‹ L'écumoireChapitre 22 sur 47 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Bagatelles trop sérieusement traitées.

Telle étoit la disposition des esprits, lorsque l'on ouvrit l'Assemblée. Saugrenutio y parut avec une contenance assurée. Le Patriarche commença par un discours empoulé, et qui pour avoir été préparé dès long-tems, n'en valoit pas mieux. Mon frère, dit-il affectueusement à Saugrenutio, quand le Ciel parle, il est inutile de se rendre sourd à sa voix. Votre résistance à ses volontés , vous rendra coupable , et nous forcera d'employer contre vous, l'autorité qu'il nous a donnée. La perte de votre dignité, est la moindre de celles auxquelles nous vous condamnerons. Qui peut même prévoir à quelles rigueurs, cette voix céleste nous portera contre un Ministre rébelle à ses devoirs? Plaise, pourtant! s'écria-t-il, plaise! au suprême Singe qui reçoit tous les jours votre encens , d'illuminer votre cœur. Puisse-t-il toucher votre ame endurcie, et retarder sa vengeance! Désarmé par les ardentes prières que nous faisons tous pour votre conversion, qu'il daigne vous

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porter à donner un exemple nécessaire d'une entière soumission à ses ordres ! Allons, dit-il, d'un air de douleur, rapportons le fait, et instruisons promptement le procès. Alors l'Orateur se leva, et raconta avec l'exactitude la plus scrupuleuse, au hazard d'être long, l'Histoire de l'Ecumoire : et l'ordre de la Fée Barbacela, de la faire lécher au Grand-Prêtre, fut plus exagéré, qu'oublié. Pendant ce récit, qui fut long, Saugrenutio et ses adhérens se confirmèrent dans la résolution de désobéir. A peine fut-il fini, que le Patriarche se leva, et parla bas au Roi, comme pour aller aux opinions. Franchement, lui dit Céphaès, croyez-vous qu'il obéisse) Oui, répondit le Patriarche, et il ne sera pas le seul. Le Roi s'imagina alors que le Patriarche l'avoit regardé, et que c'étoit pour lui qu'il parloit. Comment, dit-il en colère, il ne sera pas le seul ! Il n'y a cependant que lui qui le doive ici : Prétendriez-vous que je léchasse l'Ecumoire, moi? Fi donc, reprit le Patriarche : Mais pourtant, ajouta-t-il, cela n'en seroit pas plus mal, et si vous le faisiez, vos Sujets n auroient plus rien à dire. Mais répondit le Roi, mes Sujets n'ont que faire à tout ceci : je vous ai déjà dit que la chose ne regardoit que Saugrenutio. Votre Majesté le croit, répondit le Patriarche: mais telle est la nature de l'Ecumoire ; qu'elle devient un mystère et un objet de vénération ; elle n'est plus une affaire particulière. Oh! tant qu'il vous plaira, reprit Céphaès, mais pourtant ne me mettez pas de la partie. C'est ce que nous verrons plus à loisir, dit le Patriarche ; cependant, Sire, vous n'en ferez que ce qu'il vous plaira. Alors se tournant du côté de Saugrenutio, il lui conseilla d'obéir. Monseigneur, dit Saugrenutio, je n'en ferai rien. Puis donc, dit le Patriarche, d'un air contrit, puisque ce rebelle veut toujours l'être, nous le déclarons

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déchu de ses dignités. Ordonné à lui de remettre entre ■les mains du Roi, la culotte de peau d'Ours; et entre les nôtres, le manteau de peau de Canard, et l'aigrette de Papier marbré, dont avant sa perversion, notre munificence l'avoit honoré. Et vous, dit-il aux Sacrificateurs, profitez de cet exemple, et par une prompte obéissance envers l'Ecumoire, prévenez la rigueur de nos jugemens. Alors mille bruits confus s'élevèrent; mais le Roi et le Patriarche sortirent de l'Assemblée, après avoir ordonné qu'on dressât un Acte authentique de ce qui venoit d'être résolu. La Noblesse triomphoit de l'abaissement des Sacrificateurs, lorsque Saugrenutio prenant la parole.

Vous me voyez consterné, Messieurs, dit-il, moins de l'affront qu'on me fait, que du malheur d'être témoin du bouleversement des loix. Il n'est plus ! ce tems heureux où l'innocent trouvoit contre l'oppression une ressource assurée; le souvenir qui nous en reste, ne sert qua augmenter notre douleur; nos regrets ne peuvent nous le rendre : Abandonnés à la servitude; faits à l'abaissement où l'on nous réduit , nous ne pouvons nous excuser aux yeux de l'univers, qu'en perdant la mémoire de notre ancienne splendeur. Eh! à quoi nous serviroit-elle, qu'à rendre notre bassesse plus condamnable? Les voilà donc ces fiers Chéchianiens qui remplissoient le monde entier de leur gloire! Voilà ce peuple si fameux ! une vile Ecumoire fait trembler ces augustes mortels ! Anciens Défenseurs de l'Etat, ajoutat-il, en adressant la parole à la Noblesse, ce n'est pas à vous que je demande des secours : l'avilissement où je vous vois, m'instruit de votre foiblesse; pliez donc sous le joug de la tyrannie, vous n'êtes pas dignes de jouir de la liberté, mais brûlez ces Fastes célèbres qui vous ont

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conservé les faits glorieux de vos ancêtres. Je ne vous encourage point à y puiser des exemples de vertu, ils vous seroient inutiles. Qui ne rougit point de sa servitude, ne mérite pas de sçavoir qu'il y a eu des hommes libres. C'est donc à vous Ministres sacrés! C'est à vous seuls de faire disparoître l'injustice. Qu'avons-nous à craindre? Et quand nous pourrions succomber, la mort nous doit-elle plus effrayer, qu'une vie condamnée à un opprobre éternel. Vengeons l'honneur de nos Autels : Donnons à cet état abattu, des exemples de courage dont il puisse profiter. Mourons s'il le faut, mais mourons en Citoyens ; utiles à notre Patrie jusques dans nos derniers instans, montrons-lui du moins comme on sçait se délivrer de la servitude. Victimes perpétuelles de l'ambition du Patriarche, nous ne vivrions que pour voir sans cesse renouveller nos affronts. Car, que sert-il de nous flatter. Et quelle espérance pourrions-nous nourrir, sans témérité? Nous est-il permis de croire qu'il ne tentera plus d'entreprises? Est-ce d'aujourd'hui que la Chéchianée souffre de ses projets? Ouvrons notre Histoire, et sans chercher des traits plus odieux, souvenons-nous seulement des desordres que causa, il y a six cens ans, le Patriarche Hinhoha-Yalucha, quand il voulut nous faire baiser la queue d'une Pie. Quelles guerres ne furent pas allumées un siècle après, par l'établissement des Moustaches quarrées, sous le Patriarche Onfoncho? Que n'a point produit l'obstination de Rimachou, lorsqu'il vouloit abolir le Potiron Sacré? Cet Etat enfin après les plus cruelles séditions, commençoit à respirer. Les Patriarches plu, éclairés, plus soumis aux Loix, plus sensibles à l'honneur de la Religion, ne proposoient plus d'opinions scandaleuses ; un Soleil plus pur nous éclairoit. Hélas! tranquilles à l'ombre de

nos Autels, nous nous flattions que ce calme heureux dureroit. Mais, ô grands Dieux! quelle étonnante révolution! et sur quoi est-elle fondée? Une Fée apporte une Ecumoire. Il est important, dit le Prince, que je l'avale, après que la Vieille du monde la plus hideuse l'a reçue dans sa bouche. C'est, ajoute-t-il, un ordre qu'il a reçu de cette Fée. Son mariage, sans cette cérémonie, ne sçauroit être heureux. Plus attentif encore à ne pas blesser la décence du rang que j'occupe, qu'à mes intérêts particuliers, je refuse. Le prince tombe dans des accidens peu ordinaires, on m'en fait un crime. Un Patriarche donne un Décret injuste : Bien plus, on assemble contre moi tout l'Etat, on me prononce le Jugement du mcnde le plus inique, et non content de m'avilir, on porte l'audace jusques au corps entier des Sacrificateurs, à qui l'on veut faire lécher l'Ecumoire : Tous les ordres du Royaume sont enveloppés dans ma disgrâce. Eh! qu'ont-ils de commun avec moi? Supposé que j'aye dû lécher l'Ecumoire, étoit-il nécessaire qu'ils le fissent? Le Prince n'a nommé que moi : D'ailleurs qu'on me montre l'ordre de Barbacela : Une chose de cette conséquence pouvoit être mieux établie. Si le Prince est crû si aisément sur sa parole, tous les jours il aura des idées nouvelles, et que sçais-je enfin ce qu'on ne nous fera pas lécher. Mais, supposé qu'à présent je voulusse obéir, où est-elle cette Ecumoire? Le Prince et elle tiennent ensemble; où les retrouver? Et quel crime commettrois-je en attendant leur retour? Cependant, on me deshonore, on me dépose, on m'ôte les marque? de ma dignité. Plus heureux de tout perdre, que d'obéir, je bénis les Dieux du courage qu'ils m'ont inspiré. Plus illustre dans ma retraite, que je ne le serois en possédant honteusement les biens qu'on m'en-

levé, je ne verrai pas du moins l'esclavage de mes compatriotes. Car, ne vous flattez pas, ajouta-t-il, en parlant aux Grands; votre criminelle complaisance ne vous sauvera pas de l'Ecumoire Je n'ignore pas, je vois même en frémissant, que plus sensibles aux démêlés que vous avez eus avec nous, qu'à l'honneur de la Religion, vous jouissez avec un plaisir secret du malheur qui nous accable. Ah! réunissons-nous plutôt. Sentez enfin qu'un même péril nous menace, et si vous n'êtes émus par aucune considération, que celle de votre gloire vous soutienne. Généreux Chéchianiens! il est dans la servitude deux malheurs qui se succèdent : Le premier est d'y gémir; l'autre, quand même elle ne subsiste plus, de se souvenir de sa honte. Ah! rappeliez votre courage. Brisez les fers qu'on vous impose, ils disparoîtront quand vous ne les baiserez plus. On ne jette dans l'abaissement, que ceux qu'on croit capables d'y rester. Nous avons les maux présens qui nous environnent, une magnanime résolution nous peut seule sauver des nouveaux coups qu'on nous prépare. Secouons ce joug odieux sous lequel nous avons si longtems fléchi! Que ce peuple témoin de nos affronts, le soit enfin de notre vengeance! Nous serons craints dès que nous voudrons l'être; effaçons des Décrets offensans qu'a dicté l'inimitié et l'injustice, je vous réponds du succès. De quoi ne sont pas capables des hommes qui combattent pour leurs Dieux et pour leur liberté)

Il dit, et les Etats déjà d'accord de sa condamnation, se partagent. Différens avis s'élèvent. Les plus superstitieux émus par le discours de Saugrenutio, croyent en effet que les Dieux sont intéressés dans cette affaire , se rangent de son parti , et crient qu'il faut revoir le procès. Ceux qui suivent le Roi et le Pa-

triarche, veulent que le Grand-Prêtre soit bien jugé, et prétendent faire passer l'Acte qui le condamne lui et les Sacrificateurs. La dispute s'échauffe, l'Assemblée se rompt. Le peuple informé de ce qui s'est passé, et craignant pour lui, se déclare pour Saugrenutio. Le Patriarche redoutant une émeute générale, suspend ses coups, et accorde du tems au Grand- Prêtre, qui satisfait d'avoir différé sa perte, se croit sauvé, comptant qu'au milieu des troubles qui s'élevoient, on craindroit de l'attaquer; qu'avant que l'affaire de l'Ecumoire fut décidée, il ne pourrait plus être inquiété là-dessus, et que ce seroit, vraisemblablement, une mortification qui tomberoit sur son Successeur.

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