‹ L'écumoireChapitre 23 sur 47 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Retour du Prince à Chêchian.

Ces troubles agitaient encore la Capitale, lorsque Tanzaï en reprit le chemin. Que dirai-je de mon voyage? disoit-il en lui-même : avouerai-je à Néadarné que c'est dans les bras de Concombre que je suis rentré dans mes droits? De quelle manière lui raconterai-je une chose si mortifiante pour sa tendresse? Imaginerat-elle que je puisse mériter d'être plaint? S'il lui en arrivoit autant, pourroit-elle compter sur mon indulgence? Mais elle sçait de quelle espèce étoit mon malheur? En lui donnant des preuves qu'il a cessé, pourraije me dispenser de lui dire pourquoi? Eh! quelle seroit sa douleur, de quels coups ne l'accablerois-je pas, si je lui faisois part de toutes les idées qui m'ont occupé? Si elle sçavoit que mon cœur lui a été infidèle : Que pendant quelques instans, tout rempli d'une autre, je me suis prêté, j'ai même été au-devant du malheur qui m'étoit préparé? Si elle peut me pardonner d'avoir passé une nuit dans le lit de Concombre, me pardonneroit-elle

d'avoir pensé qu'une autre qu'elle, pouvoit me rendre heureux? Ah! cachons ma honte à Chéchian, paroissons-y rétabli : Mais puisse-t-on n'y sçavoir jamais quel remède m'a rendu à moi-même. Tanzaï, en raisonnant ainsi, se rapprochoit de ses Etats, et il revit enfin ces murs si désirés de Chéchian, après en avoir été absent près de trois mois. A peine l'y vit-on paroître, que les grandes Vielles avertissant le peuple, les illuminations, les cris de joie, et les transports les plus outrés, annoncèrent au Roi que le Prince rentroit dans la Ville. Néadarné, saisie du mouvement le plus tendre, s'évanouit : Elle étoit encore dans cet état lorsque Céphaès lui amena Tanzaï. Le plaisir qu'il avoit de la revoir, céda pour quelque tems à la crainte qu'il eut de la perdre. Néadarné! ma chère Néadarné! s'écrioit-il, ah! ne devois-je vous retrouver que pour trembler pour vos jours ? Cruelle Fée ! étoit-ce là les malheurs dont tu me menaçois? Néadarné, à la voix, et aux baisers redoublés de son époux, ouvrit les yeux, et l'embrassant à son tour, ô Tanzaï ! ô repos de mes jours ! est-ce donc vous que je revois ! que votre absence m'a coûté de larmes! hélas! le plaisir seul de votre retour, peut égaler la douleur que votre départ m'a causé. Ils n'auroient point fini leurs regards, et leurs transports, si le Roi impatient de sçavoir comme étoit le Prince, ne les eut interrompus pour s'en instruire: Sire, lui dit-il, cette Ecumoire rattachée à ma boutonnière vous annonce qu'elle ne m'incommode plus, et je suis le plus trompé du monde, si la Princesse interrogée demain, ne vous donne sur le reste, des nouvelles fort satisfaisantes. Le Roi alloit demander comment ce miracle s'étoit fait, lorsque les Courtisans entrèrent en fouis dans l'appartement : l'impatience où ils étoient de revoir Tanzaï, ne

HISTOIRE JAPONAISE

leur avoit pas permis de différer leur hommage. Saugrenutio y arriva avec eux, non que le même désir le pressât, mais pour sçavoir seulement, si par hazard, le Prince n'auroit point perdu son Ecumoire. Il pâlit en la revoyant, et Tanzaï ne put assez se contraindre, pour le bien recevoir : il attribuoit toujours à son refus les malheurs qui lui étoient arrivés, et le dernier de tous, lui étant le plus sensible, il avoit résolu de lui en faire tôt ou tard, porter la peine. Ce fut pour commencer, que devant lui, il s'informa de ce qui s'étoit passé, et si un sujet rebelle ne seroit pas enfin puni. Le Roi en lui racontant ce qui s'étoit fait dans l'Assemblée, l'assura de l'obéissance de Saugrenutio, qui, mécontent de ces discours, sortit, persuadé que le Roi en auroit le démenti. Les Courtisans congédiés après lui; Céphaès, et les deux époux, souperent à leur petit couvert. A présent que nous sommes en liberté, racontez-nous, mon fils, dit le Roi, l'Histoire de votre desenchantement. Elle est singulière, reprit le Prince, d'un air embarrassé, et je vous surprendrai beaucoup, sans doute, quand je vous dirai que ce grand ouvrage, est celui d'un songe. D'un songe! s'écria le Roi. Que vouloit donc dire le songe, et à quoi bon vous faire voyager? vous auriez dormi ici tout aussi bien qu'ailleurs : Mais voyons un peu ce que c'étoit que ce songe? Sire, dit-il, et vous, Princesse, après avoir parcouru des pays immenses, je parvins enfin dans une Forêt. Alors il raconta, sans y rien changer, l'aventure de la Fée au Chaudron. Après avoir quitté cette Fée, poursuivit-il, une envie extrême de dormir vint m'accabler : Ne pouvant y résister, je m'endormis au pied d'un arbre. Occupé comme je l'étois de tout ce qui m'arrivoit, il auroit été surprenant que mon imagination échauffée ne l'eut pas pris pour objet. Ces

idées produisirent un songe, dans le desordre duquel je me crus transporté dans un Palais magnifique : des Chouettes y parloient; j'y étois superbement reçu; je crûs y voir Concombre, qui, pour dédommagement de l'Ecumoire, me demandoit tendrement de passer la nuit avec elle. On dit bien vrai, lorsqu'on assure qu'en dormant, nous dépendons si peu de nous-mêmes, que l'objet du monde qui nous est le plus odieux, triomphe de notre répugnance. Concombre m'assuroit que c'étoit la seule chose qui pût éteindre son ressentiment. Après le combat le plusviolent entrel'amourque j'ai pour vous, et la répugnance qu'elle m'inspiroit, notre intérêt mutuel me faisoit céder à ses désirs. Je me suis enfin reveillé, rempli d'effroi, mais pénétré de joie en même tems, quand il m'a été impossible de douter de mon rétablissement. Seigneur, dit alors Néadarné, ce songe est bien suivi, et son effet me paroît admirable. Croyezvous que ce ne soit qu'une illusion? Le moyen d'en douter, reprit le Prince, quand à mon réveil, je me suis retrouvé au pied de l'arbre où je m'étois endormi : Mais, Princesse, ajouta-t-il, il est tard, mon père, depuis une heure combat le sommeil, il devroit lui donner les momens qu'il nous accorde, et je ne sçais si la nuit sera assez longue pour me laisser le tems de vous parler de tout ce qui nous regarde. Je n'y pensois pas, reprit le Roi : Allez, mes enfans, Dieu vous garde des Fées. Le Prince, après avoir donné le bonsoir à son père, enleva Néadarné dans ses bras, et se renferma dans son appartement pour y goûter ces plaisirs auxquels il avoit sacrifié tant de choses.

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