‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 3 sur 59 · C'est le langage de la précieuse Armande · texte numérisé non relu

C'est le langage de la précieuse Armande

Ne concevez-vous point ce que, dès qu'on l'entend,

Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant?

De quelle étrange image on est par lui blessée?

Sur quelle sale vue il Iraine la pensée?

N'en frissonnez-vous point? et pouvez-vous, ma sœur,

Aux suites de ce mot résoudre votre cœur?

A quoi la charmante Henriette répond si sensément :

Les suites de ce mot, quand je les envisage, Me font voir un mari, des enfants, un ménage; Et je ne vois rien là, si j'en puis raisonner, Qui blesse la pensée et fasse frissonner.

(Molière, les Femmes savantes, acte I, se. i.)

les Paroles do Notre-Seigneur, une Imitation de Jésus- Christ et un psautier latin et français.

Le règlement recommande de « beaucoup exercer la mémoire des enfants », pour leur ouvrir l'esprit, les occuper et les empêcher de penser à mal. Mais on voit plus loin qu'elles ont à apprendre par cœur « la Théologie familière, l'exercice de la sainte messe, le traité de la confirmation, puis toutes les hymnes en français dans les Heures, puis toutes les latines du bréviaire; et, quand elles sont venues jeunes au monastère, il y en a beaucoup qui apprennent leur psautier entier. Elles n'y ont pas grande difficulté, pourvu qu'elles y soient exhortées et un peu poussées. » On pouvait s'en douter.

Pour l'écriture, « elles écrivent leur exemple, ou elles transcrivent quelque chose quand elles sont bien savantes, et qu'on le leur a permis ».

On est tout heureux d'apprendre par un ennemi que la langue française leur était sérieusement enseignée, a 11 y avait toujours, dit le P. Rapin, un certain esprit de politesse dans ces illustres pénitents, qui ne pouvaient pas être d'un parti qui a appris à bien écrire et à bien parler à son' siècle, sans ressentir l'impression de cet esprit.... Tout y était poli, jusqu'aux petites pensionnaires, qu'on avait soin d'élever à la pureté de la langue autant qu'à la vertu; c'était dans leur entretien que le docteur Arnauld prenait tant de plaisir à remarquer ce grand nombre d'expressions nouvelles qu'il avait l'art de placer si bien dans ses ouvrages et dont il faisait une étude particulière. » [Mémoires, t. II, p. 276.)

Ajoutons le travail de couture, le soin du ménage, le chant en notes, et nous aurons recueilli tout ce que l'on peut savoir du programme des études. Nulle trace d'enseignement de l'histoire, ou des sciences naturelles. En l'ait de nouvelles du dehors, « on leur fait part de la Vêture de quelques smirs, ou de quelque billet pour recommander aux prières une personne ou une affaire dr piété ».

Notons du moins dans cet enseignement, qui nous

paraît si insuffisant, quelques bons procédés scolaires. « A la fin d'une leçon, on fait répéter à trois ou quatre enfants ce qu'on leur a dit le jour précédent. On ne leur demande pas de rang, pour les surprendre; on s'adresse tantôt à l'une, tantôt à l'autre.... Pour les plus jeunes enfants, il ne faut pas les laisser sans rien faire, mais partager leurs petits temps, les faisant lire un quart d'heure, et puis jouer un autre, et puis travailler un autre petit temps. Ces changements les divertissent et les empêchent de prendre une mauvaise habitude, à quoi les enfants sont fort sujets, qui est de tenir leur livre et jouer avec, ou avec leur ouvrage, se tenir de travers et toujours tourner la tête. »

Autant Jacqueline Pascal est d'un laconisme désespérant quand il s'agit du développement intellectuel des élèves, autant elle se complaît à exposer en détail à M. Singlin tout le côté monacal de leur éducation.

On est quelque peu effrayé du régime de compression auquel sont soumises les jeunes filles. A toutes les pages du règlement il y a un mot qui revient sans cesse, froid et impitoyable : silence i : parfait silence en se levant et en se peignant l'une l'autre; — étroit silence jusqu'à Pretiosa de prime; — silence très exact au travail, après le déjeuner de sept heures et demie; — silence pendant le service du ménage; — redoublement de silence pendant l'écriture; — silence pendant les deux heures que durent l'office et les messes dans le monastère, même lorsqu'elles n'y assistent pas; —

1. Évidemment, dans la pratique, ces prescriptions si absolues devaient être fort adoucies. L'avertissement très sage qui précède le Règlement des enfants (voir p. 276) le constate : « Il ne serait pas toujours facile ni même utile de le mettre en usage dans toute cette exactitude, car il se peut faire que tous les enfants ne soient pas capables d'un si grand silence et d'une vie si tendue sans tomber dans l'abattement et clans l'ennui : ce qu'il faut éviter sur toutes choses. » La mère Agnès écrit, vers 1660, à Mme de Foix, coadjutrice de Saintes : « Pour nos pensionnaires, elles ne sont point obligées au silence, mais on les veille soigneusement, afin qu'elles ne s'entretiennent point de badineries ».

silence au réfectoire; — entier silence pendant le travail jusqu'à vêpres; — silence depuis l'angélus du soir, même en été, quand elles se promènent au jardin; — grand silence pour se déshabiller et se coucher, à huit heures.

Les pauvres muettes vont-elles du moins un peu reprendre leur liberté et se livrer à la joie de leur âge « a la récréation, où il semble qu'elles ont droit de dire beaucoup de choses pour se divertir et se récréer »? Pas le moins du monde, à part les petites qu'on laisse jouer. Pour les autres, les maîtresses ont soin de leur parler et de s'entretenir avec elles, afin de les aider à dire des choses raisonnables, qui leur ouvrent l'esprit.

D'ailleurs on leur défend de parler de leurs confessions, du chant des sœurs, des pénitences du réfectoire1, do leurs songes, du parloir. Il n'est pas permis de parler à voix basse, sous peine de répéter tout haut ce qu'on a dit.

Du reste, la récréation est presque toujours occupée à travailler : « Hors les plus petites, qui jouent toujours, toutes travaillent sans perdre leur temps, et elles y ont pris une si bonne habitude qu'il n'y a rien qui leur ennuie tant que les récréations des fêtes1. » Quel aveu!

Deux extraits (voir p. 300 et 303) nous permettent de pénétrer à Port-Royal à ce moment de la journée. L'un nous montre la sœur Eugénie s'ingéniant à amuser les enfants, qui no savent plus jouer sans elle. L'autre, plus curieux, nous retrace une scène piquante, où les élèves,

1. Il est question des récréations dans l'interrogatoire de la sœur Jeanne de Sain te- Domi tille. « Les petites tilles, lui dit en riant le prêtre, ont répondu : Hélas 1 la récréation, nous ne nous amusions pas à cela! Nous ne faisions que pleurer nos péchés. — Cette dernière réponse, répliqua la sœur en souriant, est aussi peu des enfants qui' les précédentes. Pour ce qui est des récréations, rllc- en faisaient tons les jours deux heures fort paiement, et ont toujours été fort contentes 'Palier dans cette maison, ce qui ;i bien paru par la douleur qu'elles ont eue de nous quitter. » [Histoire </<■* persécutions <!<•.<; religieuses, p. 171.)

prenant part aux disputes du jour, se divertirent à faire le procès d'Escobar!

Les exercices religieux occupent une place vraiment disproportionnée avec l'âge des enfants, si le but n'était pas de les former toutes à la vie religieuse *. La prière n'est pas seulement au commencement et à la fin de tout exercice : elle revient toutes les heures; quand la cloche annonce un office au chœur, on interrompt son travail pour dire une prière. Les élèves entendent tous les jours la messe « à genoux; l'on a éprouvé que cette posture n'est pas si difficile, quand on y est accoutumé de bonne heure ». Elles vont à tierce et à vêpres, les dimanches, les jeudis, aux grandes fêtes, aux fêtes dos saints, docteurs et autres, si elles demandent et méritent cette grâce. A onze heures, examen de conscience. Les plus grandes peuvent dire leurs sextes. Après la récréation, on chante le Veni Creator pour se préparer à l'instruction religieuse; puis on accorde la grâce de dire tout haut quelqu'une de ses fautes : « Elles ont accoutumé de le faire de bon cœur 2. » A quatre heures, les plus grandes peuvent obtenir la

1. Leclerc dit de Mlle du Fargis, pensionnaire depuis l'âge de sept ans : « La mère Angélique prit un soin tout particulier de la former à la vertu et de lui inspirer le mépris du monde et d'elle-même. Bientôt elle eut la con-solation de voir que ses soins et ses instructions produisaient d'excellents fruits dans cette jeune élève. En effet, lorsqu'elle fut en âge de faire choix d'un état de vie, elle forma la résolution d'être religieuse. » Son père se jeta à ses genoux. La constance de la jeune novice parut même trop héroïque à la mère Angélique, qui lui dit : « II faut vous humilier : vous êtes trop forte ».

2. Mme de Maintenon défend absolument cette pratique aux Dames de Saint-Cyr : « Cultivez soigneusement en vos demoiselles les sentiments d'honneur..., et n'allez pas exiger d'elles des pratiques qui pourraient affaiblir cette bonne gloire et les rendre hardies; par exemple, leur faire déclarer des fautes humiliantes publiquement, en croyant que ce serait rappeler la coutume des1 confessions publiques, que l'Église a cru devoir supprimer. » {Entrelien, 1703.) Mme de Maintenon vise ici les jansénistes, qui avaient commencé à faire revivre cet ancien usage.

grâce d'aller à vêpres. Enfin la récréation du soir se termine par les complies, qu'elles peuvent réciter en se promenant, l'été, dans le jardin.

Il nous est impossible d'approuver cet excès de pratiques religieuses, non plus que cet esprit de mortification qui présente le travail uniquement comme une pénitence, qui fait exempter de la collation à partir de quatorze ans, et qui exhorte les enfants « à se nourrir suffisamment pour ne pas se laisser affaiblir1 ». A cet âge, l'organisme a besoin de croître et de se fortifier. Combien Mme de Maintenon est plus sensée et plus humaine lorsque, dans la description d'une personne raisonnable, elle la montre « mangeant de bon appétit, point en gourmande, la tête sur son assiette, mais de bonne grâce et proprement, et, puisque Dieu a bien voulu qu'on trouvât du plaisir dans le manger, elle le prend sans scrupule et avec simplicité » !

La mère Angélique proteste solennellement devant Dieu, dans une belle lettre écrite à la reine sur son lit de mort, en 16G1, que dans le monastère on ne s'occupait nullement des controverses théologiques suscitées par Saint-Cyran et par Arnauld. Le P. Rapin riposte par un dilemme qui ne manque pas de force. « Si ces questions sont essentielles à la foi, pourquoi dérober à cette maison une connaissance nécessaire au salut? Si elles ne le sont pas et qu'elles soient indifférentes, pourquoi en faire tant de bruit partout? Pourquoi résister au pape et troubler l'Eglise pour une affaire si peu importante ([u'on puisse les ignorer sans conséquence? Est-il vraisemblable que les chefs de ce parti aient tant de zèle pour instruire tout le royaume de leurs maximes, et que le Port-Royal, où ils font leur résidence, soit seul

1. Besogne, louant l'amour de la mère Angélique pour la mortiflcation, raconte que les plus dévotes des petites filles se piquaient d'émulation, et qu'il faillit en coûter cher à trois d'entre elles, qui avisèrent, pour se mortifier à l'imitation des religieuses, de cueillir dans le jardin des mauvaises herbes, de les piler et d'en avaler le jus » (t. I, p. 42).

abandonné àl'ignorance des mystères qu'on y enseigne?» (Mémoires, 3e vol., p. 163.)

Deux anecdotes, que racontait à Saint-Cyr Mme de Maintenon, tendraient à confirmer le raisonnement du Père jésuite : « Quand le roi défendit qu'on mît des pensionnaires à Port-Royal, Mme la comtesse de *** en retira sa fille, qui n'avait que douze ans; elle l'amena à la cour, où elle commença par dénigrer tout ce que M. de Péréfixe avait fait dans sa visite à Port-Royal. Elle ne finissait pas, et je ne pouvais comprendre comment un enfant pouvait parler avec tant de hardiesse. Dans cette même visite de M. l'archevêque, il leur fit un discours pour tâcher de les gagner ; après qu'il eut parlé assez longtemps, il demanda à une petite pensionnaire de neuf à dix ans, qui l'écoutait attentivement, si elle commençait à être convaincue de la vérité de ce qu'il disait. Elle lui répondit avec une hardiesse étonnante : « J'adore la profondeur des jugements de Dieu, « de nous avoir donné un prélat aussi ignorant que « vous l'êtes ». Et toutes les religieuses applaudirent à cette réponse. Voilà la soumission et l'humilité que leur inspirent leurs directeurs. » [Lettres historiques et édifiantes, 2e vol., p. 227.) Il faut sans doute se défier un peu du témoignage d'une ennemie passionnée et fort encline à railler. Mais, en rapprochant ces faits et la récréation où les pensionnaires s'amusaient à faire le procès d'Escobar, on en conclut qu'elles n'étaient pas si étrangères aux débats religieux de l'époque. Le con* traire serait complètement invraisemblable.

Mais quelle odieuse imputation, justement flétrie par Arnauld (la Morale pratique des jésuites, tome VIII, p. 209), la haine théologique a lancée contre ces religieuses, « pures comme des anges », disait l'archevêque Péréfixe, en leur reprochant d'être « orgueilleuses comme des démons » ! Un de ces mille pamphlets que la lutte des jésuites et des jansénistes a fait éclore, le Pays de-Jansènie, les accuse de donner à leurs jeunes élèves des leçons d'impudicité, en conséquence de la doctrine de

Introduction 07

Jansénius et de Saint-Cyran sur la grâce1. « Ne pensez pas, mes filles, leur fait-il dire avec impudence, que la grâce de Dieu soit toujours avec nous. Hélas, non. Il y a des temps misérables où c'est bien force de pécher. <vHie ferions-nous si Dieu se retire? Cela arrive pourtant souvent. Sommes-nous pas bien malheureuses? on nous commande la chasteté; et quelquefois nous sommes destituées des forces nécessaires pour la conserver. Retenez bien cela, mes filles; il y va de votre salut de ne l'ignorer pas; et dans l'occasion vous en pourrez avoir besoin. Il y a des maris qui ne seraient pas si cruels à leurs femmes, s'ils avaient étudié la théologie; car ils sauraient que la grâce nous est souvent déniée, et qu'en ce cas-là il faut plutôt avoir pitié de nos faiblesses que de se fâcher pour des fautes où nous tombons par l'absence d'un secours que Dieu nous refuse, ou pour nous châtier de nos inlidélités, ou pour nous apprendre par une chute nécessaire que nous ne pouvons rien sans lui. » C'est ainsi, reprend le pamphlétaire, « qu'elles forment la jeunesse à cette patience qui se résout aux dernières hontes du sexe, quand les sollicitations sont vives et les occasions présentes. Car, quoiqu'elles n'aient pas dessein de faire des leçons d'impudicité à leurs petites écolières, la doctrine pourtant va là. » Vous le reconnaissez donc, venimeux logicien, toute cette argumentation à outrance n'est qu'une ii. suite et une calomnie. Attaquez les opinions, mais n'outragez pas les personnes. Un pareil procédé, toujours condamnable, l'est ici surtout, envers de saintes filles dont nul n'a jamais songé à mettre en suspicion la moralité. C'est une pure infamie.

A part l'inquiétude exagérée, la surveillance soupçonneuse, le tremblement continuel, que les religieuses de Port-Royal, sous l'inspiration de Saint-Cyran, apportent dans l'accomplissement de leur tâche, il faut recon-

1. Relation du pays de Jansénie, par le capucin Zacharie, sous le nom ue Louis Foutaiue (1658).

naître la solidité et la justesse de leurs principes pédagogiques en fait d'éducation morale.

Allier une force qui retienne les enfants sans les rebuter, et une douceur qui les gagne sans les amollir. — Vigilance et patience. — Pas de partialité pour les enfants plus agréables et plus jolies. — Pas de familiarité. — Grande égalité d'humeur, car trop de mollesse amène bientôt trop de sévérité, et il est beaucoup plus pénible pour les enfants de subir ces variations que d'être toujours maintenus dans leur devoir. — Peu avertir pour les fautes légères, faire même semblant de ne les point voir. — Reprendre sans mauvaise humeur, sans termes blessants : « Il faut qu'elles soient convaincues qu'on ne les reprend que pour leur bien. » Etre sobre de paroles dans les réprimandes ' ; châtier même sans rien dire, pour empêcher les enfants de faire des mensonges ou de trouver des excuses; agir avec discrétion sur leur caractère dans des entretiens particuliers, gagner leur entière confiance, et se tenir en garde contre leurs finesses, les pénétrer de cette idée, que leur progrès dans le bien se mesurera, non pas sur des actions extraordinaires, mais par l'accomplissement des devoirs de tous les jours, « par la fidélité qu'elles apporteront dans les moindres règlements de la chambre, par le support qu'elles auront pour leurs sœurs, par la charité avec laquelle elles les serviront en leurs besoins, par le soin qu'elles auront de mortifier leurs défauts ». Voilà en peu de mots, et sans prétention, une excellente ligne de conduite.

En résumé, les écoles de filles de Port-Royal sont bien loin d'intéresser l'histoire de la pédagogie comme les Petites Ecoles des garçons. Celles-là marquent une époque de notables réformes et de sérieux progrès. Si nous sommes souvent en désaccord avec leurs vénérables maîtres, si nous n'avons ni le même point de

1. « Rien n'affaiblit tant une réprimande que la quantité de paroles. » Mme de Maintenon, lettre à une maîtresse (1692).

départ, ni le même point d'arrivée, si la pédagogie s'est dégagée de leurs conceptions théologiques, que de profit pouvons-nous cependant encore retirer d'un commerce intime avec eux! que de leçons autorisées ils peuvent continuer à nous donner sur la bonne direction des études, sur l'art de conduire les enfants, de former leur jugement et leur cœur! Leurs ouvrages, une des gloires de la pédagogie française, méritent encore d'être lus et médités. Leurs exemples surtout doivent rester vivants. On n'a jamais vu un dévouement plus absolu et plus désintéressé à la grande œuvre de l'éducation, une conscience plus en éveil, un amour plus sincère et plus actif de l'enfance, un plus vif désir de rendre l'étude facile et attrayante.

Comment ces modestes écoles ont-elles soulevé la haine implacable des jésuites, haine qui n'a été satisfaite, même après la dispersion des élèves et l'exil ou l'emprisonnement des maîtres, que le jour où les bâtiments eux-mêmes ont été détruits et rasés, et les tombes profanées 4. Que dis-je? cette haine n'est pas éteinte, elle s'est rallumée de nouveau sous nos yeux, et, à l'heure qu'il est, elle rêve d'anéantir les ouvrages et jusqu'aux noms de nos pieux solitaires et de leurs amis 2 !

1. Une lettre du 2 février 1712 nous donne d'affreux détails; L'auteur les tenait d'un témoin oculaire. Les ouvriers qui déterraient les cadavres, et les rompaient quand ils ne pouvaient les enlever tout entiers, « buvaient, riaient, chantaient, et se moquaient de ces personnes qu'ils trouvaient ainsi en chair. Mais ce qui est le plus horrible, c'est qu'il y avait dix chiens dans L'église occupés à manger les chairs qui restaient encore à ces membres séparés des corps, et personne ne s'avisait de les ehasser ». (Leclerc, Vies intéressantes, t. IV, p. .*i0.)

2. Le Catalogue mensuel de l'œuvre pontificale des vieux papiers (le siège est à Langres, Saute-Marne), dans son numéro d'avril et mai 1885, signale à la pieuse fureur des âmes dévotes 33 ouvrages à détruire. Les noms d'Arnauld, de Nicole, de Pascal, de S ici, de Saint-Cyran, de Duguet, etc., y figurent. Une note, écrite d'un style jovial, explique que les jansénistes, qui ont l'ait tant de

naître la solidité et la justesse de leurs principes pédagogiques en fait d'éducation morale.

Allier une force qui retienne les enfants sans les rebuter, et une douceur qui les gagne sans les amollir. — Vigilance et patience. — Pas de partialité pour les enfants plus agréables et plus jolies. — Pas de familiarité. — Grande égalité d'humeur, car trop de mollesse amène bientôt trop de sévérité, et il est beaucoup plus pénible pour les enfants de subir ces variations que d'être toujours maintenus dans leur devoir. — Peu avertir pour les fautes légères, faire même semblant de ne les point voir. — Reprendre sans mauvaise humeur, sans termes blessants : « Il faut qu'elles soient convaincues qu'on ne les reprend que pour leur bien. » Être sobre de paroles dans les réprimandes * ; châtier même sans rien dire, pour empêcher les enfants de faire des mensonges ou de trouver des excuses; agir avec discrétion sur leur caractère dans des entretiens particuliers, gagner leur entière confiance, et se tenir en garde contre leurs finesses, les pénétrer de cette idée, que leur progrès dans le bien se mesurera, non pas sur des actions extraordinaires, mais par l'accomplissement des devoirs de tous les jours, « par la fidélité qu'elles apporteront dans les moindres règlements de la chambre, par le support qu'elles auront pour leurs sœurs, par la charité avec laquelle elles les serviront en leurs besoins, par le soin qu'elles auront de mortifier leurs défauts ». Voilà en peu de mots, et sans prétention, une excellente ligne de conduite.

En résumé, les écoles de filles de Port-Royal sont bien loin d'intéresser l'histoire de la pédagogie comme les Petites Ecoles des garçons. Celles-là marquent une époque de notables réformes et de sérieux progrès. Si nous sommes souvent en désaccord avec leurs vénérables maîtres, si nous n'avons ni le même point de

1. « Rien n'affaiblit tant une réprimande que la quantité de paroles. » Mme de Maintenon, lettre à une maîtresse (1692).

ri ('part, ni le même point d'arrivée, si la pédagogie s'est dégagée de leurs conceptions théologiques, que de profit pouvons-nous cependant encore retirer d'un commerce intime avec eux! que de leçons autorisées ils peuvent continuer à nous donner sur la bonne direction des études, sur l'art de conduire les enfants, de former leur jugement et leur cœur! Leurs ouvrages, une des gloires de la pédagogie française, méritent encore d'être lus et médités. Leurs exemples surtout doivent rester vivants. On n'a jamais vu un dévouement plus absolu et plus désintéressé à la grande œuvre de l'éducation, une conscience plus en éveil, un amour plus sincère et plus actif de l'enfance, un plus vif désir de rendre l'étude facile et attrayante.

Comment ces modestes écoles ont-elles soulevé la haine implacable des jésuites, haine qui n'a été satisfaite, même après la dispersion des élèves et l'exil ou l'emprisonnement des maîtres, que le jour où les bâtiments eux-mêmes ont été détruits et rasés, et les tombes profanées *. Que dis-je? cette haine n'est pas éteinte, elle s'est rallumée de nouveau sous nos yeux, et, h l'heure qu'il est, elle rêve d'anéantir les ouvrages et jusqu'aux noms de nos pieux solitaires et de leurs amis - !

1. Une lettre du 2 février 1712 nous donne d'affreux détails; L'auteur les tenait d'un témoin oculaire. Les ouvriers qui déterraient les cadavres, et les rompaient quand ils ne pouvaient les enlever tout entiers, « buvaient, riaient, chantaient, et se moquaient de ces personnes qu'ils trouvaient ainsi en chair. Mais ce qui est le plus horrible, c'est qu'il y avait dix chiens dans L'église occupés à manger les chairs qui restaient encore à ces membres séparés des corps, et personne ne s'avisait de les chasser ». (Leclerc, Vies intéressantes, t. IV, p. 59.)

2. Le Catalogue mensuel de l'œuvre pontifical'' des vieux papiers (le siège est à Langres, Haute-Marne), dans son numéro d'avril et mai 1885, signale à la pieuse fureur des âmes dévotes 33 ouvrages à détruire. Les noms d'Arnauld, de Nicole, de Pascal, de Saci, de Saint-Cyran, de Duguet, etc., y figurent. Une note, écrite d'un style jovial, explique que les jansénistes, qui ont l'ait tant de

Si les jésuites ont craint un instant, comme l'affirment Racine et plusieurs écrivains de Port-Royal, de voir échapper de leurs mains l'éducation de la jeunesse et leurs collèges perdre leur prospérité i, ils ont dû être promptement rassurés : car l'organisation des Petites Écoles ne pouvait être qu'une brillante et passagère institution, l'œuvre toute personnelle de quelques maîtres d'élite, qui se prêtait mal à l'imitation; qui, par son cadre étroit, limité à un très petit nombre d'élèves choisis, ne répondait pas aux besoins de l'instruction publique, et par conséquent n'avait pas d'avenir.

La cause de la guerre, il faut la chercher évidemment bien moins dans les succès scolaires des maîtres de Port-Royal que dans leur faveur croissante auprès du public, comme directeurs spirituels et comme écrivains. Le P. Canaye s'en expliqua franchement dans cette curieuse conversation avec le marquis d'Hocquincourt, que Saint-Évremond, qui en fut témoin, nous a rapportée : « Ce n'était ni la diversité de leurs sentiments sur la grâce, ni les cinq propositions, qui les avaient mis mal ensemble. La jalousie de gouverner les consciences a tout fait. Les jansénistes nous ont trouvés en possession du gouvernement, et ils ont voulu nous en tirer.... » (Œuvres de Saint-Evremond, t. II, p. 156.)

Vainqueurs sur toute la ligne, la plume à la main et dans la direction des consciences, les jansénistes devaient nécessairement succomber devant la double opposition de l'Eglise et de l'Etat.

mal autrefois, ronflent paisiblement sur les rayons des bibliothèques, et que le moment est très favorable pour mettre la main dessus et les fourrer tous du même coup dans le sac ! Tout commentaire me semble inutile.

1. On cite souvent le témoignage de Bacon en faveur de leur talent d'éducateurs; il convient de mettre dans la balance l'autorité très supérieure, à mon avis, de Leibniz : « Je suis bien éloigné, écrit-il, de penser comme Bacon, qui, lorsqu'il s'agit d'une meilleure éducation, se contente de renvoyer aux écoles des jésuites » [Œuvres, t. VI, p. 65).

Epris de perfection et de sainteté', concevant une idée très haute de la religion et de la morale, poussant à l'extrême les exigences de la vie chrétienne, la responsabilité du sacerdoce, la grandeur terrible de Dieu, ils avaient gémi des désordres du clergé, de la cour de Rome l et des ordres monastiques, et, comme Vincent de Paul, François de Sales, de Bérulle, de Rancé, Bourdoise, profondément senti le besoin d'une réforme complète. Dans la pensée généreuse, mais quelque peu chimérique, de ramener le christianisme à sa pureté primitive, ils s'exprimaient en termes vifs et énergiques sur la corruption des mœurs et de la discipline de l'Église. Saint-Cyran disait avec tristesse que, depuis cinq ou six cents ans, Dieu détruisait son Église 2. Il répétait le mot douloureux de François de Sales : « A peine un directeur capable sur dix mille! » Jansénius, son compagnon d'études, lui écrivait le 5 avril IG21 : « Après les hérétiques, il n'y a gens au monde qui aient plus corrompu la théologie que ces clabaudeurs de l'école que vous connaissez. Que si elle devait se re- . dresser au style ancien, qui est celui de la vérité, la

1. Ce n'e?t pas seulement le satirique Gui Patin qui se plaint des abus du népotisme à la cour de Rome, sous le pontificat d'Innocent X (10 1 1-1655] : « La signora Olympia, belle-sœur du pape, et qui lui gouverne le corps et l'àme, gouverne aussi le papat. On dit qu'elle vend tout, prend tout et reçoit tout.... Ce qui a fait dire un bon mot à Pasquin : « Olympia, olim pia, nunc harpia. » (Lettres, t. T, p. 3G3.) C'est l'ambassadeur vénitien, Contarini, qui écrit officiellement : « Dona Olympia vend, taxe, loue, se fait faire des cadeaux pour tous les actes du gouvernement, pour les grâces, pour la justice; on la voit environnée d'une bande d'entremetteurs, d'écorclieurs. » (Cité par de Chantelauze,/> cardinal de Retz et V affaire du chapeau, t. I, p. 206.) Des pamphlets étaient affichés aux portes des églises : « Olympia primus, pontifex maximus >. Une médaille la représentait la tiare sur la tête, les clefs de Saint-Pierre à la main; Innocent X, en habits de femme, tenait une quenouille et un fuseau.

2. Vincent de Paul, dans sa déposition, ne se ressouvenait que de la secundo moitié <lc la phrase; mais la mère Angélique avait noté la première par écrit. (Voir la lettre de Lemaîtrc, dans les Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, t. H, p. 207.)

théologie de ce temps n'aurait plus aucun visage de théologie pour une grande partie. » Arnauld, clans son beau livre De la fréquente communion, en 1643, s'indignait, avec une énergie sans pareille, contre l'état moral et religieux de ses contemporains : « Aussi est-ce une chose horrible que l'on n'ait jamais vu davantage de confessions et de communions, et jamais plus de désordre et de corruption...; qu'il n'y eut jamais plus d'impureté dans les mariages..., plus de débordements dans la jeunesse..., plus d'excès et de débauche dans le menu peuple. Qui ne sait que, depuis vingt ans, la fornication a passé parmi les gens du monde pour une faute légère; l'adultère, l'un des plus grands de tous les crimes, pour bonne fortune; la fourberie et la trahison, pour la vertu de la cour; l'impiété et le libertinage, pour force d'esprit...; la tromperie et le mensonge, pour la science du débit et du trafic; la fureur du jeu continuel, pour une honnête occupation des femmes...; la simonie déguisée et la profanation du bien de l'Eglise, pour un accommodement légitime et qui facilite le commerce des bénéfices?... Je ne dis rien des crimes plus abominables que nos pères ont ignorés, et qui se sont débordés de telle sorte, dans ce siècle malheureux, que l'on ne saurait y penser sans être saisi d'horreur. » (3e partie, ch. xvi.)

Et la responsabilité de tous ces désordres, le jeune et ardent docteur (il avait alors trente et un ans) ne craignait pas de la faire remonter à qui de droit : « Voilà ce qu'on doit, avec vérité, appeler le plus grand malheur qui puisse arriver à l'Église, si ce n'est que l'on ajoute que c'en est encore un plus grand, de ce qu'il se trouve des personnes qui* font profession de piété, qui flattent les pécheurs dans les désirs de leur âme..., qui ne semblent travailler à autre chose qu'à nourrir les crimes par une fausse douceur, au lieu de les arrêter par une juste sévérité.... Ce sont des personnes qui s'imaginent avoir fait changer de face à toute une ville, et l'avoir fait devenir toute chrétienne, sans qu'il y soit

arrivé d'autre changement, sinon que ceux qui n'y communiaient que tous les ans, y communient tous les mois, et encore plus souvent.... Ils avoueront que les mœurs n'y sontpas moins corrompues qu'auparavant..., et néanmoins ils vous soutiendront que les hommes sont en beaucoup meilleur état qu'ils n'étaient, parce qu'ils racontent tous les huit jours à un prêtre ce qu'ils ne racontaient que tous les mois, et qu'ils ajoutent tous les huit jours deux sacrilèges à leurs autres crimes.... » Le doux et prudent Nicole déclare qu'il craint quelque effet extraordinaire de la colère de Dieu « en un temps où toute l'Église est remplie d'ecclésiastiques vicieux et ignorants et de monastères déréglés » (Visionnaires, p. 179). C'était se mettre sur les bras bien des ennemis puissants. On eut beau jeu de crier haro sur les dangereux novateurs, les nouveaux réformateurs, les hérétiques déguisés, qui voulaient, comme Luther et Calvin, ruiner l'Eglise, sous prétexte de la réformer.

L'Etat, c'est-à-dire Louis XIV, nourrissait, de plus, contre eux d'ineffaçables préventions. « Messieurs de Tort-Royal, toujours ces Messieurs », répétaient en chœur le roi et Mme de Maintenon. La sincérité de leurs convictions et de leur apostolat nous est un garant sûr que, du moins à l'époque qui nous occupe, ils restaient étrangers aux cabales politiques, malgré les accusations sans preuves et les insinuations perfides de leurs adversaires 4. Il fallait, en vérité, tout l'aveuglement de la haine pour transformer Saint-Cyran, Arnauld, Singlin, de Saci, Nicole, Lancelot, en conspirateurs et en émeutiers. « Mme de Longueville, rapporte le P. Iîapin, disait d'Arnauld qu'il n'aurait pu parvenir à faire son salut s'il eût fallu de l'intrigue pour se sauver » (Mémoires, p. 240). Et on le vit bien lorsque, caché etdé-

1. L'annotateur très passionné des Mémoires du P. Rapin est forcé d'en convenir : « Les M<;///>>ire$ ne sont pas très explicites sur l.i part que les jansénistes prirent aux armements de la FYonde, et Port-Royal a voulu le nier; les pamphlets ne s'en taisent point » (t. 1, p. 2 j2). Voilà une belle autorité!

proscrits, anéantis, font, dans l'histoire, une autre figure que leurs vainqueurs triomphants. Par une heureuse inconséquence avec leur décourageant système de la prédestination, ils n'en représentent pas moins, en une certaine mesure, la liberté de conscience, l'esprit d'examen, l'indépendance de la pensée, l'amour de la justice et de la vérité. « Leurs adversaires plaidaient la cause opposée, celle de la domination aveugle sur les esprits et sur les âmes » (Villemain).

Par une nouvelle et plus heureuse encore inconséquence, ils ont plus que personne travaillé avec un zèle ardent à la réforme des mœurs. Leur grandeur morale a éclaté aux yeux les plus prévenus de leurs contemporains, et, loin de s'affaiblir avec le temps, elle brille d'un plus pur éclat dans l'histoire delà civilisation française, à mesure que s'effacent les misérables incidents de la lutte où ils succombèrent. La sévérité de leur direction, telle fut, au jugement de leurs adversaires les plus passionnés, la vraie cause de leur succès : « Les jansénistes, dit le P. Rapin, avancèrent leurs affaires en déguisant leurs véritables sentiments; ce fut par une morale qui n'avait rien que de beau et d'édifiant » (Ilist. du jansénisme, p. 496). Un des caractères les moins équivoques de l'hérésie, c'était la pureté des mœurs. Port-Royal 1

1. La mère Agnès écrit à Mme de Foix, le 16 avril 1663 : « Il y a un jésuite, ce carême, qui a prêché, en Bourgogne, que la solitude, la retraite, le désir de la pénitence, l'amour et le zèle des canons pénitentiaux,et pourvoir rétablir dans l'Église l'ancienne pénitence et tout le reste des maximes de la perfection chrétienne, étaient le véritable caractère de l'hérésie. Après cela, ne faut-il pas se tenir bien heureux, selon l'Évangile? » Arnauld dit, de son côté : « Toute la cour sait qu'un évêque reprenant un abbé de condition de ce que sa conduite n'était pas assez réglée : Que voulez-vous que l'on fasse, répondit l'abbé? si nous étions plus réglés, on nous prendrait pour des jansénistes, et ce serait une exclusion à toutes les dignités. » (Phantôme du jansénisme, p. 28.) Quelques pages plus loin, il cite ces paroles du cardinal Bona : « Quoi! être pauvre, appliqué à la prière, exhorter les fidèles à s'y appliquer, vivre exemplairement, et prêcher Jésus- Christ d'une manière apostolique, est-ce donc là ce qu'on appelle

puisait dans ce précieux témoignage sa consolation et sa force au milieu des plus rudes épreuves.

Je ne saurais mieux dire, sur la portée morale de l'œuvre entreprise par les solitaires de Port-Uoyal, que ne l'a fait Henri Martin dans cette belle et profonde page de son Histoire de France : « Une entière sincérité dans l'action de l'homme sur l'homme, un mépris absolu de tout ménagement, de toute politique dans les choses de Dieu, caractérise ce qu'on peut nommer la méthode de Saint-Cyran. Ce qu'il veut , c'est régénérer individuellement les âmes; ce n'est pas surprendre à la légère l'adhésion superficielle du grand nombre; bien inoins encore demander à la bouche une adhésion que le cœur ne ratifie pas ! Ce n'est pas lui qui voudrait contraindre les populations hérétiques à se faire catholiques en apparence. Que lui importe l'apparence? Que lui importent les faits? Mieux vaut conquérir une âme au Christ intérieur qu'un empire à l'Église extérieure. C'est par là que Saint-Cyran touche à Deseartes, tout en lui tournant le dos.... Descartes a régénéré l'esprit; Saint-Cyran s'efforce de régénérer le oœur.... C'est par là que le jansénisme mérite, encore à présent, notre sérieuse étude, trop enclins que nous sommes aujourd'hui à placer nos espérances dans des réformes sociales et collectives, qui demeureront irréalisables tant que leur base ne sera pas fondée dans la réforme de l'âme humaine.... Il faut être bien fort pour se tromper comme les jansénistes. Si loin qu'on soit de leurs doctrines, on doit reconnaître qu'ils ont relevé la grandeur morale de l'homme; ce sont les stoïciens du christianisme. » (T. XII, p. 84 et 85.)

S'ils ont été vaincus dans leurs généreux efforts, leurs adversaires ont payé cher leur victoire : ils ont été frappés à mort par le trait des Provinciales, ou, pour parler plus justement, c'est la foi antique qui a succombé dans

jansénisme? Plût à Dieu que nous fussions tous jansénistes en I ette manière! » (P. 33.)

cette guerre implacable. En contemplant le champ de bataille, Boileau, qui comptait des amis dans les deux camps, disait en satirique : « Oh ! que les hommes sont fous! » (lettre à M. Brossette). Bayle concluait à son ordinaire : « C'est proprement matière de pyrrhonisme » (lettre à Math. Marais). « Tout cela sont fariboles », s'écriaient les courtisans et les mondains, selon Mme de Choisy (lettre à la comtesse du Maure, 1655); et les chrétiens se plaignaient, avec Mme de Sévigné, de toutes ces discussions quintessenciées sur la grâce : « Épaississez-moi un peu la religion, qui s'évapore toute, à force d'être subtilisée ». Le ridicule avait envahi le sanctuaire avec cette nuée de pamphlets qu'on s'était mutuellement jetés à la tête, pour mettre les rieurs de son côté. Les titres sont assez significatifs : le Rabatjoie des jansénistes, la Lanterne de saint Augustin, la Mouchette de la Lanterne, VEtrille du Pégase janséniste, l 'Onguent pour la brûlure, le LJays de Jansènie, les Enluminures de l'Almanach des jésuites, VEssaidu nouveau conte de ma mère VOie, ou les Enluminures du Jeu de la constitution, l'Arlequin jésuite, la Pasquinade de saint Mèdard, Apologie de Cartouche, ou le Scélérat sans reproche par la grâce du P. Quesnel, l'Instruction et Ordonnance pastorale de Momus. Et les chansons, les quatrains, les estampes satiriques, les comédies et les mascarades publiques i !

1. Gerberon raconte la procession organisée par les jésuites de Màcon : « Ils firent marcher par les rues de la ville tous leurs écoliers en ordre et deux à deux, revêtus d'habits blancs. Après eux suivait un char de triomphe, sur lequel était un beau jeune homme travesti en fille, avec tout ce qui sert à la parure des femmes les plus vaines; et, pour marquer ce qu'il représentait, il portait un guidon où on lisait ces mois en beaux caractères : Grâce suffisante. L'on voyait derrière ce char un autre jeune homme, attaché et lié, qui avait une mitre de papier et les autres ornements pontificaux de môme parure, et qui était couvert depuis la tête jusqu'aux pieds d'un grand voile noir, pour marquer la défaite et la honte de Jansénius. » (Hist. gén. du jansénisme, t. I, p. 483.)

La gaieté française s'en donnait à cœur joie et trouvait une matière inépuisable. Que devenaient les croyances religieuses au milieu de ce persiflage universel? Le P. Rapin a dit un mot, qui est bien le meilleur et le plus sensé de tous ses ouvrages : « Ce n'est pas par ces voies-là qu'on publie l'Evangile et qu'on le défend » (Mèm., t. II, p. 105). Pendant que les pasteurs se battaient avec leurs houlettes, comme on le vit dans une estampe, les loups s'emparèrent des brebis. Faut-il, après tout, tant le regretter? Je ne le pense pas; car, derrière l'incrédulité et l'indifférence, marchaient la liberté de conscience, la tolérance, la justice et l'humanité. M au repas, qui, sous le cardinal Fleury, prit une part si active à ces badinages, n'avait peut-être pas tort il»' dire : « Nous n'avons pas d'autres moyens de prévenir la guerre civile que les jésuites voulaient nous donner » (Mèm., t. II, p. 73). En fin de compte, les âmes vraiment religieuses n'ont pas à se plaindre de n'être plus séparées de Dieu par tant de théologie polémique; et celles qui sont plus sensibles à l'amour du prochain s'applaudissent de voir tarie une source si féconde de haines terribles, et finies à jamais les persécutions religieuses. Que Port-Royal, à qui nous devons tant de grandes leçons, nous assure encore, par le spectacle de ses ruines, cette glorieuse conquête de l'esprit moderne, l'horreur de l'intolérance et le respect de la liberté.

Félix Cadet.

L'ÉDUCATION A PORT1IOYAL

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