CHAPITRE XVII
Nuit délicieuse de Tanzaï.
De quelque courage que le Prince se fut armé, il frissonna en revoyant Concombre. Prince, lui dit-elle, recouchez-vous, et venez mériter votre grâce, ou combler vos malheurs. Trêve de harangue, repartit-il brusquement, le comble de mes malheurs est de me retrouver auprès de vous, et le seul de mes désirs, d'en sortir le plustôt que je pourrai. Ainsi point de complimens; il vous siéroit mal de m'en faire, après l'état où vous me réduisez. Mais, quelle fureur vous tient de vouloir que je passe une nuit avec vous ? La répugnance que je vous montre ne devroit-elle pas vous en guérir ? S'il est vrai que vous ayez conçu de l'amour pour moi, ne devroit-il pas vous suffire, pour le bannir, que je réponde mal à vos sentimens ? Et si vous ne cherchez qu'à vous venger de l'Ecumoire, est-ce à moi que vous devez votre courroux ? Prince, reprit Concombre, vous parlez le mieux du monde, et vos discours me persuaderoient, s'il pouvoit être de quelque utilité que je
fusse convaincue de ce que vous me dites. Ce n'est ni l'envie que j'ai de vous punir, ni un mouvement d'amour qui vous met aujourd'hui dans mes bras, l'ordre du destin seul me fait subir une épreuve encore plus humiliante pour moi, qu'elle n'est pénible pour vous. Croyez-vous que ma modestie ne souffre pas de voir si près de moi un homme, qui n'y est point appelle par mon choix ? Pensez-vous qu'on s'abandonne sans regret aux transports de quelqu'un qui nous est indifférent ? Est-il rien de plus cruel pour une femme sensible, et née avec de la vertu, que d'essuyer des caresses que son cœur n'avoue pas > Quant à ces transports et ces caresses dont vous parlez, puisqu'elles vous font tant de peine; je puis, dit Tanzaï, vous les épargner; je ne suis pas assez impoli pour vous ravir des faveurs aussi précieuses que les vôtres. Oh non ! dit la Fée, je suis soumise aux volontés du destin, et ma résignation m'aidera. Vous étiez tout-à-1'heure, reprit Tanzaï, plus emportée, et moins dévote ; mais quoi qu'il en soit, on m'a promis Néadarné, et je ne commence point que je ne la voye. On vous l'a promise, à la vérité, reprit Concombre, mais vous sçavez à quel prix. Allons donc, dit le Prince, qui, malgré lui, se sentoit renaître ; mais il faut aimer bien éperduement pour se soumettre à ce qui m'arrive. Alors se bouchant le nez, fermant les yeux, il tâcha de s'acquitter du mieux qu'il pourroit, du devoir prescrit. La Fée pour le lui rendre plus facile, soupiroit tendrement, et s'agitant avec volupté, lui donnoit, malgré son indifférence, tous ces noms emportés que l'amour inspire. Elle faisoit succéder l'indolence à la fureur, la vivacité à l'abattement : On assure même que pour lui prouver plus de sensibilité, elle jura plus d'une fois. Tanzaï, pour en être plutôt quitte, avoit fait tout de suite
(chose surprenante, et qui n'est pas celle de cette Histoire qui peut choquer le moins) la moitié de son martyre, et l'eau de Santé, agissant miraculeusement, le mettoit en état de s'acquitter du reste avec autant de promptitude, lorsque la Fée le pria de suspendre ses travaux, et de la laisser respirer.
Le Prince l'ayant satisfaite. Voyez-vous, Prince, lui dit-elle, je ne suis pas de ces femmes sans délicatesse, qui n'estiment dans un homme que ces qualités dont vous venez de faire preuve. J'aime mieux cent fois une conversation tendre, que le sentiment anime, que ces voluptés honteuses que les amans ordinaires recherchent sans cesse. Combien dites-vous qu'il vous reste à faire de cette nuit ? Sept, reprit-il brusquement. Ce que je vous demande là, repartit-elle, n'est pas que je m'en soucie. Si j'en étois crue, vous n'auriez plus rien à faire. Vous dites qu'il vous en reste sept, je crois que vous vous trompez. Il se peut bien, reprit-il, je compterois au moins sur neuf d'acquittés. Ce n'est pas ainsi, dit-elle, que je compte, j'étois moins égarée que vous, et je crois qu'il en faut encore dix. Ventrebleu, cela n'est pas vrai, dit Tanzaï en fureur. Ne vous fâchez pas, mon fils, ditelle tendrement, nous n'aurons pas de disputes là-dessus ; mais vous êtes le plus étonnant de tous les hommes, et j'ai peine à croire qu'avant votre enchantement, vous valussiez d'aucune façon, ce que vous valez aujourd'hui. Vous sçavez mieux que personne, reprit Tanzaï, pourquoi je vaux tant, et le présent qu'on m'a fait de l'eau de Santé, est une précaution que vous avez prise pour vous-même : Mais, en conscience, ne devriez-vous pas me remettre le reste. Cela ne se peut, reprit-elle. En ce cas, dit-il, je m'en tiendrai où je suis, je ne vous crains plus. Nous verrons, reprit Concombre en le touchant. Ah
barbare ! s'écria le Prince, qui se sentit décroître, il y a ici moins d'enchantement que vous ne croyez, et votre main pour opérer ce que je sens, n'avoit pas besoin de magie. Le discours est tendre, dit Concombre, et c'est le moyen d'obtenir grâce ! Si vous n'êtes point généreuse par rapport à moi, soyez-le du moins, dit Tanzaï, par rapport à vous-même. Je suis, reprit-elle, moins méchante que vous ne croyez, et vous verriez que je
puis de cette main que vous méprisez tant Eh de
grâce ! s'écria Tanzaï, ne me touchez point. Malgré sa peur, la Fée lui tint parole, et lui qui mouroit d'envie de finir avec elle, recommença sa corvée. Il étoit enfin arrivé au douzième inclusivement, sans qu'il vît Néadarné, et il en témoigna sa surprise à Concombre. C'est apparemment, dit-elle, que son recouvrement est attaché au nombre mystérieux de treize. Je vois assez, reprit-il, qu'on ne l'a pas mis à bon marché, mais finissons. Le Prince, à la fin de ce dernier travail, chercha des yeux Néadarné, mais ne la voyant point paroître : Que veut donc dire ceci ? demanda-t-il. Pourquoi ne vois-je pas Néadarné ? M'auroit-on trompé ? Hélas ! Prince, dit la Fée, vous vous êtes trompé vous-même, vous avez mal calculé. Oh corbleu ! dit Tanzaï, il ne faut pas être un Barème pour sçavoir compter jusques à treize, ils y sont bien.
Mais le moyen, reprit-elle : Vous voyez bien que cela ne se peut pas, vous auriez Néadarné en votre pouvoir, si ce que vous dites étoit vrai. Au nom de vous-même, cher Prince ! prenez garde qu'il n'y ait de l'erreur. Morbleu, dit-il, c'est qu'il n'y en a point. Enfin, reprit-elle, par votre obstination, vous ne verrez point Néadarné; et par un esprit de ménage mal entendu, vous perdrez le fruit de ce que vous avez fait. Ciel ! s'écria-t-il, me
HISTOIRE JAPONAISE
laissez- vous en proie à l'injustice? Et faut-il Mais
hélas! peut-être avez-vous raison? Je ne vois point Néadarné, et son absence suffit pour me convaincre : Voyons donc, si je puis m'en tirer. Tanzaï excédé de fatigue, eut toutes les peines du monde à terminer sa pénitence. Il ne fut pas cette fois plus heureux que les autres, et reconnoissant combien inhumainement on l'avoit trompé, il se jetta avec fureur sur Concombre, dans le tems qu'elle alloit lui reprocher une seconde erreur de calcul. La Fée, en se débattant avec force, se retira des mains de Tanzaï, après lui avoir enfoncé plus d'une fois ses griffes dans la peau, et lui avoir laissé le corps tout couvert d'égratignures ; puis s'élevant au plafond : Ne compte point, lui dit-elle, vaincre jamais ma fureur. Je serai ta persécutrice éternelle. Les malheurs que je t'ai fait éprouver, ne sont, ni les derniers, ni les plus cruels de ta vie. Je t'ai, à la vérité, rendu ce que tu desirois avec tant d'ardeur, mais prends garde qu'il ne te soit inutile, et souviens-toi long-tems de ton infernale Ecumoire. Ah! Perfide, s'écria Tanzaï, après ce que tu viens de me faire, quels coups peux-tu me garder encore?
En cet instant, la Fée et le Palais disparurent à ses yeux, et lui, aussi honteux que fatigué de sa bonne fortune, trouva ses habits, son Ecumoire, et son cheval dans cette même Forêt où il avoit rencontré la Fée au Chaudron. Il s'habilla promptement, formant dans sa tête mille inutiles projets pour la punition de Concombre et de la Chouette, et reprit le chemin de Chéchian, très-disposé à garder à Néadarné, la fidélité la plus exacte, puisque les plaisirs dérobés, lui réussissoient si mal.