REMARQUES DU P. BOUHOURS
choses nie manquent; défaillance ne signifie pas manqucment et défaut, en ce sens-là. On dit : Défaillance do cœur, défaillance d'esprit, défaillance des astres; mais on ne dit pas défaillance d'argent, défaillance d'habits, défaillance des choses nécessaires à la vie.
— L'impuissance où je nie trouve d'être consolé par aucun homme. — Être dans l 'impuissance s'accommode bien à un verbe actif, mais non pas à un verbe passif. On dit : Je suix dans l'impuissance de vous assister, de vous servir; mais je ne crois pas qu'on puisse dire : Je suis dans V impuissance dêtre assisté de mes amis, d'être consolé par aucun homme.
— Si impuissant à vous faire; si facile pour la dissipation et le ris; si fécond à former de bonnes résolutions, et si stérile à en produire les effets. — Ces phrases-là ne sont pas françaises. Quel langage! Je suis impuissant à parler, je suis impuissant à me taire, pour dire : Je ne puis parler, je ne puis me taire. Les étrangers qui commencent à apprendre le français parlent de la sorte; il fallait dire : Si peu maître de votre langue, au lieu de : Si impuissant à vous taire. Facile n'est pas bien avec pour, ni avec un nom; ou il ne veut rien après soi, ou il veut à et un verbe. C'est un esprit facile; c'est une chose facile a faire. Pour fécond et stérile, on ne les joint pas avec des verbes. La terre est féconde; un champ est stérile; mais la terre n'est point féconde à former des métaux dans ses entrailles; un champ n'est point stérile à produire du blé; tout au plus la terre est féconde en métaux, un champ est stérile en blé. Le traducteur aurait pu dire : Si fécond en bonnes résolutions, et si stérile en bons effets.
— De peur que ni abstenant })lus longtemps de votre sacré corps, je ne me refroidisse peu a peu de mes saints désirs. — S'e refroidir de ses saints désirs, c'est une phrase nouvelle que je n'ai point encore entendue, .l'ai toujours ouï dire : Se refroidir dans ses exercices de piété, dans une entreprise où l'on s'est engagé avec chaleur.
— 0 état sacré de la vie religieuse, qui rend V homme chéri de Dieu! Si vous aviez soin de rendre votre âme vide de V affection de toutes les créatures. — ■ Je suis sûr que les gens un peu délicats dans la langue n'aimeront pas ces façons de parler : Rendre chéri, rendre vide. Rendre ne s'accorde pas avec les participes, ni avec toutes sortes d'adjectifs. On ne dit point : // se rend aimé, quoiqu'on dise : Il se rend aimable. On ne dit point aussi rendre vide, non plus que rendre plein, pour dire vider et remplir. Ces locutions sont comme rendre connu, que Balzac a condamné absolument dans le sonnet de Job.
— Comme ils n'ont pas en moi une pleine confiance, ils s'entremettent encore du soin d'eux-mêmes. Cela n'est pas français. On dit bien : S'entremettre d'une affaire; mais on ne dit pas : S'entremettre du soin d'une affaire, ni du soin d'une personne.
— Tous mes désirs soupirent vers vous. C'est le cœur, c'est la personne qui soupire; mais les désirs ne soupirent point; ce sont eux qui font soupirer. Soupirent vers vous n'est pas bien ; il faut dire : Soupirent après vous, ou pour vous.
— Je ne trouve du repos en aucune créature, mais en vous seul, ô mon Dieu. — Cette construction n'est pas régulière. Je ne trouve du repos ne se rapporte pas bien à mais en vous seul. Il fallait tourner autrement la phrase, ou du moins il fallait dire : Mais j'en trouve en vous seul. Les verbes ne doivent point être sousentendus en ces rencontres ; ils doivent être toujours exprimés et on ne doit point craindre de répéter le même mot : la répétition ne choque point quand elle contribue à la régularité de la construction et à la netteté du style.
— Voies vous aimez trop par un amour déréglé. Considérer tout par un œil si pur et si éclairé. — Dès qu'on s'aime trop, on s'aime avec dérèglement; ainsi, par un amour déréglé est inutile après trop. D'ailleurs, s'aimer par un amour déréglé n'est pas bien dit, non plus que
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considérer par un œil si pur et si éclairé ; il faut dire : S'aimer d'un amour déréglé, considérer tout d'un œil si pur et si éclairé.
— Il y en a peu qui sortent entièrement de leurs inclinations et de leur humeur. — Ce n'est pas bien parler français pour dire : Qui renoncent entièrement à leurs inclinations et à leur humeur. On dit d'un homme que la passion emporte : Il est hors de soi, il est rentré en soi-même; mais on ne dit point : Il est sorti de soimême; ainsi on dit : Sortir de son péché, sortir de son caractère; mais on ne dit point -.Sortir de ses inclinations et de son humeur....
Nous ne finirions jamais, dit Eugène, si je vous lisais tous les endroits que j'ai marqués. Il n'y a pas un chapitre sur lequel je n'aie plusieurs doutes. Cependant Y Imitation de Jésus-Christ est le plus petit livre de ces messieurs; et de tous leurs livres c'est celui qui a eu le plus de cours; on en a fait jusqu'à treize éditions. — Je conclus de tout cela, dit Ariste, que les plus grands maîtres sont capables de se méprendre quelquefois, etc.
(Deuxième entretien d' 'Ariste et d'Eugène, p. 187.)