‹ L'édifice de la morale évangelique [microform](d'après les paroles mêmes de N.-S.J.-C.)Chapitre 7 sur 11 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sommet dc 1'Amonr da Prochain

Aimer le prochain comme soi-meme, fut-il ennemi, tel est, avons-nous dit, le precepte du Seigneur. Et ce precepte, aucun fidele ne peat le violer sans commettre une faute.

Mais au-dessus du precepte et de la voie ordinaire, il y a la voie parfaite. En quoi consiste-t-elle et quels conseils y conduisent ?

ARTICLE PREMIER En quoi consiste le parfait Amour du Prochain

Le parfait amour du prochain consiste non seulement a 1'aimer comme nous-meme, mais encore a 1'estimer plus que nous-meme, et, comme consequence, a s'effacer devant lui, a lui ceder le pas lorsque Toccasion s'en presente et a choisir pour soi-meme le dernier rang.

L'Evangile abonde en passages qui enseignent cette doctrine. En voici quelques-uns.

Arrives a Capharnaum, lorsqu'ils furent entres dans la maison, Jesus demanda a ses disciples : Quel etait done, sur la route, le sujet de yotre debat?

Les "disciples se turent. Chemin faisant, une discussion s'etait eleveepour savoir qui d'entre eux etait le plus grand.

" Jesus, s'etant assis, les appela pres de lui et leur dit : Pour tre le plus grand, il faut se mettre a la derniere place et se faire le serviteur de tous. (Marc, ix, 32-34).

Se mettre a la derniere place et se faire le serviteur du prochain, c'est non settlement aimer autrui, mais c'est 1'estimer plus que soi-meme.

Dans une autre circonstance, quelques instants avant la Passion, dans une discussion du meme gej\re. Jesus leur dit : Lesrois-des nations dominent sur leurs sujets, et ceux qui ont puissance sur les autres hommes s'en font appeler les bienfaiteurs. Qu'il n'en soit pas ainsi parmi vous; mais que celui de vous qui est le plus grand, soit comme le moindre, et que celui qui tient le premier rang soit comme celui qui sert.

Lequel, en effet, est le plus grand, de celui qui est assis a table ou de celui qui sert? N'est-ce pas celui qui est a table?... Et moi, je suis au milieu de vous, comme celui qui sert. (Luc, xxn, 24-29).

Ces paroles sont claires et concluantes :

c'est bien celui qui sert a table qui est le moindre et qui estime les autres plus que lui.

Qu'on se rappelle la demarche et la supplique de la mere des flls deZebedee, les ap6tres Jacques et Jean ; on trouve, a cette occasion, dans les paroles de Jesus le meme enseigrtement.

Cette femme vint done se prosterner aux pieds du Sauveur et le supplia de placer dans son royaume ses deux fils, Tun a sa droite et 1'autre a sa gauche.

Jesus repondit : Vous ne savez pas ce que vous demandez : de les placer Tun a ma droite. 1'autre a ma gauche, ce n'est pas a moi qu'il appartient de le faire, mais a mon Pere.

Puis appelant les douze Apdtres pres de lui, il leur dit : Les chefs des peuples exercent sur eux une domination et les grands les commandent avec empire. II n'en sera pas ainsi parmi vous; celui d'entre vous qui voudra devenir le plus grand servira les autres, et le premier se fera 1'esclave de ses freres.

C'est ainsi que le Fils de' I'homme, est venu sur-la terre non pour tre servi mais pour servir et donner sa vie pour la refdemption de tous les hommes. (Matt'., xx. 20-29).

Voila quelle est la difference entre les grands de la terre et les grands du royaume des cieux; les premiers commandent et se

font servir, les seconds s'humilient et se font serviteurs, estimant les autres meilleurs qu'eux.

Dans les passages qui precedent, cet enseignement s'adresse surtout aux Apotres et aux disciples, mais voici une circonstance oil il indique un sens et une portee generate.

Jesus dmait chez un des principaux Pharisiens. S'etant apergu que chaque convive ambitionnait les premieres places, il prononga ces paroles : Lorsque vous serez convies a des naces, n'allez pas vous asseoir au premier rang, de peur qu'un invite plus honorable ne se presente et qu'on ne vienne vous dire de lui ceder la place ; le rouge au front, vous devriez vous reculer au dernier rang. Mais faites tout le contraire; en pareil cas, allez vous asseoir a la derniere place, et bientot le chef de la maison viendra vous dire, devant tous les convives, pour votre honneur et votre gloire : Ami, moniez plus haut, car quiconque s'eleve sera abaisse, et quiconque s'abaisse sera eleve. (Luc, xiv, 7-12).

Cette morale s'adresse a tous sans distinction; elle suppose chez celui qui la pratique, une veritable estime pour le prochain et d'humbles sentiments pour sa propre personne. La encore, on fait non seulement preuve d'aimer le prochain comme soi-meme, mais encore de Testimer plus que soi-meme.

ARTICLE II

Conseils vaagliques pour arriver au parfait Amour du prochain

Gomme 1'amour de Dieu, 1'amour da prochain s'epure en se debarrassant des scdries qui le souillent.

Pour obtenir ces resultats, voici les principaux moyens et conseils que le Sauveur Jesus nous donne.

1 Le Desinteressement.

Le parfait amour du prochain doit etre desinteresse. II ne doit pas ressembler a cette sorte d'altruisme, que, de nos jours, on nomme la solidarite.

Au temps du Sauveur, comme aujourd'hui, la solidarite se praiiquait, elle etait la fagon pa'ienne d'aimer le prochain. Ecoutons ce qu'en dit le divin Maitre.

Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel est votre merite? Les pecheurs s'aiment aussi.

Si vous ne saluez que vos freres, que faites-vous de plus que les autres ? Les. pa'iens en foot autant. (Matt., v, 46-47).

Et ailleurs : Si vous ne faites da bien qu'a ceux qui vous en font, est-ce que les pecheurs ne font pas de meme ?

Si vous ne pretez qu'a ceux de qui vous esperez recevoir, quel merite avez-vous ? Les pecheurs pretent aussi afin qu'on leur prete en retour. (Luc, vi, 32).

Le sens de ces paroles est clair ; il exclut toute vue d'interet personnel et egoiste, il rejette toute esperanee de retour. Se nourrir de cette esperance, c'est, dit Jesus, agir comme les pecheurs et les pa'iens. Ses vrais disciples doivent viser plus haut et s'inspirer de motifs plus nobles; ils doivent aimer le prochain d'un amour desinteresse, a 1'exemple de son Pere celeste qui fait briller son soleil sur ses amis et ses ennemis et descendre sa pluie indistinctement sur le juste et le pecheur.

Toutefois le desinteressement ne va pas jusqu'a baunir et repousser le merite qui s'attache a la bonne action et la recompense qui en decoule.

Toute action humaine appelle une sanction ; bonne, c'est la recompense; mauvaise, c'est le chatiment. Ainsi 1'entendent et le pratiquent les hommes sur la terre, le pere de

famille envers ses enfants, le maitre envers ses domestiques, le patron envers ses ouvriers, le general envers ses soldats, le professeur envers ses eleves, 1'Etat envers les citoyens.

Jesus nous demande d'ecarter, dans les bons offices que nous rendons au prochain toute vue d'interet terrestre, toute pensee de retour. Mais ii ne nous demande pas, il ne peut nous demander d'ecarter le merite et la recompense qui y sont attaches. Du reste, c'est son enseignement tres net dans 1'Evangile.

Le jour ou le chef pharisien 1'invitait a sa table, le Sauveur lui dit devant tous les convives : Lorsque vous donnez un diner ou un souper, n'appelez pas vos amis, vos parents, vos proches, ni les riches vos voisins, car ils vous readront la pareille, et, dans leur invitation, vous recevez votre recompense.

Appelez plutot les pauvres, les infirmes, les boiteux, les aveugles, ceux ci ne pourront vous le rendre, et c'est heureux pour vous, car, dans ce cas, vous recevrez votre recompense au moment .de la resurrection des justes. (Luc, xiv, 12-15).

Ainsi done, inviter les pauvres, c'est agir d'une fagon desinteressee qui ne trouvera pas ici bas de recompense, mais qui recueillera un merite et une sanction dans 1'autre monde.

Cette esperance dans nos bons offices est toujours permise el comme necessaire.

Desinteresse pour la terre, mais le regard tourne vers le ciel, tel doit tre le parfait amour du prochain.

2 Le Devouement.

Jesus ajoute le devouement.

Uu jour, un docteur de la loi, qui se piquait de connaitre sa religion, posa au Sauveur cette question : Qui est mon prochain ?

Jesus, pour rendre sa reponse plus expressive et plus saisissante, eut recours a une parabole.

Un homme descendait de Jerusalem a Jericho. Chemin faisant, il tomba entre les mains des voleurs qui le depouillerent, le couvrirent de plaies et le laisserent a demi mort.

Passe un pretre qui jette sur lui un regard, puis continue sa route. Survient un levite, qui, lui aussi, lui donne un regard, mais poursuit son voyage.

Eufin, parait un Samaritain, qui s'arrete devant le pauvre blesse; touche de compassion, il s'approche, panse ses"j)laies et les bande. Puis, le prenant et le mettant sur sa monture, il le conduit a Tauberge voisine, oil, de nouveau, ii 1'entoure de ses soins.

Le jour suivant, avarit de s'eloigner, ii remet a 1'aubergiste deux deniers, en lui

disant : Prenez soin de cet homme, et, a mon retour, je vous paierai tons les frais que vous aurez faits. (Luc, x, 30-37).

Quel devouement chez ce bon Samaritain !

II est au-dessus de tout eloge. Tel est le modele que Jesus propose au docteur de la loi, ainsi qu'a tous ses disciples.

Notez que ce Samaritain, comme tous ses congeneres, est 1'ennemi jure des Juifs. Or, c'est un Juif qu'il traite de la sorte. Non settlement il surmonte la repugnance qu'il eprouve, non seulement il porte au malheureux les premiers secours, mais il se donne, il se depense, il se voue a son service. 11 bande ses plaies, le transporte a 1'auberge, paie les frais presents, paie les frais futurs. Vraiment il ne pouvait faire davantage et pousser plus loin 1'amour de son semblable.

Desinteresse et devoue, tel doit etre le parfait amour du prochain. Cela ne lui suffit pas.

3 Abaissement devant les inferieurs.

Pour mieux se donner et se devouer, il se plait a s'abaisser devant les inferieurs.

Le Sauveur nous en fournit un bel exemple.

Le Jeudi-Saint, au soir, quelques'instants avant d'instituer 1'Eucharistie, le divin Maitre se leve de table. Puis, ayant depose ses vetements, il prend un linge et s'en ceint les

reins. Alors, versant de 1'eau dans un bassin, il se met a laver les pieds de ses Ap6tres et les essuie da linge dont il est ceint.

Arrive devant saint Pierre : Quoi, Seigneur ! s'ecrie celui-ci, vous '. me laver les pieds ! x

Ce que je fais, lui dit Jesus, tu ne'le comprends pas maintenant, tu le comprendras plus tard.

Non, proteste saint Pierre; jamais vous ne me laverez les pieds 1

Si je ne te lave, tu n'auras pas de part avec moi.

Oh ! alors, s'ecrie saint Pierre, lavez non seulement les pieds, mais et les mains, et la tete.

Celui' qui a ete lave, reprend Jesus, n'a besoin que de se laver les pieds pour etre entierement pur. Vous etes purs, mais non pas to us.

Lorsqu'il eut terming, il reprit ses veternents, et, s'etant mis a table, il leur dit : Comprenez-vous ce que je viens de vous faire? Vous m'appelez Seigneur et Maitre, et vous avez raison, car je le suis. Si done, moi, le Seigneur et Maitre, je vous ai lave les pieds, vous devez, vous aussi, agir de la sorte, les uns envers les autres. Je vous ai donne 1'exemple; a votre tour, faites ce que j'ai fait moi-mdme. (Jean, xm, 3-11).

Quelle belle legon d'abaissement et d'humilite Jesus donne a ses Apdtres ! Ce que je viens de faire, moi, Seigneur et Maitre, faites-le vous aussi. Le serviteur n'est pas plus que le Maitre et FAp6tre pas plus que celui qui Fa envoye. Pour mieux vous donner a vos freres, faites-vo*us petits; on ne se rapetisse jamais a bien faire.

S'abaisser, s'humilier devant des inferieurs pour leur rendre service, voila ce que fait le parfait amour du prochain.

4 Discretion et Prudence.

De plus, eu faisant le bien, il se montre plein de discretion et de prudence, surtout s'il s'agit de reprendre des freres de leur egarement. Voici les precautions et les menagements qu'il faut prendre : la methode est tout entiere du Sauveur.

Si votre frere a peche contre vous, allez le trouver et reprenez-le seul a seul. S'il vous ecoute, vous aurez gagne votre frere.

Voila une premiere demarche toute prudente et discrete :

Si, au contraire, il refuse de vous entendre, prenez avec vous une ou deux personnes, afin que tout se passe sous les yeux de deux ou trois temoins.

Voila une seconde demarche qui n'ebruite rien encore, mais qui veut cependant convaincre le coupable avec 1'aide de plusieurs personnes.

S'il ne vous ecoute pas, denoncez-le a 1'Eglise.

Voila une troisieme demarche, plus grave que les precedentes, puisqu'elle met le coupable en presence de 1'Eglise.

S'il n'ecoutepas 1'Eglise, traitez-le comme unpaienetunpublicain. (Matt. 9 -x.vm, 15-18).

Telle est la discretion et la prudence dont use a 1'egard de ses freres egares le parfait amour du prochain ; il sait s'ingenier pour ne pas froisser la susceptibilite. L'homme est si douillet a 1'endroit de ses fautes I II ne les voit pas, il ne veut pas les voir, il n'ouvre les yeux que sur ses merites et ses qualites.

Arretons la nos paroles, et bornons-nous a cette pale esquisse qui laisse cependant apercevoir le magnifique edifice de la morale evangelique. Assis sur une base puissahte il monte, il s'eleve en des proportions grandioses avec un sommet sublime qui se perd dans le ciel. C'est une osuvre divine qui commence a 1'origibe du monde, se developpe dans la suite des siecles, et atteint son apogee de perfection dans la predication benie du Sauveur. monument incomparable, en regard duquel les efforts des Sages n'ont

rien pu elever de solide, n'ont meme rien pu conslruire qui lui resserable de pres ou de loin l monument sacre, dans lequel se sont refugiees, a travers les temps, les ames saintes; la, elles ont goute, dans leur course fugitive et ephemere, la paix de la bonne conscience et le bonheur de la vertu; elles ont trouve la voie du salut et le chemin du ciel! monument celeste, je te salue, je chante les bienfaits incomparables que tu as repandus sur le monde : c'est toi qui I'as empeche de sombrer tout entier dans la barbarie, c'est toi qui as retire les peuples de la decadence et de la ruine, c'est toi, en un mot, qui es le^phare de 1'humanite, et lui rnontre sa route a travers les tempetes et les ombres de la vie. Tu resteras debout, et continueras ta mission jusqu'a la fin des siecles.

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