DE LA RECREATION APRES LE DINER
Il y a toujours un des maîtres qui ne quitte pas de vue les enfants; mais sa présence ne les gêne nullement, parce qu'il leur donne une entière liberté de jouer aux jeux qu'il leur plaît de choisir : ce qui se fait toujours avec modestie et beaucoup d'honnêteté; comme l'enclos où ils demeuraient était fort spacieux, ils avaient à choisir leurs promenades.
L'été, durant la chaleur du jour, ils se promenaient ordinairement à l'ombre des allées du bois.
En hiver ils s'exerçaient à la course, ou ils se retiraient dans une grande salle, et, comme il y avait un beau billard, après s'être chauffés, les uns s'y arrêtaient, les autres aimaient mieux jouer au tric-trac, aux dames, aux échecs et aux cartes.
Ces cartes étaient un certain jeu où l'on avait renfermé tout ce qui regarde l'histoire des six premiers siècles i : c'est-à-dire le lieu et le temps auquel se sont tenus les principaux conciles ; auquel ont vécu les papes, les empereurs, les grands saints, les auteurs profanes, et auquel enfin se sont passées les choses les plus mémorables du monde. A force de jouer à ce petit jeu, la plupart s'étaient tellement imprimé dans l'esprit toutes ces choses, et les circonstances des divers temps et lieux où avaient vécu tous les grands hommes, qu'il n'y avait pas de docteur qui en pût parler plus pertinemment. Ce que M. de Sainte-Beuve 2 a souvent
i. Le jeu se composait de S2 cartes. Quand on avait, par exemple, donné celles qui étaient relatives aux papes, celui qui avait dans son jeu le plus d'années de pontificat avait le point, et, s'il récitait bien les renseignements inscrits sur sa carte, il prenait un jeton du jeu.
2. Jacques de Sainte-Beuve (1013-1077), docteur de Sorbonne, grand ami de Port-Koyal. 11 ne voulut pas souscrire à la censure
admiré après en avoir fait l'épreuve, c'est ce qui donnait à ces jeunes enfants, dont la plupart n'avaient pas encore atteint l'âge de seize à dix-sept ans, une si vaste et si grande connaissance de toutes choses, de tous les pays du monde et les époques des temps, qu'ils étaient capables de converser agréablement avec toutes sortes de personnes, et de prendre connaissance de toutes sortes d'affaires, et même de les démêler.
L'on ne voyait jamais de disputes ni de contestations parmi eux, pour quoi que ce fût. On les avait tellement accoutumés à se prévenir d'honneur les uns les autres, que jamais ils ne se tutoyaient, et on ne les entendait non plus jamais dire la moindre parole qu'ils eussent pu juger devoir être désagréable à quelques-uns de leurs compagnons.
La récréation durait ordinairement une bonne heure et demie.
Les jours de congé, l'on sortait hors l'enclos et l'on allait vers Marly, Versailles et Saint-Cyr (l'on n'avait pas encore commencé à bâtir Versailles d). Durant ces promenades, ces enfants s'entretenaient familièrement et gaiement avec le maître de toutes sortes de choses; ce qui leur formait merveilleusement l'esprit.
Après la récréation ils venaient répéter alternativement ce qu'on avait lu de l'histoire, ou l'on parlait de la géographie.
Comme les enfants ont de la mémoire, ils remarquaient les moindres circonstances de l'histoire, tellement que, les plus grands commençant à parler les premiers, les plus petits en disaient aussi toujours quelque chose; et
prononcée contre Arnanld, fut exclu de la Faculté, et perdit sa chaire de théologie (1658). Nicole avait été son élève. Sainte- Beuve s'empressa cependant de signer le formulaire, en 1661, et refusa tout rapport avec les religieuses de Port-Royal.
1. Ce n'est qu'à partir de 1672 que Louis XIV passa une grande partie de l'année à Versailles; en 1682 seulement, il y fixa s'a résidence. La cour était alors à Paris, qu'elle quitta pour Saint- Germain en 1661.
ainsi on les accoutumait à parler en bons termes, et à bien juger des faits dont l'histoire qu'on avait lue faisait mention. Enfin, en leur faisant passer leur jeunesse en ces sortes d'exercices, on travaillait à les mettre en état, quand ils seraient grands, de pouvoir rendre service à Dieu et au public.
Dr RETOUR DANS LA CHAMBRE L'APRÈS-DÎNER
En y entrant, ils faisaient une courte prière, pour demander à Dieu la grâce de passer saintement le reste de la journée, et pour les accoutumer à ne faire aucune action sans la commencer et la finir par la prière.
S'étant remis chacun à table, ils commençaient à travailler; les uns écrivaient leur exemple, qui était toujours quelque sentence tirée de la sainte Écriture, et les autres copiaient leur glose de Virgile.
Les autres enfin prévoyaient l leurs leçons, ou lisaient quelque bon livre. Cela durait jusqu'au goûter, qu'on leur apportait règlement à trois heures : il durait une grosse demi-heure, pendant laquelle ils avaient encore la liberté de s'entretenir les uns avec les autres, comme durant le déjeuner. Ce repas du goûter était jugé nécessaire aux petits, à cause de leur chaleur naturelle, qui est plus grande. Les autres s'en passaient s'ils voulaient.
A trois heures et demie ils se remettaient tous à leur table pour étudier leurs leçons, qu'on leur faisait dire depuis quatre heures jusqu'à six, que l'on soupait.
La récréation se faisait comme après le dîner.
En été l'on prenait souvent occasion de s'entretenir durant ce temps avec les plus grands de quelque point d'histoire, ou de quelques autres choses utiles, pendant que les petits se divertissaient à de petits jeux.
Celte récréation durait jusqu'à huit heures. Ils retournaient ensuite passer une bonne demi-heure dans la
1. C'est-à-dire préparaient. Excellente pratique, qui met en jeu l'initiative individuelle, permet de mieux proiiter des leçons, et facilite singulièrement la prise des notes.
chambre, pour prévenir ! ce qu'ils avaient à faire le lendemain au matin.