CHAPITRE XIV
Arrivée du Prince dans Vlsle des Cousins.
A Peine Tanzaï avoit-il fait quelques lieues, qu'il rencontra le Cousin qui devoit le voiturer ; il étoit trois fois gros comme son cheval, et il pensa mourir de peur à l'aspect de cette énorme bête; cependant il se remit, et descendant promptement : il s'abandonna avec toute l'intrépidité d'un Héros, à la bonne foi de l'animal, qui ne le sentit pas plutôt sur lui, qu'il l'emporta dans les airs. La nuit vint que le Prince n'étoit pas encore au bout de son voyage : Il commençoit à croire qu'il ne finiroit pas, lorsque le Cousin s'abattit dans une Isle où l'on entendoit un bourdonnement à en devenir sourd. Il ne douta pas qu'il ne fut dans l'Isle des Cousins, et l'inquiétude de ce qu'il alloit y faire le tourmentant, il se laissa mener par son Conducteur jusques à un Palais superbe.
Beaucoup de Cousins richement vêtus vinrent le recevoir à la porte; beaucoup d'autres jouoient de toutes sortes d'instrumens. On sçait que les Cousins ont natu-
Tellement la voix harmonieuse : Ceux d'entr'eux qui sçavoient la musique, se mirent à chanter les louanges du Prince, et formèrent le plus singulier concert qu'on puisse jamais entendre. Tanzaï, déjà rassuré par cette obligeante réception, fut conduit dans des appartemens superbes, où des Chouettes mises très-galamment, vinrent lui faire la révérence. Une d'elles, après les premières cérémonies, lui demanda avec une voix touchante, s'il ne vouloit pas entrer au bain? Etourdi de la nouveauté de l'aventure, il fit signe de la tête qu'il le vouloit bien. Les Chouettes s'avancèrent alors pour le deshabiller, Mesdames, leur dit-il, il me paroît peu séant que vous veuillez prendre ce soin.
Nous ne le prendrions pas avec un autre, sans doute, reprit la Cameriere, mais nous sçavons que vous ne pouvez pas allarmer notre pudeur. Tanzaï rougit à ces paroles, et n'ayant rien de bon à y répondre, se mit au bain, se cachant avec plus de soin qu'il n'en auroit peutêtre apporté, s'il eut eu de quoi en prendre. Voilà, Seigneur, lui dit la railleuse Chouette, une bien louable modestie, mais elle ne me surprend pas de vous : De tous les hommes, vous êtes assurément le plus rare. Assurément aussi, dit Tanzaï en colère, cette rareté que vous me vantez tant, cesseroit moins pour vous que pour qui que ce peut être. Prince, repliqua-t-elle, cette réponse est peu polie.
Ehcorbleu! dit-il, depuis deux heures, vous me tenez de mauvais discours. Ecoutez, n'ajoutez rien à ma mauvaise humeur, je ne suis point accoutumé à respecter des Hiboux. La Chouette enfin craignant d'aigrir trop le Prince, se tût, et Tanzaï sortit du bain, parfumé comme un homme que l'on reserve aux plus douces aventures. A présent, dit-il, à la Chouette, contentez, de grâce, ma
HISTOIRE JAPONAISE
curiosité. A qui dois-je ici des soins? A qui appartient ce Palais? Que veulent dire ces singularités? Des Chouettes parlantes, des Cousins armés, que me veut-on? Qui êtes-vous? Pourquoi vous-même, êtes-vous si extraordinairement parée? Suis-je, répondit l'Oiseau, la première Chouette que vous ayez vue avec des ajustemens? mais sans vous inquiéter de tout ceci, formezvous les plus douces idées, et par une réception aussi brillante, jugez de ce qu'on veut faire pour vous. Croyez que les agrémens de celle qui vous aime, vont de pair avec sa puissance : imaginez ce que les Cieux ont formé de plus beau, et vous serez loin encore des appas qu'on veut bien vous soumettre.
Je ne vous dis rien de plus, vous jugerez du reste par vos yeux; la beauté qui vous est destinée, paroîtra cette nuit à vos regards; elle seule, peut vous remettre dans un état qui vous étoit bien cher apparemment, puisque vous supportez avec tant d'impatience qu'on badine avec vous sur sa perte. Tanzaï, à qui les discours de la Fée au Chaudron, n'avoient pas promis un bonheur si parfait, sentit ses inquiétudes s'adoucir par les plaisirs que lui annonçoit la Chouette. Il crût enfin qu'une divinité brillante lui accordoit l'honneur de sa couche ; que ce cas n'étoit pas étrange, et qu'une Déesse s'abaissoit moins en descendant jusques à un Prince, que quantité de femmes titrées, à qui l'amour et l'extravagance, font faire tous les jours des pas plus choquants. Cette nuit qu'il alloit passer, lui paroissoit si charmante, qu'il en oublioit presque celle où la tendre Néadarné lui prodiguant tous ses charmes, l'avoit trouvé si incapable d'en profiter. Il se flattoit même que sa Princesse, qui étoit ce que les Dieux avoient formé de plus parfait, n'approcheroit pas des beautés qui alloient se trouver en proie
à ses désirs : son amour pour elle en diminua, et s'il se sentit quelques transports, ils furent tous pour la Déesse. Aveuglement ordinaire des Amans, qui sacrifient souvent à l'idée qu'ils se forment d'une conquête nouvelle, la maîtresse dont ils connoissent le plus le cœur et les charmes !
La Chouette voyant rêver Tanzaï: Prince, lui dit-elle, je conçois toutes les réflexions qu'une aventure aussi flatteuse vous fait naître, mais prenez un air plus gai, votre maîtresse hait mortellement les gens taciturnes, et je sçais plus de mille Amans qui par ce défaut ont perdu sesbonnes grâces. Mille Amans ! s'écriaTanzaï, c'est une façon déparier. Non, assurément, reprit la Chouette, je n'exagère pas. Deux mille vous ont précédé, deux mille et plus, vous suivront, et ce grand nombre d'Adorateurs doit vous prouver l'excès des charmes de la Déesse. Et sa bonté, ajouta-t-il. A ce que je vois, reprit la Chouette, vous aimez les conquêtes neuves ; je vous conseille cependant de n'être pas si délicat dans le monde, vous courriez risque d'y demeurer oisif. Contentez-vous cependant de la nuit qu'on veut bien vous donner, et du soin qu'on prend pour quelqu'un qui, puisqu'il faut parler franchement, pourroit bien ne le pas justifier. Je vous ai déjà dit, Mademoiselle, que votre air d'aigreur, et vos mauvaises plaisanteries me déplaisoient ; finissez, ou je vous quitte. Il y a apparence que la Chouette, qui faisoit la précieuse et le bel esprit, ne s'en seroit pas tenue là, si le Cousin, Maître d'hôtel, ne fut venu annoncer qu'on avoit servi. Le Prince se mit seul à table : On imaginera facilement le goût et la magnificence du repas, l'amour l'avoit ordonné. Tanzaï, qui n'avoit jamais appliqué sa morale à corriger sa gourmandise, mangea beaucoup, causant de tems en tems
HISTOIRE JAPONAISE 83
avec la Chouette, quoique dans le fond, elle lui déplût. Le festin finit enfin, et le Prince le termina par son eau de Santé. La Chouette se mit à rire désagréablement. Prince, lui dit-elle, vous avez besoin de précaution, et cette liqueur est, sans doute, un préservatif contre vos accidens ordinaires : Quoi qu'il en soit, reprit-il, et quelle que soit sa vertu, elle échoueroit, sans doute, contre une physionomie comme la vôtre. Elle peut n'être pas belle, reprit la Chouette, mais vous aurez peut-être en votre vie, des occasions où vous souhaiterez d'en trouver une pareille. Vous ne vous êtes pas bien vue, répondit Tanzaï, ou vous avez un ridicule amour propre.