‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 27 sur 59 · Voir la note de la page d · texte numérisé non relu

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fera; je connais des gens qui disent, etc., que : fai homme en main, je connais gens qui disent. Et je cloute, Madame, que vous voulussiez vous servir de ce dernier, ou que vous ayez jamais dit : Prenez racines de bètoine qui aient été sèchèes au soleil, ou : prenez caude-vie qui ait été rectifiée, au lieu de dire, comme vous avez toujours fait sans doute : prenez des racines de bètoine, etc.; prenez de Veau-de-vie, etc. Que si les médecins et les apothicaires parlent ainsi, nous devons estimer leurs remèdes, sans imiter leur langage.

Je ne crois pas aussi que vous demeurassiez d'accord que ce fût bien parler que de dire : c'est grêle qui tombe, c'est poison qu'il a pris, c'est vin que vous buvez. Mais je pense que vous direz toujours : cest de la grêle, etc.; c'est du poison, etc.; c'est du vin, etc.

Les remarques qu'ils font sur ces façons de parler : il vit en philosophe, etc., qui se mettent quelquefois absolument et quelquefois avec un qui, comme : il vit en philosophe qui suit Epicure, m'ont paru fort belles; mais je trouve de la difficulté dans la raison qu'ils en rendent. Ils disent que, de ces façons de parler, les unes sont indéterminées, et les autres déterminées; que les indéterminées ne souffrent point de qui, et que les autres en souffrent. Mais il me semble que c'est donner pour raison la chose même dont on cherche la raison. Car il est indubitable que le qui qu'on joint à un mot sans article, en détermine la signification; et ainsi c'est le qui même qui fait que les façons de parler où il se trouve sont déterminées, qui sans cela ne le seraient point. De sorte qu'on ne doit pas dire que c'est parce qu'elles sont déterminées qu'elles souffrent un qui, puisqu'au contraire elles ne sont déterminées que parce qu'elles ont un qui. Et, en effet, si cette règle était bonne, on ne pécherait jamais contre la règle, de mettre un qui après un nom sans article; puisque, le qui rendant la façon déterminée, on se trouverait toujours dans l'exception de la règle.

Ainsi, si l'on pouvait dire : c'est un effet d'avarice, qui

est la plus injuste des pussions, ou qui le possède depuis longtemps, on pourrait dire : il a été enlevé par violence, qui est tout a fait cruelle. Car on pourrait toujours se servir de cette raison, que ces façons de parler sont bonnes, parce qu'elles sont déterminées; au lieu que ce qui les rend mauvaises, c'est qu'elles sont déterminées par le qui, le nom n'étant pas déterminé par L'article. Et c'est pourquoi, tant que l'on peut, on doit mettre l'article au nom, quand on veut qu'il soit suivi du qui. Je dis tant que l'on peut, parce qu'il y a des rencontres où l'article ne se peut mettre. Et alors on ne laisse pas, dans cette nécessité, de pouvoir mettre le qui, ou un adjectif, quand on veut déterminer le nom général dont on se sert. Or je crois qu'une de ces rencontres est quand on emploie la particule en dans le sens d'ut latin, et non pas dans celui de in, dans. Car, quand elle se prend pour dans, on y peut mettre l'article : il est allé en un pays étranger; il est en la ville d1 Amiens. Mais, dans le sens tYut, l'usage ne souffre point qu'on mette d'article : vivit ut pliilosophus, il vit en philosophe, et non pas il vit en un philosophe ; il donne en roi, il agit en politique. Et ainsi, quand on veut déterminer ces façons de parler, on le fait par un qui : il agit en politique qui sait gouverner; parce que, d'une part, il a été nécessaire de les pouvoir déterminer, et que, de l'autre, on n'y pouvait pas mettre d'article, comme on le doit toujours faire quand cela se peut. Et ainsi je puis dire indéterminément : il lui a gagné son argent par fourberie. Mais, si je veux déterminer cette fourberie, je ne le puis pas faire en ajoutant seulement un qui : il a gagné son argent par fourberie, qui est horrible; mais il faut aussi ajouter l'article à fourberie : par une fourberie qui est horrible. D'où il semble qu'on doit conclure que, si on met le qui dans ces autres façons de parler : en philosophe, en roi, quoique le nom n'ait point d'article, ce n'est pas parce qu'elles sont déterminées, puisqu'elles ne le sont que par le qui même, et qu'elles ne le sont pas davantage que celle-ci :

par fourberie qui est horrible; mais c'est par une nécessité qui dispense de la règle, à cause qu'elles ne sont pas capables d'article.

Il reste, Madame, à vous dire un mot de la question même qui a donné sujet à cette résolution de l'Académie. Elle n'était pas de la règle en général; mais, au contraire, en la supposant, on demandait comment cette façon de parler n'y est pas contraire : II est accusé de crimes qui méritent la mort.

Ces Messieurs répondent, comme ils avaient fait dans la difficulté précédente, qu'elle n'y est pas contraire, parce qiCon ne s'en sert que pour spécifier la nature des crimes, ce que Von fait en ajoutant qui, ou une épithète qui le contient virtuellement. Mais, outre ce que j'ai déjà dit contre cette raison, je ne vois pas, si elle est vraie, pourquoi elle n'aurait pas lieu au singulier aussi bien qu'au pluriel. Et cependant ceux qui veulent bien parler ne diront point : il a été accusé de crime qui mérite la mort; mais : il a été accusé d'un crime qui mérite la mort. On a dessein de spécifier la nature du crime dans le singulier, aussi bien que dans le pluriel. Pourquoi donc cette raison ne dispense-t-elle pas de mettre au singulier le qui sans article, comme on fait au pluriel, selon le sentiment de ces Messieurs? Cette difficulté, Madame, m'a fait entrer dans une pensée que je soumets au jugement de cette illustre compagnie. Je crois que l'article un a un pluriel, non pas formé de lui-même; car on ne dit pas uns, unes; mais pris d'un autre mot, qui est des avant les substantifs, et de quand l'adjectif précède. Ce qui me le persuade est que, dans tous les cas, hors le génitif, pour la raison que nous dirons dans la suite, partout où on met un au singulier, on met des au pluriel, ou de avant les adjectifs, comme j'ai déjà dit; et on l'y doit mettre toujours en tous ces cas lorsqu'on ajoute un qui.

Nominatif. — Un crime qui est si horrible mérite la mort; des crimes qui sont si horribles, etc.

Datif. — Il a eu recours à un crime qui mérite

la mort; il a eu recours à des crimes qui mèritent, etc.

Accusatif. — II a commis un crime qui mérite la. mort; il a commis des crimes qui méritent la mort.

Ablatif. — // est puni pour un crime qui mérite la mort; il est puni pour des crimes qui méritent la mort.

Selon cette analogie, comme on ajoute à, qui est la particule du datif, pour faire le datif de cet article, tant au singulier à un qu'au pluriel à des : il a eu recours a un crime, il a eu recours a des crimes; et comme on ajoute encore la particule du génitif de, pour faire le génitif singulier d'un : il est accusé d'un crime, il est visible que le génitif pluriel devait être formé de môme, en ajoutant de à des, ou de; mais qu'on ne l'a pas fait pour une raison qui fait la plupart des irrégularités des langues, qui est la mauvaise prononciation. Car de des, et encore plus de de, eût trop choqué l'oreille, et elle eût eu peine à souffrir qu'on eût dit : il est accusé de des crimes, ou il est accusé de de grands crimes; au lieu qu'elle n'est point choquée d'entendre dire au datif : il a pardonné a dos criminels, il a joardonné a de méchants hommes. Ainsi, Madame, si vous me voulez bien pardonner ce petit mot de latin, que M. Valant vous expliquera : impetratum est a ratione ut peccare suavitati* causa liceret l. Si cela est bien fondé, il n'y a plus do difficulté dans la question proposée. Car, ou elle se résout, comme la précédente, par l'impossibilité de mettre l'article, ce qui donne la liberté de mettre le qui, encore que le nom n'ait point d'article; ou bien on peut dire que, la seule difficulté de la prononciation empêchant qu'on ne mette d'articles aux noms dans ces rencontres, l'article y est dans le sens, quoiqu'il n'y soit pas exprimé.

Si je n'avais l'honneur, Madame, de vous connaître

1. « La raison permet de faire une faute pour le plaisir <!«' l'oreille. »

autant que je fais, je vous ferais de grandes excuses de vous avoir importunée par une si longue lettre sur des choses qui paraissent si petites. Mais je sais que vous n'en jugez pas comme le commun des hommes, et que vous n'estimez rien de petit de ce qui dépend de l'esprit et de la raison. Et véritablement, puisque la parole est un des plus grands avantages de l'homme, ce ne doit pas être une chose méprisable de posséder cet avantage dans toute la perfection qui convient à l'homme, qui est de n'en avoir pas seulement l'usage, mais d'en pénétrer aussi la raison.

Je suis, etc.

(Arnauld, Œuvres, t. IV, p. 125.)

Mémoire d' Arnauld sur le règlement des études dans les lettres humaines *.

Le règlement de l'ordre des études se doit prendre, et de la fin qu'on s'y propose, et des moyens dont on se sert pour y arriver ; car, entre les diverses fins que l'on peut avoir, il faut choisir celles qui apportent des utilités plus considérables, plus générales et plus durables. Et, entre les divers moyens que l'on peut einbrasser, il faut se servir de ceux qui y conduisent le plus directement et avec plus de facilité.

Après avoir blâmé les exercices de versification, d'amplification, et de déclamation, les thèmes et « des phrases en Vair, vides de sens, pour leur faire apprendre des règles qu'on peut leur enseigner de vive voix », les représentations théâtrales, les cours dictés, le peu de lecture des auteurs, il propose les remèdes suivants :

1. Bien qu'il s'agisse dans ce mémoire des études classiques, on y trouvera de judicieux conseils pédagogiques, dont nos maîtres peuvent tirer bon parti dans l'enseignement primaire.

RÈGLEMENT DES ÉTUDES 1 i7

1. L'examen que l'on fait des écoliers, pour les faire passer d'une classe à une autre, doit consister uniquement à voir s'ils entendent parfaitement les auteurs qu'on leur aura fait voir dans la classe d'où ils prétendent soit ii*; sans quoi l'on doit les y retenir avec une rigueur inflexible, à moins qu'ils ne soient bien reconnus incapables de mieux faire, ou de faire plus.

2. On doit employer indispensablement, toutes les fois que l'on entre en classe, et le matin et l'après-midi, une heure entière à l'explication d'un auteur; et cet exercice doit être toujours préféré à tout autre, et n'être jamais omis.

3. Il est surtout très important de couper cette explication en différentes portions, et d'obliger les jeunes gens à rendre compte en latin et en français de ce qu'on leur a expliqué. On les accoutumerait sans peine à prendre le vrai tour de la belle latinité, en les faisant continuellement parler d'après les auteurs purs; et on leur procurerait cet esprit d'analyse, si nécessaire dans tous les états....

4. Les jeunes gens s'interrogeraient mutuellement, et se redresseraient les uns les autres avec politesse : 1° sur le précis de ce qui a été traduit durant la semaine ; 2° sur les pensées les plus remarquables, et sur les plus beaux tours de la langue; 3° sur l'éclaircissement que le maître aura jugé nécessaire de donner en peu de mots de certains passages.

5. Le récent doit avoir soin de faire marquer à la marge, d'une manière différente, les sentences et les belles pensées, et généralement tout ce qu'il y aura de considérable dans les auteurs, et d'en faire ensuite la revue, après que la lecture aura été faite; puis de rassembler le tout sur la lin de chaque semaine.

fi. On ne doit distribuer les places tous les mois, ou

de quinze jours en quinze jours, que par l'examen de

ceux qui auront mieux réussi dans tous les exerciceSj

soit de vivo voix, soit à traduire par écrit, non de fran-

is en latin, mais de latin en français, au moins dans

les quatre premières classes inférieures; car quel latin peut-on de bonne foi attendre de ceux qui ne connaissent pas encore cette langue?

7. Sans exclure les compositions pour lesquelles on propose des prix, on distribuera les principaux à ceux qui se sont le plus distingués dans le cours des six premiers mois, ou de toute l'année, si l'on n'en donne qu'une fois ; et l'on animerait par ce moyen l'espérance de tous les écoliers. Il ne faudrait pas oublier de nommer publiquement ceux qui en auraient approché; mais les premiers de tous les prix doivent être donnés à ceux qui ont montré plus de religion, et qui ont des mœurs irréprochables. Il faut nommer aussi ceux qui ont fait des efforts pour les imiter. Il faut récompenser le cœur avant l'esprit. Outre les livres qu'on expliquera dans les classes, on doit donner aussi un livre aux écoliers, àliro en particulier, en prescrivant le même à toute la classe; et l'on doit les obliger, autant que Ton pourra, d'y employer tous les jours une heure de leur étude particulière.

8. Afin de les appliquer davantage, il faut qu'il y ait un jour de la semaine destiné à faire la revue de ce livre particulier, et dans lequel le régent, qui aura lu et marqué le livre, interroge les écoliers sur les expressions difficiles, et sur les belles pensées qu'ils auront dû y remarquer, pour les rendre exacts et judicieux.

9. Pour apprendre à parler dès les classes inférieures, il est bon d'y obliger chaque jour deux élèves à conter chacun une petite histoire, qu'ils prendront ou dans Valère Maxime, ou dans Plutarque, ou dans quel livre ils voudront, en leur laissant le choix ; et il faut estimer davantage ceux qui feront le récit d'une manière plus libre, plus naturelle, et plus dans l'esprit de l'auteur, sans s'assujettir aux mêmes termes et aux mêmes tours. Cette histoire se doit conter en français dans les trois premières classes inférieures, en leur indiquant des livres français. On ne donnera que très peu de chose à réciter des auteurs, et l'on exigera de tous qu'ils lisent

chaque jour une telle portion de l'histoire de France, et qu'ils soient prêts à en faire le récit de leur mieux l.

10. On doit employer peu de temps à la récitation des leçons que l'on donne à apprendre, et qui doivent être extrêmement courtes; c'est beaucoup d'y mettre un quart d'heure, parce que c'est une des choses qui font le plus perdre du temps. Quand le régent expliquera les leçons, il doit se réduire à les faire bien entendre sans tant de discours.

11. Les régents ne feront jamais apprendre aucun vers, ni aucune déclamation de leur façon, ni ne dicteront point de rhétorique qu'ils aient composée. Il faudrait expliquer surtout celle d'Aristote, de Quintilien... avec les livres de Cicéron.... On perd le plus clair du temps à dicter....

13. Il serait encore mieux 2 de leur lire distinctement le latin de ce qu'on leur a dicté en français; et de les faire composer sur-le-champ d'après le latin qu'ils viennent d'entendre. Le modèle est sûr. On ménage leur temps; et, réitérant cet exercice assez court, on les conduit à l'habitude de bien parler latin, sans rêver longtemps3....

I L On ne doit point faire apprendre par cœur les fatras des méthodes pour l'ordinaire mal conçues, mal digérées, et ennuyantes pour de jeunes gens. On leur

4. Rollin, le plus autorisé héritier des traditions de Port-Royal, aurait bien dû se pénétrer de cette recommandation formelle d'Arnauld, et ne pas se résigner à écrire cette phrase, étrange dans la bouche d'un ancien recteur de l'Université de Paris : « Les jeunes gens n'ont pas le temps d'apprendre l'histoire de France»!

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