L'Éducation à Port-Royal
Les Petites Ecoles de Port-Royal n'ont eu qu'une existence bien courte et bien tourmentée . Leur début remonte à Tannée 1637 d ; mais leur véritable organisation ne date que de 1616. Plusieurs fois dispersées, à la suite des discussions théologiques suscitées par Arnauld, ou à cause de la guerre de la Fronde, elles furent définitivement fermées, par ordre du roi, en mars 1661 2.
Et néanmoins elles occupent une place d'honneur dans l'histoire de la pédagogie. Si elles n'ont duré que peu de temps, elles ont jeté un vif éclat; elles ont exercé, tant par le caractère et le talent de leurs maîtres que par la réforme des méthodes d'enseignement et par les livres auxquels elles ont donné naissance, une influence considérable, qui, sur certains points, est encore toute vivante.
La première pensée de leur fondation appartient
i. « Dos 1637 on vit à Port-Royal les premiers commencements de cette célèbre communauté de solitaires, qui s'y forma au dehors, et qui y élevait dans la connaissance des lettres et de la piété chrétienne plusieurs enfants de condition, à qui les parents voulaient faire éviter les dérèglements trop ordinaires aux jeunes gens qui suivent le collège. » (Préface du Nécrologe de Port- Royal.)
2. Les religieuses ont pu recevoir de nouveau des pensionnaires de 1669 à 1679. Voir la note de la page 55,
à l'illustre Duvergier de Hauranne, abbé de Saint- Cyran i.
Il était si profondément pénétré de l'importance de l'éducation de la jeunesse, qu'il ne craignait pas d'appliquer à cette œuvre le mot de l'Evangile sur le salut : II n'y a qu'une chose nécessaire. A ses yeux, le bien des familles, celui de l'État et de l'Église avaient là leur source et leur principe; tous les désordres n'avaient d'autre origine et d'autre cause que la mauvaise éducation. Aussi ne trouvait-il ni d'expressions assez fortes pour condamner la négligence des parents à cet égard, ni d'éloges assez relevés pour louer le dévouement des personnes qui se consacraient à l'éducation des jeunes enfants : « Il n'y a point, disait-il, d'occupation plus cligne d'un chrétien dans l'Église; il n'y a pas de plus grande charité après le sacrifice de sa vie.... La conduite de la moindre âme est une chose plus grande que le gouvernement de tout un monde. » Il s'indignait comme d'une absurdité et d'une folie d'aspirer à des charges de maître d'hôtel, d'écuyer, et de regarder l'éducation des créatures raisonnables comme le dernier des emplois 2.
« Je vous avoue, disait-il à Fontaine, que ce serait
1. Né à Bayonne en 1581, il fut pourvu en 1620 de l'abbaye de Saint-Cyran, située dans la Brenne, « pays désert où l'on manquait de tout », dit Lancelot (Mém. sur M. de Saint-Cyran, t. 1, p. 288), sur la frontière de la Touraine,-du Berry et du Poitou.
I 2. Il a fallu bien du temps pour changer les idées à cet égard. Deux cents ans après Saint-Cyran, Channing constate avec joie le progrès : « On commence à comprendre la dignité du maître. L'idée que nulle fonction, sous le rapport de l'importance et de la dignité, n'est comparable à l'éducation de l'enfance, commence à poindre chez nous. Nous comprenons que le talent de former la jeunesse à l'énergie, à la vérité et à la vertu est le premier de tous les arts et la première de toutes les sciences, et que, par conséquent, encourager les bons maîtres est le plus saint devoir qu'une société ait à remplir envers elle-même. » (Œuvres socialt i, trad. Laboulaye, p. 177.) Nos instituteurs n'ont plus à combattre l'indifférence et le mépris de la société; ils ont à se préserver
ma dévotion de pouvoir servir les enfants. — J'aurais été ravi d'y passer toute ma vie, écrivait-il à Lancelot. » A l'époque où Vincent de Paul commençait à se dévouer à l'œuvre des Enfants trouvés, Saint-Cyran eut un instant « envie d'envoyer vers les frontières recueillir quelques petits orphelins, pour les nourrir en son abbaye ». En somme, quand ses idées se furent mieux arrêtées, son projet était des plus modestes, et il faudrait tout le parti pris du P. Eapin pour lui prêter la moindre ambition d'enlever aux jésuites l'éducation de la jeunesse. La lettre qu'il écrit du donjon de Vincennes parle d'une sorte de « séminaire pour l'Église », où il aurait fait élever « six enfants choisis dans toute la ville de Paris ». Dans un entretien rapporté par Lancelot, à propos d'une autre école qu'il devait confier à M. Singlin, Saint-Cyran disait « qu'il était éloigné des grands desseins; que ce qu'il voulait faire n'était pas une chose qui eût de l'éclat, et qu'il se contenterait de faire élever là une douzaine d'enfants au plus dans une vertu chrétienne » (Lancelot, Mémoires, t. I, p. -201).
Son arrestation et sa détention à Vincennes, de 1G38 jusqu'à la mort de Richelieu, auquel il ne survécut que peu de mois, ne lui permirent pas de donner suite à ce modeste projet. Il dut se borner à payer de sa personne dans plusieurs circonstances *, mais surtout à provoquer, par son exemple et ses exhortations, des dévouements aussi désintéressés, mais mieux concertés, et, partant, plus efficaces. Il disait quelquefois qu'il aurait été chercher jusqu'au bout du monde un maître capable. (Lancelot, t. I, p. 129.)
des sentiments d'orgueil que leur nouvelle situation dans l'opinion publique pourrait faire naitre en leur cœur. C'est à ce prix: qu'ils conserveront les sympathies de tous.
1. On le vit en prison élever le petit enfant d'une veuve pauvre. Lancelot (t. I, p. 133) nous le montre s'occupant d'élever les deux lils du lieutenant, dont il avait cependant fort à se plaindre pour ses mauvais traitements.
Saint-Cyran a donc été vraiment l'inspirateur, l'excitateur de l'œuvre pédagogique de Port-Royal *, et il y a un sérieux intérêt à rechercher avec soin quelles étaient ses principales idées sur l'éducation.
Je laisse résolument de côté tous ses principes théologiques sur la déchéance originelle de l'homme, sur la corruption native de la nature humaine, sur la damnation éternelle des enfants morts sans baptême, et toutes les conséquences qu'il en tire logiquement sur le but de l'éducation et sur la direction à lui donner. La pédagogie moderne est une science humaine, qui n'a à porter la livrée d'aucun système religieux. Elle ne peut accepter la discussion sur ce terrain, qui ne lui présente plus qu'un intérêt purement historique. Son point de départ est tout différent, comme son point d'arrivée. L'enfant est, à ses yeux, une personnalité nécessairement imparfaite, où le bien et le mal sont mélangés, et non une masse damnée, comme dit Guyot, qu'il faut arracher au diable. Elle prend au sérieux, mais non au tragique, cette œuvre sévère, délicate, de l'éducation, que Saint-Cyran appelle « une tempête de l'esprit » (Lettre à M. de Rebours). Elle ne croit pas que l'objet principal de l'éducation soit de conserver dans les enfants l'innocence du baptême, en les séquestrant du monde, même de la famille, pour travailler uniquement à leur salut, et, de préférence, entre les murs d'un cloître. Elle se propose de développer en eux la connais-
1. On lit toutefois, dans le supplément du Nécrologe de Port- Roi/cd, p. 398 : « On dut aux sollicitations de cet illustre magistrat (Jérôme Bignon) l'établissement des Petites Écoles de Port- Royal. M. de Saint-Cyran l'avait souvent entretenu de ses vues pour l'éducation chrétienne des enfants, et M. Bignon, après l'avoir longtemps pressé d'en venir à l'exécution, exigea, comme un tribut qui était dû à leur amitié mutuelle, que le saint abbé se chargeât de faire élever chrétiennement Jérôme et Thierri Bignon ses fils. Ce fut à leur occasion que les Petites Écoles furent commencées au dehors de Port-Royal de Paris, par MM. Lancelot et de Saci, pendant que l'on élevait au dedans du monastère Marie Bignon leur sœur. »
sance de la vérité et la pratique de la vertu, de les préparer à remplir les différents devoirs qui les attendent dans la vie , profondément convaincue que le moyen le plus sûr d'atteindre notre destinée, quelle qu'elle soit, c'est de faire tout d'abord le mieux possible notre métier d'homme.
Saint-Cyran exige, en premier lieu, que la famille lui abandonne complètement ses droits. S'il se charge d'un enfant, il veut « en être entièrement maître a ; qu'il s'agisse du fils de la duchesse de Guise, ou de l'enfant d'un pauvre menuisier, c'est une condition sine qua non l.
Puis il attache une extrême importance à choisir ses élèves, à discerner s'ils sont aptes à l'étude, ou propres seulement au travail manuel. « Ce qui est bien remarquable, observe avec raison Lancelot (t. II, p. 194), c'est qu'il ne se réglait nullement sur les talents naturels pour faire ce discernement, mais sur les semences de vertu qu'il voyait que Dieu jetait dans le fond de rame. » On avait mis entre les mains de Lancelot un jeune enfant de huit à neuf ans, qui paraissait un prodige d'esprit. Saint-Cyran voulut le voir en prison, et, sur le rapport du maître qu'on ne remarquait en lui rien qui tînt de la corruption, mais seulement une avidité étrange de savoir, jointe à une grande curiosité, a\ec un désir ardent d'obtenir des bénéfices, « il conclut sans différer qu'il ne fallait point du tout le faire étudier, et cela fut absolument exécuté ». Il ajoutait que « sur cent enfants on n'aurait pas dû quelquefois en faire étudier un ». Sa crainte était de charger l'Église « de
1. Mme de Maintenon ne craint pas moins l'influence de la famille. Elle écrit à Mme de la Mairie, 5 mars 1714 : « Les premières impressions qu'on donne aux enfants dans la plupart des maisons sont presque toutes vicieuses; on les voit arriver menteuses, voleuses, dissimulées.. ..Il faut leur faire voir que l'on comprend fort bien <|if elles ont vu faire de ces choses-là dans leur famille, mais qu'il ne les faut plus faire. » Les demoiselles de Saint-Cyr ne pouvaient voir leurs parents qu'une fois par trimestre et une demi-heure au plus!
quantité de gens qu'elle n'a point appelés, et l'Etat d'une infinité de personnes oisives, qui croient être au-dessus de tous depuis qu'ils savent un peu de latin, et qui penseraient être déshonorés de suivre la profession où leur naissance aurait pu les engager ». Ceux-là seulement devaient recevoir la culture intellectuelle, en qui « on aurait reconnu une grande docilité et soumission, et quelque marque de piété et d'une vertu assurée ! ».
L'éducation physique, on n'en sera pas surpris, l'a peu préoccupé. Le spiritualisme chrétien a eu trop le tort de regarder le corps comme le principe des passions, des dérèglements, comme l'ennemi à combattre et à dompter; c'est la Renaissance, c'est-à-dire le retour à l'antiquité classique, qui a agrandi le domaine de la pédagogie, rendu sa part à l'hygiène, aux jeux, aux exercices physiques. Rabelais et Montaigne au xvie siècle, Locke au xvnc, Rousseau au xvme, Hufeland au xixe, ont fait triompher cette salutaire réaction, et convaincu les éducateurs qu'il fallait s'occuper de la santé de l'enfant avant de songer à sa culture intellectuelle et morale. Ces préoccupations de la pédagogie moderne semblent avoir fort peu attiré l'attention de Saint- Cyran, trop absorbé par ses idées religieuses. Un seul passage, et de peu d'importance, a trait à l'alimentation2.
Mais il me paraît avoir bien compris la nécessité de ne pas surmener l'enfant par un travail intellectuel trop
1. Nos idées sont plus larges, plus généreuses, et nous ouvrons a tous le livre de la science. Rien de mieux, rien de plus nécessaire pour le bon fonctionnement de nos institutions politiques; mais il serait sage aussi de ne pas jeter tous les esprits dans le même moule et, pour en faire des citoyens éclairés, de ne pas leur inspirer le dégoût du travail manuel. Nos programmes, bien chargés, trop uniformes, pas assez appropriés aux besoins des diverses localités, ne sont peut-être pas exempts de reproche à cet égard.
2. Il recommande, dans un entretien avec Lemaître, de veiller sur les inclinations des enfants qui sont « à la paresse, à la menterie, à la mangerie, à cause du tempérament qui le demande », et de les accoutumera « manger toutes sortes de légumes, de la morue, des harengs ».
précoce. « Je croirais beaucoup faire, dit-il très sensément, quand je ne les avancerais pas beaucoup pour le latin jusqu'à douze ans, de leur faire passer le premier âge dans l'enclos d'une maison ou d'un monastère aux champs, en leur permettant tous les passe-temps de leur âge. » Saut' le monastère, cela fait un peu penser à l'éducation négative que préconisera Rousseau.
Saint-Cyran a trop sacrifié l'éducation intellectuelle à l'éducation morale. « Il remarquait, dit Lancclot (t. II. p. L95), que, généralement parlant, la science nuisait plus à la jeunesse qu'elle ne lui servait. Et, une fois, il me lit considérer avec attention cette parole de saint Grégoire de Nazianzc, qui dit que les sciences sont entrées dans l'Église, comme les mouches dans l'Egypte, pour y faire une plaie. » Sa sombre et exclusive théologie le préparait mal à goûter les beautés littéraires. N'est -il pas étrange de lui entendre dire sérieusement, dans une visite à Port-Royal, à des enfants qui étudiaient Virgile : « Voyez-vous cet auteur-là? Il s'est damné, oui, il s'est damné en faisant ces beaux vers, parce qu'il les a faits par vanité et pour plaire au monde; mais vous, il faut que vous vous sanctifiiez en les apprenant, parce qu'il faut que vous les appreniez pour plaire à Dieu et pour vous rendre capables de servir l'Eglise. » Quelle étrange idée! Etudier comme « un polisson de collège », dirait Rousseau, le IVe livre de VÉnèide, même les Églogués d'Alexis, de Gallus (Saci et Guyot ont traduit ces couvres pour leurs élèves), dans le but de plaire à Dieu et de servir l'Église I Quelle conception étroite et alambiquée de l'utilité de la poésie! Ne suffit-il pas, pour justifier une pareille étude, qu'elle épure le goût, qu'elle ennoblisse les sentiments, qu'elle excite l'admiration parla contemplation du beau ? Et quel fanatisme de damner avec tanl d'assurance eeux qui nous ont rendu cet éminent service par leurs chefs-d'œuvre!
Recommandons tout d'abord à nos maîtres, pour l'enseignement de la morale, le précepte (pie la mère Agnès rappelle aune sœur au sujet de l'instruction religieuse:
« Il y a des vérités qui se doivent plus goûter que connaître » (Lettres, t. II, p. 444). Quels résultats pratiques espère-t-on obtenir, si l'on apprend le devoir comme un théorème de géométrie? Il ne s'agit pas d'aligner de savantes abstractions, des déductions logiques, des classifications méthodiques. C'est le cœur et la conscience qu'il faut élever; c'est le sentiment moral qu'il faut éveiller et fortifier; c'est le bien qu'il faut faire aimer; ce sont de bonnes habitudes qu'il faut créer.
C'est surtout en ce qui concerne l'éducation morale que nous avons à profiter avec Saint-Cyran.
Une sérieuse connaissance et un véritable amour des enfants ont inspiré ces directions pédagogiques, que je résume d'après Lancelot : Avant tout, gagner leur confiance par une douceur réglée, par un amour vraiment paternel, par une honnête familiarité ; supporter avec patience leurs fautes et leurs faiblesses; témoigner encore plus de charité et de compassion pour ceux qu'on voit plus imparfaits et plus tardifs; ne pas leur abattre l'esprit par un air trop sévère et une conduite trop impérieuse; savoir avec discrétion condescendre à leur humeur pour un temps, afin de fortifier ces jeunes plantes; quelquefois même prier, au lieu de commander; s'abaisser à leur portée, pour les pouvoir élever à soi ; veiller continuellement pour préserver du mal ces petites âmes; quelquefois se punir soi-même de leurs fautes, dont nous devons toujours craindre d'être en partie responsables, ou par promptitude, ou par négligence; prier Dieu avant de les reprendre, pour ne pas obéir à un mouvement de mauvaise humeur; les avertir d'abord seulement par quelques signes, puis par des paroles, des réprimandes, des menaces; les priver de quelques plaisirs, et n'en venir qu'à la dernière extrémité au châtiment; plus prier que crier, disait-il, en jouant heureusement sur les mots; ou, pour tout résumer dans la formule qui lui plaisait : parler peu, beaucoup tolérer, prier davantage. Mais, pour lui, le principal de la bonne éducation des enfants était le bon exemple
qu'on leur pouvait donner et la parfaite régularité de L'école.
Lemaitre, le grand orateur, le premier des solitaires de Port-Royal, fut aussi un des premiers à seconder Saint-Cyran dans l'exécution de ses projets. Il s'était chargé du petit d'Andilly et du petit de Saint-Ange. Un touchant passage des Mémoires de Dufossé le montre à l'œuvre :
« Je me souviens même que, tout écolier que j'étais, il me faisait souvent venir dès lors dans sa chambre, où il me donnait des instructions très solides, tant pour les éludes que pour la piété. Il me lisait et me faisait lire divers endroits des poètes et des orateurs, et m'en faisait remarquer toutes les beautés, soit pour la force du sens, soit pour l'élocution. Il m'apprenait aussi à prononcer comme il faut les vers et la prose, ce qu'il faisait admirablement lui-même, ayant le ton de voix charmant, avec toutes les autres parties d'un grand orateur. Il me donna aussi plusieurs règles pour bien traduire et pour me faciliter les moyens d'y avancer J. »
On sait qu'il a pris soin de l'éducation de Racine.
Son frère cadet, M. de Saci, qui, après Saint-Cyran et M. Singlin, fut le directeur de Port-Royal, prit part accidentellement àrenseignement. Avec Lancelot, Saint- Cyran l'avait notamment chargé de l'éducation des deux fils de M. Bignon. Sa lettre, que nous publions sous le titre de Patience et silence, est une admirable page de pédagogie. Son influence sur les études classiques a été plus considérable; on lui doit une traduction des fables de Phèdre 2, puis de trois comédies de Térence 3. Il
1. Mémoires pour servir à Vhist. de Port-Royal. 1730, p. 156.
2. Les Fables de Phèdre, affranchi d'Auguste, traduites en français avec le latin à côté, pour servir à bien entendre la langue latine et à bien traduire en français (1647).
:j. Comédies de Térence {l'Andrienne, les Adelphe*, Ph'ormion), traduites en français et rendues très honnêtes en y changeant fort peu de chose, pour servir à bien entendre la langue latine et à bien traduire en français, par le Sr de Saint-Aubin (Paris, 1647).
faut remarquer avec quelle « charité ingénieuse » le littérateur, épris de la belle antiquité, s'applique à concilier la culture du goût et le respect de la moralité, et l'importance toute nouvelle qu'il attache à l'étude de la langue française. « ... C'est avec grande raison, dit-il dans l'Avis au lecteur, que plusieurs personnes de qualité se plaignent aujourd'hui de ce que, lorsqu'on montre la langue latine à leurs enfants, il semble qu'on leur désapprenne la française, et que, prétendant de les rendre citoyens de l'ancienne Rome, on les rend étrangers dans leur pays même.... Après avoir appris dix ou douze ans le latin et le grec, nous sommes souvent obligés d'apprendre le français à l'âge de trente ans. »
On célébrait à Port-Royal son esprit plein de feu et de lumière, d'un certain agrément et enjouement, son talent particulier pour la poésie. Fontaine nous a conservé sa première pièce. C'est un remerciement, moitié prose, moitié vers, à sa mère pour un présent de quatre bourses fait à lui et à ses trois frères. Le bel esprit et le style précieux s'y donnent libre carrière. « Nous y voyons, dit-il, dans un petit espace, le plus illustre prisonnier du monde (l'or); et nos mains y ont enchaîné celui qui dispose de la liberté de tous les hommes,
Ce superbe métail, à qui tant de mortels Consacrent tant de vœux, élèvent tant d'autels, Fils du soleil des cieux et soleil de la terre, etc. »
Les quatre bourses, de couleurs différentes, sont comparées d'abord à un riche parterre, puis à la blancheur qui pare, quand le soleil se cache,
Ce grand voile d'azur qui couvre tous les cieux;
puis au lis et à la rose, qui
... Redoublent tous deux leurs beautés naturelles;
puis aux rayons du soleil sur le « mol yvoire » de la neige; enfin « aux mille roses vermeilles » de l'aurore.
INTRODUCTION 1 l
« J'admirerai toujours ces bourses comme des merveilles, et je les aimerai comme mes petites sœurs, puisqu'on quelque sorte elles sont vos filles, et que je suis véritablement votre très humble et très obéissant fils, De Saci. »
On utilisa en IGoi ce talent poétique, tel quel, pour riposter aux plaisanteries bouffonnes des jésuites dans leur almanach intitulé : La déroute et la confusion des jansénistes. De Saci, aux applaudissements d'Arnauld * (Saint-Cyran eût énergiquement condamné une pareille équipée), composa en vers badins de huit pieds les Enluminures de l 'almanach des jésuites. Je n'en citerai qu'un échantillon, qui a au moins cette valeur historique de constater combien les jansénistes étaient supérieurs aux jésuites, la plume à la main :
Il n'est pas jusqu'à vos libraires Qui ne prisent vos adversaires, Dont les beaux livres ont toujours, Malgré vos bruits, un si grand cours.
Mais les vôtres, si magnifiques, Sont les doyens dans les boutiques, Et gardent toujours la maison, Comme s'ils étaient en prison.
Tout autre livre se demande, Se voit, se prise, se marchande; Mais pour eux, ee sont des reclus, Que nul homme n'a jamais vus.
Toutes les feuilles amassées Sont rame sur rame entassées, Et, les greniers en étant pleins, Ils sont les garde-magasins.
Là, les souris courent les pages De vos admirables ouvrages, Et la troupe des nobles rats En fait ses mets et ses bons plats.
(6e enluminure, p. 24.)
I. A grand renfort d'érudition et de logique, Arnauld entreprit de justifier ce pamphlet, dans son Application des rcyles des Pères ci Vahuunach.
C'est à de Saci naturellement que s'adressa Lancelot pour versifier le Jardin des racines grecques (1657). Le prologue conserve bien l'empreinte de son auteur :
Toi qui chéris la docte Grèce, Où jadis fleurit la sagesse, D'où les auteurs les plus divins Ont emprunté leurs termes saints Pour être de nos grands mystères Les augustes dépositaires, Entre en ce jardin, non de fleurs Qui n'ont que de vaines couleurs, Mais de racines nourrissantes Qui rendent les âmes savantes.
A vrai dire, de Saci, tout entier à la piété, regarde avec quelque dédain toutes les études profanes, et trouve la lecture des auteurs classiques dangereuse pour ceux qui ne savent pas « tirer quelques perles du milieu du fumier, d'où il s'élevait même une noire fumée, qui pouvait obscurcir la foi chancelante ». La religion est son unique pensée : « La principale fin de l'éducation doit être de sauver les enfants en nous sauvant avec eux. » On le voit, dans l'admirable entretien avec Pascal, solide et retranché dans sa foi, prendre en pitié la subtilité des raisons d'Epictète et de Montaigne, l'ivresse de la science, « ces viandes dangereuses que l'on sert en de beaux plats » à des gens « qui dorment et qui croient manger en dormant ». Fontaine le peint admirablement dans ce passage : « Jamais on ne put voir M. de Saci entrer dans ces sciences curieuses (système du monde par Descartes, animaux-machines). Souriant doucement quand on lui parlait de ces choses, il témoignait plus de pitié envers ceux qui s'y arrêtaient que d'envie de s'y arrêter luimême. Il me dit un jour, me parlant là-dessus en particulier, qu'il admirait la conduite de Dieu dans ces nouvelles opinions; que M. Descartes était à l'égard d'Aristote comme un voleur qui venait tuer un autre voleur et lui enlever ses dépouilles ; qu'Aristote peu à
peu était enfin devenu le maître des ministres de l'Eglise. — « J'ai vu en Sorbonne, me dit-il, et je ne le pus voir sans frémir, qu'un docteur citant un passage de l' écriture, un autre le réfuta hardiment par un passage d'Aristote.... Aristote ayant usurpé dans l'Eglise une telle autorité, n'étàit-il pas juste qu'il fût renversé et dépossédé par un autre tyran, à qui il en arrivera peutêtre autant un jour1? »
Quel étroit jugement, et quel parti pris! Sainte-Beuve lui répond vertement : « Jansénius ne fit qu'une émeute au sein du christianisme; Descartes fit révolution partout » (t. II, p. 120).
On se rappelle son piquant paradoxe sur l'inutilité des voyages : « Voyager, c'était voir le diable habillé en toutes façons, à l'allemande, à l'italienne, à l'espagnole et à l'anglaise. »
L'œuvre capitale de Saci, c'est sa traduction de la Bible, dont la publication, commencée en 1672, ne fut terminée qu'en 1707, vingt-trois ans après sa mort. Lire et méditer les livres saints, en faciliter aux fidèles la lecture et la méditation, a été l'affaire principale de sa vie. « Avec ma Bible, disait-il, j'irais au bout du monde. » Il est intéressant et curieux de constater les tâtonnements et les scrupules du traducteur. Il avait d'abord traduit d'un style que ses amis jugèrent trop élevé, puis avec trop de simplicité. Il s'y reprit une troisième fois, essayant de garder le juste milieu. Sainte-Beuve corrige le mot piquant de Joubert : « De Saci a rasé, poudré, frisé la Bible, mais au moins il ne l'a pas fardée », par cette malicieuse appréciation : « il suffirait de dire qu'il l'a peignée » (t. II, p. 362). Le célèbre traducteur s'est jugé lui-môme, quelques mois avant sa mort :
« J'ai tâché d'ôter de l'Ecriture sainte l'obscurité et la rudesse; et Dieu jusqu'ici a voulu que sa parole fût enveloppée d'obscurités. N'ai-jedonc pas sujet de craindre que ce ne soit résister aux desseins du Saint-Esprit