‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 57 sur 59 · REMARQUES DU P. BOUHOURS · texte numérisé non relu

REMARQUES DU P. BOUHOURS

qui font à peu près le même effet. Témoin une impertinence signalée, un égarement prodigieux, un attentat insupportable, un emportement diabolique, un effroyable excès de malice et de folie. Pour ce qui regarde retendue des périodes, bien loin de les accourcir, ils y ajoutent des queues qui rendent le discours extrêmement long. Par exemple, après de grandes périodes qui lassent déjà d'elles-mêmes, ils mettent d'ordinaire quelque participe, comme : Étant certain que..., rien n'étant plus avantageux que..., ce qui ne sert pas trop à délasser les esprits et à faire reprendre haleine aux lecteurs.

A la vérité, je ne trouve dans V Imitât ion de Jésus- Christ ni des expressions hyperboliques, ni des périodes démesurées; cependant, à ne vous rien déguiser, j'y trouve je ne sais quoi qui me fait de la peine. Ce sont peut-être des scrupules; vous en jugerez, s'il vous plaît.... Je commence par l'épître dédicatoire.

Tant s'en faut que ce glorieux rabaissement soit indigne du courage de votre naissance. Je vous avoue que ce glorieux rabaissement ne me plaît guère. — Il ne me plaît point du tout, dit Ariste, et je doute que rabaissement soit français. J'ai bien ouï dire le rabais des monnaies; et on pourrait dire peut-être le rabaissement d'une personne à qui on fait perdre sa dignité et son rang; mais je ne crois pas qu'on dise rabaissement pour humilité, et ce glorieux n'y revient point trop selon mon sens.

— Il y a dans l'Avertissement au lecteur un mot qui m'a surpris, continua Eugène; le voici : Il égale la haulesse et la magnificence des ouvrages des saints Pères. Que dites-vous de Iiautesse? — J'avais cru jusqu'à cette heure, dit Ariste, que la hautessc était affectée au grand seigneur, et je ne croyais pas qu'on dût jamais donner de la hautessc aux saints Pères. J'aimerais autant leur donner de Y altesse, et je trouverais au^si bon Yaltesse de leurs ouvrages que la haut esse. Raillerie à part, la hautesse me choque encore plus que

le rabaissement. Mais voyons le reste. (Eugène lut alors les endroits suivants :) L'œil est insatiable de voir; ils travaillent plus à s'acquérir de Vèclat qu'à se fonder dans V humilité. Ceux qui sont encore nouveaux et inexpérimentés dans la voie de Dieu.

— Je trouve vos premiers doutes assez bien fondés, dit Ariste. Insatiable est de ces mots qui n'ont point de queue, et qui ne régissent rien. On dit : Une avarice insatiable, un cœur insatiable; mais on ne dit point insatiable de manger, ni insatiable de voir. A la vérité, on peut dire un désir insatiable d'apprendre; mais alors d'apprendre est régi par désir, et non pas par insatiable.

Se fonder dans l'humilité ne me semble pas trop bon; mais acquérir de l'éclat ne me semble pas français. On dit bien aimer l'éclat, faire de Vèclat; mais on ne dit pas, que je sache, acquérir de Vèclat, en quelque sens que ce soit.

Pour inexpérimenté, c'est un mot de la façon de ces messieurs, aussi bien qu'inalliè, inalliable, incorrompu, inconvertible, intolérance, clairvoyance, inobservation, inattention, dèsoccupation, dèsoccuper, désaveugler, coronateur , insidiateur; à quoi l'on peut ajouter èlèvement, abrègement, brisement, déchirement, resserrement, attièdissement ; et ces adverbes dèclarement, inexplicablement, et inconteslableynent. Car ils ne font point de difficulté de faire des mots nouveaux, et ils prétendent même avoir ce droit-là; comme si des particuliers et des solitaires avaient une autorité que les rois mêmes n'ont pas.

— C'est apparemment en vertu de cette autorité prétendue, dit Eugène, que le traducteur de Y Imitation a fait un mot dont nous n'avions jamais ouï parler; c'est indisposer, avec une signification active : Celui qui, après m'avoir reçu, se répand aussitôt en des satisfactions extérieures, s'indispose beaucoup pour me recevoir.... . — Cet indisposer est gaillard, répondit Ariste; et j< suis bien trompé si ce mot-là fait fortune, car il est des mots à peu près comme des hommes; il y en a qui ont

REMARQUES DU P.. ROUHOURS 309

une étoile heureuse, pour parler ainsi, et qui sont reçus dès qu'ils se présentent; mais il y en a de malheureux qu'on ne peut souffrir, et auxquels on ne s'accoutume jamais. Indisposer est du nombre de ces malheureux, aussi bien c[uèlèvement, que ces messieurs mettent partout et dont personne qu'eux ne se sert.

— Que voulez-vous ? dit Eugène ; ils aiment les mots nouveaux, et ils se plaisent à en faire. Mais passons outre. Aimez-vous se trouver dans l'obscurcissement, dans Venivrement et dans le resserrement'?..* Aimezvous Y enivrement des divertissements du monde? Complaire à Dieu, au lieu de plaire ?..

— A ne vous rien déguiser, dit Ariste, je n'aime point tout cela.

— Je ne sais, reprit Eugène, si vous aimerez davantage ce qui me reste à vous lire.... Vous serez sujet malgré vous à la mutabilité et au changement. Celui qui est encore assujetti au trouble de ses passions. — Ces deux phrases ne me plaisent point. On est sujet au changement, mais on n'est point sujet à la mutabilité; qui dit mutabilité dit une disposition au changement : être muable, c'est être sujet à changer; de sorte qu'être sujet à la mutabilité vaut autant qu'être sujet à la disposition au changement et au pouvoir de changer; ce qui ne me semble pas trop raisonnable. Je dis de même d'assujetti au trouble de ses passions, ou est assujetti à ses passions; on est esclave de ses passiens, mais on n'est point assujetti au trouble, ni esclave du trouble de ses passions; cela n'est ni selon la raison, ni selon l'usage.

— Qu'il est triste, au contraire, et pénible de voir des personnes sans ordre et sans règle! — Il est triste de voir, il est pénible de voir, me fait de la peine.

— Celui-là est vraiment sage qui ne prête point l oreille aux amorces et aux enchantements de ces sirènes qui tuent en caressant. — Je pardonnerais ce prêter Voreille aux amorces à de petits écrivains qui ne sont pas obligés d'être si exacts; mais je ne puis le

pardonner à de grands auteurs qui ne se doivent rien pardonner à eux-mêmes. Amorces est de ces mots métaphoriques auxquels il reste toujours quelque chose de leur signification propre. On dit bien les amorces du vice; on dirait : Se laisser prendre aux amorces des sirènes; mais je doute qu'on puisse dire : Prêter l'oreille aux amorces. 11 me semble que ces deux mots oreille et amorces ne sont pas faits l'un pour l'autre.

— Que cette vie est malheureuse, puisqu'elle est toujours assiégée de pièges et de filets, et pleine d'une infinité d'ennemis qui l'environnent de toutes parts ! — Ce mot d'assiégée ne s'accorde pas trop bien avec pièges et filets; il s'accorderait mieux avec ennemis, et cet endroit serait plus juste de la sorte : Que cette vie est malheureuse, puisqu'elle est toujours assiégée d'ennemis, et pleine d'une infinité de pièges et de filets qui l'environnent de toutes parts !

— Afin que vous soyez le dominateur de vos actions. — Bon Dieu, quelle façon de parler! J'aimerais autant dire, le seigneur et le roi de vos actions. Ce n'est pas que dominateur ne soit français; mais c'est que dominateur et actions ne s'accommodent pas ensemble.

— Il faut que vous conserviez votre âme dans une privation de toutes les douceurs. Abaissez mon cou et ma tête superbes, afin de faire plier ma volonté déréglée et inflexible sous la rectitude et la sainteté de la vôtre. — Voilà ce qui s'appelle des phrases. Conserver son âme dans la privation de toutes les douceurs; faire plier sa volonté sous la rectitude de la volonté de Dieu; ou je ne m'y connais pas, ou cela est un peu Nervèze i.

— Je suis dans une défaillance générale de toutes clioses. — Ce n'est pas bien parler, pour dire : toutes

1. De Nervèze, auteur d'Essais poétiques dédiés à Henri de Bourbon (1603). — Furetière, dans ses factums, parle des métaphores outrées qui rendent ridicules ses chansons, sonnets, héroïdes, ballets, etc. Le P. Bouhours dit un peu plus haut : Le nervèze, le galimatias, le phébus.

Page 1