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CHAPITRE VIII

Vengeance de Concombre : Retour au Palais; ce quon y apprend.

Le Mariage alloit se célébrer, lorsqu'on vint avertir le Prince, que la Vieille qu'il venoit de maltraiter, demandoit en grâce, et comme un dédommagement, d'entrer dans le Temple pour y voir la cérémonie. Il le permit avec d'autant plus de facilité qu'il vouloit lui faire ses excuses sur ce qui s'étoit passé.

Saugrenutio après avoir dévotieusement encensé le Singe, commença l'Hymne principal, et sans y penser, ouvrit si fort la bouche, que Tanzaï, toujours occupé de son objet, crut qu'il ne pourroit jamais trouver une plus belle occasion pour lui enfoncer l'Ecumoire. Dans l'enthousiasme où étoit le Grand-Prêtre, le Prince auroit fait réussir son projet, si dans le moment qu'elle étoit presque sur ses lèvres, la Vieille n'avoit éternué avec tant de force, que Saugrenutio sortant de son extase, vit le mauvais tour que le Prince vouloit lui

jouer; il pensa rompre l'Assemblée, mais croyant le Prince assez puni de voir son dessein sans effet, il résolut d'achever la cérémonie.

Il prononça donc tout haut et sans altération apparente, les paroles sacrées. La Vieille pendant ce tems avoit proféré à voix basse quelques mots barbares, et Saugrenutio eut à peine fini, que s'élançant légèrement en l'air, elle cracha au visage du Prince et de Néadarné. Souviens-toi, dit-elle à Tanzaï, de ton Écumoire, et gémis à jamais de la vengeance de la Fée Concombre. A ces mots, elle se perdit aux yeux des Spectateurs; tous s'épouvantèrent de ce prodige; Néadarné pensa s'en évanouir, mais le Prince soutint en assez mauvais Physicien, que la Vieille n'avoit disparu que par des secrets qui n'avoient rien que de commun : Que quant à ce qu'elle avoit dit de sa vengeance, il n'y avoit pas à s'en effrayer, puisque, ni la Princesse, ni lui n'en portoient pas encore des marques.

On feignit d'être persuadé, mais le Roi lui-même étoit consterné, moins encore des menaces de Concombre, que de ce que le grand Singe n'avoit cessé de se mordre la queue, et de se gratter la fesse gauche pendant tout le tems qu'on avoit été à l'Autel.

On sortit du Temple; le premier soin du Prince fut d'envoyer à l'appartement de Roussa, pour sçavoir si la Vieille n'y seroit pas retournée. Il apprit que d'abord qu'elle avoit disparu dans le Temple, on l'avoit vue arriver chez Roussa dans un Char traîné par deux Limaçons. Que cet équipage, qui avoit fendu les airs avec une rapidité surprenante, s'étant abattu sur le logement de cette Princesse, la Vieille l'avoit enlevée, et qu'elles avoient disparu toutes deux.

Cette fuite chagrina le Roi, qui s'étoit flatté de rete-

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nir la Magicienne jusqu'à ce qu'elle eût levé le sort qu'il se doutoit qu'elle avoit jette sur les deux époux. Il dissimula cependant ce qu'il en pensoit, craignant que de si tristes conjectures n'achevassent de troubler tout-à-fait les plaisirs d'une fête si auguste.

Tanzaï, tout rempli de son amour, partageoit peu les inquiétudes de son père; il regardoit sans cesse sa chère Néadarné avec ces transports pressans que donne l'impatience d'être heureux. La Princesse dans un modeste silence, l'écoutoit avec distraction, et paroissoit s'occuper de choses importantes. Mais, Princesse, lui demanda-t-il enfin, quelles sont les idées qui vous rendent si rêveuse? Je ne sçais, reprit-elle, si je devrois vous le dire. Seroit-il vrai, repliqua-t-il, que, comme je le crains, vous ne vous fussiez donné à moi qu'avec répugnance? Ah! s'écria-t-il , en lui baisant tendrement la main, rassurez-moi sur mes craintes. Dites-moi que vous m'aimez toujours : Hélas! quand vous cessez de m'en assurer, je cesse de le croire. Decouvrez-moi, du moins, ce qu'à présent vous pensez. Il seroit, reprit-elle, difficile de vous en instruire. Je désire, ajouta-t-elle, en rougissant, plus que je ne pense : Ma pudeur inquiète de vos mouvemens, veut se révolter contre eux, et pour finir ce combat, je voudrois que les Dieux accourcissent cette journée. Vous parlez, et j'admire; je vous regarde, et je soupire; vous me touchez, et mon cœur se trouble. Ce baiser que vous venez d'imprimer sur ma main, a pénétré jusqu'à mon ame. Quand la violence de vos désirs, vous fait approcher votre bouche de la mienne, mon cœur tout entier y vole, un doux frémissement s'empare de mes sens, et les confond. Ah Prince! ah seul délice de ma vie! s'il est (ce que je n'ose croire) s'il est de plus grandes voluptés, comment les soutient-

on sans mourir ? S'il en est ! Reine de mon ame ! s'écriat-il, ne le devinez-vous pas à vos désirs? Ne le trouvezvous pas dans les miens? Il est difficile de sçavoir comment cette conversation auroit fini, si l'on n'étoit venu avertir que le festin étoit prêt. Tanzaï qui auroit mieux aimé entendre sonner minuit, que le dîner, s'y rendit cependant avec quelque sorte d'espérance de convertir le Grand-Prêtre.

Il devoit se trouver au repas, et quoique dans les conjonctures présentes, il se crût mal à la Cour, il pensa en habile Politique qu'il lui convenoit de dissimuler ses ressentiments. Le Prince qui avoit résolu de le gagner par la douceur, s'il étoit possible, le rencontrant dans le Salon, lui demanda amicalement si par son opiniâtreté, il vouloit causer le malheur de sa vie. Prince, lui répondit Saugrenutio, je n'ai à vous dire que ce que je vous ai dit : Outre l'indécence dont cela seroit, le manche de cette Ecumoire est d'une grosseur qui ne me permettra jamais d'obéir. Voilà donc, répartit le Prince, voilà les effets de ce zèle que vous vous vantiez tant d'avoir pour moi! Sujet perfide!... Point d'injures, repartit le Prêtre, il n'en sera ni plus, ni moins. Mon respect pour vous est profond, mon attachement sincère, mes intentions pures, mais je n'ai pas juré d'être la victime des unes, ni des autres, et quand j'ai promis d'obéir, il ne s'agissoit point d'Ecumoire. Vous obéirez pourtant, traître que vous êtes, s'écria Tanzaï enflammé de colère. Vous obéirez, ajouta-t-il en le saisissant par le bras. Corbieu ! Monseigneur, je n'en ferai rien, s'écria Saugrenutio, et la violence sera ici aussi inutile que la prière. Malgré les efforts de Saugrenutio, le Prince qui étoit vigoureux, lui avoit déjà porté ce manche fatal près de la bouche, lorsque le Roi accourant au bruit, remontra à son fils

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que la F"ée lui avoit défendu d'user de violence, et que celle qu'il faisoit au Grand-Prêtre, le rendrait odieux, sans qu'il en fût plus fortuné. Bien en prit à Saugrenutio que le Roi fût venu : le Prince le laissa, et lui jura de n'y plus penser. Saugrenutio rassuré, se mit à table, bénit les plats, et la joie commença à naître dans tous les cœurs. Tanzaï, qui n'avoit point perdu son dessein de vue, sûr de l'exécuter si Saugrenutio vouloit boire au point, ainsi qu'il lui arrivoit souvent, de s'endormir à table, avoit soin de lui faire verser plus de vin que la moitié des conviés n'en aurait pu prendre; cette précaution lui fut inutile. Saugrenutio mangea, chanta, but, parla, et ne s'ennyvra pas. Le festin finit enfin; le reste du jour s'écoula dans les plaisirs dont les Noces des Princes sont accompagnées : Qu'ils parurent ennuyeux à Tanzaï! Combien de fois ne souhaita-t-il pas qu'ils finissent! Que la Comédie quoiqu'elle fut de lui, lui parut longue! Que ce fut avec regret qu'il se vit contraint d'assister au souper ! Néadarné qu'il regardoit sans cesse, partageoit son impatience. Le Roi, étourdiment proposa à son fils d'aller au bal, mais Tanzaï que tout chagrinoit, prit la Princesse par la main, donna le bon-soir à Céphaès, et se retira dans son appartement.

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