Mémoires, t. 111, p
que de donner, comme j'ai tâché de faire, une version claire, et peut-être assez exacte par rapport à la pureté du langage? Je sais bien que je n'ai affecté ni les agré ments ni les curiosités qu'on aime dans le monde, e qu'on pourrait rechercher dans l'Académie Française. Dieu m'est témoin combien ces ajustements m'ont toujours été en horreur.... Mais je ne puis me dissimuler à moi-même que j'ai tâché de rendre le langage de l'Écriture clair, pur et conforme aux règles de la grammaire... N'aurai-je donc pas sujet de trembler, si, le Saint- Esprit s'étant éloigné jusqu'ici des préceptes de la grammaire, et les ayant si visiblement méprisés, je prends la liberté maintenant de le réduire à ces préceptes...? » (Fontaine, Mémoires, t. IV, p. 322).
Évidemment de Saci n'avait pas autant de sûreté de goût que de délicatesse de conscience et d'ardeur de dévotion; mais, après ces quelques réserves, combien mérite d'admiration cette vie si pure, si égale, si éprise de perfection, si pleine de dévouement et de charité! Un trait touchant suffirait à peindre sa belle âme. Quand il sortit de prison en 1668, que pense-t-on qu'il demandât à l'amitié de Le Tellier, qui fut depuis chancelier? « Il le supplia de s'employer auprès du roi pour obtenir de Sa Majesté que, de temps en temps, des personnes de la fidélité desquelles on ne pourrait douter allassent à la Bastille pour voir ce qui s'y passe, afin qu'on ne laissât pas dans un perpétuel oubli de pauvres prisonniers qui y passent des années sans qu'on se souvienne seulement pour quelle cause on les y a enfermés » (Leclerc, Vies intéressantes, t. IV, p. 56).
Mais les véritables maîtres de Port-Royal sont ceux qui furent chargés de l'enseignement, lors de l'organisation des Petites Écoles, en 16 16 : Lancelot et Nicole, Guyot et Coustel, sous la direction de M. Wallon de Beaupuis, mais en réalité sous la haute influence d'Arnauld, héritier de l'autorité de Saint-Cyran et auteur ou inspirateur de la plupart des livres classiques de Port-Royal.
Le maître par excellence, c'est Claude Lancelot. C'est le (ous les solitaires de Port-Royal celui qui s'est le plus ntièrement consacré à l'éducation et qui a composé le flus d'ouvrages classiques. Il était né à Paris, vers 1615. tésolu de bonne heure à servir Dieu, il entra en 1627 iians la communauté de Saint-Nicolas du Chardonnet, où il resta dix ans, étudiant les Pères de l'Eglise et regrettant de ne plus trouver d'hommes comme saint Chrysostome, saint Ambroise, saint Augustin. « S'il y en avait seulement un, disait-il, je partirais dès cette heure; et je m'en irais le chercher, fût-il au bout du monde, pour me jeter à ses pieds et pour recevoir de lui une conduite si pure et si salutaire » [Mémoires, t. I, p. 5).
C'est alors qu'il entendit parler de l'abbé de Saint- Cyran comme d'un homme des premiers siècles, et qu'il h it sous sa direction avec une soumission et une admiration sans réserve. « J'avoue, dit-il, que c'était une de mes dévolions de m'arrèter quelquefois à considérer M. de Saint-Cyran comme une des plus vives images de Jésus-Christ que j'eusse jamais vues » {Mémoires, t. II, p. 20 i).
Le 20 janvier 1G38 il entrait à Port-Royal, quelques mois avant l'arrestation de Saint-Cyran, pour partager la vie pénitente des premiers solitaires, alors encore peu nombreux. Ils furent bientôt obligés de se disperser; mais, pour ne pas abandonner la tâche qu'on lui avait coniiée, Lancelot fut envoyé à la Ferté-Milon avec M. Yitard, alors âgé de douze à treize ans, pour prendre soin de son éducation. De retour à Paris en octobre 1639, il partit pour l'abbaye de Saint-Cyran, d'où il revint, en octobre 1640, se charger des deux enfants de M. Bignon, avocat général, puis d'un petit garçon que lui adressa Saint-Cyran et dont il partagea le soin avec de Saci, occupé qu'il était le matin à la sacristie <](' Port-Royal.
Ln H» ii il publia la Nouvelle Méthode pour apprendre facilement la langue latin?,. La Préface et l'Avis au lecteur précisent la réforme introduite dans l'enseigne-
ment. Les règles sont données en français. Les « petites pointilleries de grammaire » sont écartées. « J'ai eu soin d'éviter quelques observations qui m'ont paru moins utiies, me souvenant de la parole excellente de Quintilien, que c'est une partie de la science d'un grammairien vraiment habile que de savoir qu'il y a des choses qui ne méritent pas d'être sues. Mais j'espère, ajoute-t-il, que les remarques solides et judicieuses de ces auteurs * pour bien entendre le fond de la langue latine... feront voir avec combien de raison le même Quintilien a dit que ceux-là se trompent extrêmement qui se moquent de la grammaire comme d'un art qui n'a rien que de bas et de méprisable, puisqu'étanl à l'égard de l'éloquence ce qu'est le fondement à l'égard de l'édifice, si elle n'est établie solidement dans l'esprit, tout ce que l'on y mettra ensuite tombera par terre. » IJ vante cette maxime de Ramus : « Peu de préceptes, beaucoup d'usage », excellente recommandation que Fénelon appuiera de son autorité 2.
Aussi Lancelot prétend-il faire en six mois ce que Despautère ferait en trois ans. Dans une lettre à Bussy, Corbinelli lui conseille de montrer le latin à sa fille avec la méthode de Port-Royal : « Il n'y en a que pour quinze jours » (30 juillet 1677). Rien n'indique que ce soit un trait de plaisanterie contre la prétention d'improviser la science. C'est simplement l'illusion un peu forte d'un admirateur. Dans l'école de la rue Saint-Dominique d'Enfer, en 1646, Lancelot fut chargé de l'enseignement du grec et des mathématiques. Il donna en 1655 la Nou-
1. Il déclare avoir lu les travaux de Sanctius, célèbre professeur de Salamanque, de Scioppius et de Vossius, érudits hollandais (1577-1649); il n'invoque pas du tout l'autorité du jésuite portugais Alvarès, dont le P. Rapin l'accuse, sans en donner aucune preuve, d'avoir copié la grammaire [Mém., intr., p. 125).
2. w Le grand point est de mettre une personne le plus tôt qu'on peut dans l'application sensible des règles par un fréquent usage; ensuite cette personne prend plaisir à remarquer le- détail des règles qu'elle a suivies d'abord sans y prendre garde » {Lettre à l'Académie française, § 2).
velle Méthode pour apprendre facilement la langue grecque. M. Egger, juge si compétent, constate le notable progrès de l'ouvrage sur les livres de Clénard, de Vergara, de Vossius. « Les quatrains barbares que Lancelot môle aux règles en prose dans ses méthodes ont bien passe de mode aujourd'hui. Mais alors c'était déjà quelque chose d'y employer la langue française, au lieu du latin ; c'était quelque chose d'avoir exposé plus complètement les déclinaisons et les conjugaisons, d'avoir facilité par un choix des mots les plus utiles l'effort de mémoire nécessaire aux écoliers pour apprendre le vocabulaire d'une langue morte. » (De V hellénisme en France, 2e vol., p. 60.) Il n'a pas tenu à Port-Royal que l'étude du grec ne fût remise en honneur parmi nous. On sait avec quel succès Lancelot donna à Racine l'intelligence de cette langue et le goût de cette littérature.
En 1657 parut le Jardin des racines grecques. Il serait peu utile de nous arrêter à cet ouvrage, qui n'intéresse en rien nos lecteurs. Le savant Dûbner, d'ailleurs grand partisan des réformes pédagogiques de Port-Royal, n'hésite pas à le qualifier d' « ostrogoth ». M. Egger déclare que ce livre, par ses erreurs et son peu de critique, « a été chez nous un des plus grands obstacles au progrès des méthodes grammaticales » (De l'hellénisme en France, t. ï, p. 112). Longtemps employé dans les classes, il a été supprimé par un arrêté ministériel du 'i décembre 1SG3. Deux passages de la préface méritent d'être relevés : l'un est relatif à Coménius et à sa méthode, Janua linguarum reserata (la Porte des langues ouverte), 1631. « Ouvrage estimable en soi, dit Lancelot, mais pas assez proportionné au titre qu'il porte et au dessein de son auteur. » Après l'avoir essayé, il le trouve long, difficile, sans intérêt pour les enfants, et en définitive de peu d'utilité, parce qu'il manque de méthode. Il y a là une bonne page de pédagogie à recueillir :
« Outre qu'il faut une mémoire extraordinaire pour
l'apprendre et qu'il se trouve peu d'enfants qui en soient capables, je puis assurer, après quelques expériences particulières que j'en ai faites, qu'il n'y en a presque point qui le puissent retenir, parce qu'il est long et difficile, et que, les mots n'y étant jamais répétés, ils en ont oublié le commencement avant que d'être à la fin. Ainsi ils y sentent un dégoût continuel, parce qu'ils se trouvent toujours dans un pays tout nouveau où ils ne connaissent rien : ce livre étant rempli indifféremment de toutes sortes de mots rares et difficiles et les premiers chapitres ne servant de rien pour les suivants, ni ceux-ci pour les derniers, parce qu'il n'y a aucun mot des uns qui se trouvent dans les autres. » Et il ajoute avec son expérience consommée de l'enseignement : « Ce qu'on peut appeler Y Entrée des langues ne doit être qu'une méthode courte et facile qui nous conduise au plus tôt à la lecture des livres les mieux écrits, pour y apprendre non seulement les mots qui nous manquent, mais aussi ce qu'il y a de plus remarquable dans le tour et de plus pur dans la phrase, qui est sans doute la partie la plus difficile et la plus importante de chaque langue. »
L'autre jugement est beaucoup moins fondé en raison. Pour les étymologies, il cite surtout les Origines françaises de M. Ménage, « qui vaut lui seul une multitude d'auteurs, parce qu'outre qu'il a tiré des anciens, il a recueilli avec soin ce que les plus habiles de notre temps avaient de plus curieux sur cette matière ». S'il y a un livre qui ait mérité le discrédit et l'oubli dans lequel il est tombé, c'est assurément celui-là. Les fantaisies philologiques de Ménage sont passées à l'état de légendes. Et le P. Bouhours eut beau jeu de s'amuser à ses dépens, à la grande joie de Mme de Sévigné *.
\. « Je lis des livres de furie du P. Bouhours, jésuite, et de Ménage, qui s'arrachent les yeux, et qui nous divertissent. Ils se disent leurs vérités, et souvent ce sont des injures. Il y a aussi des remarques sur la langue française, qui sont fort bonnes. Vous ne sauriez croire comme cette guerre est plaisante. » (16 sept. 1676. )
« C'est particulièrement, dit-il avec un spirituel persiflage, dans les étymologies où M. Ménage excelle. Il semble avoir l'esprit fait tout exprès pour cette science; il semble môme quelquefois inspiré, tant il est heureux à découvrir d'où viennent les mots. Par exemple, n'a-t-il pas eu besoin d'une espèce d'inspiration pour trouver la véritable origine de jargon et de baragouin. Jargon, selon lui, vient de barbaricus. Et voici sa généalogie en droite ligne : barbarus, barbaricus, baricus, varicus, uaricus, guaricus, guargus, gargo, gargonis, jargon. Baragouin est le proche parent de jargon : barbarus, barbaracus , barbaracuinus, baracuinus, baraguinus, baragouin. 11 n'y a rien de plus clair et de plus net. Et je ne doute pas que M. Ménage ne se sache très bon gré de cette nouvelle découverte; car autrefois il ne croyait pas que jargon et baragouin fussent originaires du même pays, ni qu'ils sortissent de la même tige. Il veut, dans ses Origines de la langue française, que jargon soit espagnol, et baragouin bas-breton,... tant il est vrai que les mots, comme les hommes, viennent d'où l'on veut. Quoi qu'il en soit, nous devons à M. Ménage une infinité de connaissances semblables; et c'est lui qui, avec cette faculté divinatrice que M. de Balzac lui attribue, a découvert que laquais venait de verna, vernula, vcrnulacus, vernulacaius, lacaius, laquay, laquais; que boire à tire-larigot venait de fistula : fistula, fistularis, listularius, fistularicus, laricus, laricotus, larigot.... Tout cela est beau et curieux. »
En 16G0 Lancelot, sous la direction d'Arnauld *, rédigea un des plus importants ouvrages de Port-Royal, la
1. « La grammaire générale est le fruit de conversations que M. Lancelot, chargé d'enseigner les langues dans les écoles de Port-Royal, avait avec ce grand homme dans les moments que ce docteur pouvait accorder au désir qu'il avait de s'instruire avec lui. .M. Lancelot rédigea les réponses que M. Arnauld faisait a ses questions; et c'est ainsi que fut composé Je premier ouvrage où l'on ait approfondi l'art de la parole et développé les premiers fondements de la logique. » (Vie de messire An/. Arnauld, Paris et Lausanne, 1783, t. I, p. 218.)
Grammaire générale et raisonnèe, contenant les fondements de l'art de parler, expliqués d'une manière claire et naturelle, les raisons de ce qui est commun à toutes les langues et des principales différences qui s'y rencontrent, et plusieurs remarques nouvelles sur la langue française.
Ce travail, sommaire et incomplet, était une conception hardie pour l'époque ; on y sent l'influence de Descartes et sa confiance intrépide dans la puissance de la raison. Il a provoqué les recherches des grammairiens philosophes du xvine siècle, du Marsais, Duclos, Condillac, de Tracy. C'était tout ce qu'on pouvait faire de mieux jusqu'au jour où la découverte du sanscrit, la connaissance étendue des langues, de leur filiation et de leur histoire, devaient permettre à Grimm, Humboldt, Bopp, Burnouf, Diez, Michel Bréal, Littré, de substituer la méthode sûre de l'histoire, de la phonétique et de la comparaison, aux brillantes mais vaines spéculations de l'abstraction philosophique.
Si nous ne partageons plus pour cet ouvrage l'admiration enthousiaste du bon Rollin, et n'y voyons plus le génie sublime du grand homme, nous restons frappés de ce vigoureux esprit d'analyse et de cette méthode lumineuse.
A la même date, l'infatigable maître, caché sous le nom de M. de Trigny, complétait son enseignement grammatical en donnant la Xouvelle Méthode pour apprendre facilemejit et en peu de temps la langue italienne, et la Nouvelle Méthode pour apprendre facilement et en peu de temps la langue espagnole. Il eut recours pour ces deux ouvrages aux lumières de Chapelain. Le second fut dédié à la sérénissime infante d'Espagne, dona Maria Teresa, « que toute la France considère déjà comme sa reine ». Un passage de la Préface de la méthode italienne doit être signalé au personnel enseignant pour la bonne direction des études grammaticales, tant des maitres que des élèves : « Quiconque veut apprendre facilement une langue doit tou-
jours joindre au plus tôt l'usage et l'exercice avec les préceptes. » Pour l'italien, par exemple, la déclinaison de l'article, les verbes auxiliaires, les verbes réguliers, voilà, en trois ou quatre pages, ce qu'il suffit de savoir pour aborder de suite l'explication d'un auteur. « Après cela, on peut faire apprendre, ou au moins lire attentivement les règles des verbes irréguliers; et pour le reste de la grammaire, on peut presque le laisser à celui qui enseigne, pour le faire remarquer dans l'usage. »
Quant à la grammaire de la langue française, qui manque évidemment à la collection, et qu'on demandait à l'étranger1, notamment le fameux libraire d'Amsterdam, Daniel Elzevier, Lancelot répondit au D»* Saint- Amour, chargé de la proposition, « qu'il s'était plusieurs fois résolu à ce travail, mais qu'il y avait toujours trouvé tant de difficultés, et si peu d'apparence de pouvoir les surmonter, qu'il avait été obligé d'y renoncer ».. Saint- Amour revint à la charge deux ou trois fois, mais toujours sans aucun succès, Lancelot ne cessant d'objecter combien « il avait été rebuté lui-même toutes les fois qu'il avait voulu l'entreprendre ».
Après tout, Port-Royal a rendu à la langue française un plus grand service que d'en rédiger la grammaire : il lui a fait une place importante, dans les études classiques, par ses méthodes rédigées en français et non plus en latin, et par ses traductions; il l'a retrempée aux •sources de l'antiquité et débarrassée du pédantisme et de la scolastique. 11 lui a conquis la théologie, comme Descartes la philosophie, et Corneille la grande poésie. Les ouvrages qui en sont sortis, sérieux et savants, plus
1. Parmi les anciens travaux qu'avait produits l'étude de notre langue, on peut citor :
Palsgrave, Y E éclaircissement de la langue françoyse (1530);
Louis Mégret, le Tretté de la grammere françoezè (1550);
Ramus, Gramere fransoeze 1562).
Vaugelas, en 1647, n'a publié que des remarques détachées sur la langue française, et non un traité méthodique.
En 1714 Fénelon exprimait le vœu que l'Académie Française joignit à son dictionnaire uno grammaire.
préoccupés du fond que de la forme, de la vérité et de la vertu que des agréments du style, ont forcé l'admiration même de leurs ennemis. Le P. Annat n'avait pas plus brillamment combattu Pascal que le savant P. Pétau n'avait attaqué Arnauld; et le P. Rapin ne marchande pas ses éloges au livre de la Fréquente communion (1643) : « On n'avait encore rien vu de mieux écrit en notre langue » (Mémoires, t. I, p. 22).
Il ne rend pas moins justice à Pascal. « On avait, ditil, si peu d'expérience d'une manière d'écrire semblable à celle des Lettres au Provincial, qu'on ne pouvait faire de conjectures assez certaines pour tomber sûrement sur personne, parce qu'on n'avait encore rien vu en notre langue de ce caractère » (Mémoires, t. II, p. 380 i). Mme de Maintenon, dont on sait la profonde antipathie pour « ces Messieurs de Port-Royal », avoue que les ouvrages « portent un venin d'autant plus dangereux que leur style flatte davantage le goût naturel et élève l'esprit. Pour moi, je n'ai jamais goûté aucun de leurs livres, quoique très beaux » (Instruction à la classe bleue, 1705).
L'influence de ces modèles pour le perfectionnement de la langue fut durable et profonde. « En s'occupant, vingt années encore après les Provinciales, à chicaner subtilement le style de Pascal, les jésuites apprenaient à bien écrire. En relevant avec ironie la gravité un peu uniforme 2, les longues périodes et les expressions parfois inusitées des autres écrivains de Port-Royal, ils
1. Il n'y a pas jusqu'au venimeux P. Brisacier qui n'avoue le mérite littéraire des Heures de Port-Royal; il les appelle « une sentine d'erreurs, une grenade d'impiété, une voirie de toutes les œuvres de Calvin ramassées en bon français, sous le titre spécieux d'Office de la Vierge ». Cité par Arnauld, la Morale pratique des jésuites, t. VIII, p. 162.
2. Une note curieuse de Bossuet sur ses lectures, à la date de 1669, contient cette indication : « Quelques livres de MM. de Port-Royal, bons à lire, parce qu'on y trouve de la gravité et de la grandeur, leurs préfaces de préférence; mais leur style a peu de variété'. Sans la variété, nul agrément. » (Floquet, Études sur la vie de Bossuet, t. T, p. 378.)
s'essayaient eux-mêmes à un style plus facile et plus libre, sans être moins correct1. » (Villemain, Préface du Dictionnaire de V Académie.)
( !e service valait mieux que la composition d'une grammaire française.
Pour revenir à Lancelot, lorsqu'en 1661 les Petites Écoles furent définitivement fermées par ordre du roi, il était depuis quelque temps chargé de l'éducation du duc de Chevreuse, comme on le voit par la suscription d'une lettre de Chapelain : « A M. Lancelot, précepteur du marquis de Luynes, à Port-Royal ».
En 1663 il publia quatre traités de poésie, latine, française, italienne et espagnole. Il dut vraisemblablement travailler à ce Recueil de poésies chrétiennes et diverses, dédié à Mgr le prince de Conti, qui parut en ■11)71, en 3 volumes, sous le nom de... (on pourrait le donner à deviner en cent au lecteur), sous le nom de La Fontaine ; c'est son amitié pour Racine et Boileau qui l'a mis un instant en rapport avec Port-Poyal. En offrant ce recueil au prince, il reconnaît qu'il n'a guère fait que prêter son nom :
Ceux qui par leur travail l'ont mis en cet état Te le pouvaient offrir en termes pleins d'éclat; Mais, craignant de sortir de cette paix profonde Qu'ils goûtent en secret loin du bruit et du monde, Ils m'engagent pour eux à le produire au jour.
Lancelot était depuis deux ans chargé de l'éducation des princes de Conti. Fontaine nous a conservé l'intéressant compte rendu qu'il adressa à M. de Saci sur l'emploi de la journée de ses élèves et la direction de leurs études. Il préféra résigner ses fonctions, en 1672, plutôt que de consentir à conduire ses élèves au théâtre. Son rigorisme absolu ne peut échapper au reproche
1. 11 faut surtout citer le P. Bouhours, auteur des Entretiens d'. triste et d'Eugène (1671). Le deuxième entretien est tout entier consacré à une étude assez sérieuse de la langue de Port-Royal.
d'inconséquence que lui adresse justement Sainte-Beuve: « À quoi bon, ô Lancclot, si bien apprendre aux enfants le grec, l'espagnol, l'italien, les finesses du latin, pour défendre ensuite d'aller au théâtre entendre Chimène, pour ne permettre ni la Jérusalem, ni YAminte, ni Thèagène,ni l'Anthologie, ni tout Catul-le? Ces défenses et ces interdictions, en effet, s'étendaient jusque par delà l'enfance, et subsistaient en partie pour les hommes faits. Etait-ce possible? était-ce raisonnable? À quoi bon tant et si bien instruire, si ce n'est pour mettre plus tard à môme d'employer? Ce grec dont j'ai dévoré les Racines, pourquoi n'en goûterais-je pas le miel et les fleurs? L'enfant qui fera Bérénice se le dit un jour, et il sauta à pieds joints sur la défense. Il s'envola par-dessus la haie, comme l'abeille. » (Port-Royal, t. III, p. 531.)
Ce fut la fin de la carrière pédagogique de Lancelot, qui se consacra désormais tout entier à Dieu dans la vie religieuse, à l'abbaye de Saint-Cyran, entre les mains de M. de Barcos. A la mort de cet abbé, en 1678, de grands troubles eurent lieu dans l'abbaye, et Lancelot fut exilé, sous prétexte de jansénisme, au fond de la Bretagne, à Quimperlé l, où il mourut le 15 avril 1005, laissant une mémoire vénérée. L'histoire de la pédagogie française ne peut laisser l'oubli se faire autour du nom de cet éducateur, qui s'est dévoué sans réserve aux enfants, qui a si bien compris que la pédagogie devait être dans le cœur plus encore que dans la tête, que le maître devait sentir pour ses élèves « une charité de père. Un précepteur qui ne sera pas dans cette disposition ne fera jamais rien.... S'il y est au contraire,
1. Il n'est plus question de lui que dans une circonstance curieuse, que raconte Arnauld à M. du Vaucel et à Mme de Fontpertuis, les 16 et 17 mars 1689. Le roi d'Angleterre, Jacques II, détrôné, arrive à Kimperlay [sic). « Un grand souper l'attendait dans l'abbaye où est le frère Claude Lancelot.... M. D'A vaux le fit mettre à table auprès de lui.... Qui aurait cru qu'un religieux exilé au fond de la Bretagne aurait eu l'honneur de manger avec un roi? »
cet amour lui fera trouver plus d'inventions pour servir : utilement ses écoliers que tous les avis qu'on pourrait lui donner. » (Lettre à M. de Saci sur l'éducation des princes de Conti.)
Nicole a jeté plus d'éclat que Lancelot par son talent d'écrivain et de moraliste, si vanté par Mme de Sévigné et par Voltaire. En réalité, il a été bien moins l'homme de Port-Royal. 11 avait peu connu Saint-Cyran et ne l'admirait pas sans réserve lorsqu'il le comparait à une terre a capable de porter beaucoup, mais féconde eu ronces et eu épines », et allait jusqu'à parler de son galimatias. Il reconnaît lui-même qu'il faisait un peu bande à part : « J'ai été cinq ou six ans où l'on opposait à de Saci ordinairement M. Singlin, M. N. et M. N. d'un côté, et moi de l'autre » {Essais, t. VII, p. 180). A la mort de Saci. il n'approuva pas les témoignages de vénération et de tendresse prodigués par les religieuses à leur bien-aimé directeur, et il écrit à Mlle Aubry, en la priant de n'en rien dire, que depuis trente ans il souffre de cet empressement déraisonnable des dévotes.
M. de Beaubrun, dans l'intéressant portrait qu'il a tracé de Nicole, va jusqu'à dire : « Janséniste, peut-être par la crainte seule de déplaire à M. Arnauld, puisque des 1689 il écrivait au P. Quesnel qu'il y avait plus de trente ans qu'il était dans les pensées qu'il a exprimées dans son traité de la Grâce générale, c'est-à-dire qu'il écrivait pour le jansénisme pendant qu'il avait dans l'esprit un système qui y est diamétralement opposé » [Vie manuscrite, passage cité par Sainte-Beuve, t. IV, p. 516).
Nicole, d'ailleurs, était moins exclusivement attaché aux Petites Ecoles. Il se partageait entre le soin de ses élèves et ses études de théologie et sa préparation à la licence, à laquelle il ne renonça qu'en 1649. Tne notice manuscrite de Hollande définit ainsi son rôle plus restreint : « M. Nicole ne faisait que diriger les éludes des jeunes gens qui étudiaient à Port-Royal. Les jeunes messieurs étaient très portés d'eux-mêmes à l'étude; ils
n'avaient besoin que d'être avertis des beaux endroits des auteurs soit grecs, soit latins. M. Nicole était là pour leur en inspirer le goût. M. Nicole était plus pour leur servir de moniteur que de maître, comme on conçoit ce nom aujourd'hui. » (Cité par Sainte-Beuve, t. IV, p. 599.)
Son talent comme professeur était fort remarquable. Le P. Rapin (Mèm., t. II, p. 253) raconte que Singlin l'entendit discourir sur une éclipse de soleil, le fit parler sur divers sujets, et le signala à Arnauld, qui s'empressa de se l'adjoindre et, ne pouvant s'en passer, l'enleva bientôt aux Ecoles. Il était fort propre à l'enseignement des belles-lettres et de la philosophie.
« M. Nicole, dit Besogne (t. V, p. 225), étudia, sous son père, tous les auteurs de l'antiquité profane, grecs et latins1. A l'âge de quatorze ans il avait achevé tout le cours ordinaire des humanités, tant il avait d'ouverture et de pénétration d'esprit jointe à la mémoire la plus heureuse. Il lui suffisait de lire un livre une seule fois pour en retenir toute la substance; et, dans un âge avancé, il avouait à ses amis qu'il n'avait rien oublié de tout ce qu'il avait lu dans sa jeunesse. Il savait parfaitement son Virgile et son Horace. Peu de temps avant sa mort, il récitait imperturbablement quantité de vers de VEnèide. L'auteur qui lui plaisait le plus, et qu'il relisait volontiers, était Térence, à cause de sa belle latinité. Il avait coutume de dire que les beaux endroits de ces auteurs étaient comme de beaux moules qu'il fallait avoir dans l'esprit pour écrire de beaux ouvrages; qu'un homme qui n'était pas pourvu de ces beaux moules et qui se mêlait de composer, pouvait bien écrire de bonnes choses, mais que c'était comme s'il imprimait en gothique; au lieu que celui qui s'est rendu propres ces beaux endroits, était en état d'imprimer en beaux caractères romains, qui faisaient plaisir à lire. »
A ces connaissances si variées et si étendues, à cette
1. Nicole, Essais de morale, t. VIII, p. 193, avoue qu'il n'a pas lu Démosthène.
vaste et curieuse lecture, qui donne à Nicole une physionomie à part au milieu des solitaires de Port-Royal, il manque cependant le vif sentiment de la beauté. Un passage d'une de ses lettres est vraiment singulier pour un professeur d'humanités : il ne cache point son mépris pour les admirateurs passionnés dés anciens :
Pour moi,ajoute-t-il, comme je prends plaisir à trouver des faussetés et de grands aveuglements dans ces mêmes livres, j'y en trouve quantité. » C'est une bien fâcheuse tournure d'esprit; elle serait de nature à vicier, à stériliser tout l'enseignement littéraire. « Le plaisir de la critique, dit La Bruyère, nous ôte celui d'être vivement touchés de très belles choses. »
Nicole a une sorte de parti pris des plus fâcheux contre toute la littérature ancienne.
Se rappelant que Saint-Cyran ne lisait jamais les livres des hérétiques « sans avoir fait les exorcismes de l'Église, parce qu'il disait qu'ils avaient été faits par l'esprit du diable, et qu'il y avait dans ces livres une impression d'erreur », il ajoute : « mais tous les livres des payens ne viennent-ils pas de la même source ? » (t. XII, p. 170 l). Heureusement il a corrigé lui-même cette boutade et senti la valeur morale de la littérature ancienne (voir p. 219.)
Que dire de plusieurs de ses jugements sur la littérature française? N'a-t-il pas provoqué la colère et l'ingratitude de Racine en traitant d'empoisonneurs publics les poètes dramatiques ? Le grand Corneille, dont le
4. Il est fâcheux de voir Port-Royal, qui a flétri les inepties du P. Garasse, d'accord avec lui sur ce point, en meilleurs termes du moins : « Il est vrai que les plus grands capitaines du monde, qui ont rempli jadis la terre des marques de leurs triomphes, sont maintenant comme goujats et garçons d'élable dans les enfers; il est vrai que le diable a tiré les plus grands philosophes de la Grèce, les plus sages conseillers de l'Aréopage, les plus fameux orateurs de Rome, les plus superbes princes de la gent il i Lé , les plus savants médecins de l'univers; il est vrai que tout cela est maintenant aux gages de Lucifer.... » (P. Garasse, Doctrine curieu.se. p. 867.)
théâtre respire au plus haut degré l'héroïsme, le sentiment du devoir, ne trouve même pas grâce devant ses yeux prévenus, et il prononce, même à propos du Cid et d'Horace, les mots de corruption, de barbarie, d'objets criminels.
« On ne peut mieux prouver le danger qu'il y a en toutes les comédies qu'en faisant voir que celles mêmes de cet auteur sont très contraires à l'esprit de l'Evangile, et qu'elles corrompent l'esprit et le cœur par les sentiments payens et profanes qu'elles inspirent » (les Visionnaires, Avertissement, p. 22). Bossuet n'a pas malheureusement été plus juste pour Corneille.
Le génie de Pascal a de même, en partie, échappé à Nicole. Il le proclame bien « un grand esprit de ce siècle » (Essais, t. III, p. 3) ; il cite les Pensées comme l'un des ouvrages les plus utiles à mettre entre les mains des princes (voir p. 218); mais il va jusqu'à le traiter de « ramasseur de coquilles », au point de faire douter l'abbé de Saint-Pierre, à qui il dit cette énormité, du discernement du moraliste. (Ouvrages de morale et de politique, t. XII, p. 86.)
Avec quelle étrange désinvolture, dans une lettre au marquis de Sévigné, ne reproche-t-il pas à Mme de La Fayette de vouloir imposer l'admiration de ces Pensées, sans « nous instruire plus en particulier de ce que nous devons y admirer », et de nous réduire « à faire semblant de trouver admirable ce que nous n'entendons pas » !
Qu'en publiant les Pensées on ait songé à retrancher quelques passages où la majesté royale était traitée avec peu de respect, quelque affirmation fournissant matière à de nouvelles discussions, quelques attaques aux « bons pères », on ne pourrait, en le regrettant, que louer la sagesse et la prudence des éditeurs.
On comprend, à la rigueur, qu'Arnauld écrive à M. Perrier, qui défendait l'œuvre de Pascal : « On ne saurait être trop exact quand on a affaire à des ennemis d'aussi méchante humeur que les vôtres. Il est bien
plus à propos de prévenir les chicaneries par quelque petit changement qui ne fait qu'adoucir une expression, que de se réduire à la nécessité de faire des apologies.... » (-20 nov. 1660.)
Mais qu'on ail l'idée de corriger le style de Pascal, de refaire ses phrases, de remplacer telle expression familière et originale, telle tournure vive et dramatique, c'est là une aberration d'esprit, une absence de critique, un manque de goût que l'on ne sait comment qualifier, et l'on a peine à s'expliquer qu'elle soit, en grande partie, l'œuvre de celui que Bayle appelle la plus belle plume de Port-Royal, et que le nonce du pape nommait une plume d'or l.
Cette médiocrité de sens littéraire, de goût et d'imagination se trahit également dans le seul livre relatif à l'enseignement des belles-lettres auquel Nicole ait travaillé : Epigrammatum delectus (Choix d'épigrammes, 1059). Une préface et une dissertation, toutes deux en latin, indiquent le but et le plan de l'ouvrage : cultiver l'esprit, sauvegarder les mœurs. Le bon Nicole a « frémi d'horreur à la vue des obscénités de Martial et de Catulle, dont un éternel oubli ou les flammes auraient dû détruire les ouvrages ». Mais, comme « on tire des remèdes de la vipère, et qu'on trouve parmi les poisons des fleurs », il s'applique à faire un choix des pièces les plus élégantes. Il aurait peut-être aussi sagement fait de ne pas comprendre l'explication de ces auteurs dans un programme d'études classiques. C'est un genre bien borné et bien secondaire.
La dissertation sur la vraie et la fausse beauté, sur la nature et les divers genres de l'épigramme, malgré les éloges de Chapelain 2, satisfait peu le lecteur. Le P. Vavas-
1. Voir dans l'édition llavet, surtout aux pages 13 et 267, deux échantillons de cette profanation littéraire.
2. 0 septembre IGoO, lettre à d'Andilly : « Je ne voy rien de mieux escrit dans le stile didactique, rien de plus judicieux, de plus cave, de plus sensément démeslé dans la nature de l'épigramme, enfin de plus instructif ».
seur, « le meilleur humaniste de son temps » au jugement de l'abbé d'Olivet, historien de l'Académie Française, l'a rudement malmenée, et non sans quelque raison. Ne suffisait-il pas à la théorie de ce genre de poésie, qui ne comporte que quelques vers, de demander du naturel et de la simplicité, un tour spirituel et piquant, de la grâce et de la délicatesse ? Au lieu de cela, Nicole disserte gravement sur la nature et la source du beau; il pose ce principe, assez vague d'ailleurs, qu'il est surtout dans la convenance avec la nature des choses et avec notre nature; il en réduit les conditions à trois : l'agrément du ton, la propriété des mots, la vérité et le naturel des pensées; il croit creuser son sujet, bien qu'il reconnaisse lui-même que tout cela concerne peu l'épigramme, en dénonçant la faiblesse de la nature humaine comme la raison des métaphores. C'est ce qui paraissait si cave à Chapelain. Nicole explique ensuite comment, en conséquence de ces prémisses, il a dû écarter de son recueil les épigrammes, ou fausses, ou mythologiques, ou équivoques, ou hyperboliques, ou douteuses, ou viles, ou malignes, ou bavardes, ou vulgaires. Après quoi, mais un peu tard, il s'occupe de la définition et de la forme de l'épigramme, et en admet deux genres : le genre sublime, grand et magnifique, et un autre d'un style un peu plus bas, mais d'une portée plus utile.
Ce qu'il y a de mieux dans cette dissertation si mal équilibrée, ce sont les idées jetées un peu négligemment à la fin, où Nicole, sans phrases, loue surtout clans l'épigramme la pointe ingénieuse qui pénètre profondément dans l'esprit, ou la simplicité et l'enjouement, l'art de traiter le sujet sans excès ni défaut, sans obscurité ni embarras, en préparant habilement l'effet; et il cite Martial, qui est un maître en cet art. Martial et Port-Royal ! Est-ce que le rapprochement de ces deux noms n'excite pas le plus légitime étonnement ? Toute la dissertation de Nicole s'écroule, d'ailleurs, à cette simple remarque de Voltaire : « L'épigramme ne doit
pas être placée dans un plus haut rang que la chanson.... Je ne conseillerais à personne de s'adonner à un genre qui peut apporter beaucoup de chagrin avec peu loire. » [Œuvres, t. XXXIX, p. 212.)
Nicole a pris une grande part à la composition de la Logi<iuc ou Art de penser; mais on sent dans cet ouvrage la main plus virile et l'esprit plus libéral d'Arnauld. Arnauld, seul à Port-Royal, est franchement cartésien; il s'est déclaré partisan de la philosophie nouvelle dès l'apparition du Discours de la Méthode, paru en 1637. Dans son cours au collège du Mans * il dicte à ses élèves les nouveaux principes. Lorsqu'il envoie au P. Mersenne ses objections contre les Méditations de Descartes, parues en 1641, il lui écrit ces mots formels :
« Il y a longtemps que vous savez en quelle estime j'ai la personne de M. Descartes, et le cas que je fais de son esprit et de sa doctrine. »
En juin 1648 c'est à Descartes lui-même qu'il écrit qu'il a « lu avec admiration et approuvé presque entièrement tout ce qu'il a écrit touchant la première philosophie ». Il a conservé toute sa vie ces sentiments. C'est en vain que Leibniz, dans cette intéressante correspondance de 1686 à 1600, publiée de nos jours, lui a montré combien la philosophie de Descartes lui paraissait laisser à désirer, qu'il n'est satisfait ni de la définition du corps par l'étendue, ni de celle de l'âme par la pensée 2, ni des conditions de la perfection de Dieu et de l'immortalité de l'âme, ni de l'automatisme des bêtes: Arnauld reste convaincu de la solidité de la doctrine de Descartes, et il ne cesse d'en prendre la défense. Il re-
1. A Paris, dans la rue de Reims, puis, en 1682, rue d'Eufer; en U61 il fut réuni au collège Louis-le-Grand.
2. Bossuet l'approuve : « Toutes les fois que M. de Leibniz* lui répond-il, entreprendra de prouver que l'essence du corps n'est pas dans l'étendue actuelle, non plus que celle de l'âme dans la peùsée actuelle, je me déclare hautement pour lui. » (Œuvres, t. X, p. 97.)
pousse en 1692 les attaques de Huet, évêque d'Avranches, comme en 1680 celles de Lemoine, doyen du chapitre à Vitré. Il invoque les principes de Descartes contre les calvinistes dans la Perpétuité de la foi, au point de faire dire à Jurieu que les théologiens de Port-Royal avaient autant d'attachement pour le cartésianisme que pour le christianisme. (Politique du clergé de France, p. 107.)
Ailleurs il s'étonne avec tristesse que l'Inquisition n'ait pas mis à l'index les œuvres de Gassendi, qui a employé tout son esprit à ruiner la philosophie spiritualiste au profit des doctrines d'Epicure. et qu'elle y ait précisément inscrit les Méditations de Descartes.
Nicole est bien moins ferme dans son attachement au cartésianisme. Avec sa tournure d'esprit, volontiers sceptique en tout ce qui ne concerne pas la foi, il se plaît à rabaisser la philosophie. « Si j'avais à revivre, il me semble que je ferais en sorte qu'on ne me mettrait pas au nombre des cartésiens, non plus qu'en celui des autres.... Dans la vérité, les cartésiens ne valent guère mieux que les autres, et sont souvent plus fiers et plus suffisants; et Descartes lui-même n'était pas un homme que l'on pût appeler une personne de piété. » (T. VIII, p. 153-156.)
On s'étonnera moins de voir un professeur de philosophie traiter avec si peu de respect celui que l'histoire appelle le Père de la philosophie moderne, quand on lira ce jugement qu'il a porté du véritable fondateur de la philosophie ancienne :
« Socrate... est un homme tout rempli de petites idées et de petits raisonnements qui ne regardent que la vie présente, un homme qui prend plaisir à discourir des vérités, pour la plupart inutiles, et qui ne tendent qu'à éclairer l'esprit à l'égard de quelques objets humains » (t. XI, p. 119).
Il est difficile d'avoir un parti pris plus étroit et plus injuste, et de dénigrer ainsi à plaisir une des plus pures gloires de l'humanité, le penseur immortel qui a rappelé les hommes à l'étude d'eux-mêmes, qui leur a prêché la
tempérance et la justice, la dignité du travail; qui a courageusement combattu les sophistes, la morale du plaisir et de la passion, la politique de la force, et qui a couronné cette vie si désintéressée et si utile par une mort héroïque.
Bien donc que Nicole passe pour Fauteur des deux discours mis en tête de la Logique i, c'est surtout à l'influence d'Arnauld qu'il faut reporter le mérite de l'altitude ferme et courageuse des auteurs en face d'Aristote et de la scolastique.
Dans la lutte de la philosophie cartésienne pour affranchir la pensée moderne de la lourde domination d'Aristote et de la scolastique, on sait avec quelle prudence 2 Descartes avait en 1C37 entrepris la ruine de la philosophie ancienne, en proclamant le droit de libre examen, le doute provisoire, le critérium de l'évidence :
« Mon dessein n'est pas d'enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne. » (Discours de la Méthode, I.) « ... Ne proposant cet écrit que comme une histoire, ou, si vous l'aimez mieux, comme une fable.... Jamais mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fond qui est tout à moi. » (II.)
1. Arnauld ne parle que du premier de ces discours dans ce biliet a .Mme de Sablé : « Tout ce que je puis faire pour me réconcilier avec vous, c'est de vous envoyer quelque chose qui vous divertira une demi-heure, et où je pense que vous verrez exprimée une partie de vos idées touchant la sottise du genre humain. C'est un discours que nous avons pensé de mettre à la tête de nos Logiques. Vous nous obligerez de nous en mander votre sentiment quand vous l'aurez vu, car ce ne sont que des personnes comme vous que nous voulons en avoir pour juges. » (19 avril 1660.) C'est dans le second, qui répond aux objections, que la main d'Arnauld est visible.
2. Bossuet la trouvait excessive : « M. Descartes a toujours craint d'être noté par l'Église; et on lui voit prendre sur cela des précautions, dont quelques-unes allaient jusqu'à l'excès. » ^Lettre à M. Postel, docteur de Sorboune, 24 mai 1701.)
3i l'éducation a port-royal
Il écrit au P. Mersenne en 1641 : « Je vous dirai entre nous que ces six Méditations contiennent tous les fondements de ma physique; mais il ne le faut pas dire, s'il vous plaît; car ceux qui favorisent Aristote feraient peut-être plus de difficulté de les approuver; et j'espère que ceux qui les liront s'accoutumeront insensiblement à mes principes, et en reconnaîtront la vérité, avant que de s'apercevoir qu'ils détruisent ceux d' Aristote. »
On comprendra cette prudence, si l'on se rappelle que Giordano Bruno, qui, entre autres méfaits, avait combattu à Paris la philosophie d' Aristote, avait été brûlé à Rome en 1600; que Vanini, en 1619, à Toulouse, avait été condamné, pour ses opinions philosophiques, à avoir la langue coupée, puis à être pendu et brûlé; que Galilée, sévèrement admonesté en 1616 par la congrégation de l'Index, dut venir à Rome en 1633 pour abjurer solennellement sa théorie du mouvement de la terre.
La Logique de Port-Royal, publiée en 1662, pose nettement et hardiment le droit de la raison humaine devant les prétentions de l'autorité : « C'est une gêne bien grande que de se croire obligé d'approuver Aristote en tout, et de le prendre pour la règle de la vérité des opinions philosophiques.... Le monde ne peut demeurer longtemps dans cette contrainte, et se remet insensiblement en possession de la liberté naturelle et raisonnable, qui consiste à approuver ce qu'on juge vrai, et à rejeter ce qu'on juge faux. »
Pour apprécier à sa juste valeur la hardiesse de ces déclarations si fermes, il faut se rappeler qu'en 1670 le général des jésuites écrivit à toutes les maisons de la Société de combattre la philosophie de Descartes, et que, peu après, l'Université présentait une requête au Parlement pour en proscrire l'enseignement. V Arrêt burlesque, composé par Boileau en 1675, en fit bonne justice :
« Vu par la Cour la requête... contenant que, dépuis quelques années, une inconnue, nommée la Raison,
aurait entrepris d'entrer par force clans les écoles de ladite Université..., où Aristotc aurait toujours été reconnu pour juge sans appel, et non comptable de ses opinions...; vu les libelles intitulés : Physique de Roliault, Logique de Port-Royal...;
« La Cour... a maintenu et gardé, maintient et garde ledit Aristote en la pleine et paisible possession desdites écoles.... Et, afin qu'à l'avenir il n'y soit contrevenu, a banni à perpétuité la Raison des écoles de ladite Université; lui fait défense d'y entrer, troubler et inquiéter ledit Aristote en la possession et jouissance d'icelles, à peine d'être déclarée janséniste et amie des nouveautés.... »
Le plus grand mérite de la Logique de Port-Royal , c'est d'avoir introduit le cartésianisme dans l'enseignement. Elle proclame bien haut qu'elle a emprunté quelques réflexions « des livres d'un célèbre philosophe de ce siècle, qui a autant de netteté d'esprit qu'on trouve de confusion dans les autres ». Elle propose, comme Descartes, au nom du fameux axiome : « je pense, donc je suis », l'évidence de la conscience pour critérium de la vérité, et les quatre règles de sa métlwde comme le meilleur moyen de se garantir de l'erreur et de trouver la vérité dans les sciences humaines.
C'est bien l'esprit de Descartes qui a suggéré aux auteurs leur médiocre confiance dans les règles de la logique et dans l'infaillibilité du syllogisme, leur titre « Art de penser » au lieu de « Art déraisonner »,leur souci de former le jugement en remplaçant les exemples abstraits et conventionnels par des exemples instructifs, pris dans les diverses branches des connaissances, pour donner à la logique à la fois plus d'agrément et surtout plus d'utilité pratique, pour la sortir de l'école et la faire servir à l'étude des sciences comme à la conduite de la vie.
Ces solides mérites ont fait de cet ouvrage un livre classique. A part quelques défauts de plan et de proportion, facilement explicables par la précipitation avec
laquelle l'ouvrage a été composé, par l'intervention de deux auteurs, par les additions successives qu'ils y ont faites, il n'y a vraiment qu'un reproche, mais il est grave, à adresser à la Logique, c'est d'être tellement remplie de l'esprit de Descartes qu'elle échappe à l'influence, encore peu sensible il est vrai i, de Bacon. Théologien et géomètre, Arnauld a exposé la méthode de déduction, et complètement négligé la méthode d'induction, l'observation et l'expérimentation, qui conviennent aux sciences physiques et naturelles. C'est en vain que l'illustre chancelier d'Angleterre, dans le Novum Organum, en 1620, avec l'enthousiasme d'un apôtre, avait convié les hommes à délaisser les stériles dogmatismes, les compilations des faux savants, pour interpréter le grand livre de la nature par une patiente observation des faits 2; « non à s'accrocher, pour ainsi dire, à de vaines abstractions et à poursuivre des chimères, comme la logique vulgaire, mais à anatomiser la nature, à découvrir les vraies propriétés des corps, leurs actions et leurs lois bien déterminées dans la matière » {Nov. Org., II, § 52); à renoncer au syllogisme comme à « un instrument trop faible et trop grossier pour pénétrer dans la profondeur de la nature » (Nov. Org., I, § 13).
Un chapitre très remarquable, où l'on reconnaît la main délicate de Nicole, son talent d'analyse, sa douce raillerie, celui des sophismes dans la vie, nous permet de l'étudier sous son véritable aspect, le moraliste.
1. On voit cependant l'avocat général Bignon, un des grands amis de Port-Royal, parler à fond de Bacon à un voyageur qui venait de l'Angleterre (Vie par l'abbé Pérau, 2e vol., p. 92). Descartes, dans ses Lettres (t. II, p. 324, 330, 494), approuve la méthode de Bacon et la juge propre pour ceux qui veulent travailler à l'avancement des sciences. Il l'appelle toujours Verulamius, à cause de la baronnie de Vérulam qu'il possédait.
2. « Ce qu'il faut, pour ainsi dire, attachera l'entendement, ce ne sont point des ailes, mais au contraire du plomb, un poids qui comprime son essor », disait-il dans sa langue imagée. (Nov. Org., I, § 104.)
On sait quel culte passionné Mme de Sévigné n'a cessé de professer, malgré les amères critiques de son fils l, qui déclarait hautement le Traité de la connaissance de soi-même « distillé, sophistiqué, galimatias en quelques endroits, et surtout ennuyeux presque d'un bout à l'autre », pour la morale de Nicole. Elle la proclame « admirable, délicieuse »,elle en est « charmée »; c'est un plaisir qui « l'enlève ». Elle éprouvait une vive jouissance à voir « si bien anatomiser le cœur humain et y chercher dans le fond avec une lanterne ». « C'est un trésor d'avoir un si bon miroir des faiblesses de notre cœur » (1er vol., 71). Cette analyse patiente, ingénieuse, parfois enjouée et doucement railleuse, des faiblesses, des travers, des préjugés, des illusions, donnait satisfaction a son esprit fin et délicat, comme la pureté et la sévérité de la morale à la noblesse de ses sentiments et à l'honorabilité de sa vie.
Les Essais de morale comprennent six volumes, auxquels on peut joindre deux autres volumes de Lettres, qui ne sont pas la moins intéressante partie des œuvres de Nicole. Aucun plan d'ensemble ne rattache les uns aux autres ces divers Essais, parce qu'ils ont été composés au jour le jour, suivant l'occasion. Les premiers sont des traités très développés et très méthodiques, où l'auteur se sent dans son fort, parce qu'il y trouve à « prouver et à démêler ». Puis, ce ne sont plus que des articles assez courts, et enfin de simples pensées détaxes.
1. Ch. de Sévigné termine ainsi une lettre à sa mère :|« Et moi je vous dis que le premier tome des Essais de morale vous paraîtrait tout comme à moi, si La Marans et l'abbé Têtu'ne vous avaient accoutumée aux choses fines et distillées. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les galimatias vous paraissent clairs et aisés : de tout ce qui a parlé de l'homme et de l'intérieur de l'homme, je n'ai rien vu de moins agréable; ce ne sont'pointMà portraits où t.. ut le monde se reconnaît. Pascal, la Logique de Port-Royal, et Plutarque, et Montaigne, parlent bien autrement : celui-ci parle parce qu'il veut parler, et souvent il n'a pas L'rand'chose à dire. » (2 février 1676.
Rarement Nicole enfle sa voix pour se mettre au ton de l'éloquence si poignante de Pascal; l'autorité, la vraie passion lui manquent pour nous remuer profondément : il nous laisse froids, et nous ferait plutôt sourire que trembler quand il nous représente, par exemple, le monde entier, sous l'empire du démon, comme « un lieu de supplice..., plein de tous les instruments de la cruauté des hommes, et rempli, d'une part, de bourreaux, et, de l'autre, d'un nombre infini de criminels abandonnés à leur rage.... Nous passons nos jours au milieu de ce carnage spirituel, et nous pouvons dire que nous nageons dans le sang des pécheurs, que nous en sommes tout couverts, et que ce monde qui nous porte est un fleuve de sang. » (De la crainte de Dieu.) Il ne réussit pas mieux dans cette peinture de la conscience du pécheur au moment où il paraîtra devant son juge : il la compare à « une chambre vaste, mais obscure, qu'un homme travaille sa vie à remplir de vipères, de serpents.... Lorsqu'il y pense le moins, les fenêtres de cette chambre venant à s'ouvrir tout d'un coup et à laisser entrer un grand jour, tous les serpents se réveillent tout d'un coup et se jettent tous sur le misérable, le déchirent par leurs morsures, etc. » (Du jugement.) Pour représenter la corruption primitive de l'homme : « Qu'on s'imagine, dit-il, une plaie universelle ou plutôt un amas de plaies, de pestes, de charbons, dont le corps d'un homme soit tout couvert, etc.; voilà l'image de l'état où nous sommes nés. » (De la connaissance de soi-même.) C'est toujours la même faiblesse et la même impuissance dans la même exagération.
Quelquefois Nicole trouve le trait ingénieux et piquant, qui relève l'expression et rend la vérité aimable. Voici deux passages d'une lettre qui méritent d'être recueillis :
« Les petits enfants de nos villages ont une assez plaisante coutume, quand ils s'en vont en procession après Pâque. Celui qui porte la clochette s'éloigne avec
quelques camarades d'un quart de licuc du gros do la procession, et, s'il rencontre quelqu'autre clochette, on en vient au combat, on donne de grands coups de clochette contre l'autre, et l'on ne termine point le combat que l'une des clochettes no soit cassée. Après quoi il n'y a plus à disputer. Car personne ne doute de quel côté est la victoire. Il serait à souhaiter qu'il en fût de même clans le conflit des fantaisies, et que celle qui serait cassée le fût si visiblement et si incontestablement que l'on n'en pût pas douter, etc. » (Essais, t. VII, p. 31.)
Et quelques pages plus loin : « J'oserais même vous dire {pourvu que vous ne preniez pas ma comparaison trop à la lettre, et que vous ne vous avisiez pas d'en conclure que je vous accuse d'ivresse) que je voudrais que l'on fît à l'égard des préventions ce que l'on dit que les filles de Bretagne font à l'égard du défaut qui règne dans ce pays-là, qui est celui de s'enivrer; car, comme elles supposent qu'il n'y a point d'homme qui en soit exempt, elles n'en épousent point, dit-on, sans l'avoir vu ivre, afin de savoir par là s'il a bon ou mauvais vin. » [Essais, t. VII, p. 35.)
On a dit que les jansénistes ont la phrase longue et traînante. Cette citation en est une preuve assez démonstrative. Le fond est ici gâté comme à plaisir par la forme. Mais à Port-Royal on croyait déroger à l'humilité chrétienne en s'occupant du style, et Nicole déclare à Mme de La Fayette qu'il ne trouve pas grand mal à être un mauvais auteur (t. VIII, p. U?G1).
L'abandon dont il a souffert pour n'avoir pas voulu épouser jusqu'au bout les querelles de Port-Royal lui a inspiré cette douce et spirituelle raillerie :
a II en est des amis comme des habits. Il y en a qui ne sont bons que pour l'été, d'autres pour l'hiver, d'autres pour le printemps et pour l'automne. Mais, comme on ne jette pas ses habits d'été dès lors que la saison est passée, et qu'on les réserve pour une autre année, il faut de même épargner ses amis, quoiqu'ils ne soient
pas bons en certains temps, et les réserver pour ceux où ils peuvent être d'usage. Il y en a qui ne sont bons que pour le mois de juillet, c'est-à-dire lorsqu'il n'y a point de froid à craindre, et le nombre en est assez grand. » (Essais, t. VII, p. 167.)
Mais le plus souvent Nicole, sans grand souci de la forme (il déclare qu'il n'est pas capable d'une double attention), suit sa pensée, conduit son analyse fine et délicate d'un train uniforme et un peu monotone. Il ne s'est pas fait illusion à cet égard, et son aveu est des plus explicites : « Comme il y a des peintres qui, ayant peu d'imagination, donnent à tous leurs personnages le même visage, il y a aussi des gens qui écrivent toujours du même air, et dont l'allure est toujours reconnai,?sable. Personne n'eut jamais plus ce défaut que moi. » Ce n'est pas Nicole qui pouvait faire changer d'avis Bossuet sur le jugement déjà porté par lui en 1669 : « Le style de MM. de Port-Royal a peu de variété; sans la variété, nul agrément ». On sait la boutade passionnée de J. de Maistre : « Nicole, le plus froid, le plus gris, le plus plomb, le plus insupportable des ennuyeux de cette grande maison ennuyée. »
Nous voilà loin de l'enthousiasme de Mme de Sévigné : « Quel langage ! quelle force dans l'arrangement des mots ! On croit n'avoir lu de français qu'en ce livre. » (12 janvier 1676.)
C'est précisément clans l'arrangement des mots, dans le tour de phrase, que Nicole nous paraît absolument manquer de force. L'expression est bien choisie, exacte, profonde quelquefois, souvent fine et délicate. Mais elle perd le plus souvent une partie de ses qualités et de ses charmes, parce qu'elle disparaît comme noyée dans une période traînante et embarrassée, surchargée de propositions incidentes ou subordonnées, que vient alourdir encore l'emploi habituel du participe présent. Voici un exemple assez frappant. Nicole a été ému des tristes théories de La Rochefoucauld, et il écrit : « Il se glisse tant de recherches secrètes dans les amitiés, que
je n'oserais presque dire que j'aime quelqu'un, dans la crainte que tout ce que je sens pour lui ne se réduise à m'aimer moi-même, riy ayant rien de plus ordinaire que de n'aimer dans les autres que les sentiments favorables qu'ils ont pour nous, lorsqu'on s'imagine aimer ee que Dieu a mis en eux » (t. VII, p. 40). A la lecture de pareilles phrases, et elles abondent dans Nicole, on pourra dire : Quel honnête scrupule ! quel tact à nous mettre sur no< gardes, sans nous décourager par une amère et tranchante condamnation de l'amitié! Mais jamais on ne dira : Quelle force dans l'arrangement des mots! quel écrivain! C'est La Rochefoucauld qui nous arrache cet éloge, au moment même où nous répudions ces désespérantes calomnies contre le cœur humain.
Malgré son admiration, Mme de Sévigné avait trop de bon sens et trop de droiture de jugement pour ne pas faire, à plusieurs reprises, ses réserves sur le fond même des idées, et n'y pas relever de contradictions. Même dans ce fameux Traité de Vorl de vivre en paix avec les hommes, dont elle disait vouloir « faire un bouillon et l'avaler », elle convient avec sa fille que, si la paix et l'union avec le prochain sont si précieuses et demandent tant de sacrifices, « il n'y a pas moyen, après cela, d'être indifférente sur ce qu'il pense de nous », et qu'elle est « moins capable que personne de comprendre cette perfection un peu au-dessus de l'humanité ». Son appréciation est plus sévère pour le Traité de la soumission à la volonté de Dieu : « Voyez comme il nous la représente souveraine, faisant tout, disposant de tout, réglant tout ; je m'y tiens; voilà ce que j'en crois; et si, en tournant le feuillet, ils veulent dire le contraire pour ménager la chèvre et les choux, ils auront sur cela la destinée à mon égard de ces ménageurs politiques, et ils ne me feront pas changer. » (25 mai 1680.)
Croirait-on qu'elle parle de son cher Nicole, dans cette1 curieuse lettre du 16 juillet 1677 ? « Il y a le plus beau galimatias que j'aie encore vu, au ?(ic article du dernier tome des Essais de morale, dans le traité de tenter Dieu.
42 • l'éducatton a port-royal
Cela divertit fort; et, quand d'ailleurs on est soumise, que les mœurs n'en sont pas dérangées, et que ce n'est que pour confondre les faux raisonnements, il n'y a pas grand mal; car s'ils voulaient se taire, nous ne dirions rien ; mais de vouloir à toute force établir leurs maximes, nous traduire saint Augustin de peur que nous ne l'ignorions, mettre au jour tout ce qu'il y a de plus sévère, et puis conclure comme le P. Bauny, de peur de perdre le droit de gronder; il est vrai que cela impatiente.... Je veux mourir si je n'aime mille fois mieux les jésuites; ils sont au moins tout d'une pièce, uniformes dans la doctrine et dans la morale. Nos frères disent bien, et concluent mal; ils ne sont point sincères; me voilà dans Escobar. Ma fille, vous voyez bien que je me joue et que je me divertis. »
A regarder de près les Essais de Nicole, il ne serait pas difficile de relever bien des exagérations et des idées peu justes, du bel esprit, des « finesses de spiritualité », un certain manque de force et d'autorité, d'élan et d'enthousiasme pour le bien *.
Est-ce bien nous préparer à cultiver toutes nos facultés pour mieux accomplir notre destinée, à remplir courageusement les devoirs de la vie, que de nous prêcher ces énervantes doctrines?
« La vraie science de l'homme est de comprendre le néant du monde; et le vrai bonheur, de le mépriser » (t. VII, p. 3). — ■ « Le monde n'est qu'un grand hôpital rempli de malades » (t. VII, p. 209). — « La conversation du monde est presque continuellement l'école du diable » (t. X, p. 198). — « Le diable est le plus grand auteur et le plus grand écrivain du monde,
1. Joubert, qui appelle Nicole « un Pascal sans style » et vante non la forme, mais « la matière, qui est exquise », avoue cependant que dans ses Essais « la morale de l'Évangile est peut-être un peu trop raffinée par des raisonnements subtils » (2e vol., p. 165). C'est ainsi que Nicole se faisait fort de montrer à un officier « cent péchés mortels dont il n'avait jamais ouï parler, et qu'il ne connaissait point du tout! » (Essais, t. VII, p. 151).
aussi bien que le plus grand parleur, puisqu'il a pari à la plupart «les écrits et des paroles des hommes » (t, XII, p. 17G). — a Si Jésus-Christ a apporté quelque science dans le monde, c'est celle de mépriser toutes les sciences qui sont l'objet et le fondement de la vanité et de la curiosité des hommes1 » (t. XI. p. 80).
Que dire des réflexions que lui suggère son asthme? a Le monde ne fait état que des talents d'action, et l'objet de son horreur, c'est de n'être bon à rien. Cependant 3t un jugement plein de fausseté, et qui n'a sa source que dans la vanité naturelle à l'homme; et si nous nous en étions bien défaits, nous trouverions plus de bonheur dans la privation des talents que j'appelle des talents d'impuissance, que dans toutes les grandes qualités. » (T. VII, p. 162).
Que le moraliste nous mette en garde contre les dangers de l'ambition, rien de mieux. Mais n'est-ce pas forcer la note et manquer le but que de poser ce principe : « Il n'est permis à personne de chercher à s'élever et à grandir, ni soi ni les siens »? (t. XI, p. 321). Quel est le père de famille qui, songeant très légitimement à préparer un sort meilleur à ses enfants, prendra au sérieux les motifs invoqués par Nicole, que c'est rendre son salut plus difficile, et s'éloigner de l'exemple de Jésus- Christ, dont toute la vie n'a été qu'un abaissement et un anéantissement continuels?
1. Comme Bossuet sait mieux garder la mesure et tout concilier! «Je ne suis pas de ceux, dit-il, qui font grand état des connaissances humaines, et je confesse néanmoins que je ne puis coutempli'i' sans admiration ers merveilleuses découvertes qu'a failes la science pour pénétrer la nature, ni tant de belles invention-; que l'art a trouvées pour raccommoder à notre usage. L'homme a presque changé la face du monde.... Il est monté jusqu'aux cieux; pour marcher plus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages; pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil h rendre compte, pour ainsi dire, de tous ses pas. » [Sermons, if> semaine de carême. Un pareil langage honorait la chaire chrétienne : Nicole n'a fait qu'une capucinade.
Mme de Sévigné trouve fort plaisante cette description de la société, où, grâce à la cupidité, des gens pleins d'obligeance bâtissent et meublent nos maisons, tissent nos étoffes, portent nos lettres, courent au bout du monde hercher des denrées ou des matériaux, ou nous rendent gaiement les services les plus bas et les plus pénibles. La pensée n'est ni juste ni saine. Elle a un tour paradoxal, qui la ferait accueillir avec plus de convenance dans un écrivain humoristique. Dans une leçon sérieuse de morale, il faut prendre un autre ton et parler en meilleurs termes de cette admirable harmonie des intérêts économiques que Bastiat a si éloquemment décrite, et qui a si heureusement inspiré le beau sonnet de M. Sully Prudhomme. Le poète, se réveillant d'un songe où il s'est cru un instant abandonné par le laboureur, par le tisserand, par le maçon, et voyant avec bonheur tout le monde au travail, bien loin de les flétrir du nom de cupides, ne trouve dans son cœur qu'un cri de reconnaissance :
Et depuis ce jour-là je les ai tous aimés!
N'est-ce pas du pur marivaudage que cette grave consultation de dix-sept pages sur cette étrange question : Si une personne toute à Dieu peut faire faire son portrait pour ses proches et ses amis? Jésus-Christ a, il est vrai, envoyé à Abgare, roi d'Edesse, l'impression de son visage sur une toile, mais c'était pour le porter à se convertir : « Il serait criminel de vouloir que l'on nous considère et que l'on nous aime comme le fils de Dieu a voulu qu'on le considérât et que l'on l'aimât » (t. VIII, p. 19G). Et la scène de l'escalier? Une dévote reconduisait Nicole... pour honorer les pas de Jésus-Christ! Malgré son édification de la réponse, il entreprit, mais en vain, de lui montrer que des pas sans utilité ne pouvaient pas plus honorer ceux de Jésus-Christ que des paroles sans fruit et sans nécessité n'honoreraient ses paroles : « Elle
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n'entendit pas bien ce que je lui répondis, et continua d'honorer Jésus-Christ en me reconduisant » (t. VII, p. 18
Même dans les matières sérieuses, Nicole arrive, par sa tournure d'esprit, à donner un caractère précieux à la leçon de morale et à en altérer ainsi la gravité. La philosophie ancienne et le christianisme ont recommandé comme un des plus efficaces exercices l'examen de conscience, le règlement de l'emploi du temps, la surveillance incessante de nos penchants pour porter de suite remède au mal. Ecoutons Nicole : « Pour se faciliter cette pratique, qu'elle s'imagine qu'une personne qui lui ressemble, c'est-à-dire qui a les mêmes maladies qu'elle, lui demande conseil, et qu'elle lui prescrive tout ce qui lui viendra dans l'esprit; qu'elle écrive même pensées en cette manière, et qu'elle fasse la directrice à l'égard de cette personne, qui ne sera pas différente d'elle-même. Il n'y a rien en cela que de raisonnable . car nous sommes en effet doubles. C'est une espèce de jeu que je propose, mais qui ne laisse pas de soulager l'esprit. » (T. VII, p. i7.)
Après avoir beaucoup écrit pour détourner du mariage, ne ruine-t-il pas toute son argumentation par cette subtile distinction qu'il a parlé « en simple avocat » et non « en juge », ou par cette comparaison avec une personne qui, interrogée sur deux chemins, se borne à enseigner celui qu'elle connaît le mieux?
Comme il se complaît outre mesure, dans sa lettre à Mlle Aubry, directrice de l'école qu'il fonda à Troyes en 1678, à développer cette allégorie précieuse des pustules (envie, jalousie, malignité), et qu'il est lier de son analyse, que l'hôtel de Rambouillet eût applaudie! « Vous ne saviez pas encore qu'un de vos devoirs fût de percer adroitement ces pustules des âmes; c'est donc ce que je vous apprends u (t. VIII, p. 58).
En résumé, il nous serait difficile de conclure, avec Mme de Sévigné, que tout cela est « de la même étoffe que Pascal». Et si on lui accordait ce point, ce serait à la
condition d'ajouter tout de suite cette spirituelle repartie de M. V. Fournel : « Soit, mais le tailleur est différent ». Ses contemporains vantent sa «plume d'or». Il manque bien des choses à Nicole pour que la postérité ratifie cet éloge. Comme tous les écrivains de Port-Royal, par un scrupule exagéré de piété, il a traité trop dédaigneusement, comme une vanité, la question du style. Les négligences de la forme le préoccupent peu : le fond seul mérite son attention. La vérité lui paraît mériter nos hommages, de quelque façon qu'elle soit habillée. 11 s'agirait seulement de savoir si ce n'est pas lui manquer de respect et compromettre son influence que de lui refuser le vêtement le plus convenable pour se présenter dans le monde et y réussir. Nicole dit d'ailleurs à M. de La Fayette qu'il n'écrit pas pour le public, mais pour s'occuper et appliquer son esprit i; que ses écrits n'étaient pas faits pour être imprimés. Quand l'occasion lit prendre à la hâte le dessein de les publier, « étant fort occupé à d'autres choses, je me contentai de les relire fort légèrement, en m'appliquant particulièrement aux choses. De sorte que, n'étant pas capable d'une double attention, je me suis étonné combien il m'est échappé d'expressions peu exactes 2. Ainsi tout ce que je puis faire est de prier les personnes intelligentes de n'en dire rien, et de laisser couler cette impression à la faveur de l'indulgence publique. On sera plus exact une autre fois, si on en trouve le temps, et, si on ne le trouve pas, on se résoudra à la réputation de
1. Nicole dit même assez plaisamment, d'une apologie qu'il avait composée, que son but unique était de « se procurer le sommeil.... Il me semble que c'est une intention fort légitime que de vouloir dormir. » Quand on attaqua son système de la Grâce générale, il répondit aux objections en répétant son mot : a C'est une espèce de narcotique que j'ai toujours pratiqué ». (Cité par Sainte-Beuve, t. 1Y, p. 492.)
2. On lit dans la même lettre : « Je n'oserais dire à quoi monteraient les corrections que j'y pourrais faire, si j'en avais le loisir, tant il y a de choses à observer, quand on veut éviter la négligence du style. »
mal écrire, ce qui n'est pas un grand mal. » Mais alors, à quoi bon se faire imprimer? La postérité ne recueille et ne conserve que les ouvrages achevés. Voltaire s'est un peu avancé dans cette prophétie : « Les Essais de morale, qui sont utiles au genre humain, ne périront pas » (Siècle de Louis XIV, Ecrivains). D'Aguesseau, comme Rollin, ne recommandait déjà à son fils que « les quatre premiers volumes des Essais de morale, qui sont plus travaillés que les autres et où il est plus aisé d'apercevoir un plan et un ordre suivi » (4e Instruction). De nos jours, M. iSilvcstre de Saci a réduit à un volume son Choix de petits traités de morale (1857, in-16), et l'on pourrait sans doute facilement compter les rares lecteurs d'un auteur jadis si goûté. Il subit la loi naturelle du talion; il n'a pas assez pensé à nous : nous l'oublions. Quelle déception n'éprouverait pas Mme de Sévigné de chercher en vain, dans la belle étude de M. Prevost-i'aradol sur les Moralistes français, le nom de son auteur favori! L'éminent critique ne lui a pas accordé la plus humble place entre Montaigne, La Boétie, Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère et Vauvenargues. Il y a dans les Essais de morale un traité qui nous intéresse plus particulièrement : De Véducation d'un prince. Il fait honneur aux éducateurs de Port-Royal. Nous en extrayons plusieurs pages judicieuses, où le lecteur trouvera d'utiles sujets de méditation. Quelle belle et large définition! « L'instruction a pour but de porter les esprits jusqu'au point où ils sont capables d'atteindre. » Voilà une parole virile, qui rachète bien des phrases décourageantes sur la vanité de la curiosité ur le mépris des sciences. Nicole n'est pas moins heureux et pour la pensée et pour l'expression, quand il montre aux maîtres que leur rôle est « d'exposer à la lumière intérieure de l'esprit » l'objet de leurs leçons, cl que, sans cette lumière, « les instructions sont aussi inutiles que si Ton voulait faire voir des tableaux durant la nuit. L'esprit des enfants est presque tout rempli de ténèbres, et il n'entrevoit que de petits rayons
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de lumière. Ainsi tout consiste à ménager ces rayons, à les augmenter et à y exposer ce que l'on veut qu'ils comprennent.... Il faut regarder où il fait jour, et en approcher ce que l'on veut leur faire entendre. » La lecture de ce petit traité ne saurait être trop recommandée : on y trouvera une foule de conseils pratiques pour les diverses branches de l'enseignement. C'est une des œuvres les plus autorisées et les plus suggestives de Nicole.
Après Lancelot et Nicole, le nom le plus considérable est celui de Coutel ou Coustel (1621-1704). Lemaître, dans un mémoire inséré dans le Supplément au Nècrologe, inscrit en mai 1650 l'arrivée à Port-Royal des Champs de « M. Coutel, Picard, sçavant en grec et en latin ». Il était, depuis l'établissement des Petites Ecoles dans la rue Saint-Dominique-d'Enfer(1646), chargé d'une division de six élèves. Ce n'est qu'en 1687 qu'il composa les Règles de l'éducation des enfants, ouvrage dédié au cardinal de Furstemberg, dont il avait élevé les neveux. C'est l'ouvrage le plus complet et le plus méthodique qui noue soit resté de Port-Royal sur la pédagogie. Le fond vaut beaucoup mieux que la forme. Coustel était loin d'être un écrivain, mais c'était un maître convaincu et dévoué, modeste et sensé, qui connaissait bien et aimait les enfants. Les longueurs, les négligences, le terre à terre de son style l'ont condamné à un prompt oubli.
Quant à Guyot, il est étrange que les historiens de Port-Royal ne lui aient pas consacré une courte notice. Besogne déclare qu' « on ne sait rien de lui ». Guyot était cependant un des maîtres de la première fondation, et il est l'auteur d'assez nombreuses publications. On lui doit une Nouvelle traduction des Captifs de Plante, 1666; — Lettres morales et politiques de Cicèron à son ami Attique, 1666; — ■ Nouvelle traduction d'un nouveau recueil des plus belles lettres que Cicèron écrit a ses amis, 1666; — Billets que Cicèron a écrits tant a ses
amiscommuns qu'à Atliquc, son ami particulier, 1668 '; — Lettre politique de Cicèron à son frère Quintus, et le Songe de Scipion, 1670 ; — Nouvelle traduction des Bucoliques de Virgile, 1666; — Nouvelle traduction des Géorgiques de Virgile, 1678 ; — les Fleurs morales et èpigraminntiques tant des anciens que des nouveaux auteurs, 1669. Et, on tête de plusieurs de ces ouvrages, il a développé, dans des préfaces très étendues et très importantes, plusieurs des réformes pédagogiques à la réalisa* tion desquelles il avait collaboré dans les Petites Ecoles. La raison du silence de Port-Royal sur ce maître, qui a joué un rôle si actif, a été donnée par Barbier, dans une notice sur Th. Guyot (Magasin encyclopédique, août L813) : il n'est pas resté lidèle à Port-Royal. Un de ses ouvrages, publié en 16G6, est dédié à Messeigneurs de Montbazon, étudiants chez les RR. PP. Jésuites au collège de Clermont, « cette école célèbre, dit-il, que la piété a consacrée à la science et à la vertu ». Il a renié ses anciens amis dans le malheur et a fait sa cour à leurs persécuteurs acharnés. On lira néanmoins avec intérêt quelques extraits de l'une de ses préfaces sur renseignement de la lecture, sur l'étude de la langue française, sur les avantages de l'enseignement oral.
i. Le traducteur fait sourire quand, sous prétexte de civilité, il introduit dans les Lettrés de Cicéron et de ses amis nos formules françaises : « Monsieur votre père, madame votre mère, mademoiselle voire tille, madame votre femme », transforme Balbus en M. Lebègue, et Pomponius en M. de Pomponne! Ce qui est plus grave, c'est que, dans une excellente préface, qui résume toute l'éducation dans « la justesse de l'esprit et la droiture de la volonté », il compare plusieurs fois l'enfant à un oiseau en cage! « En le contraignant et resserrant dans les bornes d'une exacte discipline, comme dans une cage, pour lui apprendre à être sajçe el vertueux... », p. 114. — « Il faut fermer autant qu'il t si possible toutes le* ouvertures de la cage qui donnent à cet esprit le plus d'envie d'en sortir. — Quelques barreaux ouverts... pour vivre cl pur se porter bien; c'est ce qu'on fait aux ignols pour les faire chanter, el anx perroquets pour leur apprendre à parler », p. 127. — « Il faut plus d'une cage pour le faire subsister et le rendre capable d'être instruit », p. VM.
Il convient de consacrer quelques lignes au moins à l'austère et vénérable Wallon de Beaupuis, directeur des Petites Écoles de Port-Royal. Né à Beauvais en 1621, il commença ses études au collège de cette ville, en partie sous le célèbre Godefroi Hermant; puis, après une quatrième année de rhétorique chez les jésuites de Paris, il étudia la philosophie avec Arnauld au collège du Mans, enfin la théologie au collège de Clugny. Le livre de la Fréquente Communion le conquit à Port-Royal, où il fut admis en 1644. On lui confia la direction de l'école de la rue Saint-Dominique, puis, en 1653, de celle du Chesnai, dont il nous a laissé le règlement. Il s'occupait, en outre, de recueillir des extraits des Pères pour aider Arnauld et Nicole dans la composition de leurs ouvrages. Après la dispersion des Petites Ecoles, ordonné prêtre malgré sa résistance, il fut quelque temps précepteur des deux fils Périer, neveux de Pascal; puis, en 1676, il eut la direction du séminaire de Beauvais. Disgracié au bout de trois ans, privé de tout emploi, il passa le reste de sa vie dans la retraite la plus austère, sans autre récréation qu'un voyage annuel à Port-Royal. Il mourut en février 1709, à l'âge de quatre-vingt-sept ans, se rendant le témoignage que, « par la grâce de Dieu, il avait cherché toujours et par-dessus tout le souverain bien ». Son rôle à Port-Royal a été plus religieux que pédagogique.
Le Dr Antoine Arnauld * mérite une place d'honneur
1. Antoine Arnauld naquit à Paris le 6 février 1612. Il était le vingtième enfant du célèbre avocat Arnauld, qui, en 1594, avait défendu avec tant de véhémence l'Université contre les jésuites. Ce fut la plus illustre conquête de Saint-Cyran pendant sa prison. Tout dévoué à Port-Royal, à qui il fit la donation de ses biens, prêtre et docteur en 1641, il consacra sa vie à la défense de la religion, de la morale. Ses ouvrages, très nombreux, presque exclusivement polémiques, ne forment pas moins de 42 volumes in -4°. La plupart ont eu le sort réservé à ce genre de livres : « Le feu et la division venant à s'éteindre, dit La Bruyère, ils devienment des almanachs de l'autre année. » Son traité De la fréquente Communion (1643) mérite une mention particulière : «'^Ce livre
parmi les pédagogues de Port-Royal , bien que la grande affaire de sa vie ait été d'accomplir le dernier vœu de sa mère mourante, celui de Saint-Cyran et son propre serment de docteur, à savoir la défense de la vérité. C'est au milieu de ses luttes sans cesse renaissautes contre les jésuites Sirmond, Pétaii, Nouet, Brisacier. Annat, Maimbourg, contre la faculté de théologie, contre rassemblée du clergé, contre les archevêques de Paris, Pérétixe et de Harlai, contre l'archevêque d'Embrun, contre l'Inquisition de Rome, contre le chanoine Mallet, contre les docteurs Morel et Lemoine, contre Richard Simon, contre Jurieu, contre les évêquesdeLavaur et de Vabres, contre Malebranche, contre les calvinistes, contre Nicole même, que l'infatigable athlète, comme en se jouant et pour occuper ses rares moments de loisir, a composé les ouvrages le plus justement estimés. La Grammaire générale et raisonnèe est, pour vrai dire, toute de lui. Sa lettre à quelques membres de l'Académie sur des difficultés de la syntaxe française atteste la puissance et la finesse de sa critique et suffirait à elle seule pour justifier l'appréciation de Bossuet : solide et puissant argumentateur.
On sait à quel propos il a composé la Logique ou VArt de penser. « Un jour, dit Besogne, que M. Arnauld s'entretenait avec plusieurs personnes, parmi lesquelles était le jeune duc de Chevreuse, fils de M. le duc de Luines, il dit à ce jeune seigneur que, s'il voulait s'en donner la peine, on s'engagerait bien de lui apprendre en quatre ou cinq jours tout ce qu'il y avait de bon à savoir clans la Logique. La proposition surprit un peu
détermina comme une révolution dans la manière d'entendre et de pratiquer la piété, dans la manière aussi d'écrire la théologie.. .. Ce fut, à vrai dire, la première manifestation de ce Port-Royal de Saint-Cyran, qui, jusque-là, était demeuré assez dans l'ombre, dans une sorte de mystère conforme au genre d'esprit du grand directeur. » (Sainte-Beuve, t. II, p. 166.) Presque toujours réduit à se cacher et à fuir, il mourut dans l'exil à Bruxelles, le 8 août 1694. Le lieu de sa sépulture fut tenu secret, de peur que les jésuites ne le fissent déterrer, comme Jansénius.
la, compagnie. On s'en entretint quelque temps. Enfin M. Arnauld, qui avait fait l'avance, résolut d'en faire l'essai. Il se mit à composer un petit abrégé de Logique, qu'il espérait finir dans le jour même. Mais, en méditant, il lui vint tant de réflexions nouvelles dans l'esprit, qu'il y employa quatre ou cinq jours, pendant lesquels il forma le corps de l'ouvrage. On mit l'écrit entre les mains du petit duc, qui le réduisit en quatre tables; et, en en apprenant une par jour, il sut tout au bout de quatre jours, en sorte que la prédiction des quatre ou cinq jours fut vérifiée à la lettre. » (T. V, p. 524.)
Ses Éléments de géométrie, il les composa de même, au pied levé pour ainsi dire, pendant une indisposition, en quelques jours de liberté dans une maison de campagne du Chesnai, « sans aucun livre ». Et, s'il faut en croire une note de l'éditeur, Pascal aurait jugé si favorablement cet ouvrage, qu'il aurait brûlé un essai sur cette science lorsqu'il vit la manière dont Arnauld avait remédié à la confusion reprochée à Euclide.
N'est-il pas extrêmement touchant de le voir, au milieu des tracas de la persécution, alors qu'il était réduit à se cacher, préoccupé d'une question de pure pédagogie? « Vous rirez, mande-t-il le 31 janvier 165G à la mère Angélique, de ce qui me donne occasion de vous écrire. Il y a un petit garçon d'environ douze ans qui ne sait pas lire : j'ai envie d'essayer s'il le pourra apprendre par la méthode de M. Pascal. C'est pourquoi je vous prie d'achever ce que vous aviez commencé de mettre par écrit. » (T. I, p. 101.) Il ne serait pas impossible que la mère Angélique ait ri en recevant cette lettre 4; pour
1. J'en juge par ce détail que rapporte l'abbé Racine : Quel • ques sœurs demandaient à la mère Angélique si on ne leur rendrait point leurs novices et leurs pensionnaires : « Mes filles, répondit-elle, ne vous tourmentez point de cela; je ne suis pas en peine si on vous rendra vos novices et vos pensionnaires; mais je suis en peine si l'esprit de la retraite, de la simplicité et de la pauvreté se conservera parmi nous. Pourvu que ces choses subsistent, moquez-vous de tout le reste. » {Abrégé de l'histoire ecclésiastique, t. X, p. 541.)
nous, nous n'en sommes pas tenté, nous admirons le bon cœur qui se révèle avec une si aimable simplicité.
M. Sainte-Beuve a consacré le dernier chapitre de son tome III aux principaux élèves de Port-Royal (Jérôme et Thierry Bignon, Racine, Le Nain de Tillemont, etc.). Je suis heureux de compléter une grave lacune en ajoutant à sa liste le nom de Boisguilbert.
Dans l'Avertissement au lecteur de l'une de ses traductions, le précurseur des économistes, que l'histoire a définitivement vengé des dédains de Voltaire, s'exprime ainsi : « Encore qu'il semble que de nos jours on ait porté toutes les sciences au plus haut point qu'elles pouvaient jamais monter, on peut dire que celle de faire parler notre langue à des écrivains grecs ou latins a été plus loin; ne se pouvant rien ajouter aux ouvrages de ces Messieurs de l'Académie, de Monsieur d'Andilly, qui semble s'être surpassé lui-même dans son Josèphe, et de ces fameux anonymes si célèbres par toute la France; aussi confesserai-je ingénument que, si je suis assez heureux pour qu'on ne trouve pas ce petit ouvrage dans la dernière imperfection, je le dois à quelque éducation que j'ai eue parmi eux dans ma jeunesse l. » (Histoire romaine, écrite par Hérodien, 1G75.)
Le penseur et le patriote dont Michelet a fait si justement un éloge enthousiaste 2 n'est pas une des moindres gloires dont puisse se parer Port-Royal.
1. Le nom do Boisguilbert et de son frère est, en effet, mentionné dans les Vies intéressantes et édifiantes, p. 86.
2. « Puissions-nous voir sur le pont de Rouen, vis-à-vis de Corneille, la statue d'un grand citoyen qui, cent années avant 1789, lit partir de Rouen la voix première de la Révolution, avec autant de force et plus de gravité que ne fit plus tard Mirabeau! »
De l'éducation des filles à Port-Royal
« A Port-Royal, écrit M. Cousin, les femmes sont peutêtre plus extraordinaires , et assurément tout aussi grandes que les hommes. La mère Angélique n'estelle pas l'égale d'Arnauld par l'intrépidité de l'âme et la hauteur de la pensée 1 ? Nicole est-il fort au-dessus de la mère Agnès ? Elle a plus de force avec autant de douceur. Et leur nièce , la mère Angélique de Saint-Jean, n'a-t-elle pas consumé dans le gouvernement de Port-Royal une prudence , une habileté , un courage qu'eût pu lui envier son frère le ministre 2? Parmi les hommes , qui a plus osé, plus lutté, plus et mieux souffert que toutes ces femmes? Elles aussi, elles ont connu et elles ont bravé la persécution, la calomnie, l'exil, la prison.... » (Jacqueline Pascal, p. 491.)
Mais, si les personnes se valent moralement, en est-il de même de leur œuvre pédagogique? Nous n'avons, pour ainsi dire, aucun renseignement sur l'éducation des filles à Port-Royal 3. Nous savons, d'une manière
1. « M. d'Andilly me disait: « Comptez que tous mes frères, et « tous mes enfants, et moi, nous sommes des sots, en comparaison « d'Angélique ». Jamais rien n'a été bon de tout ce qui est sorti de ces pays-là, qui n'ait été corrigé et approuvé d'elle; toutes les langues et toutes les sciences lui sont infuses; enfin, c'est un prodige. » [Lettre de Mme de Sévigné, 29 nov. 1679.) Sainte-Beuve rend également hommage à cette grande âme : « Nul caractère, dans notre sujet, ne nous apparaît plus véritablement grand et plus royal qu'elle, — elle et Saint-Cyran » (t. IV, p. 160).
2. M. de Pomponne, secrétaire d'État, chargé des affaires étrangères de 1671 à 1679.
3. Voici quelques dates sur l'établissement des écoles et quelques chiffres pour le nombre des élèves. En 1609, époque de la réforme du monastère par la mère Angélique, la sœur Louise Sainte-Praxède de Lamoignon fut nommée maîtresse des pensionnaires, comme plus capable qu'aucune des douze professes de Port-Royal. Le monastère fut transféré en 1626 au faubourg Saint-
générale, qu'elle était fort vantée et fort recherchée. Les témoignages en sa faveur ne manquent pas. « On pourrait, dit Racine, citer un grand nombre de fdles élevées dans ce monastère, qui ont, depuis, édilié le monde par leur sagesse et par leur vertu. On sait avec quels sentiments d'admiration et de reconnaissance elles (de.s femmes de qualité) ont toujours parlé de l'éducation qu'elles y avaient reçue. » L'abbé Fromageau, envoyé par l'archevêque de Paris, le 9 mai 1679, pour faire une enquête par ordre du roi, s'étendit beaucoup, raconte Besogne (t. H, p. 507), « sur l'excellente éducation qu'on y donnait aux enfants, dont il citait pour exemple la jeune demoiselle Bignon ». Quelques jours après, l'archevêque lui-même « s'épuisa en éloges de la vertu des religieuses, de l'excellente éducation qu'elles donnaient aux enfants *. Et quand le président de Guedreville, qui avait sa tille en pension à Port-Royal, vint s'informer du motif grave qui faisait renvoyer les pensionnaires, le prélat lui donna l'assurance de la conduite irréprochable de la maison et de la bonté de l'éducation qu'on y recevait2. »
Jacques (aujourd'hui la Maternité). La maison de Port-Royal des Champs fut rouverte en 1648. En 1661, lors de la fermeture des écoles, il y avait 21 pensionnaires à Paris, et 20 aux Champs. Besogne en donne la liste (t. I, p. 412). A la paix de l'Église en 1669, les pensionnaires furent de nouveau admises dans les deux maisons, désormais complètement séparées. Mais, à la mort de la duchesse de Longueville (1679), le roi les fit définitivement renvoyer à leurs parents. Besogne compte alors 42 élèves. Nicole avait fondé, l'année précédente, une école de filles à Troyes. Les sœurs régentes, ou sœurs noires, qui en étaient chargées, reçurent l'ordre de ne plus enseigner en 1142, et furent dispersées en 1749. Ces derniers renseignements nous sont fournis par M. Th. Boutiot. {Histoire de l'instruction publique et populaire à Troyes pendant les quatre derniers siècles, 186i.)
1. « On ne trouvait rien à reprendre à l'éducation qu'elle donnait aux enfants, dit-il à l'abbesse; qu'au contraire elle n'était nulle part si bonne » (Uist. yen. de P. -H., t. Vif, p. ;3 1 8) .
2. Clemencet lui fait dire : « Elles élèvent parfaitement bien les pensionnaires, non seulement pour la piété et pour les niomrs,
Mais les pièces justificatives font absolument défaut. Où sont les programmes d'études? quelles méthodes employaient les maîtresses? quels livres mettaient-elles entre les mains des élèves? quelles traces ont-elles laissées de leur enseignement, de leur système d'éducation? Racine nous dit bien : « On ne se contentait pas de les élever à la piété; on prenait aussi un très grand soin de leur former l'esprit et la raison, et on travaillait à les rendre également capables d'être un jour, ou de parfaites religieuses, ou d'excellentes mères de famille. » [Abrège de l'histoire de Port-Royal. )Le programme est certes excellent; il est bien fâcheux que les preuves à l'appui fassent si complètement défaut.
L'honnête du Fossé (Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, p. 378) célèbre les mérites de la mère Angélique Arnauld, qui, pendant vingt-sept ans, fut à la tête de la communauté. Il vante son talent « à faire des châsses, comme les plus habiles architectes, ou des personnages en cire plus accomplis que ceux qu'on voit chez Benoît; à écrire des lettres qui touchent le cœur et enlèvent les esprits » ; il exalte sa solide piété, sa profonde humilité, son ardeur pour la pénitence, son mépris du monde. On n'y trouve pas un mot relatif à l'éducation. Et, de fait, dans ses Entretiens et Conférences, la mère Angélique n'a jamais traité une question ayant trait à l'éducation. Une seule fois, une sœur la consulte à propos des distractions que lui causaient les enfants. La réponse a été si brève que la pauvre sœur n'en a rien entendu et n'a pas osé insister.
On y trouve en revanche maint passage peu rassurant pour le développement intellectuel des élèves.
Page 377 : « Le démon fit un discours de philosophie, qui dura deux heures, le plus élevé et le plus élégant que ce philosophe eût jamais entendu. Il en était tout
mais même pour leur former l'esprit, et il n'y a pas de lieu 'où elles fussent mieux pour toutes choses qu'en celui-là » [Ilist. gën. de Port-Royal, t. VII, p. 329.)
ravi; mais, dans le moment qu'il fut fini, il l'oublia si entièrement qu'il ne put seulement en retenir un seul mot...; ce discours/qui paraissait si admirable et qui fut si inutile, montre que toutes les sciences humaines ne sont que vanité, et qu'elles nuisent plus souvent qu'elles ne servent, parce qu'elles enflent l'esprit. »
Page 390 : « Réjouissez-vous, vous, pauvres et ignorantes, sans In us lectures, sans entretiens relevés. en épluchant vos herbes, en faisant bouillir votre pot, si vous aimez votre état, si vous êtes bien aises d'être les moindres dans la maison de Dieu, si vous n'avez point l'ambition d'une autre condition; c'est pour vous que le lils de Dieu est venu. Ne vous mettez point en peine, il évangélisera lui-même votre cœur : ne craignez point de manquer d'instruction. »
A en juger par les écrits de la mère Agnès, l'enseignement paraît une corvée imposée aux sœurs * : « Il ne faut pas, s'il vous plaît, lit-on dans sa lettre du 18 mars 1G55 à la sœur Marie-Dorothée Perdreau, désirer d'être exempte du service des enfants, encore qu'il vous déplaise; car, puisqu'on en prend dans cette maison, le sort pourra tomber sur vous comme sur une autre. » Les Constitutions les poussent cependant dans cette voie, en leur recommandant de s'appliquer à leur tâche avec « un grand détachement, appréhendant beaucoup cette charge pour les grandes occasions qu'il y a d'y faire des fautes, de se dissiper trop, et de perdre l'esprit de reeucillement, qu'il est malaisé de conserver dans une si grande occupation ». Le défaut d'aptitude proionnelle, loin d'être pris en considération, dans
1. Dufossé en fait implicitement l'aveu : « Quoique l'ordre qui obligeait les religieuses de Port-Royal à reuvoyer leurs pensionnaires ^UiG'J leur causât beaucoup d'affliction par rapport s jeunes filles que l'ou privait si injustement d'une sainte éducation, il leur fut aisé néanmoins de se consoler par rapport à elles-mêmes, a cause du soulagement qu'elles en recevaient, et de la paix sans comparai un plus grande que cette décharge leur procurait. » [Mém pour servir à l'histoire de P.-IL, p. 17 7.
l'intérêt des enfants, est précisément pour les supérieures une- raison de choisir les religieuses, qui ont besoin, pour l'œuvre de leur salut, d'être humiliées et de souffrir. « N'alléguez point pour excuse, écrit encore la mère Agnès, que vous ne vous acquittez pas bien de cette charge, et que vous faites beaucoup de fautes, car c'est pour cela même qu'on trouvera peut-être à propos de vous y laisser encore pour vous faire mieux connaître votre incapacité.... Dieu permet que les enfants ne vous rendent pas ce qu'ils vous doivent, afin que ces petites révoltées vous donnent sujet de souffrir et de vous humilier. » (Faugère, tome II, p. 465 et 461.)
C'est sans doute fort édifiant, mais assurément bien peu pédagogique, et les enfants paraissent trop sacrifiées à l'avancement moral de leurs maîtresses. On ne peut du reste que rendre hommage à leur dévouement et à leur abnégation. Elles sont surtout, autant qu'il est possible d'en juger par les trop rares passages qui les concernent dans les volumineux écrits de Port-Royal, pénétrées d'un admirable sentiment, celui de leur responsabilité. « Elle était si humble, dit le Nècrologe de D. Rivet, en parlant de la sœur Marie de Sainte-Aldegonde des Pommares, adjointe à la maîtresse, qu'elle rejetait sur elle-même presque toutes les fautes que commettaient les enfants, croyant toujours qu'elles n'étaient arrivées que par son défaut de discrétion, ou pour leur avoir parlé de mauvaise grâce » (page 5). Un témoignage analogue est rendu à la sœur Anne- Eugénie par Besogne dans une page intéressante que nous avons recueillie.
Les Constitutions du monastère de Port-Royal et le Règlement pour les enfants, de Jacqueline Pascal, seuls documents que nous possédions, nous mettent en présence d'une éducation bien monastique. «
Tout d'abord les parents doivent renoncer à leur autorité sur leurs enfants, et « les offrir à Dieu dans l'indifférence pour être religieuses, ou du monde, selon qu'il
plaira à Dieu d'en disposer ». On ne forcera point les vocations; niais , comme le recommande Jacqueline Pascal, « on peut bien se servir de l'occasion pour dire quelque chose du bonheur d'une bonne religieuse..., pour faire entendre que la vie religieuse n'est point une charge, niais un des plus grands dons de Dieu ». Aussi la plupart des jeunes filles renoncent-elles à la vie du monde. Tout y contribuait. Bien que les Constitutions portent cet article : « On pourra garder les petites filles jusqu'à seize ans, encore qu'elles ne veulent point être religieuses », la mère Angélique avertit Mme de Chazé que sa iille, qui avait environ quinze ans, « ne voulait point être religieuse, et qu'il fallait qu'elle la retirât ». (Leclerc, Vies intéressantes et édifiantes des religieuses de Port-Royal, t. III, p. 28.)
On peut se douter comme on y parlait du mariage. Saint-Cyran , dans une de ses Lettres clirètiennes et spirituelles (elles figurent dans la liste des livres de lecture dressée par Jacqueline Pascal), écrit : « S'il y avait 100 000 âmes que j'aimasse comme la vôtre, je leur désirerais toujours, à l'imitation de saint Paul, de ne les voir jamais engagées (dans le mariage), et ferais tout mon possible pour les empêcher d'y entrer » (t. I, p. 170). L'abbé Singlin, son successeur, continue cette direction. On le voit à l'œuvre dans les Vies intéressantes par Leclerc. La sœur Elisabeth de Saint-Agnès de Féron est entrée à Port-Uoyal à l'âge de sept ans. Quand sa mère pense la marier, « Singlin lui représente fortement tout ce qu'elle avait à craindre dans un engagement de celte sorte. Elle avait toujours eu un grand éloignement et une terrible appréhension du mariage. » (T. Il, p. 388.) C'est conformément à ces idées que la mère Agnès Arnauld écrivait, en 103i, à son neveu Lemaitre pour le dissuader de son projet de mariage : « Mon cher neveu, ce sera la dernière fois que je me Bervirai de ce titre.... Vous direz que je blasphème contre ce vénérable sacrement auquel vous êtes si dévot, mais ne vous mettez pas en peine de ma conscience, qui sait
bien séparer le saint d'avec le profane, le précieux de Y abject i. »
On sait avec quel bon sens pratique Mme de Maintenon réagit contre cette fausse délicatesse, et s'écria un jour : « Voilà ce qui tourne en ridicule l'éducation des couvents! »
Les pensionnaires portaient l'habit blanc et le voile des novices. On le laisse désirer à celles qui montrent d'abord quelque répugnance.
Comment était remplie cette longue journée, qui commençait à quatre heures ou quatre heures et demie pour les plus grandes, à cinq heures pour les moyennes?
En fait d'études, on ne voit mentionner que la lecture, l'écriture et, les jours de fête, une heure d'arithmétique!
Les seuls livres de lecture indiqués ont trait à la piété : l'Imitation de Jésus-Christ; Grenade; la Philothée; saint Jean Climaque; la Tradition de l'Église; les Lettres de M. de Saint-Cyran ; la Théologie familière; les Maximes chrétiennes qui sont dans les Heures; la Lettre d'un Père chartreux, traduite depuis peu; les Méditations de sainte Thérèse sur le Pater, etc. La lecture du matin est prise dans l'office du jour ou dans la Vie des saints, et doit servir d'entretien particulier le long de la journée. On ne laisse point d'autres livres aux enfants que leurs Heures, la Théologie familière,