CHAPITRE VII
Suite du jour des Noces, essai de V Ecumoire : Colère, et refus de Saugrenutio.
Le bruit des trompettes, et des clairons, annonça au peuple qu'il alloit voir ses Maîtres. Néadarné conduite par le Prince, parut enfin. Ce qui venoit de se passer à cette toilette si pénible, lui avoit laissé une rougeur qui augmentait sa beauté, et les désirs de Tanzaï. Le Roi monta avec eux dans le même char ; le Prince étoit ce jour-là magnifiquement vêtu, et sa superbe Ecumoire passée en baudrier, attachée en haut par une chaîne de pierreries, et soutenue par une agraffe de même espèce, relevoit infiniment sa bonne mine.
Néadarné, ainsi que tout le monde, avoit toujours été surprise du cas qu'il faisoit de cet instrument, et personne n'en sçachant la propriété, l'avoit attribué à ces fantaisies qui prennent quelquefois aux Princes, qu'ils ne se soucient pas de justifier, et dont on n'ose leur demander compte. Il n'y avoit pas un Courtisan à qui cette Ecumoire n'eût paru ridicule, et qui ne voulut cependant en avoir de pareilles ; et sans le Prince qui les
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défendit, bien-tôt on n'auroit vu que cela à la Cour. Néadarné résolue enfin de percer un mystère qui inquiétoit depuis long-tems sa curiosité, crut avoir trouvé le moment favorable pour se satisfaire. Source de ma joie, dit-elle au Prince, en le regardant tendrement, ne me direz-vous jamais ce que veut dire cette Ecumoire ? Princesse, lui répondit-il gravement, c'est ce qui doit décider du bonheur de notre vie. Cette Ecumoire ! reprit-elle, que peut-elle avoir de commun avec nous ? Vous en allez être instruite, répondit-il, et vos yeux seront peut-être témoins des événemens les plus singuliers. En achevant ces paroles, ils arrivèrent au Temple. Le Grand-Prêtre à la tête de tous les Sacrificateurs, les y attendoit. Cet homme, qu'il est important de connoître, moins attaché au culte de sa Divinité, qu'à ses intérêts personnels, n'étoit parvenu à la place qu'il occupoit, qu'à force d'intrigues, et de souplesses. Peu estimé, mais craint, il se servoit souvent d'un pouvoir que la Religion rend absolu, pour combattre les volontés du Roi même. Il étoit encore jeune, et d'une figure agréable, qui lui avoit peut-être plus servi à la Cour, que toutes ses cabales. Mauvais Théologien, mais séduisant auprès des femmes, remplissant mal les devoirs de son état pour vaquer trop bien à ceux qu'il s'imposoit avec elles; il avoit, selon le bruit public, passé de l'appartement d'une Princesse au Pontificat de Chéchian. Curieux dans ses habits jusqu'à la plus excessive propreté, précieux dans ses discours, composé dans ses manières, somptueux en équipages, délicat dans son luxe, aimant la table, asservi à toutes les passions, Courtisan adroit, Prêtre impérieux, bon Chansonnier, Conteur plaisant, on avoit de lui cent bonnes Epigrammes; quant aux Homélies, il les laissoit à son Secrétaire. Il étoit vain, aimoit à passer
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pour homme à bonnes fortunes, et se piquoit par-dessus tout, d'avoir la bouche, et les dents d'une beauté singulière. Tel étoit le personnage qui attendoit le Prince. La première chose que fit Tanzaï en mettant pied à terre, fut de chercher s'il ne découvriroit pas la Vieille dont Barbacela lui avoit parlé.
Il l'apperçut enfin qui cachée derrière des gardes, faisoit son possible pour lui échapper; il courut à elle. Quelle fut sa surprise, quand il reconnut la nourrice de Roussa ! Il ne l'en retint pas moins, mais croyant qu'il falloit adoucir par un compliment, la violence qu'il alloit lui faire : C'est avec un regret sensible, lui dit-il, que je me vois forcé d'exécuter sur vous les ordres qui m'ont été prescrits. Vous m'obligeriez beaucoup, ma bonne, si vous vous prêtiez de bonne grâce à ce que je vais exiger de vous. Et de quoi s'agit-il donc ? demanda la Vieille. Au fond, c'est une bagatelle, reprit le Prince : vous voyez le manche de cette Ecumoire, il faut permettre que je vous l'enfonce dans la bouche. A moi ! barbare ! s'écria-t-elle. Point d'injures, reprit-il avec dignité, il le faut, et puisque vous répondez si mal à mes bontés, nous allons voir. Qu'on la saisisse, ajouta-t-il.
Alors la Vieille entre les mains des Gardes, fut forcée de céder aux volontés du Prince. Quoiqu'avec la bouche qu'elle avoit, elle eut moins à craindre qu'une autre, le manche étoit d'une grosseur si prodigieuse, qu'elle ne put le regarder sans effroi. Tanzaï s'approcha, et malgré la colère de la Vieille, s'apprêta à lui faire subir ce nouveau genre de supplice. Quelque dextérité qu'il employât à cette opération, quelqu'énorme que fut la bouche à laquelle il avoit affaire, il ne put si bien s'y prendre qu'il ne cassât à la Vieille, les deux seules dents qui lui
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fussent restées. La moitié des assistans rioit, l'autre plaignoit la victime, tous enfin ignoroient pourquoi le Prince se portoit à cette violence; le Grand-Prêtre, surtout étoit surpris qu'il se passât à la porte du Temple une chose qui lui paroissoit indécente; il en murmuroit tout haut, mais il fut bien plus scandalisé quand Tanzaï ayant retiré le Manche courut avec promptitude, le lui porter. Allons, lui dit-il, que votre Révérence se dépêche, tout dépend de sa diligence. Quoi ? dit Saugrenutio. Je dis, répliqua le Prince, que votre Révérence doit avaler ce Manche.
Avaler ce Manche ! dit le Prêtre : Moi ? un Pontife ! vous n'avez pas espéré, sans doute, que j'accepterois cette proposition : Je vous assure que si, reprit Tanzaï, et. j'ai assez compté sur vous, pour croire que vous ne désobéiriez pas quand vous sçauriez que mon bonheur est attaché à cette cérémonie : j'attendois de vous plus de complaisance. Mais parbleu, Monseigneur, reprit Saugrenutio, Votre Altesse n'y songe pas ; outre l'honneur que je crois intéressé à ne pas obéir, il faudroit, et n'avoir point vu la bouche d'où sort ce Manche, et n'en avoir point à conserver pour se soumettre à ce que vous exigez. D'ailleurs, si malgré la largeur de la bouche de cette Vieille, le Manche n'a pu y entrer sans lui casser les dents, que ne me feroit-il pas à moi qui les ai toutes ? En un mot, je n'en ferai rien. Vous le ferez, répondit le Prince en colère, mon salut y est attaché, ajouta-t-il, en secouant sa terrible Ecumoire, et je ne prétens pas que votre sotte répugnance me le coûte. Jour de Dieu ! s'écria Saugrenutio, si Votre Altesse m'approche, je lui perdrai le respect.
Tanzaï, pour punir ces insolentes paroles, voulut lui donner du Manche sur les oreilles, mais Saugrenutio
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s'étant jette au milieu des Sacrificateurs, sembloit l'attendre de pied ferme. Le peuple toujours superstitieux, prenoit parti pour le Prêtre ; la Cour toujours flatteuse, se rangeoit auprès du Prince ; tout annonçoit la guerre, lorsque Tanzaï adressant la parole au peuple, lui raconta de point en point l'origine de l'Ecumoire, l'ordre qu'il avoit reçu de Barbacela , de l'employer sur le Grand- Prêtre, comme il l'avoit fait sur la Vieille, et le besoin où il se trouvoit d'obéir pour éviter les malheurs dont on l'avoit menacé.
Après que le Prince eût parlé, Saugrenutio demanda audience; il dit qu'il étoit sans exemple qu'on eût forcé un Grand-Prêtre, un homme vénérable par son état, à commettre une indécence de cette nature : Que fidèle aux devoirs de cet état même, il auroit obéi sans murmurer, si ce manche en avoit fait une partie, ou qu'il eût seulement lu quelque part, qu'aucun Grand-Prêtre, soit dedans, soit dehors la Chéchianée, eût léché le manche d'une Écumoire, et sur-tout dans la situation où il s'étoit offert à ses yeux : Mais que dis-je? léché! ajouta-t-il : Plût au Ciel ! ô Chéchianiens ! qu'on ne voulut pas porter plus loin la violence; il s'agit du traitement le plus cruel : Ce qu'il en a coûté à cette Vieille, annonce ce qu'il m'en coûteroit, les dents, et l'honneur : Ventrebleu, Chéchianiens! je jure quand j'y pense! Le Prince assure que cela lui est nécessaire, mais faut-il qu'il acheté son salut par ma perte? Non, Messieurs, je n'y consentirai jamais, et s'il prétend m'en parler encore, dès-à-présent je le charge de la malédiction du grand Singe, et je n'achevé pas son Mariage.
A cette fatale menace, le Prince pâlit, Néadarné pleura, le Roi frémit, le peuple s'étonna, Saugrenutio se calma.
Tanzaï pressé par son amour, oublia les menaces de la Fée, ne vit que l'horreur de n'être point uni à la Princesse, et jura au Grand-Prêtre qu'il n'attenteroit rien contre lui. Saugrenutio alors fit ouvrir le Temple : et la joie et la paix succédèrent à la douleur, et au trouble qui venoient de les agiter. Néadarné qui mouroit de peur que son mariage ne fut reculé, descendit de son Char, et Saugrenutio, rouge encore de colère, les conduisit devant le grand Sings en présence de qui Tanzaï, et la Princesse dévoient former ces nœuds charmans qui les unissoient pour jamais l'un à l'autre.