CHAPITRE XV
Comme quoi les plus fins y sont pris . Arrivée de Barbacela. Retour à Chéchian. Différens sur l'Ecumoire terminés à l'amiable. Fin de l'Histoire.
C'est pourtant une belle chose que les enchantemens, car il est de notoriété publique, que la Princesse n'en avoit pas été quitte avec Jonquille pour un rêve et il est tout aussi vrai que Tanzaï, qui ne sçavoit rien du secret de Moustache, fut obligé d'avouer que sa défiance avoit été injuste. Aussi, Néadarné qui n'avoit pas un médiocre intérêt à lui calmer l'esprit, avoit-elle avant de sortir de l'Isle, prononcé trois fois sur sa personne les paroles mystérieuses : Pendant tout le chemin qu'il y avoit de l'Isle à la Ville Bleue, elle les avoit 1 édites, et l'on peut penser que dans la situation où elle se trouvoit, elle ne crut pas hors de propos de s'en servir encore. Cet enchantement qu'elle avoit répété tant de fois, sans imaginer qu'il tirât à une certaine conséquence, l'avoit déguisée au point qu'il s'en falloit peu qu'elle n'eût encore besoin du secours du Génie. Tanzaï
impatienté de tant d'obstacles, fît d'inutiles efforts pour les surmonter; ni sa tendresse, ni son courage, ne lui servirent. Transporté d'amour et de plaisir : ah Princesse, s'écria-t-il, quel est mon malheur! mais quelle est votre vertu !
Eh quoi ! Prince, lui dit-elle tendrement, toujours des plaintes ! Auriez-vous mieux aimé que je vous eusse mis hors d'état d'en faire de cette espèce? Ah! pourquoi, dit Tanzaï, qui ne sentoit alors que sa passion, pourquoi avez-vous tout refusé à Jonquille? Quelles seront nos ressources? Hélas ! après ce songe que vous venez de me reprocher, je n'eus pas besoin du moins de recourir à un second voyage, y serez-vous condamnée? Mais dites-moi, je vous en conjure quel est donc ce songe, qui, chez Jonquille, s'est offert à vos esprits. Permettezmoi plutôt, répondit Néadarné, d'en oublier toutes les circonstances. Quoique convaincu à présent que ma fidélité a été réelle, vous avez trop de délicatesse pour entendre, sans émotion, le détail d'une chose aussi désagréable, et je vous aime trop vivement pour qu'il ne me perçât pas le cœur. Oubliez donc à jamais cette Isle fatale, et daignez ne m'en rappeller jamais le souvenir. Au reste, ne soyez plus inquiet sur ma guérison, Moustache aujourd'hui rentrée dans tous ses droits, s'opposera à Concombre, et Barbacela, sans doute, nous aidera de sa puissance; ainsi, ajouta-t-elle, allons retrouver la Fée, et ne vous obstinez pas davantage à mon desenchantement, vos efforts seroient inutiles. Tanzaï, qui étoit le Prince du monde le plus opiniâtre, ne fut pas d'abord de cet avis, mais obligé bientôt de reconnoître que Néadarné lui avoit dit vrai, il sortit avec elle pour rejoindre Moustache et Cormoran. Il seroit difficile de rendre ici tout ce qu'en cette occasion il disoit de tendre à la Prin-
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cesse : Qu'on se figure un homme éperduement amoureux et jaloux au dernier point, qui a tout à craindre, et qui est convaincu de toutes façons, qu'il est échappé au péril qui le menaçoit. Ils ne furent pas long-tems sans rencontrer Moustache, qui penchée nonchalamment sur son spirituel Cormoran, sortoit du jardin. La Fée s'apperçut aisément à l'air satisfait de Tanzaï, que Néadarné étoit dans son ame, hors de tout soupçon; et pendant que les deux Princes se renouvelloient leurs politesses : eh bien, dit Moustache à Néadarné, en la tirant à part, comment s'est passé l'éclaircissement? A cet égard, reprit la Princesse, je n'ai rien à souhaiter, mon époux se croiroit criminel de me soupçonner: Mais, Moustache, je ne me consolerai jamais de ce qui s'est passé avec le Génie, et je me reprocherai toujours l'artifice dont je viens de me servir avec Tanzaï. Je conçois, répondit la Fée, que les deux choses dont vous me parlez sont pour une personne aussi vertueuse et aussi sincère que vous, ce qui peut arriver de plus cruel, mais l'une et l'autre étoient nécessaires; ne vous en occupez donc plus. Ah, Moustache! repliqua-t-elle, eh le moyen que je ne m'en occupe pas? Jonquille m'a menacée de prendre la figure de mon époux, quand il voudroit m'arracher des faveurs, et je suis si frappée de la crainte qu'il n'exécute ses menaces, qu'à l'instant même je doutois si c'étoit lui, ou Tanzaï qui exigeoit de moi une explication. Serai-je toujours dans la même crainte ? Quand il arriveroit que Jonquille useroit de ce stratagème pour vous voir, reprit la Fée, qu'en couteroit-il à votre vertu? D'ailleurs vous ne pourrez jamais que le soupçonner. Ah ! n'en est-ce pas assez, s'écria Néadarné? Au nom des Dieux! délivrez-moi de cette crainte. Je ne puis, répondit Moustache; le Génie qui vient de sortir de la
léthargie où vous l'aviez plongé, au désespoir de votre fuite, forme dans ce moment même le projet de vous aimer toujours, et ne se console de vous avoir perdue que par la certitude où il est de vous revoir. Mais, continua-t-elle, n'allez pas découvrir au Prince, les craintes que vous inspire Jonquille; soupçonneux comme il l'est, il vous observeroit sans cesse, et vous rendroit malheureuse à force de délicatesse. Il faut cependant que vous haïssiez bien Jonquille, pour que l'idée de vous retrouver avec lui vous afflige; la nuit dernière, il vous étoit moins odieux. J'ai succombé, repartit la Princesse, à la rigueur de mon sort, mais mon cœur toujours fidèle, n'a pas perdu un instant l'image de Tanzaï : il y auroit bien , reprit Moustache, quelque chose à vous répondre làdessus, mais une plus longue conversation seroit peutêtre suspecte à votre époux, et je veux revoir Cormoran.
En achevant ces paroles, elles se rapprochèrent des deux Princes, qui, déjà les meilleurs amis du monde, dissertoient ensemble sur l'harmonie de la Vielle. Ils reprenoient tous le chemin du Palais où ils étoient logés, lorsqu'un char brillant et traîné par des Papillons, vint du haut des airs s'abattre auprès d'eux. A ce pompeux équipage, ils reconnurent la bienfaisante Barbacela. Tanzaï courut au-devant d'elle avec d'autant plus de joie, qu'il crut en la revoyant, tous ses malheurs terminés. Cette Fée embrassa avec tendresse Moustache et Cormoran, et les félicita tous deux d'une réunion si long-tems désirée. Pour vous, Prince, dit-elle à Tanzaï, vous avez bien souffert depuis mon absence, et la Princesse n'a pas été exempte de tourmens. Le Destin irrité de votre désobéissance, à ma prière enfin s'est calmé; je revois avec plaisir sur vous l'Ecumoire enchantée, et si
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Saugrenutio consent à ce qu'on lui demande, à l'abri des persécutions de Concombre, vous passerez les jours les plus heureux.
J'ai peine à croire, dit Tanzaï,que vous veniez à bout de le persuader, il est sur l'article de l'Ecumoire d'une opiniâtreté invincible : En vain tout l'Etat s'est armé contre lui, rien n'a pu le vaincre. J'ai, répondit Barbacela, un moyen sûr pour le faire obéir. Mais montez dans ce char, nous allons tout-à-1'heure être transportés à Chéchian,et c'est là que vous jouirez d'un plein repos. Tous les amans obéirent à la Fée, et le char secondant leur impatience, leur fit voir bientôt la capitale de la Chéchianée. On ne peut exprimer la joie de Céphaès en revoyant les deux époux : Après bien des caresses et des questions, la Fée manda Saugrenutio. Pendant l'absence du Prince, les choses avoient changé de face, le Patriarche étoit mort. Le Grand-Prêtre aspiroit secrètement à cette dignité, mais comme elle dépendoit entièrement du Roi, il voyoit peu de jour à l'obtenir, à moins qu'il ne devînt docile sur l'article de l'Ecumoire. Ambitieux comme il étoit, l'Ecumoire l'effrayoit moins depuis qu'il y voyoit attachée une aussi grande place. Malgré sa rébellion, il n'auroit pas hésité alors à la lécher, si elle n'eut été que d'une grosseur ordinaire ; mais à la honte qu'il trouvoit à se rétracter, se joignoit encore la douleur qu'indubitablement elle lui causeroit, et la perte totale de sa bouche. Ces deux motifs étoient les seuls qui l'empêchassent d'obéir.
Le Roi qui n'avoit pas de plus cher intérêt que le salut de son fils, consentoit à nommer Saugrenutio, Patriarche, s'il se rangeoit à son devoir. Un Négociateur habile, député par Céphaès au Grand-Prêtre, lui avoit fait indirectement des ouvertures sur cette affaire,
et Saugrenutio étoit en pour-parler lorsque la Fée arriva; il ne tira pas à mauvais augure d'en être mandé. Le bruit avoit long-tems couru que cette Fée l'avoit aimé, et que ce fait fût vrai, ou non, il est certain qu'elle avoit toujours eu pour lui cette sorte de considération que l'on conserve pour les personnes avec qui on a vécu amicalement. Aussi avoit-t-on été extrêmement surpris quand on sçut que cette Fée l'avoit destiné à lécher l'Ecumoire, et l'on attribua ce mauvais tour qu'elle lui faisoit, a quelque dépit secret qui l'animoit contre lui. L'arrivée de Barbacela ne déplut cependant pas à Saugrenutio, et il se rendit à ses ordres dans l'instant qu'il les eut reçus. Approchez, lui dit Barbacela, je sçais quel est le motif qui vous empêche d'obéir, et d'écouter vos véritables intérêts. Je puis en votre faveur lever l'obstacle qui vous gêne : La grosseur de l'Ecumoire vous effraye, ne la craignez plus, je vous promets, foi de Fée, qu'elle n'aura rien des desagrémens qui vous révoltent contre elle, et j'ai obtenu du Roi qu'il vous feroit Patriarche, pour vous payer de votre obéissance. Consentez-vous à ce que je vous propose? Oui, dit Saugrenutio, et dès demain en présence de la Noblesse et des Sacrificateurs, je lécherai l'Ecumoire, puisqu'enfin il en faut passer par-là. Alors le Prince le complimenta fort civilement, et le Roi le nomma sur le champ, Patriarche de la Grande Chéchianée. Tout le monde parut content de cette réunion. Les Sacrificateurs seuls accusèrent Saugrenutio de lâcheté, et ne conçurent que du mépris pour un homme, qui, à ce qu'ils disoient, vendoit l'honneur de la Religion; pendant qu'il n'y en avoit pas un, qui, pour un moindre prix, ne l'eût vendu bien plus tôt. Tanzaï, qui mouroit d'impatience de se voir possesseur de Néadarné, demanda au Grand-Prêtre s'il nepourroit pas sur
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le champ lécher l'Ecumoire; il y consentoit, mais la Fée ayant assuré qu'il étoit important que cette cérémonie fût publique, le Prince se vit encore contraint d'attendre ; et par le conseil de Barbacela, il passa la nuit éloigné de sa Princesse, à qui Moustache tint compagnie, comme Cormoran la tint au Prince. Néadarné avertit Moustache qu'elle croyoit avoir trop répété le secret, et cette généreuse Fée, on ne sçait comment, y mit ordre. Enfin ce jour si désiré arriva. La Fée, le Roi et las quatre amans se rendirent de bonne heure au Temple, où Saugrenu tio revêtu des ornemens de sa nouvelle dignité, lécha l'Ecumoire avec une grâce surnaturelle, en présence de la Noblesse et des Sacrificateurs. Dans le fonds de l'ame, il étoit outré de s'avilir à ce point, et pour s'en consoler, il ordonna par son premier Décret, qu'aucun Sacrificateur à l'avenir ne pourroit être reçu, sans lécher aussi l'Ecumoire. On imagine aisément que ce Décret ne passa pas sans opposition, et qu'il fut dans tous les tems, une source de discorde dans la Chéchianée. Après cette auguste cérémonie, chacun retourna au Palais : Barbacela, après avoir assuré les deux époux d'une constante protection, et de l'impuissance de Concombre à les tourmenter, retourna dans l'Isle Babiole. Tanzaï se vit au comble de ses vœux, amoureux autant qu'il étoit aimé, il ne se souvint plus des allarmes que lui avoit causées Jonquille, et la tendre Néadarné perdit dans les bras de son époux le souvenir de Concombre, et peutêtre encore celui du Génie. Moustache et Cormoran, après être restés quelque tems à Chéchian, pour partager les plaisirs de Tanzaï, retournèrent auprès de Barbacela, après avoir promis aux deux époux de les venir revoir souvent. Céphaès, las de sa Couronne, la céda à son fils, qui, toujours amoureux, se fit le plus
d'héritiers qu'il pût. Néadarné, si elle revit Jonquille, n'en dit rien, et tel fut leur bonheur, que Concombre même devint de leurs amies. Ici, faute d'une plus ample Chronique, finira une des plus extraordinaires histoires que peut-être on se soit jamais avisé d'écrire,
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