LES PERSECUTIONS DE PORT-ROYAL
nuages et d'obscurité, in diebus nubis et caliginis, comme vous appelez dans votre Ecriture ces temps de troubles et de tempêtes, où il semble que vous abandonniez l'innocence à la fureur des méchants, et que vous preniez plaisir à laisser triompher le vice, l'injustice et la violence. Que peuvent-ils faire, après tout, à ceux qui ne mettent leur confiance qu'en vous et qui n'ont d'amour que pour les biens éternels * ?
Ils surprennent les princes, et leur font prendre pour leurs ennemis leurs plus fidèles serviteurs. Mais le cœur des rois est entre vos mains, et vous pouvez en un moment les changer, en leur découvrant ce qu'on leur cache, et les détrompant des fausses impressions qu'on leur donne, que s'il ne vous plaît pas de dissiper ces nuages, ne doit-il pas suffire à vos serviteurs que le fond de leur cœur vous soit connu, en attendant que vous fassiez la grâce aux princes, que l'on irrite contre eux, de pénétrer les artifices dont on les prévient et de n'user de leur pouvoir que pour la punition des méchants et la protection des bons, comme vos apôtres déclarent que ce n'est que pour cela que vous le leur avez donné.
Cependant on les proscrira, on les bannira, on les privera de la liberté. Un chrétien, à qui toute la terre est un lieu d'exil et une prison, peut-il être fort en peine du changement de son cachot? On vous trouve partout, mon Dieu. Au milieu des fers on est plus libre que les rois mêmes, quand on vous possède. Il n'y a de prison à craindre que celle d'une âme que ses vices et ses passions tiennent resserrée et empêchent
1. Ce sentiment de confiance animait aussi profondément la mère Angélique Arnauld lorsqu'elle relevait le courage de ses religieuses : « Quoi! je crois que Ton pleure ici? Allez, mes enfants, qu'est-ce que cela? N'avez-vous point de foi? Et de quoi vous ètonnez-vous? Quoi! les hommes se remuent; eh bien! ce sont des mouches qui volent et qui font un peu de bruit. Vous espérez en Dieu, el vous craignez quelque chose! Croyez-moi, ne craiguons que lui, et tout ira bien. »
de jouir de la liberté des enfants de Dieu; et c'est ce qui a fait dire à un de vos saints 1 que la conscience d'un méchant homme est remplie de ténèbres plus funestes et plus horribles que non seulement toutes les prisons, mais que l'enfer même.
Mais on pourra bien mourir des fatigues et des travaux d'une vie errante ! L'évitera-t-on quand on serait le plus à son aise? Un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu'est-ce que cela quand on le compare à l'éternité? Vous avez compté nos jours; on n'est entré dans ce monde que quand vous l'avez voulu, et on n'en sort que quand il vous plaît. Les maux de ce monde effrayent quand on les regarde de loin; on s'y fait quand on y est, et votre grâce rend tout supportable; outre qu'ils sont toujours moindres que ce que nous méritons pour nos péchés. Vous nous avez appris par votre apôtre que tous ceux qui vous servent doivent être disposés à dire comme lui : Je sais vivre pauvrement ; je sais vivre daiis l'abondance. Ayant éprouvé de tout, je suis fait à tout, au bon traitement et à la faim, à V abondance et à Vindigence. Je puis tout en celui qui me fortifie.
Mais combien est-on encore éloigné de l'état de ceux dont ce même apôtre dit qu'ils étaient abandonnés, affligés, persécutés, eux dont le monde n'était pas digne, errants dans les déserts et dans les montagnes, et se retirant dans les antres et dans les cavernes de la terre !
Nous n'avons donc, Seigneur, qu'à reconnaître votre bonté, qui avez la condescendance de traiter en faibles ceux que vous connaissez n'avoir pas encore beaucoup de force. Vous accomplissez en leur faveur les promesses de votre Evangile, et vous leur faites trouver, en la place de ce qu'ils ont pu quitter pour l'amour de vous, des pères, des mères, des frères, des sœurs, à qui vous inspirez une charité si tendre envers ceux qu'ils . regardent comme souffrant quelque chose pour la vérité,