CO ODES
Et pourtant nous l'aimons ; et, dès qu'elle rayonne,
Nous attachons les yeux à sa frêle couronne ,
Quoique nous sachions bien qu'ils pleureront demain !
C'est que de tous les biens que t'offre cette terre,
L'illusion fragile, inféconde, éphémère.
Est encor le meilleur, ô pauvre cœur humain !
Taris, 1837.
gputrff l>'(Btc.
Les heures en passant vont ramener le soir. Venez sur le penchant de ce mont, venez voir, Tandis qu'au jour mourant succède la nuit sombre, Lutter à l'occident, la lumière avec l'ombre.
Voyez, voyez là bas, sur l'horizon brûlant. Cet immense nuage au front tout ruisselant
De rayons et d'éclairs! et sa masse profonde
Qui, sembable au vaisseau dont la course sur l'onde
Creuse un sillon d'écume au bout du flot amer,
^'ient blanchir ses flancs noirs à cette ardente mer !
Des nuases encore au couchant s'amoncèlent.
L'un par l'autre heurtés, ils s'ouvrent et chancèlent y
Le soleil derrière eux, par leurs angles brisés.
Fait jaillir dans les cieux ses rayons divisés.
Et géant fatigué de la longue carrière ,
Lentement il descend de son char de lumière.
Et l'ombre qui le suit, traîne son manteau noir ; Et voilà que scintille une étoile du soir.
0 vous qu'à ce spectacle un saint désir convie, IN'est-ce pas qu'il est peu de momens dans la vie Si pleins de douce joie, et de paix, de bonheur, Et de félicité dont dél)orde le cœur, Que les momens sacrés, que l'heure solennelle, Où l'ànie en contemplant la nature éternelle
Qui la frappe partout de sa sombre splendeur, S'agrandit et s'élève à toute sa hauteur?
Oh ! que ce soir est beau ! Que cette brise aimée Vient à nous, carressante et douce et parfumée ! Quel repos sur la terre et quel spectacle aux cieux ! Tout , près de nous couché, s'endort silencieux ; La nuit sème en chemin ses étoiles rêveuses -, Et du lointain sommet des colhnes brumeuses La lune qui surgit épand ses doux rayons.... Oh ! le Seigneur est là ! Prions ! prions ! prions !
Paris, 1834.
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Oui, parfois je me prends à vous plaindre en silence D'avoir reçu du ciel cette amère faveur. L'enthousiasme ardent dont la flamme s'élance De votre âme inspirée à votre front rêveur;
Je vous plains de sentir qu'une voix solitaire S'élève en votre cœur, appel mystérieux , Vous invitant, poète, à répéter sur terre Ce que vous devinez du cantique des cieux ;
ce ODES.
Je vous plains d'être émue au spectacle du monde Que dore votre esprit d'un reflet éclatant; Je vous plains d'éprouver que la lyre féconde l^n vous trouve un écho qui s'éveille en chantant;
Kt je me dis : « Mon Dieu ! faut-il donc que cet ange )) Prenne dans son exil sa part de nos douleurs? » Ses pieds doivent-ils donc toucher à notre fange , )) Hélas ! et ses beaux yeux sont-ils faits pour les pleurs ?
)) Car il croît sous les pleurs l'arbuste du génie ! » Car il brûle la terre où son germe est éclos ! » Car aux vibrations de l'humaine harmonie » La douleur joint toujours im liymne de sanglots !
» Et lui, qu'il va souffrir, quand fuira son doux rêve! ); Quand ses illusions lentement vont mourir ! )) Du prestige enchanté dont le souffle l'enlève, » Quand il s'éveillera , mon Dieu , qu'il va souffrir !
OMS. 07
» Ses pieds se meurtriront au gravier de la vie -, » Notre nuit à ses yeux voilera son beau ciel ; » Au fond de la louange il trouvera l'envie, » Poison que l'homme verse en tout vase de miel !
» Quel effroi dans son cœur! Quelle ombre en sa lumière ! » Quel deuil , lorsqu'il verra répondre tristement » A ses chants parfumés d'amour et de prière, » De ce monde vieillard le froid ricanement ! »
Alors, le cœur rempli de ces funestes choses. Je m'approche de vous, prêt à vous dire : « Enfant, » Cachez ces belles fleurs dans votre esprit écloses : » Elles se sécheraient dans notre air étoufthnt ! »
Mais vous qui souriez, et devinez peut-être Le rêve douloureux dont je suis oppressé, Vous m'attirez d'un signe au bord de la fenêtre. Et puis vous me montrez de votre doigt baissé,
Ce beau jardin remjjli de feuilles murmurantes Oui cachent tant d'oiseaux dans leur molle épaisseui-; ]»empli de frais gazons, et des fleurs odorantes Que votre main cultive et dont vous êtes sœur.
Puis, plus loin vous voulez que je regarde encore Les demeures de l'homme, assises au soleil. Que ternit la misère ou que l'orgueil décore, Mais auxquelles le jour verse un rayon pareil.
Alors, pouvant saisir ces trois aspects du monde, Dans le même horizon d'un seul regard perçus, La triste humanité, la nature féconde.
Et le dôme du ciel rayonnant au-dessus ,
Alors vous me parlez, et j'écoute votre âme Prêtant sa mélodie au son de votre voix, 1 aisant élinceler à sa splendide flamme Et l'homme, et la nature et le ciel à la fois \
^ ous me dites alors la chaîne irnpéiieuse Qui lie au ciel heureux la terre des douleurs ; Vous me montrez dans tout la main mystérieuse Qui fait germer la joie où sont tombés les pleurs.
Puis ayant parcouru cette immense ceinture, De la pierre insensible aux clartés du saint lieu, De votre âme il s'exhale un hymne à la nature , Un mot d'espoir à l'homme , une prière à Dieu !
Or, pendant que je suis votre vol, ô colombe, Moi qui tantôt voulais arrêter votre essor, Je sens qu'en mon esprit le doute enfin retoml^e, Et je crains de vous voir fermer vos ailes d'or !
Je songe que si Dieu vous donna le génie. Ce ne fut pas, enfant, pour le garder en vous; Et que la harpe sainte ovi vibre l'harmonie, Pouvant sécher des pleurs, doit résonner pour tons !
Et puis n'est-ce donc pas un douloureux martyre Que d'étouffer en soi l'âme qui veut clianter ? Et si l'on souffre alors, lequel de nous peut dire Si liâter son élan vaut moins que l'arrêter ?
N'écoutez donc, ô douce et noble jeune fille, N'écoutez que la voix qui vous parle d'en haut ! Suivez les rayons purs de l'astre qui vous brille ! Soyez sublime, au prix des douleurs, s'il le faut!
Consolez par vos chants! Eveillez l'espérance. Oiseau qui du bonheur annonce le retour. Consolez et priez! Plus d'une âme en souffrance Viendra vous écouter, pour vous bénir un jour !
Que passent de vos chants les notes envolées Partout OLi l'homme souffre, humble toit, dôme d'or Les bénédictions des âmes consolées Amasseront pour vous un céleste trésor !
Alors, laissez venir la douleur solitaire,
Et buvez le calice à vos lèvres offert :
Vous en aurez la force; et d'ailleurs sur la terre
Qui donc peut se vanter de n'avoir pas souffert?
L'arbre de la tristesse en tout cœur prend racine ; Mais tandis que stérile il meurt dans presque tous, Cbez le poëte saint, quand sa brandie s'incline, Les fruils qu'elle a portés, pour les autres sont doux !
Car le poëte, lui, comme le Clirist sublime. Pour briser toute cliaîne, accepte des liens : Le poëte sacré, volontaire victime, Tarit les pleurs du monde en répandant les siens!
iîtinuit.
Minuit ! — Encore un jour dans le gouffre jeté ! Encore un jour qui s'est joint aux ombres profondes, Et qui, las d'avoir fait sa ride au front des mondes , Dort dans l'éternité.
Dors !... Une heure viendra, solennelle et fatale, Où l'ange de l'abîme, aux paroles de feu, Secoûra ton sommeil, et te jettera pâle, Face à face avec Dieu !
Paris, 1855.
2lnt)frs. - 27 ©rtobrc 1850.
Un jour, Napoléon plein des hautes pensées Qui bouillonnaient sans cesse en son large cerveau, Alors que peuples, lois, couronnes fracassées Etayaient de débris son empire nouveau,
Songeait à l'avenir. -^- En silence évoquée L'Europe devant lui comme un seul monument Où perçaient à la fois temple, église et mosquée. Se dressait lentement.
Groupés autour de lui, les peuples de la terre Etaient liés au fil dont il tenait le bout, Et puis lui, l'empereur, tranquille et solitaire, Sur l'édifice immense , il surgissait debout.
Soudain tout s'éclairait de cette âme féconde. Comme un phare dont luit chaque face à la fois, Son éclatant génie illuminait le monde Qui marchait à sa voix.
C'est alors, au milieu du gigantesque rêve, Qu'Anvers apparaissait à l'empereur puissant; Anvers avec son port, ses bassins qu'il achève. Et son fleuve profond au long flot jaunissant.
Les siècles à venir germaient dans ses pensées. Déjà les grands vaisseaux lèvent leurs mâts ailiers Puis des autres voilà les carènes dressées, Fières sur leurs chantiers.
Ici le dur marteau rebondit et résonne. Plus loin, sur le pavé rampent les lourds canons; Là sont voiles, agrès, pavillons qu'on blasonne. Ancres et fins canots dont pendent les chaînons.
Allons! bruns matelots, des flots bravez la rage ! A vos voiles donnez la brise et la mousson : Bruns matelots, mêlez à la voix de l'orage ^ otre rauque chanson !
Voici des ports lointains les flottes qui reviennent Avec Içs grands trésors dont leurs flancs sont gonflés; Et voici leurs marins qui, joyeux, entretiennent Leurs amis curieux en grand cercle assemblés.
De tous les points du monde, ainsi viennent en foule Dans l'Escaut s'arrêter et jeter leurs crampons, Goélettes et bricks et sloops que la mer roule , Et vaisseaux à trois ponts.
Dites, NapoléoQ, n'était-ce pas le rêve Qui vous rendait pensif, qui vous venait bercer. Un jour que vous longiez du vieux fleuve la grève, Et qu'Anvers à côté vous regardait passer ?
Anvers que vous aimiez, que vous vouliez pareille Aux Cartilages, aux Tjrs, reines des flots amers. Vous veniez l'éveiller; — car Anvers qui sommeille Fut reine aussi des mers.
Tout se fait. Voilà bien, voilà la rade immense. Les grands bassins ouverts pour le vaisseau lointain : Sire, il ne manque plus pour qu'Anvers recommence, lUen, sire, qu'un bon vent, — et l'aveu du destin!
Si parfois, regrettant cette gloire avortée, Sur le souffle des nuits votre ombre reportée Parcourt ce Waterloo de morne souvenir.
Où la fatalité brisa votre avenir, Venez ce soir. Montez la butte renommée D'où vous guidiez alors votre dernière armée.... Ecoutez ! Oh ! c'est bien le canon qui rugit ! Voyez-vous vers le nord comme le ciel rougit ? Sentez-vpus pas le vent, de cette aube éclatante Vous porter un air lourd , une vapeur brûlante ?
A la sourde clameur qui s'échappe là bas Le tocsin éperdu joint son funèbre glas.
Eh bien ! sous l'horizon où l'incendie immense Jette un reflet de sang à la nuit qui commence,
Là git Anvers, — Anvers, Ja ville qu'empereur Vous saviez ranimer d'un souffle créateur , En ces temps glorieux où du monde l'argile Sous vos géantes mains se pétrissait docile : Oui, sire, votre ville est en flammes; le feu L'étreint et la ronge. Oui , comme un sanglant essieu Le boulet rouge passe en sifllant , et foudroie Quelque toit qui s'écrase et fume et puis flamboie. Sire! Anvers brûle.... Anvers, la splendide cité Dont le nom devait être entre tous noms cité; La ville au large port, la ville où les deux mondes Echangaient leurs trésors apportés sur les ondes; Sire , la ville forte où sur l'eau balancés, Se miraient vos vaisseaux de canons hérissés ; Votre Anvers bien-aimée; enfin, ô capitaine. Votre fille qu'un jour des flots vous faisiez reine!
Reine! — Eh, sire, voyez : ces flammes vous diront Quel brillant diadème on attache à son front !
Paris, 1834.
Albert, j'entends encor ce chant doux et suave,
Ce chant mystérieux qui dans l'âme se grave ;
Ce chant qui rend pensif, ce chant qui fait pleurer :
Je l'entends ! je l'entends ! 11 se plaint et murmure.
Comme un soufïïe, la nuit, gémit dans quelque armure,
Ou comme un mot d'adieu dans le cœur vient vibrer !
C'était un soir, ami. Tu souffrais sans te plaindre ; Peut-être une espérance allait en toi s'éteindre; Voyant tout vide ici , tu cherchais au-delà : Tu cherchais un jour pur et des espoirs moins frêles ; Et soudain ta pensée ouvrit deux blanches ailes, Et dans un hymne saint vers les cieux s'envola.
Paris, 1834.
&0W ijcurrux!
Sur le seuil bien-aimé du gite paternel
Nous étions réunis pour l'adieu solennel,
Mon père avec ma mère et moi : — l'âme navrée,
J'attendais en pleurant qu'au néant fut livrée
L'heure qui m'enlevait , en fuyant, ce bonheur
De pouvoir tous les deux les presser sur mon cœlu^
La dernière minute expirant, mon bon père Prit mes mains qu'il serra , — me regarda ; — ma mère JM'embrassa sur le front, et pleura ; — puis tous deux Me dirent, moi partant : « Sois heureux! sois heureux ! »
« Sois heureux ! » — Voilà donc la suprême parole Qui, lorsque loin du nid l'enfant aimé s'envole, Qu'il fasse noir au ciel ou que le jour ait lui, Doit sans cesse veiller, et doit prier pour lui !
(( Sois heureux ! » C'est-à-dire : Enfant, que ton bon ange Eloigne de ton cœur la souillure et la fange; Qu'il garde ce dépôt aussi chaste et sacré Que lorsque dans ses mains le Seigneur t'a livré ; Qu'il te mène au travers de cette vie aride Sans qu'au front le malheur te marque d'une ride ; Qu'il fasse sous tes pas les sentiers mieux battus, Et qu'il ouvre ton àrnc à toutes les vertus!
« Sois heureux ! » C'est-à-dire : A ta main fraternelle Puisse un ami de cœur joindre sa main fidèle; Un ami dont le sein rempli le dévoûment Tressaille de bonheur à ton embrassement ; Un ami qui, fuyant la trahison infâme, Laisse tous tes regards lire au fond de son âme ; Qui, s'il souffre, à ta voix sente ses pleurs cesser, Et qui sèche les tiens si tu dois en verser !
« Sois heureux ! «C'est-à-dire : 0 jeune homme, en ta route.
Puisses- tu rencontrer une vierge qui, toute.
Belle et se gardant pure , à toi se donnera !
Qui soit sainte à tes yeux, — et quand le temps viendra ,
Prenant pour toi le nom d'épouse et de compagne ,
Pour t'aider à gravir cette rude montagne
Qu'en l'arrosant de pleurs monte le genre humain,
Vienne en te souriant te prendre par la main!
Pars donc! pars donc ! Allons! Pars, fuis de dessous l'aile Qui préserva longtemps ton enfance si frêle!
Pars , couvert de ce mot comme d^un bouclier
Pars, fuis loin du passé qu'il te faut oublier; Pars, béni par ceux-là qu'avec larmes tu nommes; Pars, et chemine et marche, et va parmi les hommes!
J'allai, moi pauvre enfant, porter mes pas loin d'eux : O Seigneur ! aujourd'hui suis-je heureux, suis- je heureux?
Paris, 18Ô4.
(Bgcrtsmc.
Que nous importe, enfant, le bruit que fait le monde? De ses sombres labeurs le tumulte incessant ? Et sa voix qui toujours gémit, blasplième ou gronde? Et ses plaisirs mêlés de larmes et de sang ?
Laissons- le s'agiter dans son chaos immonde, Jetant l'injure au faible et l'éloge au puissant : Que fait au laboureur le \ent qui trouble l'onde? Que fait aux gais oiseaux le tigre rugissant?
Et que nous font, à nous, les clameurs de la terre? Ce qu'elle a de plus grand et de plus salutaire, JNe vaut pas un regard de tes yeux adorés.
Cherchons donc un asile aux fraîches solitudes,
Où nous puissions , bien loin des tristes multitudes ,
Dans l'ombre ensevelir nos amours ignorés !
Paris. 1837.
âXéiantolu.
Vous, poètes légers dont les chansons heureuses Echappant à vos mains, vivaces et joyeuses,
En folâtres concerts, Dans leur vol amoureux dissipent la tristesse, Et pour verser la joie et pour semer l'ivresse,
S'en vont par l'univers j
Comme ces doux parfums dont le zéphir s'embaume, Qui s'exhalent d'un vase, atome par atome,
Et sont au loin jetés; Comme on voit dans le ciel , sur les bises légères , S'éparpiller au loin les feuilles éphémères
Des rosiers ballottés :
Vous, poètes, eh bien! il faut briser vos lyres ! Il vous faut, réveillés de vos brûlans délires,
Suspendre vos accords; Et, des plaisirs ailés bannir la vive troupe; Et, sur un sable ingrat renverser votre coupe
Pleine jusques aux bords !
11 vous faut arracher vos couronnes de lierre ! Il vous faut les fouler dans l'impure poussière,
D'un pied injurieux !
Il vous faut ralentir vos âmes trop pressées. Dompter vos jeunes cœurs et vos jeunes pensées
Le monde se fait vieux !
11 se fait vieux, le monde, à rouler dans l'espace, Et la nuit et le jour, sans s'arrêter jamais : De porter les mortels il est temps qu'il se lasse, Car il porte avec eux le poids de leurs forfaits.
Le genre humain se fane, et dépérit sans cesse; De rides sillonné, son front penche plus bas : Nous venons assister à sa triste vieillesse -, La vieillesse et la mort se séparent d'un pas.
De siècles sur sa tète, il en compte soixante , Tous fétides de sang, tous souillés, tous impurs : Et nous qui le voyons prêt à plier sa tente. De sa vieillesse aussi nous sommes les fruits murs !
Arrière donc les chants de fête, Les chants d'amour, les chants joyeux Quand c'est la tombe qui s'apprête, L'hymne doit être sérieux !
Plus de ces ardentes paroles Qui s'envolaient vives et folles, Et si vaines et si frivoles , Du milieu des jeux et des ris ; Plus de vos gais pensers d'ivresse :
Maintenant que la mort vous presse, Faites vos pensers de tristesse, Et vos chants de lugubres cris!
Il faut au vieillard qui décline De mélancoliques concerts :
Il faut que votre voix chagrine Roule plaintive dans les airs :
11 faut qu'il pense être aux automnes Où les arbres ont des couronnes Dont les fleurons de feuilles jaunes Jonchent la terre au moindre vent : Alors un bruit doux, triste et tendre, Suit la feuille qu'on voit descendre ; — Ce bruit, le vieillard doit l'entendre Dans vos hymnes passer souvent !
Parfois, le soir, vient sur la grève
Mourir le flot mystérieux ;
Alors une voix s'en élève.
Et s'épand toute dans les cieux :
Puis d'autres fois, c'est un chant grave.
Plaintif, harmonieux, suave.
Qui trouble Tâme et qui s'y grave ;
Du cygne c'est l'adieu touchant :
Que le poète avec sa lyre, Lorsque la sombre nuit l'inspire, Vienne alors, et triste, soupire 0 flot, ta voix! cygne, ton chant !
Paris, 1852.
O palais, ô maisons, ù façades chenues, En vous longeant, la nuit, je me suis dit pai'fois : (c Que de drames poignans, de douleurs inconnues, )) S'agitent sous vos murs immobiles et froids î
» Que de sanglots amers, que de plaintes sans nombre, » Que de cœurs torturés et que d'âmes en deuil, ï) Se lamentent en vous qui vous taisez dans l'ombre , )) Silencieux autant que le plomb du cercueil ! »
Hélas! el maintenant, sous le fanal nocturne Qui nous verse en tremblant sa blafarde lueur, Je porte comme vous, morose el taciturne, L'indifférence au front, et la souffrance au cœur !
Paris. 1837.
Wcvc.
La veille de la nuit où la mort l'appela , A ses frères de cœur c'est ainsi qu'il parla
« Venez, 6 mes amis! vous que ma douleur louche;
Vous tous que la pitié près de ma sombre couche,
Inquiets et pensifs, chaque matin conduit :
Venez, je souffre moins : j'ai rêvé cette nuit !
t)8 ODES.
« Oui, cette nuit enfin, les heures vigilantes
De leur aile ont touché mes paupières brûlantes,
Et le sommeil, hélas, qui toujours me fuyait.
Un instant a plané sur mon triste chevet.
Alors j'ai cru revoir cette chambre où nous sommes.
Aucun bruit n'y régnait. De temps en temps des hommes
Passaient silencieux. — Ensuite, je pus voir
Que le long de ce nmr ils tendaient un drap noir....
De flambeaux allumés une lugubre fde
Dessinait sur mon lit la figure immobile
Et sombre d'un cercueil.... Je vous voyais aussi
Vous tous qui m'écoutez et me parlez ici.
De vos yeux que voilait un cliagrin que j'ignore,
Quelques larmes tombaient.... je crois en voir encore.
Un horrible silence autour de nous régnait;
Tout était morne et froid : le frisson me gagnait.
Une prière alors de mon âme craintive.
Vers le Seigneur monta, tremblante, humble, plaintive;
Et sans doute qu'au ciel, le Seigneur l'entendit.
Car dans mon cœur ému, le calme descencht.
Puis mon oreille ouït des voix harmonieuses ,
S'épandrc autour de moi, pures, mélodieuses,
ODES. ca
En un eliant tout d'amour, un chant de passion,
Comme ceux dont vibrait la harpe de Sion.
L'image de la mort s'effaça toute entière :
11 me sembla des cieux voir des flots de lumière
Descendre et se rouler en tourbillons pressés,
En nuages de feu, dans les airs balancés.
Dans son immense vol parcourant cette route ,
Comme un astre parti de l'éternelle voûte,
Un ange alors, un ange arrêtant son essor,
Près de moi descendu, ferma ses ailes d'or.
0 douce vision ! Emotion divine !
Délice sous lequel mon âme encor s'incline !
Ce céleste envoyé, cet auge radieux
Qui semblait apporter tout le bonheur des cieux,
C'était.... O mes amis! il vous souvient encore
De cette jeune fdle éteinte à son aurore.
Et qui mourut un soir en murmurant mon nom ,
Pauvre et charmante fleur que flétrit l'aquilon ?
C'était elle.... C'était son front plein d'innocence ;
Ses traits où rayonnait une auguste espérance;
Son sourire enchanteur ; son regard triste et doux \
Belle enfm, et touchante à se mettre à genoux
Devant elle ! C'était sa voix candide et pure ,
Echo tendre et plaintif, ineffable murmure
De cette âme divine où l'amour avait lui :
Ange alors sur la terre; ange au ciel aujourd'hui!
Et moi qui voyais naître une aurore nouvelle ,
J'écoutais, enivré, cette voix immortelle,
Cette voix aux accens, aux sons mélodieux.
Qui disait : « Viens, mon frère ! on aime dans les cieux !»
((J'écoutais.... Mais soudain, tout, hélas! devint sombre Ma veilleuse rayant les profondeurs de l'ombre D'étincelles, grinçait ainsi qu'un gond rouillé} Et s'éteignit enfin Je m'étais éveillé.
(( Amis, si la mort vient sur ma vie éphémère Souffler sa froide haleine, et briser ce hochet. Sans plaintes, quittez-moi ; — puis, dites à ma mère (( Ne pleure pas ton fils : un ange l'attendait! »
Paris, 1832.
S^/ ^n Ky^Vt'ta^^' .
Heureux miroir, dis-nous, quand la glace fidèle Réfléchit tout à coup son visage cliarmant, Qui, gracieux et doux , sur ton sein se révèle, Que rêve le poète et qu'adore l'amant;
Dis-nous, quand soulevant sa paupière baissée Son œil plein de rayons sur ta surface a lui, Dis-nous, quelle est alors la flottante pensée Qui, s'échappant de l'àme, aime à se peindre en lui?
Est-ce le frêle espoir qui s'éteint dès qu'il brille ? Le bonheur que rappelle un touchant souvenir ? Ou le rêve incertain d'un cœur de jeune fille ? Les soucis du présent ou ceux de l'avenir ?
Et dis-nous , quand aussi son regard te demande Si parfois, s'égarant, quelque cheveu distrait Ne rend pas la surface inégale ou trop grande, De l'un des bandeaux noirs qui bordent son portrait,
Oh ! ne réponds-tu pas, alors, miroir qu'elle aime, Mais que nous n'aimons pas d'un amour si fervent , Que peut-être à nos jeux tu plairais mieux toi-même, Si lu n'étais , miroir, regardé si souvent ?
Paris, 183C.
■xS^'/ ^6. 9^\ ^ey^J.
J'ignore si c'est vrai, Leys , mais l'on m'a conté, Un soir de lune, avec mystère , Qu'une salamandre légère, Ou bien qu'un beau sylpbe argenté,
On ne sait trop lequel, — l'une et l'autre, peut-être,
Avait fait avec vous un pacte, jeune Maître, (J'en frissonne, en vérité, Pour le salut de votre âme, ) Un pacte par lequel les secrets merveilleux
De Tair, de la flamme, Et des rayons que verse un soleil radieux,
Se dévoilent à vos yeux.
On conte que tandis que votre main transporte Sa moisson de couleurs sur la toile ou le bois, L'être mystérieux s'en vient souventefois
Sjdplie ou salamandre, n'importe, Vous parler à mi-voix.
J'ignore, je l'ai dit déjà, ce qu'il faut croire De cette histoire; Mais sur 'mon âme, quand je vois Les choses Ecloses Sous vos doigts; Ces lointains inondés de clartés fugitives; Ces lignes de maisons sombres, rébarbatives, Dont les profondes perspectives Vont s'enfonçant dans vos tableaux;
Puis la foule Qui s'y roule Comme un serpent aux immenses anneaux : Nobles dames, Jeunes femmes, Vieilles âmes Dont les peaux , Sont disjointes
Par les pointes De leurs os ; Hommes d'armes , Moines, carmes, Cardinaux Aux chapeaux D'écarlate ; Damoiseaux Dont l'œil flatte Aux vitraux Sans rideaux, La duchesse, La comtesse.
Ou l'altesse
Qui se presse Par tendresse Aux barreaux; Jeunes pages Aux visages Frais et beaux ; Nains qui jettent Et répètent Aux échos , Le son faux Des grelots Qui gémissent, Et bondissent Par cabots, Sur la bosse Ferme et grosse De leur dos ; Fous dispos Dont la face Fait aux sots La grimace.
Aux bravos
De la masse; En manteaux, Sergens graves, Fiers et braves , A'rais héros Dont le pouce Leur retrousse Sans repos, En panache La moustache Qui harnache Leurs museaux -, Qui se dressent Et qui pressent Les pommeaux Des épées Bien trempées, Echappées Aux fourreaux ; Faces blanches De Pierrots Sur les planches
Des tréteaux ; Cagoux sales Sur les dalles.
Dans les eaux Des ruisseaux ; Gueux rapace Qui menace Les réaux Des nigauds j Lépreux grêle Que décèle Sa crécèle ; Beaux chevaux ; Haquenées Qui sont nées De lignées Bien prônées ; Buveurs gros De propos Mal éclos Dans les flots Des lonneaux ;
Qui se grisent, Et qui brisent En morceaux Les goulots Des bouteilles , Sous leurs treilles En berceaux ; Héritières Toutes fières ; Douairières En prières, Dont les pierres Des tombeaux, Haut réclament Les lambeaux ; Clercs qui brament, Et qui blâment Les joyaux Trop royaux Des vassaux ; Bref 5 monceaux D'animaux •,
Hobereaux,
Sénécliaux ,
Grands prévôts ,
\ieux magots,
Laids marmots ,
Gais ribauds ,
Maréchaux ,
Preux hérauts,
Et badauds
Par troupeaux ! — Alors, Leys, admirant les reflets magnifiques Qui tombent sur cela de vos pinceaux magiques , Mélanges infinis d'ombres et de clarté,
De contrastes* et d'harmonies , Je songe qu'à défaut de lutins, de génies Dont le vol se serait près de vous arrêté , Vous étreignant de leurs ailes de flamme, Le ciel du moins, a jeté dans votre âme, Le rayon précurseur de l'immortaHté.
Anvers.
Jalousie, ô démon qu'un front qui se colore, Qu'un geste, une parole, un éclair dans les yeux, Ou le soupir qu'un sein de femme laisse éclore. Suffit pour appeler dans nos cœurs soucieux , —
Dois-tu mêler toujours ton ombre à toute aurore, Ton deuil à toute joie, hôte silencieux? Dois-tu mêler toujours ton souffle qui dévore Au seul bonheur humain qui soit digne des cieux ?
Encor si tu pouvais , en te glissant dans l'âme ,
Du feu dont elle brûle éteindre au moins la flamme,
Sans qu'il n'en reste rien pour le perpétuer ;
Mais non : quand ton poison dans les veines pénètre, Hélas! on aime encore, — on aime plus, peut-être ! Tu tortures l'amour sans pouvoir le tuer.
Paris, 1837.
îlïttrur à Itt âXttSt.
S^.Jê. V.c/or 7€y.o.
Sa harpe bien longtemps avait dormi muette, Ainsi que dans son cœur ses rêves de poète : La harpe et l'âme un jour s'éveillèrent enfin, Et ce cantique alors s'échappa de leur sein :
» Oh! je reviens à toi, pleurant sur ma folie, A toi , Muse d'amour et de mélancolie !
lô
A toi que je quittai pour chercher loin du bord , L'écueil battu par l'onde, où la science dort ! Qu'ai-je fait , qu'ai-je appris dans ma course inféconde? 11 ne me reste, hélas! des sciences du monde. De cet amas accru par chaque flot d'humains , jNon, rien que de la cendre au creux de mes deux mains!
» Oh! je reviens à toi! Je reviens sous ton aile. Abriter de nouveau mon aine fraternelle. Je viens l'épanouir à ton regard ami.
Sur ta céleste bouche entr'ouverte à demi, Où flotte une harmonie ineffable que j'aime, Je viens en frémissant puiser le feu suprême Qui fait éclore en moi mille germes dormans , Mille vagues rumeurs, mille tressaillemens, Essaim mystérieux de flottantes pensées Oui s'éveillent soudain, vers le ciel élancées!
)) Je viens aussi pleurer avec loi, — car les pleurs Dans une âme froissée endorment les douleursj
ODES. II ii
Car parfois ton regard , quand ici bas il tombe,
Triste s'en vient errer sur l'herbe d'une tombe;
Car lorsqu'à mon esprit le ciel te révéla,
Pour la première fois quand ta voix me parla ,
J'avais seize ans, hélas! et Ton clouait la bière
D'un corps jeune et charmant qui n'est plus que poussière;
Car d'Elle enfin souvent tu parlais à mi-voix ,
Reportant ma^pensée aux choses d'autrefois,
Et rendant à mon cœur sa vertu chancelante ,
Lorsque, faible et brisé, trouvant la mort trop lente
A me jeter au but vers lequel je tendais,
Souvent, brûlé de fièvre, éperdu, j'entendais
Au travers d'un sommeil ténébreux ou lucide ,
A ma porte, la nuit, hurler le suicide;
Car tu venais encore, essuyant de ta main
Les pleurs de désespoir versés le lendemain ,
Et cherchant à guérir ma blessure profonde,
Et disant les doux mots dont ton parler abonde.
Quand, d'autres fois, sentant tout se flétrir en moi,
L'espérance, l'amour, l'illusion, la foi,
Mt les saintes vertus de mes jeunes années.
Sous les. pas lourds du temps gisantes et fanées,
Je m'écriais, le cœur d'amertume gonflé, En songeant au bonheur à jamais envolé : )) 0 mes parens aimés! 0 mon père! ô ma mère'- « Que le rêve doré, douce et pauvre chimère (( Qui me berça longtemps sous votre toit béni, (( Au souffle impur du monde, hélas, fut tôt terni ! (( Puis, qu'il se brisa vite au choc maudit des choses! (( Main rude qui broya ses fleurs à peine écloses, (( Et n'eut, pour remplacer leur suave beauté, (( Que les ronces de fer de la réalité ! »
)) Inutile retour vers les jours d'un autre âge : Feuilles mortes des bois, qu'emporte un vent d'orage!
■» Et je reviens surtout, pour apprendre de toi, O ma Muse, en quel heu, sous quelle austère loi 11 faut courber la tête et poursuivre ma voie; Quels chants il faut chanter où le Seigneur m'envoie; Quels mots il faut répondre aux humaines clameurs ; Quel baume il faut verser sur toutes ces douleurs !
» Oh ! rends-moi mes instans d'extase et de prière ! Reporte-moi tremblant aux sources de lumière Qui jaillissent du sein de la divinité, Et s'épandent là haut durant l'éternité Donne-moi, donne-moi la harpe des cantiques, Qui fit chanter si haut un roi des jours antiques ; Fais-moi voir l'homme errant vers son but inconnii. Comme tu fis âe soir que sur un mont chenu Je m'en allais rêvant de source originelle. Et recherchant le mot de l'énigme éternelle. Je rêvais, — quand soudain j'entendis près de moi. Un bruit d'ailes mourir : — ô Muse, c'était toi ! Autour de moi tes bras dans l'ombre se fermèrent; Tes deux lèvres en feu sur mon front s'imprimèrent, Et puis tu me montras de ton doigt étendu Le monde où se plongea mon regard éperdu.
» Car ce que l'on voyait était étrange : l'ombre Tout autour du grand mont s'épaississait plus sombre. Cependant que d'éclairs et de rouges lueurs La terre illuminait toutes ses profondeurs.