I. Je'ne formais le dessein
homme de vingt ou vingt -cinq ans, sachant qu'un homme d'un autre âge est, d'ordinaire, peu propre pour apprendre les langues aux enfants. Ce dessein ayant été ruiné par ma prison1, je n'y ai plus songé, et j'ai donné tout l'argent que j'avais, à deux mille francs près, pour cette maison aux pauvres. Il est vrai qu'y ayant ici un petit enfant d'une veuve pauvre, qui paraissait avoir bon esprit, je l'ai peu à peu élevé dans ma chambre, et, une bourrasque 2 l'en ayant chassé, je me suis trouvé obligé de lui continuer la charité en l'envoyant à Port-Royal, parce que, sans cela, il se fût perdu parmi les soldats ; et ceux qui me l'avaient ôté par autorité eussent réussi dans le dessein qu'ils avaient de lui nuire. Enfin les circonstances ont été telles, que je ne l'ai pu abandonner sans déplaire à Dieu et violer les dispositions qu'il a mises en moi, qui sont des lois privées, qu'il faut plus suivre que les publiques 3. Mais j'ai bien depuis consenti que l'on continuât dans Port- Royal la charité que j'ai commencé de faire aux enfants de M. Bignon4, tant parce que j'interromps diffi-
1. Le vendredi 14 mai 1638, Saint-Cyran était conduit au donjon de Vincennes, où il resta prisonnier jusqu'à la mort de Richelieu.
2. M. de Saint-Gyran, bien que fort maltraité par le lieutenant du gouverneur de Vincennes, avait pris soin de ses deux fils; et, « comme son zèle pour l'éducation des enfants était infini, raconte Lancelot, il en joignit un troisième, qui était fils d'une pauvre femme, nièce du chantre de la Sainte-Chapelle. Ce dernier devança bientôt les deux autres, de quoi la femme du lieutenant conçut tant de jalousie, qu'elle fit défense à M. de Saint- Cyran de voir des enfants, prenant prétexte qu'il pourrait leur inspirer de mauvaises maximes. » (Mém., t. I, p. 133.)
3. La netteté de ces déclarations explique l'ascendant de Saint- Cyran. Il disait un jour à Lemaitre : « Vous n'êtes pas encore accoutumé à ce langage, et on ne parle pas comme cela dans le monde, mais voilà six pieds de terre (sa chambre) où on ne craint ni chancelier, ni personne. Il n'y a point de puissance qui nous puisse empêcher de parler ici de la vérité comme elle le mérite. »
4. « On dut aux sollicitations de cet illustre magistrat (Jérôme Bignon) l'établissement des Petites Écoles de Port-Royal. M. de Saint-Cyran l'avait souvent entretenu de ses vues pour l'éducation chrétienne des enfants, et M. Bignon, après l'avoir longtemps