‹ L'édifice de la morale évangelique [microform](d'après les paroles mêmes de N.-S.J.-C.)Chapitre 4 sur 11 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

PREMIER COMMANDEMENT DE DIEU : Je suis le Seigneur, votre Dieu. Vous naurez pas de dieuoc Strangers en ma presence ; vous ne les adorer ez point, et ne Leur rendrez point tm culte.

Ne pas adorer les dieux etrangers et les i doles, mais n' adorer que le seul vrai Dieu, voila le commandement indique par ce texte.

Le sens du mot adorer , dans 1'enseignement catholique, est parfaitement defini; il veut dire reconnaitre le souverain pouvoir et le domaine supreme que Dieu possede sur toute creature: Ge souverain domaine, ii le tient de sa qualite d'Auteur et de Createur de. Tunivers. C'est lui qui a fait le ciel et suspendu sur uos tetes le soleil et les milliers d'etoiles .qui nous eclairent; il est done le maitre de tout ee qui est aa ciel. G'est lui qui a fait la terre,et seme & sa surface lesplantes

qui la decorent, les animaux qui y repandent la vie, Thorn me qui en est la gloire; ii est done le maitre du globe terrestre, ainsi que de tous les etres qui Thabitent. Reconnaitre a Dieu ce droit supreme sur le ciei et sur la terre, c'est 1'adorer.

II y a plusieurs fac.ons d'adorer. Manifesier au dehors, par des demonstrations exterieures, le sentiment intime que i'on ressent devant la majeste divine ; .par exernple, se prosterner devant les autels, reciter a haute voix des prieres publiques, publier sa profonde misere devant la toute-puissance de Dieu, c'est une premiere fac.on d'adorer, c'est 1'adoration exterieure, oil le corps prend une part principale et preponderante. II en est une autre qui consiste surtout a abaisser devant Dieu son ame avec toutes ses facultes et tout le cortege des sentiments du co3ur; a s'aneantir devant lui dans le sanctuaire de sa conscience, sans autre temoin que les Anges du ciel, cela s'appelle ^adoration interieure.

Celle-ci est preferable a celle-la, car elle sort, non de la surface, mais des profondeurs de notre etre, elle est Fexpression certaine et -veritable des sentiments qui nous animent.

Elle doit etre aussi la source et la cause de 1'autre, et une adoration exterieure, qui preiidrait .ailleurs son origine, serait sans valeur ni merite devant Dieu.

Au temps de Moise et de la religion juive, r adoration exterieure domine. "Elle se manifeste par des ceremonies cultuelles, qui laissent une tres large part aux gestes et aux symboles. Avec les siecles, cette forme d' adoration degenere, elle revet un aspect theatral, qui, loin d'etre 1'expression des sentiments de I'&me, n'en est que la parodie et Thypocrisie, elle fait des Pharisiens et autres Juifs de cette ecole, selon 1'energique parole du Sauveur, des sepulcres blanchis, remarquables par leur beaute exterieure, mais remplis, a 1'interieur, de pourriture et de corruption. (Matt., xxiii, 27).

A 1'epoque du Sauveur, Tadoration perd son caractere formaliste, grace aux coups que lui porte le divin Maitre, grace a 1'enseignemenfc si net et si frappant qu'il donne sur ce sujet. Elle redevient vraiment interieure et sincere; elle vivifie de nouveau les ames, inspire les sentiments, agit sur la conduite et redonne au fidele la seve spiritueile dont 1'avait prive le culte juda'ique.

Dans 1'une de ses paraboles evangeliques, Jesus met en regard les deux sortes d'adoration, et, par ce moyen, montre la difference qui les separe.

Deux hommes monterent au temple pour prier; 1'un etait Pharisien et 1'autre publicain.

Le Pharisien se tenait debout, et disait en lui-meme : Mon Dieu, je vous rends graces de ce que je ne suis pa.s comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes, adulteres, ni comme ce publicain ! Moi, je jeune deux fois la semaine, et je donne la dime de tout ce que je possede. >

Le publicain, lui, se tenait eloigne; il n'osait lever les yeux, et il se frappait la poitrine. disant : Mon Dieu, ayez pitie de moi,' qui suis un pecheur. (Luc, xvm, 9-13).

Voila le tableau qui peint les deux sortes d' adoration. Le Pharisien represente la premiere sorte, celle qui se vante, s'eleve au-dessus des autres, se complait en ses propres rnerites, etqui, loin de s'abaisser devant Dieu, semble lui dire : Mon Dieu, vous etes heureux de me posseder au nombre de vos fideles, pour 1'honneur et la glpire de votre religion. Le publicain represente la seconde, celle qui reconnait devant Dieu sa misere, avoue ses torts et s'ecrie dans i'angoisse de son ame : Seigneur, ayez pitie de moi qui suis un pecheur.

La meilleure, la plus vraie des deux, chacun la reconnait et la distingue. C'est celle aussi qu'applaudit et que prefere le Sauveur : Tadoration et la priere du publicain.

Get enseignement ne suffit pas a Jesus; dans un autre endroit, il explique et definit

quel doit tre le sens de 1'adoration. Nous ne resistons pas au plaisir de citer, quoique UQ peu longue, cette page presque tout entiere.

C'etait en Samarie. Jesus, fatigue de la route, s'etait assis sur le bord du puits de Jacob, pendant que ses Apdtres etaient alles a la viile faire des provisions.

Survint une femme de Samarie qui portait une amphore pour puiser de 1'eau.

Jesus lui dit : Donne-moi a boire.

Etonnee, cette femme repondit : Comment, vous qui tes Juif * me demandez-vous a boire, a moi qui suis use femme de Samarie.

Les Juifs n'ont pas de relations avec les Samaritains.

Si tu connaissais le don de Dieu, reprit Jesus, ainsi que celui qui te demande a boire, peut-etre lui aurais-tu fait toi-meme cette demande; et il t'aurait.donne une eau vive... qui etanche a jamais la soif et devient une source qui jaillit jusqu'a la vie eternelle.

Seigneur, s'ecria la femme, donnez-moi de cette eau afin que je n'aie plus soif, et que je ne vienne plus ici puiser a ce puits.

Va, dit Jesus, appelle ton mari, et reviens ici.

Je n'ai pas de mari, fit-elle.

C'est vrai, remarque Jesus, tun' as pas de mari. Tu en as eu cinq, et celui avec lequei

tu vis presentement, n'est pas ton mari : en cela tu dis vrai.

Confuse, la Samaritaine ajoute : Seigneur, je vois que vous etes un prophete. (Puis, changeant de conversation). Nos peres ont adore ici sur la montagne; mais vous, les Juifs, vous dites que^ c'est a Jerusalem qu'il faut adorer.

Femme, crois-moi ; i'heure est proche ou ce ne sera ni sur cette montagne, ni a Jerusalem, que vous adorer ez le Pere. Vous adorez, vous, ce que vous ne connaissez pas; nous adorons, nous, ce que nous connaissons, car le salut doit venir des Juifs. Void que I'heure arrive, elle est deja arrivee, ou les vrais adorateurs adoreront le Pere en esprit v et en verite. Ce sont de tels adorateurs que recherche le Pere : Dieu est esprit, et ii veut que les fideles I'adorent en esprit et en verite. (Joan., iv, 5-42).

N'affaiblissons pas par nos considerations humaines la beaute et la justesse de la parole divine. Dieu est esprit; il veut etre adore en esprit et en verite : telle est la forme profonde et veritable de 1'ado ration.

Que nous sommes loin de la conception pharisienne de Tadoration, forme purement exterieure, demonstrative et vantarde !

Celle-ci, au contraire, plonge ses racines dans les profondeurs de 1'^me pour s'epanouir

au dehors en sentiments tres sinceres de respect et de soumission.

Une fois etabli dans le coeur, le regne de Dieu passe uaturellement sur les levres : c'est Fobjet du second Commandement.

ARTICLE II

2 e COMMANDEMENT : Vous ne prendrez pas en vain le nom du Seigneur, votre Dieu.

Par ce precepte, Dieu ordonne le. respect de son nom sacre ; ii defend d'en mal user dans le langage, et de Femployer pour des motifs vains et frivoles, a tout propos. comme un nom de chose vulgaire, sans egard pour la dignite de celui qui le porte.

Cette defense n'a rieu que de juste et de raisonnable. En effet, dans un pays d'honnete civilisation, 1'inferieur ne traite pas a la legere le nom de son superieur; un enfant n'ose pas mepriser le nom de ses pere et mere; un citoyen celui du chef de i'Etat; et meme un simple serviteur celui de son maitre. > A plus forte raison doit-on entourer d'honneur le nom trois fois saint de Dieu, nom qui do mine tous les autres de la distance du Createur a la creature.

D'ailleurs, lorsque, dans le sanctuaire de son ame, on adore reellement Dieu en esprit et en verite, il est necessaire que ce culte interieur jaillisse j usque sur les levres et que Ton montre au dehors les sentiments qui nous animent au dedans, car la bouche parle de Tabondance du coeur.

Chez les Hebreux, on environnait le nom divin de la plus profonde veneration et des plus grands hommages : person ne, en temps ordinaire, n'avait le droit de le prononcer.

Seul, le Grand-Pretre possedait ce privilege : encore ne devait-il en user qu'une fois par an, en s'accompagnant de ceremonies extraordinaires et majestueuses. En dehors de ce cas, on ne pouvait s'en servir que dans la circonstance exceptionnelle du serment solennel.

Alors, prononcer ce nom, c'etait rendre gloire a Dieu, c'etait appeler Dieu comme temoin de la verite et le prendre pour arbitre de toute justice.

Avec les siecles, des abus s'introduisirent.

Les Scribes et les Pharisiens denaturerent, par leur casuistiqiie etroite, 1'esprit de ce commandement. Ils permirent de faire serment par le temple, 1'autel, le ciel, disant que le nom de Dieu n'y etait pas mele, mais ils defeudirent de faire serment par 1'or qui se trouvait dans le temple, et Toffrande qu'on plagait sur 1'autel. Dans la premiere hypothese

on n'engageait pas la conscience; dans la seconde, on se liait et on etait tenu de payer ce qu'on avait promis. (Matt., xxm, 16, J8, 22).

Le Sauveur les raille agreablement de leur pauvre logique, leur demandant ce qui est le plus saint, du temple ou de 1'or qui y est depose, de 1'autel ou de 1'offrande qui s'y trouve sanctifiee. En consequence, avec.une pensee beaucoup plus haute et plus droite, il declare et proclame qu'il y a serment, non pas simplement lorsqu'on jure par Tor du temple et 1'offrande de 1'autel, mais encore et surtout lorsqu'on jure par le temple et 1'autei eux-memes, lesquels sanctifient Tor et roffrande et rappellent directement le souvenir de Dieu : Quiconque, dit-il, jure par le temple, jure a la fois par le temple et Celui qui y fait sa demeure. Quiconque jure par 1'autel, jure en meme temps par 1'autel et par tout ce qui se fait sur 1'autel. (Matt., xxm, 20-21). II va meme jusqu'a defendre de faire serment par certains tres, qui, sans eveiller directement 1'idee de Dieu, sont cependant les chefs- d'ceuvre de ses mains, comme de jurer par la terre, par sa tete. (Matt.,v, 35-36).

Par cette explication si juste et si elevee, Jesus abolit un abus cause par la sordide avarice des Juifs, il elargit le cercle de raspect qu'on doit au nom divin, il lui ajoute

meme une nouvelle gloire et une nouvelle aureole, en demandant qu'il soit respecte j usque dans les oeuvres les plus belles et les plus importantes de la creation. Par la, ce precepte est rendu a sa purete primitive, et il retrouve Tesprit qui en inspira 1'institution. LTEglise, fidele interprete de I'enseignement du Sauveur, donne ici quelques commentaires; elle remarque que le saint Nom se profane non settlement par les faux serments, mais encore par les blasphemes, les imprecations, les propos outrageants et autres paroles de ce genre.

ARTICLE III

3 e COMMANDEMENT : Souvenez-vous de sanctifier le sabbat.

Ce Commandement place Dieu dans notre vie publique et sociale. L'homme etant des^ tine a vivre en societe comme le prouve Tensemble de sa nature et de sa constitution, il est juste, il est indispensable qu'il y porte avec lui le culte de Dieu.

Sanctifier le sabbat ou le dimanche, tei est Tobjet de ce precepte. Pour le bien observer, deux choses sont requises, garder le repos et faire des bonnes osuvres.

Le repos remonte a la plus haute antiquite, on le rencontre des les premieres origines du monde; il rappelait le repos que prit Dieu apres la creation de 1'univers. L'usage en etait general dans toute la descendance des Patriarches de 1'ancienne Loi; et, a 1'epoque de Mo'ise, il etait universellement admis et pratique. Aussi Dieu, sur le Sinai, se contente d'en consacrer 1'observation, disant : Souviens toi de sanctifier le sabbat. II en exige simplement un respect plus exact et plus rigoureux. Mo'ise applique ce precepte en frappant de mort quiconque ose transgresser cetie volonte divine.

Avec les siecles, cette severite ne s'adoucit guere. Apres la captivite de Babylone, 1'esprit etroit de la Synagogue entoura le repos sabbatique de defenses minutieuses et pueriles qui rendaient presque impossible toute occupation le jour du sabbat. Une liste fut dressee de (rente- neuf prohibitions- meres ou Aboth, laquelle s'allongea d'une multitude de prohibitions secondaires. L'ame religieuse etouffait sous cet amas de prescriptions. Aussi le Sauveur dans 1'Evangile combat-il avec energie cet etat de choses, s'efforgant d'inoculer un esprit de tolerance qui rendit plus facile et supportable la pratique du repos et lui restituat sa veritable physionomie. La lutte fut ardente entre Jesus et les faux docteurs,

et le recit ev ? angelique abonde en faits qui la rappellent. Les docteurs defendaient a Jesus de guerir les malades le jour du sabbat, aux malades gueris d'emporter leur grabat, aux Apdtres de froisser avec leurs mains des epis de ble pour en manger les grains. Rapportons iei le premier de ces fails.

Un jour de sabbat, Jesus se trouvait dans une synagogue. A cdte de lui etait assis un hom.me dont la main etait dessechee.

Les Scribes et les Pharisiens 1'observaient pour voir s'il oserait guerir ce malade en ce jour sacre.

Penetrant leurs secretes pensees, Jesus dit a Finfirme : Leve-toi, et viens ici, au milieu, debout.

II obeit sur-le-champ.

Alors, s'adressant aux Pharisiens, il dit :

Est-il permis, un jour de sabbat, de faire le bien, de sauver une vie ou de la perdre ? >

Puis, rappelant une permission accordee par Moise, il ajouta : Qui de vous, ayant sa brebis tombee dans une fosse ne Ten retire, meme le jour du sabbat ? Est-ce que cet enfant d'Israel ne.vaut pas une brebis ?

La-dessus, se retournaut vers 1'infirme, il lui dit : Etends la main. Et, aussitot, cette main fut guerie et devint aussi saine quel'autre.

L'argument du Sauveur etait sans replique. Furieux, les Pharisiens se demandaient

comment ils en finiraient avec ce novateur.

(Matt., xii, 7-15).

Voila comment le Sauveur s'elevait contre ce rigorisme, voila par quels arguments decisifs, empruntes de Moise, il detruisait les abus pharisaiques. Personne ne desirait plus que lui 1'exacte observation du repos religieux, mais il le voulait plus facile, tolerable, exempt de toutes ces observances rigoristes qui en rendaient le fardeau accablant et insupportable.

Se reposer mme dans une pensee de religion, ce n'est pas suffisant pour sanctifier le sabbat au sens exact du mot; pour le sanctifier, des oeuvres saintes sont necessaires. Ces oeuvres saintes, les Juifs les accomplissaient a la synagogue qui, alors comme aujourd'hui, leur servait d'eglise. L'office commengait par le chant des psaumes, auquel succedait la lecture du fameux passage du Deuteronome :

Ecoute, Israel : le Seigneur, ton Dieu, est le seul et unique Seigneur; tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton -coeur, de toute ton ame, de tout ton esprit, de toutes tes forces. Puis venait la priere des Benedictions : Beni soyez-vous, 6 Seigneur, Dieu de nos peres, Abraham, Isaac, Jacob !... Beni soyez-vous, Seigneur, vous dont le nom est bonte, etc. A la suite, on lisait une page de Mo'ise, une autre des Prophetes, et un Rabbi

en commentait le sens et terminait 1'exercice en adressant a Tauditoire la parole de consolation .

Durant le cours de sa predication, le Sauveur assistait assidument a ces prieres et ceremonies. On 1'invitait a lire I'Eoriture, il en expliquait le sens et donnait aux fideles la parole de consolation . Ainsi en a-t-il agi, par exemple, a Nazareth, lorsqa'il fut meconnu et rejete par ses cqmpatriotes (Luc, iv, 15-30); a Capharnaum, ou, pendant un sabbat en tier, il ne cessa d'exhortef la / foule et de guerir les malades. (Luc, iv, 31-44).

Les apdtres et les premiers disciples suivirent son exemple, et nous voyqns en particulier Tap6tre saint Paul frequenter, dans ses courses apostoliques, surtout les synagogues, et precher d'abord ses freres avant de porter 1'Evangile aux pa'iens. Toutefois ils apporterent peu a peu a ces pratiques religieuses de serieuses modifications : au sabbat fut substitue le dimauche pour honorer la resurrection du Sauveur et la descente du Saint-Esprit, qui arriverent ce jour-la; puis la cene et la celebration de la messe prirent la place des Benedictions et des autres prieres. Ils ne conserverent des ceremonies juives que ce qui en esfc Tessentiel et Tesprit, c'est-a-dire la loi du repos et la pratique des oeuvres saiutes.

C'est la ce que nous observons encore de nos

jours, avec 1'obligation d'assister au saint sacrifice de la messe.

Tel est 1'expose <ies trois commandements de la premiere Table. Us saisissent 1'homme tout entier, son cceur, ses levres, sa vie exterieure, et le jettent, soumis et suppliant, aux pieds de son Dieu. C'est la un acte de justice; la creature ne doit-elle pas rendre a son Createur Thorn mage qui lui est du et reconnaitre sa souverainete ? Placer Dieu au premier plan, ce n'est pas lui accorder une faveur, un privilege, c'est simplement lui donner le rang qu'il merite et auquel il a droit.

Par ailleurs, mettre ainsi Dieu au sommet de to.utes choses, c'est assurer aux societes humaines des bienfaits merveilleux et etablir le regne de 1'ordre moral dans le monde.

GHAPITRE II

Denxieme Table

Dans le corps de notre morale, la premiere Table forme le premier plan, la deuxieme Table forme le second, lequel converge vers le premier et s'y rattache comme la nef d'un temple se rattache au sanctuaire.

De meme que la premiere Table se fonde sur 1'amour de Dieu, ainsi la seconde se fonde sur 1'amour du prochain.

Cette deuxieme. Table fixe et determine les devoirs que nous avons envers autrui; non pas les devoirs secondaires, mais les devoirs principaux, essentiels, ceux qui reposent sur la nature meme des choses et sont par la meme imprescriptibles. Cela dit toute Timportance de cette partie du Decalogue au point de vue humaiu; s'en ecarter, c'est fatalement engendrer un desordre pro fond dans les societes, desordre tellement grand qu'il. ne peut disparaitre qu'en revenant a 1'enseignement et a 1'observation des preceptes divins.

De plus, en fixant nos devoirs essentiels envers le prochain, elleindique indirectement

les droits de ce meme prochain, car devoir et droit sont correlatifs et 1'un appelle necessairement 1'autre. Et ces droits correlatifs sont de meme nature que les devoirs : comme eux, ils s'appuient sur 1'essence des choses et demeurent par consequent imprescriptibles.

Dieu, qui a etabli le Decalogue pour majintenir 1'ordre moral sur la terre, s'oceupe d'abord de 1'enfant avant de s'occuper de 1'homme fait, il pourvoit au bon ordre de la famille ayant de pourvoir au bon ordre de la societe, etant certain que le bon ordre de la famille rejaillira en multiples bienfaits sur la societe.

ARTICLE PREMIER Devoirs de 1'Enfant dans la Famille

4 e GOMMANDEMENT : Honorez vos pere

et mere.

Par ces paroles, Dieu fait un devoir a Tenfant d'honorer son pere et sa mere.

La raison de ce devoir est manifeste. Les pere et mere sont, avec Dieu, auteurs des jours de 1'enfant; a ce titre ils possedent sur sa personne des. droits qui sont la source et forment 1'essence meme de leur autorite. Et cette autorite est si grave qu'aucune autre

autorite humaine ne lui est comparable, car elle est fondee sur la nature meme des choses, sur 1'acte qui confere 1'honneur de la pater- Dite- : elle est naturelle, elle est des lors imprescriptible.

Le devoir de 1'enfant envers ses parents se traduit par 1'amour, le respect, la sournission et 1'assistance. Par 1'amonr, c'est la voix de la nature qui reveille, et les bienfaits continuellement regus qui 1'entretiennent et 1'avivent. Par le respect, c'est le titre de pere et mere qui 1'inspire. Par la soumission,. ce sont les droits intangibles des pere et mere qui 1'exigent. Par 1'assistance, c'est la reconnaissance pour les soins rec.us pendant Tenfance* qui la reclame.

Aux yeux de Mo'ise, ce commandement revet une telle importance, qu'il en punit le violateur de peines rigoureuses : Quiconque, dit TExode au chapitre xxi. aura maudit son pere sera puni de mort . Cette severite nous parait excessive, mais. a cette epoque lointaine, ou les mceurs etaienfc demi-barbares, elle etait necessaire. A tout prix il fallait implanter le bon ordre dans la famille et par elle dans la societe; et le meilleur moyen etait, meme a Taide de sanctions terribles, d'y mettre chaque chose a sa place : 1'enfant dans le devoir et les parents dans leurs droits.

Cette legislation mosaique dura environ mille cinq cents ans. Au temps du Sauveur de graves abus s'etaient introduits ; oti avait tourne la loi. et, par la, rendu inefficace le commadement de Dieu ainsi que les prescriptions de Moi'se. D'apres les Scribes et les Pharisiens, pour etre dispense d'honorer et d'assister ses parents, ii suffisait de dire a son pere et a sa mere : Tout ce que j'ai qui pourrait vous etre utile, je 1'ai voue a Dieu. Mais rapportons ce passage de TEvangile : .

. Alors les Scribes et les Pharisiens de Jerusalem s'approcherent de Jesus et lui

, dirent : Pourquoi vos disciples violent-ils

i les traditions des Anciens et mangeut-ils sans

| s'etre lave les mains ?

Et vous, repliqua Jesus, pourquoi violezvous un commandement de Dieu pour etre fideles a la tradition des Anciens ? Dieu a dit : Honorez vos pere et mere. Et Mo'ise :

Quiconque aura maudit son pere ou sa mere,

sera puni de mort. " Vous dispensez d'honorer les pere et mere pourvu que Tenfant leur dise : Tout ce que je possede qui- pourrait .vous etre utile, je 1'ai voue a Dieu. Et, par ce moyen, a cause d'une tradition humaine que vous avez etablie, vous empechez 1'observation d'un commandement divin. (Matt., xv, 1-7 ; Luc, vn, 1-14).

Get abus, ainsi que bien d'autres, tomba sous les coups duSauveur. Dans la pensee du Maitre, chaque commandement doit conserver sa physionomie particuliere, et le com mandement d 7 adorer Dieu ne doit pas vabsorber celui d'honorer et d'assister ses parents.

L'Eglise, dans la suite des siecles, maintint, haut et ferme, cet enseignement du Sauveur : elle ne dispense jamais un enfant de remplir son devoir envers les auteurs de ses jours, et n'entend pas mler et confondre les preceptes du Decalogue. D'autre part elle protege centre tous les empietements humains, meme contre 1'Etat, ies droits imprescriptibles des pere et mere, car les droits naturels, personne ne doit ni les diminuer, ni les supprimer; le faire, ce serait pour ainsi dire,, selon 1'energique expression des Droits de Vhomme et du citoyen, reduire 1'air necessaire a nos poumons.

Remarquons, en passant, 1'economie et la portee admirable de ce Commandement.

En exigeant le devoir de Tenfant, ii consolide 1'autorite paternelle; du meme coup, il atteint deux etres, affermit deux ordres de choses et les maintient 1'un et 1'autre dans leur etat normal et rationnel ; en un mot, il etablit la famille sur sa veritable base, ce qui est d'une importance extreme, puisque la famille est la source et le principe de toute societe ainsi

que le fondement de tout groupement sSrieux et solide.

Apres 1' enfant, Thomme fait, ou, si Ton veut, apres. 1'homme vivant en famille, 1'homme vivant en societe, tel est i'ordre que suit le Decalogue dans Texpose de sa morale.

ARTICLE II

Devoirs de I'Homme fait ou de 1'Homme vivant en Soci6t6

A considerer les expressions et les termes qu'il emploie : Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d'impuretes, tu ne deroberas pas, etc... , il semble bien que Dieu, dans le reste de ses Commandements, s'adresse surtout a 1'homme vivant en societe, et, a ce titre, lui trace la ligne de conduite qu'il doit suivre pour bien orienter sa vie publique.

Cette ligne de conduite se compose de cinq devoirs principaux : devoirs de respecter la vie de 1'individu, de respecter la vie de la race, de respecter la propriete, de respecter la reputation, de respecter le mariage. Ainsi que nous 1'avons remarque plus haut, ces devoirs supposent autant de droits de m^me nature qui y correspondent.

Nous les donnons 1'un apres Tautre, avec le perfectionnement que le Sauveur est venu y apporter.

5 e COMMANDEMENT : Devoir de respecten la vie de rindividu.

II est deux vies pour lesquelles le corps humaia est organise et dont il use ici^bas : la vie de rindividu et la vie de la race. La premiere, I'homme la possede pour lui-meme ; la seconde, il la possede pour les generations futures. -

Mais, a ses yeux comme aux yeux de la saine raison, la vie de 1'individu est de beaucoup plus importante et plus precieuse. Aussi ,est-ce a elle qu'ii s'attache d'instinct, de toute 1'energie dont il est capable ; accule a certaines extremites, il s'y cramponne avec desespoir ; tel le naufrage qui s'accroche a Tepave, le sinistre qui, poursuivi par la flamme, se jette dans le vide, le baigneur en danger, qui saisittout objet que sa main rencontre. C'est 1 qu'en effet la vie est le premier des biens terrestres, le bien qui precede tous les autres et sans lequel tous les autres sont vains et inutiles.

Voila pourquoi Dieu place en tete des Commandements quj concernent Thorn me, celui qui y protege la vie de 1'individu :

Vous ne tuerez point .

^ Dieu seul a le pouvoir de porter tin pareil commandement, car, seul, il est Createur, et possede, a ce titre, le domaine absolu sur toute chose.

Par ce Commandemerit il defend de porter atleinte a la vie de Thomme, qu'il prend sous sa speciale tutelle et sur laquelle il conserve des droits jaloux. II ordonne a son peuple de la x respecter en toutes circonstances, car le corps est le support de Tame, laquelle est le plus beau joyau de la creation.

Cette defense fut pour 1'humanite un vrai progres et un immense bienfait. Les rois et les pharaons d'alors ne tenaient pas la vie humaine en grande estime : ils s'en faisaient un jouet et labrisaient au gre de leurs caprices.

Mo'ise, qui voulait, a tout prix, 1'exacte observation de ce precepte, edicta contre le violateur une sanction terrible ; N la peine du talion lui fut appliquee : Quiconque, dit-il au livre de 1'Exode, aura, de propos delibeYe, tue son prochain, sera puni de morir.

(Exode, xxi, 12). C'etait la, du reste, une mesure de justice, qui developpait, chez son

peuple, le sens des responsabilites, lui inspirait une crainte salutaire et maintenait le bon ordre parmi ses sujets.

' Le Sauveur conserve a ce precepte toute son integrite. Mais, comme son regard, plus pergantque celui de Moi'se, voyait plus avant, il y apporte un nuuveau degre de perfection.

Non seulemeni ii proscrit le meurtre lui-meme, mais il proscrit encore les causes prochaines ou eloignees qui Toccasionuent. Mais citons le texte evangelique.

Assis sur la montagne qui domine le lac de Genesareth, Jesus dit a ses disciples : Vous avez appris qu'il a ete dit aux Anciens : vous ne tuerez pas ; quiconque tuera meritera d'etre condamne par le tribunal du jugemeiit. Eh bien ! moi, je vous dis : quiconque se mettra en colere centre son frere sera defere au tribunal du jugement. Quiconque le traitera de Raca comparaitra devant le conseil. Quiconque 1'appellera Fou meritera la gehenne de feu. -(Matt.,-v t 21-23).

Ces expressions, qui empruntaient aux mosurs et aux habitudes de Tepoque une energie toute particuliere, ne sauraient etre traduites avec une parfaite exactitude. Quoi qu'il en soit, par ces paroles, le Sauveur prohibe toutes les injures et les coleres, qui, de pres ou de loin, peuvent occasionner la mort d'un homme, tout ce qui, en un mot,

nous fait glisser sur la pente de I'homicide. Et le but de ces defenses presque minutieuses, c'est de nous inspirer de ce crime une plus vive horreur.

Ce Commandement, d'une admirable sagesse, a renyerse plus d'un tyran sanguinaire,, qui. pour .le^simple plaisir des foules ou la satisfaction de ses propres vengeances, immolait les vies humaines dans les Colisees et les amphitheatres. II a produit sur notre civilisation actuelle une heureuse influence en s'introduisant dans nos Codes et en empechant, chez les croyants sinceres, certaines eruautes inutiles et certains actes barbares que leur dictait la passion ; grace a lui, notre Europe ne connait plus les scenes sanglantes des autres ages et des autres peuples.

Outre la vie de i'individu, Dieu protege aussi celle de la race : c'est 1'objet du sixieme Commandement.

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