candide aveuglement qu'un autre âge réclame !
Sur ce chapitre-là, mon vieux Régnier, crois- moi,
Nos enfans de dix ans en savent plus que toi.
Cependant tu dis bien : en effet , c'est un temple
Qu'avec respect ton œil en ce moment contemple.
Mais seulement au lieu de Jésus Salvator,
Un dieu bien plus puissant y règne : le veau d'or.
Du saint Nazaréen il a pris l'héritage ;
Son culte universel s'appelle agiotage;
Ses tables, fonds publics; ses symboles, coupons;
Son prêtre, agent de change; encre, son divin chrême;
Son ange est le courrier ; son Moïse est Barème ;
Et les mots : tant pour cent, sont ses divins répons.
A deux heures sonnant, au temple on officie
Sur l'autel trois fois saint qu'on appelle parquet.
Aux voix du chœur sacré le peuple s'associe,
Et l'on entend courir comme un vaste caquet.
Au lieu de coeurs, partout des portefeuilles s'ouvrent,
Et leurs trésors cachés aux prêtres se découvrent.
Seigneur Dieu , diras-tu , qui sont ces hommes-ci ?
Ecoute. As-tu jamais vu dans quelque caverne, Des hommes au front morne, au galbe rétréci , Aux traits hideusement contractés, à l'œil terne. Sur un méchant bahut nuitamment accoudés. Qui suivent d'un œil fauve une carie ou des dés ? Ce sont là des joueurs; des cœurs morts où ne vibre
Sous un doigt infernal plus qu'une seule fibre ;
Des cerveaux desséchés qu'un soc tranchant d'acier,
S'en vient dans tous les sens ouvrir, supplicier.
Ce sont là des joueurs ! Eh bien, vois-tu, ces hommes
A leur sombre démon à jamais dévolus.
Sont encore des saints, des justes, des élus,
Près des adorateurs de ce temple où nous sommes.
Ceux-là n'ont après tout qu'un stupide hasard
Pour maître. Ils aiment moins encor l'or que la chance
Où, clouée à deux dés, leur âme se balance.
Chez les derniers s'est faite une plus large part
Cette faim de l'argent, qui dans leur ventre crie.
Tandis que les joueurs n'ont pas, d'un esprit froid,
Répudié l'amour auquel chez tous ont droit
La tombe des aïeux, le nom de la patrie ,
Les autres, par calcul, ont éteint tristement,
Comme un dernier flambeau, ce dernier sentiment.
Ils ont prostitué pour le bien de leur caisse,
Leur vile sympathie au pays qui l'engraisse.
Dans les larmes, le sang, le cri des nations
En feu dans le volcan des révolutions -,
Dans un peuple râlant sous le pied d'un despote 5
Dans un état perdu sans voile et sans pilote ^ Au milieu des écueils d'un immense océan Oui bondit, furieux, sous le rauque ouragan; Dans la haute leçon qui du choc étincelle, Et qui fait que longtemps le sage agenouillé , Dans les tressaillemens du monde qui chancelé, Contemple le destin de voiles dépouillé ; — Dans tout cela, leur âme, au reste indifférente, Morte galvanisée où l'or seul est puissant , Ne regarde , ne voit , ne comprend et ne sent Que le sort d'un coupon et le cours de la rente !
Allons plus loin. Voici le modèle élégant
De nos mignons pinces du boulevart-de^Gand.
De la mode du jour ce frêle coryphée
A deux ou trois amis, lâche avec la bouffée
Du cigarre dandy fumé nonchalamment,
Sur la femme ou le ciel un sarcasme charmant.
Et les autres de rire; et ces tristes cervelles
D'essayer de remplir le vide dans le cœur
D'un vain bruit, d'un bon mot piteusement moqueur
De factice gaîté , des scabreuses nouvelles
Qu'on apprend en courant les boudoirs de Paris ;
Le tout enveloppé d'un pauvre scepticisme.
Misérable manteau tout doublé d'égoïsme,
Cousu de médisance et brodé de mépris.
Dans lequel tout esprit trop du monde pour croire,
Trop faible pour nier, plus froid de jour en jour,
Mort à toute étincelle ou d'amour ou de gloire , Comme dans un linceul s'enferme sans retour.
Encor si c'était là tout le mal , à vrai dire,
Ce serait peu de chose : il ne faudrait qu'en rire.
Car qu'importe en effet qu'un être sans ressort ,
Cœur sans feu , bras sans force , et cerveau sans idée ,
Poupée étincelante , épinglée et fardée ,
Babille à la don Juan et singe l'esprit fort ?
Le véritable ulcère et le mal incurable,
Est cette plaie ardente , avide , inexorable ,
Que la société dans un temps de malheur
Sentit naître au cerveau , puis creuser jusqu'au cœur.
Cette nuit , nuit fatale , où la philosophie
Déchira , dispersa la croyance en lambeaux ;
Scella l'âme et le corps sous le plomb des tombeaux ;
Arracha de l'autel avec sa main profane ,
Le Dieu sur une croix mort douloureusement ;
Jeta sur le saint livre au mythe diaphane ,
Et sa bave inféconde et son ricanement \ —
Cette nuit sans réveil , un sombre et large voile
Du firmament divin déroba chaque étoile,
Et, s'étendant, ferma dans ses funèbres plis.
Le monde épouvanté des cœurs et des esprits.
Et rien depuis ce temps n'a dissipé cette ombre;
Et le front dévasté des générations,
Chaque siècle est creusé d'une ride plus sombre.
C'était donc là le but de leurs ambitions !
Et ces démohsseurs qui s'avançaient sans crainte.
Mettant leurs lourds marteaux aux flancs de l'archesainte
Pensaient-ils, insensés, que la terne lueur
De leur raison débile, arrogante et rebelle.
Suffît pour remplacer la divine splendeur
De l'avenir promis à notre âme immortelle ?
Et de quoi donc ont-ils rempli les cieux déserts ?
]N 'ont-ils pas exhumé le glacé panthéisme,
Ce culte mi-parti physique et scepticisme,
Dont le dieu géomètre a soin de l'univers?
Dieu commode, en effet; docile et sans mémoire ;
Aveugle et sourd; auquel même on peut ne pas croire;
Qui n'exige jamais ni l'amour ni la foi,
Et s'inquiète peu de ce que font les âmes.
Ainsi c'est désormais une insensible loi Qu'invoquera le cœur des enfans et des femmes; Les vieillards desséchés qu'aspire le tombeau Ne mourront plus, pensant: Le réveil sera beau; Le pauvre dont la vie est amère et funèbre, Pour en guérir la plaie , étudira l'algèbre. Mais ne trouvera plus pour apaiser la faim Et de l'âme et du corps, ni paradis ni pain; La douce jeune lille en qui l'amour soulève Un sein qui jusqu'alors tranquille avait dormi ; Que son trouble secret étonne comme un rêve. Et dont le chaste cœur doucement a frémi De se sentir aimer et de se sentir vivre , Ira-t-elle verser sa prière et ses pleurs, — Douces larmes d'amour, exemptes de douleurs ! Au pied d'un vain autel plus glacé que le givre? Oh ! (jui donc leur rendrai le cortège sacré Des anges et des saints et des vierges timides , Des séraphins ailés, des archanges splendides. Dont le Irùne de Dieu fut jadis entouré ? Qui lui rendra , Jésus , votre mère Marie , \olre mère si douce au cœur blessé qui prie,
Au pécheur en péril sur la vague des mers , A tout ce qui se plaint et souffre en l'univers, Elle qui pour donner le ciel aux pauvres âmes, Fut choisie et bénie entre toutes les femmes !
Ah! tout espoir céleste est en cendre aujourd'hui !
Non, dans le monde entier, il n'est plus un appui
Où, de ses faibles mains, l'humanité croulante,
Puisse se retenir dans sa chute accablante !
Son cœur est froid déjà; l'ombre couvre ses yeux ;
Elle ne comprend plus qui lui parle des cieux ;
D'ailleurs elle sait bien qu'il n'est plus de prophètes;
Qu'à force d'agrandir ses sublimes conquêtes,
La science un beau jour, en disséquant le ciel ,
Sur le morne néant a brisé son scalpel ;
Que tous les peuples vont dans la nuit; que le doute
A soufflé le flambeau qui leur montrait la route;
Qu'ils errent sans secours, et qu'au bout de leurs pas,
La mort à tout jamais les prendra dans ses bras.
Et maintenant, Régnier, te dirais-je les lois Qui gardent tout cela? Va, ces lois sont parfaites: Elles ont formulé tous nos vœux, tous nos droits, Et sont dignes en tout des temps qui les ont faites. Menant paisiblement les hommes en troupeau , Notre code bénin, clément et débonnaire, N'est pétri que d'amour, et marche d'ordinaire Doucement escorté — du bagne et du bourreau.
Hélas! voilà pourtant, voilà ce que nous sommes! Que t'en semble, Régnier ? et dis-moi si les hommes Sont meilleurs aujourd'hui que ceux que tu connus ?
En nos temps, il est vrai, les cœurs ne sont plus nus ;
Nous avons largement sur notre infâme vie,
Ainsi qu'un voile épais, tendu l'hjpocrisie.
0 maître, je ne sais si tu voudrais rester,
Avec un tel progrès, à vivre dans ce monde;
Mais moi, si j'étais toi, de peur de me heurter
Contre tout ce qu'il a d'infernal et d'immonde,
De mon linceul usé je prendrais le lambeau,
Et m'en retournerais pourrir en mon tombeau !
Paris, 1837.
Ca Ugm9^ Su £omU I3au50ttin,
S^ K^m. t^^'/a<nt''n cMûaofueà-
Oyez, puissantes châtelaines, Humbles vassales et villaines.
Jeunes pages à l'air mutin , Saints hommes sans grosse prébende.
Preux chevaliers que Dieu défende De toute embûche du Malin , — Oyez, oyez! c'est la légende Du gentil comte Baudouin.
Or sachez, — et le ciel vous donne Une croyance ferme et bonne Dans tous les faits ci-relatés, — Sachez que ce comte de Flandre, Quand la mort s'en vint surprendre Son bon vieux père à ses côtés, Vit sa puissance alors s'étendre Sur quatorze nobles comtés.
Dix mouvaient du trône de France :
Baudouin donc, par révérence.
Vint à Paris devers le roi, Comme il devait, en faire hommage.
Le roi lui montrant bon visage, Lors lui dit : « Comte, par ma foi.
Dieu vous donne tout avantage :
Soyez bien venu près de moi. »
« Merci, cher Sire, » dit le comte.
<( Or oà, reprit le roi, l'on conte
Que VOUS querrez femme, beau fils; Et vous en trouverez, j'espère. »
11 faut savoir que le bon père Avait pour fille Béatrix, Blanche comme un rayon lunaire , Belle comme un joyau de prix.
Sur ce, le bon duc de Bourgogne S'entreraêlant de la besogne.
Et prenant à part Baudouin, « Comte, lui dit-il, je vous prie, ]N'est-ce pas qu'elle est bien jolie, Béatrix ? Requerrez sa main. »
« Non, fit l'autre, je n'en veux mie.
Toute gente qu'elle est, cousin. »
Le roi, quand le duc vint lui rendre Ces mots de Baudouin de Flandre , Fut courroucé très-grandement : Pourtant il n'en fit rien paraitre.
Le comte avait laissé ce traître Qu'on nomme Orgueil communément, Sur son âme régner en maître.
Dieu l'en pimit : voici comment.
Un jour, après sa départie
De France, ayant eu quelque envie
D'aller chasser en ses forets ,
11 requit ses barons en masse,
Ses veneurs et leurs chiens de race ,
Et puis , lorsque tous furent prêts ,
Le comte es bois ouvrit la chasse.
Sonnant du cor au plus épais.
Un sanglier noir comme un Maure, Enorme et plus féroce encore , Issit de l'ombre d'un hallier.
Sus à la bête , chiens de race !
Quatre restèrent sur la place; Et le comte, bon cavalier,
Lors se mit à suivre la trace Du formidable sanglier.
Longtemps, longtemps dura la course.
Maint bois, maint taillis, mainte source A grand bruit furent traversés.
Le sanglier allait sans cesse ; Maître et clieval avec vitesse, Comme des traits dans l'air lancés, Ou des esprits que Satan presse.
Suivaient ses pas au loin tracés.
La bête enfin cbangeant d'allure.
Contre le comte et sa monture, Soudain s'élança fièrement :
Baudouin faisant bonne mine , Le férit à travers l'échiné De son épieu très-àprement ; Le monstre chut sur la poitrine , Puis fut occis en un moment.
Lors Baudouin mit pied à terre, Et là, se voyant solitaire , ( Car tout son monde était resté Dans la forêt, bien loin derrière, ) 11 s'assit couvert de poussière , Sur l'animal jùs culbuté , S'ébaliissant de la manière Dont il s'était si loin bouté.
Il ruminait cette pensée, Quand, levant sa tête baissée, Il vit devant lui tout à coup.
Sur un cbeval une pucelle , Jeune et mirifiquement belle, Dont il s'émerveilla beaucoup Toutefois il s'approcba d'elle, Et se tenant ainsi debout,
(c Par Dieu! sojez la bien venue, »
Dit-il à la génie inconnue
Qui doucement le salua.
Or, ce salut plein de noblesse A la fois et de gentillesse, Au fond du cœur le remua , Et l'emplit de grande liesse.
Cependant il continua :
« Dame, d'où vient donc, je vous prie, Que chevauchez sans compagnie ? »
(( Beau sire, Dieu le veut ainsi, Répondit-elle : je suis fille D'un roi dont la couronne brille Devers Orient, loin d'ici.
Or, comme cuidait ma famille Me marier sans ma merci,
» Par un beau soir je pris la fuite, Laissant mon bernage et ma suite *, Puis au Seigneur je fis serment De n'accepter en mariage
Que le comte dont l'héritage En terre et bon entendement , Fasse le plus riche apanage Qui soit dessous le firmament.
» Or, à ce compte ne puis prendre Que le gentil sire de Flandre Dont on m'a tant et Lien parlé. »
Sur ce propos , se tut la dame , Baissant son œil noir plein de flamme Par l'ombre de longs cils voilé.
Mais, las! de cette gente femme, Jà le comte était affolé.
Il se pourpensait en silence. Sous une maligne influence.
» Belle dame , dit-il enfin , Ne querrez donc pas davantage Ce seigneur au riche héritage :
Je suis le comte Baudouin.
En retour de mon apanage Baillez-moi votre blanclie main. »
« De vrai? » dit la dame ravie.
<( Certes , fit-il , n'en douiez mie. » Et lors, de l'ennemi tenté, Il prit son cor à sa ceinture.
Et corna si haut d'aventure , Que son bernage au loin resté , Epéronnant chaque monture, Advint bientôt à son côté.
Quand ut la dame proposée Aux barons, pour son épousée, Aucuns furent bien ébahis, Et lui firent une semonce :
a Je sais ouvrer quand je prononce; Or, n'en parlez plus à tout prix -, » Fut de Baudouin la réponse.
Dont ses barons furent marris.
Bref, de là se partit le comte,
Et puis, sans vergogne et sans lion te,
Eponsa la dame à Cambra y.
Furent unis bien treize années
Des plus grands maux accompagnées,
Qu'elle causa pour sûr et vrai.
De plus , deux filles leur sont nées ,
Dont une autre fois parlerai.
Sachez que le comte eut le blâme Des maux perpétrés par sa dame.
Pourtant elle allait bellement A l'église avec grande grâce ; Mais elle abandonnait sa place, Dès que venait le sacrement.
Ce dont ceux de la populace.
S'émerveillaient moult grandement.
Un jour, le comte en la grand' salle De son palais de Wynendale,
Festoyait ses barons féaux.
Pour Jors, comme ils étaient à table,
Buvant force vin délectable ,
Et devisant en doux propos ,
Vint un ermite respectable,
Vieux et chauve, et courbé du dos.
Cet ermite au comte dit : « Sire.
Au nom de Dieu, veuillez bien dire Qu'ici l'on me baille un repas. »
11 l'octroya -, mais lors sa femme Voyant l'ermite, eut peur dans l'âme , Et dit à Baudouin tout bas : a Boutez-le hors; c'est quelque infâme. » Baudouin ne le voulut pas.
« L'aumône, dit-il à sa dame.
Est bonne à faire à qui réclame :
C'est un devoir que charité, Fol est celui qui la demande
S'il n'en a nécessité grande 5 Mais par mon nom et ma comté , Je veux, et que chacun m'entende.
Que l'ermite soit bien traité. »
Pourtant le vieillard une piesce
Ayant avisé la comtesse,
De tout son corps trembla soudain,
Et se signa, ne voulant prendre
Rien des beaux plats qu'on vint lui tendre
Ce qu'apercevant Baudouin,
(( Par Dieu! fit-il, veuillez m'apprendre
Ce qui vous trouble en ce festin ? »
Lors se levant debout l'ermite , c( Barons et comte, laissez vite Le boire et le manger, dit-il :
Un grand danger tous vous menace ) Mais priez Dieu : sa sainte grâce Vous lirera de ce péril. »
Tous restèrent si cois en jdace, Qu'on eut ouï tomber un fil.
Puis l'ermite dit sur la dame :
c( Démon qui gis en cette femme ,
De par le Dieu du paradis ,
De par son fils qui vint sur terre,
Et fut navré sur le Calvaire ,
Pour nous sauver, au temps jadis, —
Je te conjure, au nom du Père
Et de Jésus, comme je disj
» Je te conjure : or, abandonne
Ce corps de femme, et que personne
Ne soit ici par toi grevé. »
Cette conjuration dite,
Se tut le bon et saint ermite.
Chacun croyait avoir rêvé :
Mais alors de sa voix maudite,
Ainsi parla le réprouvé :
« Ne puis le celer davantage :
Comte, et barons de son bernage, Cet homme a dit la vérité. Oui, je suis un ange rebelle Que de sa demeure éternelle Le Seigneur a rejeté.
C'est pour l'attraire à ma cordelle , Que j'ai le comte un jour tenté.
» Il chut dans mon piège bien vite, Car il avait l'ame séduite Par l'orgueil , lecpiel l'a porté A refuser son alliance Au grand et noble roi de France.
Dès cette heure, me suis bouté, ( Dieu m'en ayant donné licence, ) Dans ce beau corps qui l'a tenté.
)) Or, ce corps avait pour maîtresse L'âme d'une gente princesse,
La fille d'un roi sarrasin.
Elle était morte d'aventure :
J'entrai dedans sa sépulture, Et fis lever le corps soudain ; Puis je vins, usant d'imposture, L'unir au comte Baudouin.
» Vous savez tous quels maux sans trêve Par la famine et par le glaive , Vinrent en Flandre depuis lors.
Le comte en aura le dommage; Ains n'en veux dire davantage :
Pour ce m'en vais parmi les morts , Parachevant mon long ouvrage , En son lieu replacer ce corps. »
Ayant fini cette parole, S'en fut le démon malévole.
Chacun longtemps en devisa. Moult pensif demeura le comte.
Notez qu'il lui cliut grande honte Lorsque le peuple l'avisa, Il dit, gabant de son mécompte :
<( Voici qui le diable épousa. »
Lors , par le conseil d'un prud'homme , Il se convint d'aller à Rome.
Au Pape ayant là tout conté , 11 dut, pour racheter son âme Des maux de l'éternelle flamme , Guerroyer loin de sa comté , Tant qu'enfin par sa bonne lame, Le saint tombeau fut conquête.
D'abord ses armes devaient-elles Sauver des mains des infidèles , Constantinople où Béatrix , La fille du bon roi de France , ( Si vous en avez remembrance, ) Se trouvait lors, et par grands cris,
Réclamait pixDcliaiue assistance Contre les païens ennemis.
Et sachez que la bonne dame En ce pays devint la femme D'un bon sire illèc empereur, Quand Baudouin l'eut refusée.
Quelque temps après, l'épousée Resta veuve de son seigneur ; Et depuis lors fut exposée Aux sarrasins, par grand malheur
Baudouin donc n'attendant guère , Partit avec son ost de guerre, Que près la ville il disposa ; Puis occit par belle prouesse , Le chef qui grevait la princesse; Tous ses païens pulvérisa ; Vint dans la ville en allégresse , Vit Béatrix et l'épousa.
Ainsi, — puissantes châtelaines, Humbles vassales et villaines , Jeunes pages à l'air mutin, Saints hommes sans grosse prébende , Preux chevaliers que Dieu défende De toute embûche du Malin, — Ainsi prend fm cette légende Du gentil comte Baudouin.
Or, vous pouvez de l'aventure* Hautes moralités conclure.
Qui sont riches et vrais trésors :
A savoir qu'orgueil perd les âmes ; Qu'amour a de traîtresses flammes ; Que repentir lave les torts ; Kt puis, d'abondant, que les femmes Ont quelquefois le diable au corps.
Anvers, 1838.
Lafjiiclle avons liréc . cl n'allez le mal preiidi e , Du livre précieux de Baudoyn de Flandre.
Ca QatailU norturnc.
La plaine des morts Que dans une guerre, Un combat naguère , Engraissa de corps, Dès que minuit sonne , S'émeut et frissonne, Et de ses sillons ,
Vomit d'une armée D'ossemeiis formée Et d'elle exhumée, Les blancs bataillons.
Et de l'horizon gris, comme un œil qui regarde La lune fixe aux champs sa prunelle blafarde.
Au tambour qui bat , A l'aigre trompette, Marche le squelette De chaque soldat.
Leur linceul se forme En pâle uniforme Sur leurs bustes creux.
Le chef qui les compte , Dans sa course prompte , Avec fracas monte Un cheval osseux.
Et de l'horizon gris , comme un œil qui regarde, La lune fixe aux cliamps sa prunelle blafarde.
Les crânes branlans Sur leurs cols ricanent, Et fiers se pavanent Décharnés et blancs.
Un rayon traverse Tous ces corps, et verse D'étranges clartés Aux groupes mobiles Qui, sur longues files Comme des reptiles, Sont bientôt postés.
Et de l'horizon gris, comme un œil qui regarde, La lune fixe aux champs sa prunelle blafarde.
]\i le corbeau noir Qui dans l'air croasse ,
]\i le loup vorace Qui rôde le soir, IN 'est à cette fête.
On voit sur la tête Du guerrier de fer, Des esprits qui passent, Reviennent, s'effacent, Et dont les ris glacent Les ombres de l'air.
Et de l'horizon gris, comme un œil qui regarde ^ La lune fixe aux champs sa prunelle blafarde.
Soudain apparaît La seconde armée De lances semée, Comme une forêt.
Elle va profonde, Et mugit et gronde D'un souffle infernal :
A chaque colonne Le trompette sonne La charge , et hii donne Un même signal.
Et de l'horizon gris, comme un œil qui regarde, La lune fixe aux champs sa prunelle blafarde.
Au flanc des tambours Frappe la baguette , Et l'écho répète Ses roulemens sourds.
Les troupes s'élancent; Les drapeaux balancent Leurs blasons poudreux ; Les cors retentissent; Les chevaux hennissent, Et fougueux, bondissent Sur le sol pierreux.
Et de l'horizon gris, comme un œil qui regarde, La lune fixe aux champs sa prunelle blafarde.
Guerre! Allons! Allons! — La sombre mêlée Broie échevelée Tous les bataillons.
Chaque épaisse armure Rend un long murmure Et jette un éclair.
Les guerriers s'attaquent , Se suivent, se traquent. Et leurs vieux os craquent Sous le choc du fer.
Et de l'horizon gris, comme un oeil qui regarde, La lune fixe aux champs sa prunelle blafarde.
Guerre ! Los aux preux !
L'enfer les regarde :
Déjà son noir barde S'apprête pour eux.
Guerre! guerre! guerre!
Que partout sur terre Osseraens pétris , Fers, casques, épées, Cuirasses coupées, Et têtes frappées Roulent en débris !
Et de l'borizon gris, comme un œil qui regarde, La lune fixe aux cliamps sa prunelle blafarde.
Des souffles glacés Sur la plaine entière Roulent la poussière Des os dispersés.
Tout se mêle ; et l'ombre Comme un voile sombre, Couvre le combat.
Le fracas augmente; L'écho se lamente , Comme la tourmente Quand 1 éclair s'abat.
Et de l'horizon gris, comme un œil qui regarde, La lune fixe aux champs sa prunelle blafarde.
Honneur aux vaillans !
Gloire aux intrépides, Aux exploits rapides Aux succès brilla ns!
Barons, hommes d'armes, Sans peur, sans alarmes, 'J'aillez à grand bruit !
Que chacun balance L'estoc ou la lance !
Gloire à qui s'avance, Honte à <|ui s'enfuit !
Et de riiorizon gris , comme un œil qui regarde La lune fixe aux champs sa prunelle blafarde.
Silence ! c'est fait.
L'infernal mystère Trouvera sous terre Satan satisfait.
La plaine écorchée , De débris jonchée Rouvre ses sillons ; Et de chaque armée D'ossemens formée , Dans elle inhumée , Prend les bataillons.
ût d'un nuage noir dont l'épaisseur la garde, La lune a recouvert sa lumière blafarde.
Paris, 1855.
C^ retour iis pirates Unions,
S^ f^é. d^. 'ëandci&nce.
« Oui, nous avons rougi la hache des combats : La gloire, et le butin qui pèse sur nos bras,
Sont nos récompenses insignes :
La lune argenté Peau de ses rayons sereins ; Et nous lâchons la bride à nos chevaux marins,
Sur la route où marchent les cygnes.
» Ils dormaient sans frajeur, ils dormaient sans soupçons. Les fils dégénérés des Scots et des Saxons j
Mais avant que leurs monts de neige Fussent sortis de l'ombre au lever du soleil, ÎSous leur avons à tous fait un sanglant réveil.
Au son du cor de la Norwège.
)) Nous avons remplacé l'aurore et ses splendeurs, Par un torrent de feu qui jetait ses lueurs
Bien loin de leur ville embrasée j Et le glaive vainqueur, le glaive à deux tranclians. Au sortir de leur corps a fait boire à leurs champs
Une rouge et chaude rosée.
» Au lieu des doux soupirs des brises du matin, Nos flèches ont sifflé leur cantique hautain ,
En passant sur leurs pâles têtes j Nos flèches ont sifflé l'hymne de leur trépas. En fuyant, comme l'aigle à de lointains repas,
Du sein creusé des arbalètes.
» Nos pieds ont insulté leurs cadavres meurtris; Nous avons fait mourir, en riant de leurs cris
Leurs fils, leurs pères et leurs femmes; Auprès du nouveau-né l'aïeul à cheveux blancs ; Et nous avons brûlé tous leurs moines tremblans
Avec leurs églises infâmes.
» Au festin de la mort, des braves envié , Nous avons en partant, nous avons convié
Le corbeau qui suit notre trace, Le crapaud venimeux à la sinistre voix , L'aigle affamé de chair, le loup fauve des bois,
Et le milan au bec vorace.
» Et nous ne pleurons pas nos frères qui sont morts : Au combat les guerriers succombent sans remords;
Au Valhalla montent leurs mânes, Pour s'asseoir près des dieux sur un large gradin , Entendre leur louange , et boire avec Odin
La bière dans de larges crânes.
)) De l'île des Saxons s'éteignent les rumeurs : Pour aider aux efforts de nos puissans rameurs,
Le vent gonfle nos doubles voiles ; Tout s'enfuit : seulement le feu de la cité, A l'horizon se mêle à la douce clarté
Que font la lune et les étoiles.
» Passez la vaste mer , ô vaisseaux des Teutons ! Allez; animez- vous aux airs que nous chantons ;
Allez ; fendez l'onde à la nage 5 Allez, car nous portons à nos femmes là bas, De l'or, des bracelets pour décorer leurs bras,
Et l'odeur des champs du carnage.
ï) Arrivez, — et bientôt vous quitterez le port; Car ainsi que la nuit, notre tâche de mort
Toujours finit et recommence; Et les peuples lointains sur la terre semés , En priant leurs faux dieux , trembla ns , nous ont pommés
Les rois de l'océan immense.
» Ils s'apprêtent déjà, nos scaldes inspirés, A chanter nos combats en des hymnes sacrés
Qui descendront le cours des âges :
Sur les noms les plus beaux que la terre élira Notre nom glorieux toujours débordera ,
Comme la mer sur ses rivages.
» Oui, nous avons rougi la hache des combats : La gloire , et le butin qui pèse sur nos bras ,
Sont nos récompenses insignes; La lune argenté l'eau de ses reflets sereins ; Et nous lâchons la bride à nos chevaux marins ,
Sur la route où marchent les cygnes. »
Anvers. 1838.
21 unt enfant»
L'haleine Des nuits Est pleine De bruits :
Des villes, Des îles, Des bois, S'en viennent, Se tiennent Les voix.
L'église
Frémit ; La brise Gémit; Et l'onde Qui gronde Au pont, A riieure Qui pleure.
Répond.
La grève Parfois, Elève La voix ; Puis, vieille/ S'éveille Souvent, Tour grise Qui brise Le vent.
Un pâtre Se plaint Que l'âtre Eteint , Bourdonne L'automne; Et voit Sa cendre S'épandre Au froid.
Vieux gnomes , Lutins , Fantômes Mutins , Qui gèlent , S'appellent D'un mont, S'élancent, Puis dansent En rond.
Squelette D'enfer, Vient, jette L'éclair Blanchâtre Au pâtre Qui fuit j Il râle, Et, pâle , Le suit.
La ville Des morts, Fertile En corps, Emue , Remue Leurs chairs , Que longent Et rongent Les vers.
La branche
Ici,
Epanche
Aussi
Sa plainte ,
Qu'étreinte
Lui rend
La feuille
Que cueille
Le vent.
La lyre
Encor
Attire
Le cor :
Il semble
Qu'ensemble
Parfois ,
Ils pleurent ,
Puis meurent
Aux bois.
Et l'aile Des nuits , Qui mêle Ces bruits, Les porte, En sorte Qu'au bout.
Ils passent, S'amassent Partout.
Mais toutes Ces voix Des routes , Des bois, De l'ombre , Du sombre Beffroi , S'apaisent, Se taisent , Quand, toi ,
Paris , 1834.
L'aurore , Enfant, Te dore , Et quand Ta bouche Qui touche Bientôt, Si pure.
Murmure Un mot!
€e mcseage ii ia BamomlU.
S^^é. S^e^:^ Moj^ael/J.
Rivière sans houles,
Qui roules De tes sombres eaux, L'onde murmurante ,
Errante Sous les grands roseaux;
Petit diantre grêle Dont l'aile
Ne se lasse pas,
Et qui fuis si vite Au gîte
Qui t'attend là bas ;
Brise dont l'haleine
Est pleine De maint doux butin Fait sur chaque rose
Eclose Aux feux du malin;
0 chant que ma lyre
Soupire , lin pleurs sous mes doigts j ISotes qu'elle laisse
Sans cesse Partir à la fois;
Voyageuse nue,
Venue Du levant vermeil, Et, dans les espaces,
Qui passes Dorée au soleil;
Ardente cavate,
Egale Dans ta course, aux vents, Qui sur ton col dresses
Les tresses De tes crins mou vans;
Vous tous : onde grise.
Et brise, Chant qui pars d'ici , Oiseau qui voyages.
Nuages , Toi, cavale aussi,
Vous tous, VOUS que mène
La chaîne D'une même loi Oui , vers là sans cesse
Vous presse , Vous, écoutez-moi:
Quand , loin de la plaine
Prochaine, Loin du mont glacé, Loin des grands bois sombres
Pleins d'ombres , Vous aurez passé,
Vous verrez paraître
Un hêtre Aux rameaux noircis, Et, sous son feuillage.
Un page.
Un beau page assis.
Soucieux il rêve;
D'un glaive Son bras est armé :
Ce glaive est un gage;
Ce page Est mon bien-aimé.
Portez ce message
Au page, Que pour moi le temps Chaque heure un mal sème ;
Que j'aime, Je souffre, — et j'attends.
Paris, 185o.
(Bnllmmmt.
« Par les saints, par Notre-Dame, » Par les cornes de Satan , )) J'enlève ce soir la femme » Du gros sire de Tristan.
» Tandis qu'alerte à la chasse » Il poursuit le cerf qui passe,
)) ]\îoi, je vais au rendez -vous )) Qu'hier, à la messe, la belle j) Me donna , lorsque près d'elle » Priait son féal jaloux.
)) Halte! voici la dentelle » En pierre, de son balcon.
)) Au travers m'aperçoit-elle )) De son jeune œil de faucon ? )) Sur mon a me, j'ai ma proie !
)) Voici l'éclielle de soie )) Qu'elle descend jusqu'en bas :
» Pardieu, ma légère infante, )) Je te reçois triomphante » Et t'empoite dans mes bras !
» Çà, voyons, tandis qu'en selle » Nous volons comme le vent , )) Donnez-moi, ma toute belle, )) De ces baisers que souvent,
» J'enviais dans la nuit brune )) Au vieux sire.... mais la lune » Qui dans le ciel vient s'asseoir, » Là, fait luire une cuirasse....
» Eh ! c'est ton mari qui passe :
» Je veux lui dire bonsoir.
» Il vient de nous reconnaître,
» Et son œil lance du feu.
» Une passe d'armes, maître !
» Ta femme sera l'enjeu.
» Ne tremblez pas, gente dame...
» Une! deux! Allons, ma lame
» Sur le chemin l'a couché.
» Bah! puisque veuve vous êtes,
» En me suivant vous ne faites
» Que la moitié du péché. »
Paris, 1837.
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« Je suis l'ange des rêves, Le fils du doux sommeil , Qui, lorsque sur les grèves S'abaisse le soleil, Vient d'une aile légère, Sur le front de la terre Poser un pied vermeil.
» Je fais briller pour l'âme une aurore nouvelle , Où d'un monde inconnu la splendeur se révèle
Dans un vague liorizon :
Je peuple ses détours d'ombres mystérieuses Qui passent tour à tour plaintives et rieuses , Derrière le rideau qui voile la raison.
» J'ai les mains toutes pleines De parfums et de fleurs; J'ai de fraîches haleines Pour calmer les douleurs; J'ai de tendres caresses Dont les douces ivresses Compensent bien des pleurs !
» Sur le berceau béni de l'enfant qui sommeille ,
Sur le lit de la vierge à la bouche vermeille ,
J'étends le saint abri de mes ailes d'azur;
A mes hymnes divins leur âme se balance ,
Et toujours , quand ma voix s'éveille en leur silence ,
Mon chant est le plus doux dans le cœur le plus pur !
» Mais pour l'homme de crime, J'emprunte tour à tour Le cri de sa victime Et le bec du vautour ; Mes fantômes sans nombre Le punissent dans l'ombre De ses forfaits du jour.
» Je porte au fond des cœurs une clarté secrète : Leurs plis les mieux cachés , leur plus sombre retraite
S'entr'ouvrent sous mes doigts-, Et, tandis que la nuit étend son voile immense, A l'homme qui s'endort , la sainte conscience Se révèle en mes traits et parle par ma voix. »
Anvers , 1838.
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« Nos pas ont ébranlé le sol de l'Italie :
Dans ses champs notre armée immense se déplie ;
L'ardeur brille en nos 3'eux, et le glaive en nos mains:
Et nous n'arrêterons notre course sur terre ,
Qu'après avoir roulé nos chariots de guerre
Sur les débris de Rome et le corps des Romains.
» La trompe des Kiinris et la rote gallique Ont fait pâlir d'eflfroi la morne République : Oh ! qu'elle tremble donc ! car à notre départ , Nous avons entendu nos femmes prophétesses Nous prédire un banquet plein de douces ivresses. Dont le corbeau vorace aura sa large part !
)) Et nous marchons ; le jour , Bel répand sa lumière
Au loin sur notre route , et dore la poussière
Qui s'élève à grands flots des champs où nous passons ;
Et quand la nuit exhale une haleine attiédie,
Nous éclairons nos pas aux feux de l'incendie
Que nous mettons au cœur des bourgs et des moissons.
)) Rien ne peut arrêter nos courses triomphales : Tout fuit, comme la paille au souille des rafales. Sitôt que le grand peuple à l'horizon paraît. Quand devant nous un fleuve étend ses eaux rapides , Nos mains comblent son lit de rocs aux flancs arides , Et des arbres géans de toute une foret.
» Hésus nous guidera dans le sein des batailles : Nos lâches ennemis, au pied de leurs murailles , Sentiront dans leur cœur le froid de notre fer; Et sur leur Capitole au faîte centenaire, Nous entendrons Tarann rouler son lourd tonnerre Au lieu du foudre éteint de leur faux Jupiter.
» Nos pas ont ébranlé le sol de l'Italie :
Dans ses champs notre armée immense se déplie ;
L'ardeur brille en nos yeux et le glaive en nos mains ;
Et nous n'arrêterons notre course sur terre,
Qu'après avoir roulé nos chariots de guerre
Sur les débris de Rome et le corps des Romains. »
Anvers, 1838.