‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 44 sur 59 · DE LA CONVERSATION · texte numérisé non relu

DE LA CONVERSATION

Ce n'est pas par la bizarrerie et par Ja mauvaise humeur de certains mélancoliques qu'il faut juger de la conversation, mais par le sentiment général que l'Auteur de la Nature a imprimé dans l'esprit de tous les hommes. Dieu ne leur a pas donné l'usage de la parole pour leur faire passer toute leur vie dans les déserts, mais c'a été pour converser les uns avec les autres, afin qu'ils pus-

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sent apprendre ce qu'ils ne savaient pas, et qu'ils se perfectionnassent dans l'intelligence de ce qu'ils savaient déjà. Comme donc la conversation aiguise l'esprit, forme le jugement, fait qu'on se connaît soi-même, et qu'on n'a pas un amour aveugle de ses sentiments; enfin, comme elle apprend à vivre avec tout le monde d'une manière honnête et bienséante, l'on a raison de l'appeler l'école de la sagesse et la maîtresse de la civilité. L'on peut dire qu'elle est assurément très utile et aller môme encore plus avant, en soutenant qu'elle est nécessaire Et, en effet, il y a une infinité de choses que Jésus-Christ commande dans l'Evangile, qui ne se peuvent faire qu'en conversant avec les hommes : comme, par exemple, consoler les affligés, instruire les ignorants, corriger ceux qui manquent, et remettre dans le bon chemin ceux qui s'égarent.

Supposant donc la nécessité de la conversation, on peut demander ici : quelles doivent être ses qualités; — avec quelles personnes on doit converser; — de quelle manière les jeunes gens s'y doivent conduire; — quels sont les principaux défauts qu'il faut tâcher d'y éviter.

— ... Les jurements, les blasphèmes, les paroles déshonnêtes et équivoques en doivent être bannis; et, en un mot, il ne faut jamais dire aucune chose qui puisse faire peine à ceux qui écoutent, ou couvrir de confusion ceux qui les disent.

1011e doit être fort circonspecte. Ainsi, c'est mal fait de faire l'enjoué devant des personnes qui sont dans l'affliction, ou le triste devant ceux qui ne pensent qu'à se divertir....

1011e doit être respectueuse et pleine de beaucoup de déférence, surtout à l'égard des femmes et des vieillards, à qui la bienséance veut qu'on cède toujours les premières places....

En quatrième lieu, elle doit être sincère : car, dès qu'on s'accoutume aux déguisements et aux fourberies, l'on perd toute sorte de créance, et l'on se fait mille lâcheuses affaires.

Enfin, elle doit être charitable, tant envers soi-même qu'envers les autres; envers soi-même, en profitant de tout ce qu'on dit; car, si c'est un homme savant qui parle, tout ce qu'il dit instruit; et si c'est un insensé, il doit rendre plus retenus ceux qui l'écoutent, pour ne pas faire les mêmes fautes.

Il faut aussi, dans la conversation, être charitable envers les autres, en s'accommodant à leur humeur; en interprétant favorablement tout ce qu'ils disent; en excusant leurs défauts; et enfin en empêchant les mauvais discours et les médisances, si l'on a assez d'autorité pour cela, ou, du moins, en témoignant par sa froideur et par son silence qu'on n'y veut prendre aucune part.

... L'on pourrait demander ici si la conversation des femmes est avantageuse aux jeunes gens; à quoi il n'est pas difficile de répondre, si l'on veut suivre les lumières du christianisme plutôt que les maximes corrompues du siècle.... Il est sans doute qu'il y a du péril dans la conversation des femmes, qui sont appelées pour ce sujet les pièges du diable, et les filets où se prennent ceux qui ne sont pas assez sur leurs gardes 1....

Pour faire voir ici que les jeunes gens ne pensent guère à se former l'esprit en conversant avec les femmes, et à apprendre, comme ils disent, la politesse et la civilité, c'est qu'ils n'aiment guère, pour l'ordinaire, la conversation de celles qui sont un peu âgées, quoique leur sérieux et leur grande expérience leur pussent être plus utiles; mais ils aiment bien plus la beauté du corps que celle de l'esprit; et l'éclat d'un jeune visage a pour eux bien plus de charmes que les traits d'une vertu et d'un mérite extraordinaires dans une vieille....

— ■ Il faut bien apprendre les cérémonies qui se pratiquent dans les pays où l'on se trouve. J'appelle céré-

1. Nicole dit peu galamment : « avoir une femme pour conseiller, c'est avoir une double concupiscence » (Essais de Morale, t. VI, p. 266.) Ce n'était pas l'avis de Franklin.

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monies les marques extérieures d'honneur et de respect qu'on rend à certaines personnes....

Il faut toujours user des cérémonies avec beaucoup de prudence et d'honnêteté, et n'en être ni chiche ni prodigue.

N'en point faire du tout, c'est grossièreté; en faire par intérêt, c'est déguisement et flatterie. En faire à des personnes fort occupées, c'est indiscrétion. En faire à ceux qu'on n'a pas dessein d'obliger, c'est une insulte.

Il ne faut pas affecter des cérémonies inutiles, en refusant, par exemple, la première place, quand on la mérite sans contredit, et donner, comme l'on dit, bataille pour ne pas passer le premier à une porte.

Il ne faut pas se promener quand tous les autres sont assis, ni ronger ses ongles, ni nettoyer ses dents devant le monde; c'est témoigner que la compagnie ne plaît pas, et qu'on cherche à se désennuyer par ces petits amusements.

Il ne faut pas, quand on est assis, ou s'appuyer sur les autres, ou leur tourner le dos, ou étendre les bras, ou faire des gesticulations indécentes; de semblables libertés ne conviennent qu'à des personnes extrêmement relevées au-dessus des autres.

C'est une maxime fondamentale de notre religion, qu'il faut toujours traiter les autres de la même manière que nous voudrions être traités nous-mêmes. Excusez donc toujours les défauts du prochain, et interprétez bien ses actions et ses paroles. Ainsi, si, en entrant, quelqu'un ne vous salue pas, ne dites point qu'il vous méprise et vous dédaigne: mais croyez plutôt qu'il ne vous a pas vu. ou qu'il avait l'esprit distrait et trop occupé ta quelque autre chose.

Tâchez d'être d'une humeur égale, et accommodez-vous toujours à celle des autres, quand elle ne sympathise pas avec la vôtre.

La complaisance est l'âme de la société et l'assaisonnement de la conversation. Elle doit donc être fort grande h l'égard de toutes sortes de personnes, sans

nous faire néanmoins approuver jamais ce qui est manifestement injuste et mauvais....

— Soyez toujours plus aise d'écouter ce que disent les autres que de parler vous-même; et souvenez-vous à ce sujet de ce que dit Plutarque, que Numa apprit aux Romains à révérer plus qu'aucune autre une déesse à qui il donna le nom de Tacita (la silencieuse)....

L'avantage qu'on tire du silence, c'est qu'il fait au moins passer devant le monde pour très sages ceux qui le savent garder, quelque ignorants et stupides qu'ils soient l.

Il y a des temps où il ne faut rien dire, il y en a où il faut dire quelque chose; mais il n'y en a aucun auquel il faille dire tout ce qu'on sait.

Soyez fort retenu quand vous vous trouverez en compagnie, où il y a des personnes de qualité, des gens de grande érudition et des vieillards, à qui l'âge a donné beaucoup d'expérience.

Quand vous vous ingérez de parler, prenez bien garde à ces trois choses : de quoi on parle; — devant qui vous avez à parler; — de quelle manière vous devez parler.

N'ouvrez pas la bouche avant que vous ayez bien conçu et digéré dans votre esprit ce que vous avez à dire 2, de peur que vos pensées ne soient semblables à ces avortons qui n'ont pas assez de temps pour se former parfaitement; car la peine qu'on a à s'énoncer ne vient, d'ordinaire, que de ce qu'on ne conçoit pas bien

d. Grimarest, dans la Vie de Molière, raconte une scène bien amusante. Molière et Chapelle, revenant par eau d'Auteuil à Paris, discutaient sur Gassendi et Descartes devant un religieux minime qui se trouvait sur le bateau; les deux interlocuteurs le prenaient pour juge. Le minime ne répondait que par des hom! hom! ou des mouvements de tête. Nos philosophes furent assez confus de s'apercevoir plus tard, à sa besace, que c'était un frère servant, fort étranger à ces questions; Molière dit alors au jeune Baron, qui les accompagnait : « Voyez, petit garçon, ce que fait le silence quand il est observé avec conduite ».

2. « Il y a des gens, dit finement La Bruyère, qui parlent un moment avant que d'avoir pensé. » (Caractères, ch. iv.)

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ce qu'on a à dire; car l'on s'énonce toujours bien quand l'on a bien rangé dans son esprit tout ce qu'on veut dire....

Ne vous ingérez point de parler des choses qui sont au-dessus de votre portée, et ne parlez même de celles que vous pensez savoir le mieux qu'avec grande modération et retenue.

Si vous voulez passer pour habile homme, travaillez à l'être effectivement; car le temps, qui découvre tout, vous fera enfin paraître tel que vous êtes; et il se pourrait même trouver quelqu'un dans la compagnie qui ferait peut-être éclater votre ignorance, à votre confusion.

Si l'occasion se présente" de raconter quelque histoire, venez-en tout d'un coup au fait, sans vous arrêter à faire de longs et d'ennuyeux préambules, et servez-vous toujours, en les- racontant, d'expressions propres, naturelles et agréables....

Tâchez toujours d'excuser celui dont on dit du mal; et si vous ne pouvez excuser l'action qu'on blâme, excusez-en au moins l'intention en disant qu'il a été surpris et qu'il n'y a point fait assez de réflexion. Que si vous n'en pouvez pas excuser l'intention, attribuez ce qu'il a fait à l'infirmité humaine et à la violence de la tentation, qui en aurait bien emporté d'autres s'ils se fussent trouvés en la même occasion que lui.

Si quelqu'un dit quelque sottise, ou faites semblant que vous ne l'avez pas ouïe, ou témoignez par votre froideur ou par votre silence que vous êtes bien aise de n'y prendre aucune part.

Il ne faut pas. quand on est dans une compagnie, ni demeurer toujours dans le silence, ni aussi parler continuellement : l'un serait une marque de stupidité ou de mépris; et l'autre témoignerait une trop grande présomption de suffisance. 11 est juste ([ne chacun paye son écot, autant pour la nourriture de l'esprit que pour celle (lu corps.

Il faut que les entretiens soient toujours convenables aux lieux et aux personnes avec qui l'on se trouve.

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Ainsi l'on a mauvaise grâce de faire le Caton 1 devant des femmes, ou le prêcheur devant des gens qui ne songent qu'à se divertir. L'on ne doit pas aussi proposer à la table des points de théologie, ou des questions difficiles à résoudre, mais seulement des choses dont chacun peut dire sa pensée, sans trop s'appliquer l'esprit....

Que si l'on a avancé une opinion extravagante et pernicieuse, il est utile et même digne de louange de la changer ; au lieu que ce serait une chose honteuse de changer un sentiment quand il est juste et véritable. Il n'appartient qu'aux personnes qui ont de la lumière et du jugement, dit saint Augustin, de se repentir des choses mal dites; et l'on est, d'ordinaire, plus admiré quand on devient contre soi-même le censeur d'un sentiment avancé mal à propos que si l'on ne l'avait jamais eu, ou bien si l'on en avait corrigé un autre....

— L'on n'aime pas, d'ordinaire, les railleurs, les vanteurs et les grands parleurs.

Il faut pourtant bien distinguer ici la raillerie innocente d'avec celle qui est tout à fait odieuse.

Car il y a une raillerie qui non seulement est permise, mais qui fait même l'assaisonnement de toutes les conversations; c'est pourquoi ceux qui réussissent y sont toujours très bien reçus. Or j'appelle raillerie une chose de bon sens dite à propos et qui divertit. Pour cela il faut :

1° Qu'elle soit subtile et délicate; car l'on se moque de la raillerie et du railleur quand elle n'est pas telle.

2° Il ne faut pas que les choses dont on raille soient sérieuses ou criminelles, car il n'y a pas sujet de railler quand il n'y a pas sujet de rire.

3° Les défauts considérables du corps et de l'esprit n'y doivent pas servir de sujets. L'homme ne s'est pas formé lui-même; c'est Dieu qui l'a fait tel qu'il est; c'est donc sur lui que retombent ces railleries.

1. Caton le Censeur (233-183 avant Jésus-Christ), célèbre pour sa sévérité contre le luxe, principalement des femmes.

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4° Il faut railler avec discrétion : ainsi il ne faut jamais railler les personnes puissantes.

5° Il ne faut jamais railler les misérables, parce qu'ils sont dignes de compassion.

Enfin il faut railler avec modération, car l'excès est toujours blâmable, et il n'y a pas de plaisir de pousser les gens à bout.

Je ne parle donc pas ici de ceux dont les railleries sont piquantes, et qui ne se soucient pas de- faire de la peine et de la confusion aux autres, pourvu que par là ils se fassent valoir et qu'ils acquièrent la réputation d'avoir de l'esprit. Il n'y a rien qui décrie et qui fasse tant haïr un jeune homme que cela.

Ceux qui se vantent sont encore des gens fort incommodes dans la conversation; car ils ont toujours dans la bouche les noms de leurs ancêtres et de leurs terres, et ils ne parlent que de leur esprit et de leurs desseins.

Craignez de vous plaire, de peur que vous ne plaisiez qu'à vous seul. Il est des bonnes qualités de notre âme comme de la nudité de notre corps. Nous les devons toujours cacher à nos gens, et la modestie ne nous permet pas de nous y arrêter.

Il y a encore des bizarres qui ne s'aiment qu'eux-mêmes, à qui tout ce que disent les autres déplaît, et qui ne trouvent rien de bien fait que ce qu'ils font.

Les entêtés et les opiniâtres sont encore fort odieux.

Quand les choses sont de peu de conséquence, il ne faut pas les vouloir emporter de haute lutte; la victoire es! toujours dangereuse en ces sortes de rencontres, puisque souvent l'on perd un bon ami pour une chose de néant. D'ailleurs on fait voir sa mauvaise humeur en bonne compagnie.

(Cousteî, Règles de l'éducation des enfants.)

Sur les persécutions de Port-Royal1.

.... Il faut qu'il y ait un étrange renversement dans les choses de ce monde, puisque nous voyons ceux que l'on peut dire certainement avoir rendu quelque service à l'Eglise, être persécutés, maltraités, calomniés, opprimés sous le faux nom d'une secte imaginaire, et osant à peine se défendre contre les plus injustes et les plus outrageuses accusations; et ceux au contraire qui déshonorent l'Eglise par leurs ignorances, et par leurs emportements, comme a fait M. Mallet, être en honneur et en crédit, et non seulement ne craindre pas d'être punis pour leurs excès, mais se faire craindre euxmêmes, par le pouvoir qu'on leur donne, à tous ceux qu'ils prennent pour leurs ennemis parce qu'ils le sont de leurs erreurs, de leurs extravagances et de leurs mensonges.

Après tout, néanmoins, nous n'avons pas lieu de nous étonner si fort de cette conduite. Dieu le permet, Dieu l'ordonne pour le bien de ses élus. Et, la considérant dans cette vue, nous ne devons pas seulement nous y soumettre, mais l'adorer et baiser la main qui nous frappe. Oui, mon Dieu, j'adore l'infinie variété de vos ordres toujours justes, toujours saints dans le gouvernement de vos créatures, et anciennes et nouvelles, c'est-à-dire du monde et de l'Eglise.

Ce serait avoir peu de foi dans une promesse que d'être touché de ce qui se passe dans ces jours de

1. « Nous sommes peu capables de lire aujourd'hui ces gros volumes d'accablantes discussions. La conclusion seule s'en doit remarquer, comme ayant bien de l'éloquence et du sentiment. On rapporte que le chancelier Le Tellier ne pouvait se lasser de relire ces pages et de les faire lire à ses amis : son enthousiasme, pourtant, n'allait pas jusqu'à en rien citer au roi. Racine, dit-on, les relisait aussi avec une vivacité d'admiration clans laquelle je voudrais nous voir entrer encore, tant la beauté morale y est pour beaucoup! » (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. V, p. 297.)

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