CHAPITRE XIV
Plus nécessaire qii agréable.
Tanzaï sortoit à peine d'une de ces gracieuses illusions, que la Fée lui présentoit, lorsqu'il vit arriver la Princesse; il venoit, en rêvant, de la voir insensible aux feux de Jonquille, refuser sa guérison, et le Génie touché de tant de vertu, la lui procurer sans en prétendre aucune reconnoissance. Ce songe l'avoit disposé à bien recevoir Néadarné : il courut au-devant d'elle, mais quand il la vit couverte des présens de Jonquille, et menée par Cormoran, il imagina que la délivrance de ce Prince lui avoit coûté plus d'une complaisance, et que si elle avoit été si vertueuse, Jonquille l'auroit plus estimée mais ne lui auroit pas tant accordé. Toute sa jalousie se réveilla, il la regarda sombrement, et répondit avec hauteur aux civilités de l'amant de Moustache. A peine cette bée eut-elle entrevu Cormoran, que sa Métamorphose cessa, et que sous les habits les plus galants, Tanzaï et la Princesse virent une femme grande, un peu sèche,
l'air coquet, minaudier et précieux, qui se précipita dans les bras de Cormoran : Elle avoit réellement du côté gauche, une Moustache à la Chinoise, qui fut la première chose que baisa Cormoran, et qui, selon Tanzaï, faisoit sur le visage de la Fée, un effet assez ridicule. Comme il étoit de mauvaise humeur, il examina Cormoran pour le critiquer.
Après le portrait charmant qu'en avoit fait Moustache, il s'attendoit à voir une personne miraculeuse, et ne fut pas fâché quand il vit dans ce Prince si vanté, une petite figure haute de quatre pieds, grêle et contrainte, et qui ne lui parut avoir pour tout agrément qu'un air fade et doucereux, qui annonçoit le caractère de son esprit, et la possession où il étoit de plaire aux femmes de l'espèce de la Fée. Dans un autre tems, Tanzaï s'en seroit plus diverti,, mais la colère où il étoit contre Néadarné, ne lui permit pas d'y faire une plus longue attention.
Cette Princesse s'étoit approchée de lui en tremblant, et pendant que les deux amans réunis se disoient tout ce qu'un amour long-tems malheureux, et enfin satisfait, peut inspirer de tendre, Tanzaï, l'œil farouche, et dans un morne silence, se refusa à ses embrassemens. Que vous êtes cruel! lui dit-elle. Cher Prince, que vous répondez mal à ma tendresse! je n'ai point mérité tant de mépris. Allez, Madame, lui dit-il avec fierté, allez retrouver Jonquille, et oubliez-moi à jamais. Je ne l'ai pas cherché, répondit-elle, vous seul m'avez contrainte à ce funeste voyage, je ne vois pas pourquoi... En vérité! Prince, dit Moustache, qui, à leur querelle, s'étoit rapprochée d'eux, vous êtes bien injuste de toutes façons : et si vous sçaviez combien vous aurez à rougir de votre jalousie, vous ne la témoigneriez pas si haute-
ment. Ecoutez-moi, continua-t-elle, en le tirant à part, vous devez vous souvenir de ce que je vous ai promis au sujet de Concombre ; je vous manque de parole dans l'instant que vous m'en manquerez. Je ferai plus, je vous prouverai l'innocence de la Princesse; mais pour vous punir de vos injustes soupçons., je vous en prive à jamais. Ce qui s'est passé dans cette Isle, vous inquiète, il seroit aisé de vous convaincre par le témoignage de Cormoran, qui n'a pas quitté un instant Néadarné, que plus délicat que vous, ce Génie, malgré sa beauté et sa puissance, en a été rebuté : Mais voulezvous des preuves plus fortes, et dont l'évidence confonde votre incrédulité) Vous sçavez ce qu'étoit Néadarné, ne vous en rapportez qu'à vous-même sur ce qu'elle est aujourd'hui. Perdez dans les plus tendres embrassemens cette sombre jalousie que la Princesse ne vous pardonneroit peut-être pas si elle duroit plus long-tems, et souvenez-vous, quand même vous ne la trouveriez pas telle qu'il la faut pour calmer vos soupçons, que de tous les hommes du monde, vous êtes celui à qui, de toutes façons, la plainte et le reproche seroient le moins permis. Allez expier à ses pieds le crime de l'avoir si injustement outragée, et sans perdre du tems à l'interroger, disposez-la doucement à vous donner des preuves complettes, et de sa vertu et de sa tendresse pour vous.
Tanzaï ne sçachant que répondre à la Fée, revint à Néadarné d'un air aussi soumis qu'il l'avoit eu fier, et Moustache étant sortie avec Cormoran avec qui elle avoit aussi à s'éclaircir de bien des choses : Si j'en crois Moustache, et l'estime que j'ai pour vous, lui dit-il, vous ne m'avez point trahie, mais pardonnez à ma délicatesse, si j'ai pu douter de votre vertu : Pour ne pas craindre, il auroit fallu que je ne vous eusse point aimée, et je me
suis trouvé dans des circonstances si cruelles pour mon amour, si dangereuses pour vous, qu'il ne m'a pas été possible d'être sans inquiétude. Ce fatal Oracle qui ordonnoit que vous allassiez trouver Jonquille, l'emploi de ce Génie, votre beauté, que de raisons pour trembler ! et qu'il me seroit doux que votre tendresse pour moi vous eût fait surmonter tant d'obstacles ! Ah Seigneur! répondit Néadarné en pleurant, je n'ai pas cessé un moment de vous aimer. Toujours présent à mon idée, Jonquille, malgré ses soins, n'a pu toucher un cœur que vous possédez tout entier. Ce Génie, sans doute, étoit pressant; reprit Tanzaï, il sembloit que vous lui fussiez destinée, il vous aura trouvée belle, il étoit maître! Ne vous souvient-il plus, Seigneur, répondit Néadarné, du changement affreux qui s'est fait dans ma personne la nuit qui a précédé mon départ, et croyez-vous, qu'en cet état, je dusse lui inspirer des désirs? Mais, reprit-il, c'étoit à lui à faire disparoître cette laideur, que seul il avoit causée, et j'ai peine à croire qu'il ait eu plus d'égards pour vous que pour celles des femmes de cette Ville, qui étoient dans le même cas que vous. Il ne m'a pourtant pas confondue avec elles, répondit la Princesse, et sans sçavoir à qui je dois le retour de ma beauté (puisque vous trouvez que j'en ai) j'ai bientôt paru à ses yeux telle que je parois aux vôtres. A cet égard, reprit le curieux Tanzaï, vous n'avez pas eu besoin d'implorer son secours, mais en quel état revenez-vous? Portez-vous encore des marques de la vengeance de Concombre, et le Génie vous a-t-il été pour cet article aussi inutile que pour l'autre? Seigneur, dit-elle en baissant les yeux, comme ce n'est pas moi qui me suis apperçûë de ma première métamorphose, ce n'est pas encore à moi à décider s'il
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ne nous reste plus rien à désirer à l'un et à l'autre. Vous sçavez du moins, continua Tanzaï, si Jonquille a été sensible à vos peines, et vous m'obligerez de me dire quelle a été auprès de vous sa sainte volonté, pour m'exprimer selon les paroles de l'Oracle. Jonquille, reprit-elle, a commencé par louer avec exagération le peu d'agrémens que je puis posséder, il m'a forcée de lui apprendre quel étoit le sujet de mon voyage, il a plaint mon malheur plus qu'il ne méritoit de l'être, et m'a dit enfin que l'unique moyen d'effacer l'enchantement de Concombre étoit de me livrer à ses désirs. Eh bien? interrompit Tanzaï en rougissant. Eh quoi ! Seigneur, dit-elle, vous sçavez que je vous aime, et vous m'interrogez ! mais enfin, qu'avez-vous répondu, répliqua le Prince? Tout ce que ma passion pour vous, a dû me faire répondre, reprit-elle. Après cette première tentative, continua Tanzaï, a-t-il été découragé; n'a-t-il pas cherché à vaincre vos rigueurs? Vous méritez qu'il cherchât à vous acquérir, et je sens qu'à sa place je ne serois pas resté insensible à une beauté telle que la vôtre.
Seigneur, dit-elle malgré le peu que je vaux, mes rebuts l'ont choqué. S'il n'a pas été d'abord reçu comme il s'en étoit flatté, il a crû que ses soins pourroient me faire accepter son hommage; il m'a tenu les discours les plus tendres ; et plus touché, à ce qu'il disoit, de gagner mon cœur, que des plaisirs dont des beautés plus faciles le laissent jouir, sans qu'il lui en coûte des soins, il n'a rien épargné pour me convaincre que j'avois fait sur lui la plus forte impression. Les fêtes les plus superbes m'ont déclaré son amour. Plus souveraine dans son Isle que lui-même, j'ai vu ses Sujets, à son exemple, s'humilier devant moi, l'amant de Moustache qui languissoit dans la plus cruelle captivité, a vu tomber ses chaînes et finir
ses tourmens, je l'ai enfin délivré... Mais, ce Génie pour prix de tant de soins, n'a-t-il rien exigé de vous ? interrompit Tanzaï : Soumise à son pouvoir suprême, dans le tems même qu'il le déposoit entre vos mains, n'a-t-il pas cherché à l'exercer sur vous? Comment enfin votre guérison vousa-l-elle été procurée? Le Génie, reprit-elle, s'est lassé de mes refus autant que je me lasse de vos questions : Plus amoureux que vous et moins injuste, il a respecté mes pleurs; je ne sçais sur qui sont tombés ses transports, je ne sçais moi-même en quel état je suis sortie enfin de son Isle : Je me retrouve avec vous, vous me faites subir le plus injurieux examen ; sans mémoire et sans reconnaissance, vous ne vous souvenez pas que vous seul m'avez envoyée à Jonquille, vous oubliez la répugnance que j'ai eue à vous obéir. Eh bien, consommez vos injustices, rompez les nœuds qui nous attachent l'un à l'autre, et puisqu'enfin vous voulez me forcer à vous haïr... Ah Princesse! dit Tanzaï, en se jettant à ses genoux, je reconnois tous mes torts, épargnez-moi votre haine, épargnez-moi un malheur qui de tous, seroit pour moi le plus affreux. Oui, je crois que toujours tendre et fidelle,vous n'avez pas cédé aux transports de. Jonquille, mais que vouloit donc dire l'Oracle, et si vous êtes telle que mes transports vous souhaitent, par quel moyen suis-je échappé à l'affront qui sembloit m'être destiné? Je vous ai déjà dit, Prince, reprit Néadarné, que je ne sçais si Concombre n'est plus à craindre pour nous, j'ai cependant lieu de soupçonner que sa colère ne pourra plus troubler nos jours.
Jonquille ennuyé de ma résistance, après avoir tenté auprès de moi tout ce que l'amour peut suggérer de séductions, me laissa enfin à moi-même. Je fus conduite dans un appartement dont je fermai toutes les portes
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sur moi; couchée sur un canapé, j'y déplorois ma situation; je me mis à rêver profondément à mes malheurs, je m'endormis, et après le songe le plus funeste pour ma pudeur et pour mon amour, songe ! qui toute éveillée que je suis, me remplit de terreur et de honte, je crus m'appercevoir d'un changement considérable.... ,Ah Singe barbare! s'écria Tanzaï, il ne me manque plus rien, et ce songe fatal ne me dit que trop combien mes craintes étoient justes. Je ne conçois pas bien, reprit la Princesse, d'un air de courroux, d'où peuvent naître ces transports, et quelle peut être l'offense que j'ai commise envers vous? jusques ici, telle a été la conformité de nos aventures, que j'ai cru que vous ne deviez pas vous étonner qu'un songe finit les miennes. Punis tous deux de la même manière, pourquoi ne nous auroit-on pas donné le même remède? Ah! s'écria Tanzaï, plût aux Dieux cruels qui me poursuivent, que je n'eusse point à leur reprocher ce remède affreux qui vous coûte si peu de remords! Eh bien, Seigneur, répondit Néadarné, livrez-vous à votre colère, vous ne cherchez qu'à me trouver coupable, je consens à l'être. Faites une réalité de mon songe, oubliez que je ne vous ai jamais reproché celui qui vous peignit Concombre si digne de vos désirs : oubliez que j'aurois pu sans crime me livrera Jonquille, mais laissez-moi aussi vous fuir pour toujours, et puisque vous ne me jugez plus digne de votre estime, ne me parlez jamais de votre amour.
La Princesse prononça ces paroles d'un ton si absolu, et marqua tant de courroux, que Tanzaï dominé par sa tendresse, cessa ses reproches, et se souvenant de l'épreuve que Moustache lui avoit conseillée, voulut calmer Néadarné, et l'embrassant avec transport, la réduisit au point de ne lui rien refuser, malgré sa colère.
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Ah barbare! lui dit-elle tendrement, laissez-moi, vous ne m'aimez plus. Tanzaï occupé à satisfaire son amour et sa curiosité, ne lui répondit qu'en redoublant ses caresses, et Néadarné vaincue par sa passion, ne s'opposa plus à une épreuve qui assuroit pour toujours sa gloire et sa tranquillité.