CHAPITRE XXI
Qui apprend quil ne faut compter sur rien.
Le Prince, pénétré d'amour, et plein de la plus vive impatience, se crut à la fin de ses malheurs, quand il se vit si près de posséder l'aimable Néadarné. Il éprouvoit, outre les désirs dont on est animé auprès de ce qu'on aime, cette fureur de jouir, cette ardeur inquiète que l'on sent pour un bien dont on se voit maître, après des traverses qui faisoient craindre de ne le posséder jamais. Au milieu des plus vifs transports, le souvenir de cette première nuit qu'il avoit trouvée si triste, lui faisoit craindre pour la seconde un sort aussi cruel. Les menaces de Concombre lui revenoient dans l'esprit, et moins il sçavoit de quelle manière elle exerceroit sa vengeance, plus il la trouvoit à redouter. Il y avoit des tems où il juroit,mais modérément, contre Barbacela. Voyez, disoit-il, à quoi me sert sa protection? Elle me donne une Ecumoire; c'est, dit-elle, le moyen d'éviter les malheurs que le destin me prépare, et c'est précisément la
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source de tous ceux qui m'accablent; sans elle, je n'aurois pas fâché Concombre, et au lieu de me soulager, elle me laisse là. Voilà une belle façon de protéger? Vous verrez qu'elle viendra me faire des complimens, quand je n'aurai plus besoin de son secours. Pendant qu'on deshabilloit la Princesse, il faisoit toutes ces réflexions, enfin il pensa tant aux Fées, qu'il se souvint de la Fée au Chaudron. Sur le champ, il courut à son cabinet, voir si elle lui avoit tenu parole sur l'eau de Santé. On peut imaginer combien il la trouva honnête quand il en vit trente bouteilles. Son premier mouvement fut d'en avaler une, mais non, dit-il, après, je n'ai besoin auprès de Néadarné, que de ses charmes; cependant la force de cette eau ajoutée à celle de mon amour, doit produire des choses étonnantes; si c'est une supercherie, combien de femmes voudroient en éprouver de pareilles? D'ailleurs, Néadarné à qui je n'ai que faire de découvrir ce secret, ne s'en estimera que davantage, et sans compter l'idée qu'elle se fera de moi, il est toujours bon de donner à une femme qu'on aime, bonne opinion de ses appas. De façon ou d'autre, l'amour y gagne, et quoi que m'ait dit Néadarné, quelque mépris qu'elle ait fait de ces plaisirs qu'elle traite d'indécens, je suis sûr que demain elle aura changé d'avis. Ces raisons lui paraissant valables, il but la bouteille qu'il avoit décoëffée, et rentra dans l'appartement de la Princesse, comme ses femmes en sortoient. Néadarné accablée d'une douce langueur l'attendoit, et Tanzaï pressé de se rendre heureux, ne la fit pas long-tems attendre. Néadarné déjà accoutumée à se trouver entre les bras du Prince, fit pour cette fois plus valoir sa tendresse, que sa modestie. Agitée des plus ardens transports, elle livra tous ses charmes à son amant, qui dans un plus grand désordre
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qu'elle-même, s'amusa moins à les considérer que la première fois. L'amour dans les tendres caresses qu'il leur inspira, ne leur laissa pas la faculté de parler, à peine leurs soupirs pouvoient-ils se faire un passage. Au milieu de tant de plaisirs, Tanzaï en chercha de plus grands, tous deux enfin possédés d'une douce fureur ; l'ame dans ce tumulte heureux qu'elle se plaît encore à augmenter, se livrèrent à leur yvresse. Les cris douloureux de Néadarné, et la résistance qu'il trouvoit, l'étonnerent moins qu'ils ne le flattèrent; quelques instances qu'elle lui fît, quelques larmes qu'elle versât, il ne songeoit qu'à achever son triomphe : il auroit été inflexible, si Néadarné enfin évanouie de façon à ne s'y pas méprendre, ne l'eut allarmé. Tout troublé qu'il étoit il ne songea qu'à la secourir ; ce ne fut pas sans peine qu'elle revint à elle. Le récit qu'elle fit au Prince, des douleurs qu'elle avoit senties, un mouvement extraordinaire qu'elle assuroit s'être fait, l'obligèrent à juger par ses yeux de ce que ce pouvoit être. Quelle fut sa douleur ! quand il s'apperçut qu'il ne restoit aucune trace de cette beauté de Néadarné, qui, dans ce moment, l'intéressoit le plus. C'est pour ce séjour enchanté, un changement si peu ordinaire, qu'il ne faut pas s'étonner si le Prince en fut surpris. La Princesse, le voyant interdit, lui en demanda la cause. Tanzaï, pour toute réponse, lui prit la main, et la lui porta où il regardoit. Ah Ciel ! s'écriat-elle, la maudite Fée se venge aussi de moi. Cher Prince ! sous quels auspices notre union a-t-elle été formée? Mais, comment ce malheur est-il arrivé? Chère Néadarné, dit le Prince, il y avoit si peu à faire que ce n'est pas là ce qui me fera admirer le pouvoir de la Fée. Malheureux. que je suis! continua-t-il, d'éternels obstacles s'opposeront-ils à notre bonheur? Me voilà donc
privé pour jamais du plaisir de vous posséder ? Mais pourquoi, lui dit Néadarné, votre mal ayant trouvé un remède, n'y en auroit-il pas pour le mien? Je consens, reprit Tanzaï, que cette espérance me reste, mais en me faisant entrevoir un bonheur à venir, détruisez-vous ma peine présente? Ne me serai-je trouvé tant de fois sur le point d'être heureux, que pour sentir plus vivement l'impossibilité de le devenir? Ah Prince! reprit Néadarné, pensez-vous que cet accident ne soit rien pour moi? Ma tendresse ne me le rend-il pas plus douloureux, peut-être qu'à vous-même? Croyez-vous, qu'il ne me soit pas bien sensible, que mon amour ne vous refusant rien, le vôtre, ne vous offrant pour toute félicité, que celle qui nous manque, les obstacles les plus cruels fassent évanouir nos plaisirs ! Le reste de la nuit se passa, soit en discours, soit en tentatives inutiles. Néadarné ne concevoit pas comment, ce que le Prince offroit à ses yeux, avoit pu autrefois disparoître, et le Prince, qui se souvenoit de ce que Néadarné lui avoit laissé voir, au désespoir qu'il n'en restât rien, faisoit tout pour en donner le démenti à la Fée Concombre. L'eau de Santé qu'il avoit bûe avec l'idée de la mieux employer, faisoit des efforts étonnans, et sans les secours de Néadarné, dont la compassion le secouroit tant bien que mal, il se seroit sans doute mal trouvé d'en avoir tant pris : d'autant plus qu'il n'imagina pas que dans cette cruelle situation, il lui restât des ressources. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que Tanzaï qui avoit été affligé sans modération de son infortune, supporta assez patiemment celle de Néadarné; il l'adoroit, mais il se voyoit des motifs de consolation, que la première fois il n'avoit point eus. Il avoit résolu de ne lui pas être infidèle, lui dût-elle être inutile toute sa vie, mais il étoit bien-aise
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d'avoir de quoi le devenir, et que la Princesse ne pût pas attribuer sa constance à l'impossibilité de faire autrement. Ce sentiment étoit délicat, mais je ne sçais si dans la suite, il ne se seroit pas trouvé de difficile exécution- Néadarné, de son côté, étoit dans un désespoir qui éclatoit malgré sa contrainte. Que fera au Prince, disoit-elle en elle-même, ma fidélité, et quel gré pourra-t-il me sçavoir de n'en aimer point d'autre que lui) Qui me répondra même que tant d'évenemens sinistres ne le déterminent pas à m'abandonner, et qu'il ne me fasse pas responsable de la colère de l'abominable Concombre? Hélas! quel sort est le mien? Je craignois, lorsque je pouvois satisfaire sa tendresse, que son amour ne s'éteignît, et je tremble à présent que rebuté par tant d'obstacles, il ne m'ôte à jamais son cœur. Ils étoient encore occupés l'un et l'autre de ces idées, lorsque le jour vint. Le Prince ne voulant pas que le peuple fût instruit de ce nouveau malheur, prit le parti d'aller trouver son père, et de consulter avec lui, sur les moyens qu'on pourroit mettre en œuvre pour désenchanter la Princesse.