CHAPITRE III
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La conférence que l'on va lire contient le récit d'une petite expédition en Angleterre ingénieusement combinée et dont le succès a été complet. M. Godart ne pouvait mieux faire que d'emmener quelques-uns de ses élèves visiter les collèges anglais; nulle explication ne vaut un voyage.
La conférence eut lieu le vendredi soir 15 juin à Técole Monge ; je la transcris ici telle quelle :
Mes amis,
J'ai accepté, je pourrais plutôt dire sollicité la mission de vous parler d'un des plus courts, mais des plus agréables voyages que j'aie jamais faits : celui qui m'a conduit aux vacances de la Pentecôte en Angleterre, en compagnie du directeur, de quelques professeurs et d'une douzaine d'élèves de cette école.
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Dans le temps jadis, — celui qu'on appelle si volontiers le bon temps parce qu'il est loin et qu'on est sûr qu'il ne reviendra pas, — les grands voyageurs comme les grands conquérants avaient à leurs côtés un barde pour chanter leurs exploits; leurs récits commençaient généralement par une description minutieuse des hommes et des choses, et par les péripéties du passage de quelque rivière ou de quelque bras de mer. Nous aussi, nous avons passé les mers, mais sur un steamer plus pratique que poétique, à Tendroit précis où le génie de l'homme percera bientôt sans doute un tunnel à la fois sous-terrain et sous-marin, à moins qu'il ne jette d'un rivage à l'autre un pont quasisurnaturel dont le plan est déjà dressé. De cette traversée je ne vous dirai rien, ayant dormi à poings fermés pendant que, sur le pont au-dessus de ma tète, vos camarades donnaient un véritable bal et menaient grand tumulte. Mais ce qui mérite mention plus pour l'originalité que pour la majesté de la chose, c'est notre arrivée à destination dans deux fourgons de bagages*
En Angleterre, le lundi de la Pentecôte est grande fête; tout chôme à Londres; un match de cricket contribuait en plus à attirer la foule sur la ligne de Windsor ; les trains se succédaient à courts intervalles, mais tous étaient remplis et nous n'eûmes d'autre ressource que d'escalader les wagons de
marchandises, où siégeait déjà un vaste aréopage de dames et de messieurs vêtus de flanelles multicolores! Ajoutez que notre caravane criait la faim, ce qui d'ailleurs lui arriva plus d'une fois pendant le voyage; faute de mieux elle avait consommé, en attendant le train, ces petites tablettes de chocolat qui viennent d'elles-mêmes s'offrir à vous en échange d'un penny déposé dans la machine qui les contient; il s'en trouve de semblables dans toutes les gares anglaises, mais jamais, je crois, elles n'avaient joui d'un semblable succès.
Je vais vous donner un aperçu du paysage que nous avons eu sous les yeux pendant quarante-huit heures et dont le célèbre château de la reine d'Angleterre était le centre. Ce château, commencé par Edouard III sur l'emplacement d'une forteresse élevée par Guillaume le Conquérant, est l'une des plus grandes résidences royales du monde ; de près il ne fait pas un grand effet ; le gros donjon ressemble à une boite à biscuits et l'ensemble rappelle ces constructions savantes qui ornent les devantures des confiseurs de province; mais d'un peu loin il y a tant de crânerie dans la position du castel sur sa colline, avec la Tamise à ses pieds et la forêt de Windsor formant son manteau de cour, que le spectacle devient véritablement grandiose. (Projections.)
L'après-midi de lundi fut consacré à la visite du
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collège de Beaumont, situé dans la forêt, à deux lieues environ du château; ce collège appartient aux Jésuites et, bien que le système n'y soit pas le même que dans les Public Schools, il diffère essentiellement du système français par la liberté qui est laissée aux élèves et par Torganisation des jeux. Le parc est admirable ; un match de cricket avait lieu entre les élèves et les anciens élèves; un grand nombre de spectateurs animaient la vaste prairie entourée d'une ceinture d'arbres séculaires; au fond se dressait le joli pavillon du Cricket-Club et autour de l'enceinte des mâts vénitiens portaient les drapeaux des camps adverses. — C'était un gai et joli spectacle; j'ai appelé de mes vœux, en voyant cela, le jour où sur les pelouses du Bois de Boulogne un match semblable vous réunirait, mes amis, et où no^ trois couleurs françaises, claquant» joyeusement au-dessus de vos têtes, célébreraient une de ces victoires morales qui valent toutes les autres, l'acclimatation définitive sur notre sol d'une éducation virile et libre.
Je me hâte d'en arriver à la journée du mardi 22 mai qui, si je ne me trompe, marquera surtout dans les souvenirs de cette excursion, en même temps qu'elle aura des conséquences importantes pour l'avenir de votre école. Elle fut consacrée tout entière au collège d'Eton. (Projections.)
Eton n'est séparé de Windsor que par la Tamise ;
cette proximité nous avait permis déjà, la veille au soir, d'aller jeter un coup d'œil sur l'ensemble des vieux bâtiments gothiques et sur les perspectives ombreuses du parc qui les entoure. J'avais en même temps réglé avec l'un des principaux professeurs du collège, Taimable M. Mitchell, Tordre du jour du lendemain; nous devions venir à neuf heures et un quart pour assister au service à la chapelle. La chapelle d'Eton est un beau monument orné de vitraux et de boiseries remarquables ; on y entendit ce matin-là de bonne musique, mais je ne crois pas me tromper en affirmant que ce qui frappa davantage vos camarades, ce fut de voir plus de cinq cents collégiens sortir de l'édifice sans l'aide de cloches et de rangs et sans la moindre apparence de désordre ; pas un chuchotement, pas une gaminerie, la tenue la plus correcte... Ce n'était que le premier de leurs étonnements. Le headmaster (traduisez le directeur) nous promena ensuite dans le collège, dans la partie la plus ancienne où habitent les soixante-dix scholars ou internes ; les fixais de leur pension sont payés par une dotation faite jadis par Henri VI, et ces bourses s'obtiennent par un concours très difficile; aussi l'honneur qui en résulte pour ceux qui le passent avec succès est-il grand; et l'on voit beaucoup de familles riches faire concourir leurs enfants. Parmi eux» nous fîmes la connaissance du
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jeune Peel, le petit-fils de sir Robert Peel, le grand ministre, — et lui-même Tun des élèves les plus étonnamment doués et les plus instruits que Ton ait jamais vus à Eton. A part ces soixante-dix internes, tous les étoniens sont répartis chez les professeurs, qui en logent chacun de vingt-cinq à quarante.
Le headmaster tira d'une vieille armoire un chapeau tricorne ayant appartenu au plus célèbre de ses prédécesseurs, dont l'anecdote suivante suffira à vous peindre le caractère; l'éducation anglaise n'était pas alors ce qu'elle est aujourd'hui et les relations entre maîtres et élèves manquaient souvent de cordialité. Il y eut un jour à je ne sais quel propos une révolte violente que le headmaster* n'eut pas les moyens de dompter sur-le-champ ; il se laissa donc dicter des conditions, mais prit sa revanche le soir même; quand tous les élèves furent rentrés dans leurs chambres, il les enferma à clef; puis s'introduisant successivement dans chaque cellule armé d'un gros bâton, il les fustigea fortement, ce qui ne manqua pas de lui procurer une grande considération dans l'école. Ce temps est loin, et au contraire la caractéristique actuelle c'est l'absence de tout antagonisme, c'est la franche amitié, c'est une confiance réciproque.
Tandis que le gros de notre expédition parcourait les bibliothèques, les salons de lecture, les salles
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de billards, voire même la cuisine où rôtissaient des masses de viandes profondément imposantes, nous étions au nombre de cinq occupés à inscrire nos noms sur le registre de VEion Society^ où nous avait conduits son président, lord Ampthill ; cette association, qui ne peut dépasser vingt-huit membres, est très ancienne ; chaque semaine on y discute quelque question politique, littéraire ou sociale; les discours sont conservés dans de gros registres où la génération d'aujourd'hui retrouve la prose de M. Gladstone quand il était lui-même, il y a bien longtemps, élève d'Eton et membre de cette société d'élite. Le local est petit, mais très confortable ; trois jeunes gens s'y trouvaient réunis quand nous y sommes entrés : l'un d'entre eux faisait une version à l'aide d'un volumineux dictionnaire; les
deux autres lisaient les journaux du jour Je me
souviens du sujet mis en discussion la semaine précédente : Dans l'état actuel de la civilisation, une nation victorieuse a-t-elle plus d'avantages à exiger du vaincu une indemnité de guerre qu'une cession de territoire? En sortant de là, un d'entre vous me donna une preuve non équivoque de sa justesse de jugement par la réflexion qu'il me communiqua : « Comme tout cela, me dit-il, est peu enfantin; ces enfants sont déjà des hommes. » Rien ne vaut décidément de voir par soi-même ; j'aurais eu beau répéter vingt fois cette vérité que vous ne l'eussiez.
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pas acceptée; je sais bien qu'il y a là quelque invraisemblance. Et oui, ces enfants sont des hommes; on parle toujours de leurs muscles solides; mais leur caractère Test bien davantage et c'est ce que j'admire le plus dans ce système d'éducation Vous me permettrez de revenir tout à
l'heure sur ce sujet-là.
Le déjeuner eut lieu chez d'aimables professeurs qui se partagèrent les invités; nous étions huit à la table de M. Mitchell, dont la maison est impor-» tante et contient près de quarante élèves; leurs chambres donnent sur des corridors qui forment un véritable dédale; chaque chambre est petite, mais constitue un ce chez soi » véritable ; des gravures, des panoplies et surtout des raquettes, des balles, parfois un casque et un fusil de volontaire, ou une paire d'avirons en miniature remportée comme prix dans quelque régate, apprennent d'un coup d'œil au visiteur quelles sont les occupations favorites de celui qui habite ce petit sanctuaire très personnel... A cette heure de l'après-midi, la plupart des chambres étaient vides : quelques élèves pourtant nous firent les honneurs des leurs, et un Écossais nous régala d'un petit air de cornemuse qui lui valut une ovation. — Dans le parc, sous les grands arbres, au bord de la rivière, sur les pelouses unies que la tondeuse, dans sa marche régulière, semble rayer de velours et de satin, on
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jouait au cricket... Mais la « great attraction » était sur la rivière elle-même, où se préparait une expédition nautique par les soins de lord Ampthill, qui joint à ses fonctions de président de Y Eton Society, celles plus importantes encore de capitaine des bateaux, capiainofthe hoats. Les rameurs de bonne volonté étaient nombreux pour répondre à son appel. Ton s'arrachait aimablement les jeunes Frenchmen; ceux-ci ont vu de leurs propres yeux comment on rame dans un outrigger à banc mobile, et je pense qu'ils se sont pris d'enthousiasme pour un sport que, pour ma part, je n'hésite pas à placer en tête de tous les autres. Je compte donc sur leurs récits pour répandre parmi vous un peu de cet enthousiasme... Personne, d'ailleurs, ne résista h l'entraînement, et nous descendîmes, M. Bedorez et moi, dans un canot dont M. Godart prit le gouvernail... Après tout, cela ne changeait rien à ses habitudes : n'est-il pas le pilote de cette grande embarcation qui s'appelle Técole Monge, et quel est le récif qu'il ne sache éviter de son coup de barre à la fois souple et vigoureux?
Ce même soir, un dîner réunit à Windsor les collégiens anglais et français : des invitations, au nom du directeur de l'école Monge, avaient été distribuées à la hâte à ceux qui nous avaient donné, depuis le matin, un si parfait échantillon de la cordiale hospitalité britannique; tous, malheureuse-
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ment, ne furent pas libres d'y répondre. Pendant le dîner, j'avais à côté de moi M. Hua, un Français fixé à Eton, où il est professeur; je voudrais avoir le temps de vous redire tout ce que ce Français, qui n'a rien perdu de sa nationalité, m'a dit de l'éducation anglaise. Sa conversation, spirituelle et vive, me confirmait dans les jugements favorables que j'ai, depuis peu, livrés au public. Au dessert, M. Godart porta éloquemment un toast à Sa Majesté la Reine d'Angleterre; puis, ce fut le tour de votre serviteur de boire à la prospérité d'Eton; notre ami Arthur Roy leva son verre à la santé de lord Ampthill, qu'il remercia, en anglais, de son charmant accueil; le capitaine' des bateaux riposta en français et promit de venir, le plus tôt qu'il pourrait, voir l'école Monge. — Il viendra, n'en doutez pas; dépêchez-vous de bien ramer et de parler couramment sa langue; ce sera un moyen excellent de lui montrer ce que valent les Français. — Le récit de ce banquet et de ces toasts ne peut se terminer que par un toast; je n'ai là que de l'eau sucrée, mais le contenu importe peu. Avant donc que de passer à un autre ordre d'idées, je bois à la première école de France et à son directeur!
La deuxième étape de ce trop court voyage a consisté dans une rapide excursion à travers les monuments universitaires d'Oxford : j'ai là quel-
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ques vues qui pourront peut-être vous intéresser ; avant de vous les montrer, laissez-moi pourtant vous parler d'autre chose. Un auteur ne devrait jamais se citer lui-même; aussi bien n'est-ce pas ma prose que je vais vous lire, mais un passage écrit par un autre et que j'ai encadré dans la mienne parce qu'il est tout à fait intéressant. Écoutez ces conseils à un écolier. « Le premier conseil que je vous donnerai, c'est celui-ci : Toutes les fois qu'une chose vous effraye, faites-la. Je parle, bien entendu, des choses possibles, de ce qui n'est pas déraisonnable. Le second : Ne perdez jamais l'occasion de faire un effort pénible. Voyezvous un grand arbre? Si vous n'avez rien de mieux à faire après quelques exercices pratiqués sur de plus petits, grimpez au sommet. Vous trouvez-vous devant un fossé? Sautez-le. Rencontrez-vous une haie sur votre chemin? Au lieu de la contourner, passez par-dessus. Un garçon plus âgé que vous vous attaque-t-il? Essayez de le battre. Y a t-il une caisse, un meuble, un lourd fardeau à soulever? Donnez votre coup d'épaule. Ne méprisez aucune fatigue : il n'y en a pas d'inutile. La vigueur musculaire n'est pas seulement une faculté naturelle, comme on le croit trop communément, c'est surtout une faculté qui s'acquiert par le travail, et le corps humain a, sous ce rapport, une si singulière élasticité, qu'un jeune garçon quelconque pourrait
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se proposer comme but de lever bientôt à bras tendu un poids que d'abord il n'aurait pas même pu soulever : il y arriverait presque toujours, à la condition de se soumettre à un exercice régulier, continu et progressif. »
Je livre ceci à vos méditations; mes commentaires n'y ajouteraient rien et votre sagacité vous en fera bien reconnaître toute la justesse. Mais il ne s'agit là que du rôle matériel, je pourrais dire technique, du sport; voici un autre point de vue sur lequel je veux attirer votre attention. « Du berceau à la tombe, fait observer l'auteur d'un roman scolaire très goûté chez nos voisins, le combat est la raison d'être en même temps que le but réel, le but noble et honnête de tout enfant des hommes. Les garçons se querelleront toujours et se battront quelquefois; le combat avec les poings est la manière usuelle dont les petits Anglais vident leurs querelles; apprenez donc la boxe, vous n'y perdrez rien, bien au contraire. Quant au combat, évitez-le le plus possible ; quand viendra le moment, s'il doit venir pour vous, où vous aurez à accepter ou à refuser un défi, dites non si vous le pouvez : seulement, faites bien attention de connaître le motif de votre refus, de ne pas vous le dissimuler à vous-même; ce sera très beau si vous le faites par sentiment chrétien; ce sera justifiable si c'est
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seulement parce que vous n'aimez pas cette besogne-là. Mais n'allez pas refuser par crainte d'être rossé, tout en disant que c'est la crainte de Dieu qui vous inspire, car cela ne serait ni chrétien ni honnête... et, si vous engagez le combat, poussez-le jusqu'au bout et ne lâchez pas tant qu'il vous restera la force de vous tenir debout. » — Sans vouloir faire de politique, je ne puis m'empêcher de remarquer combien ces derniers mots s'appliquent bien h l'attitude qui est aujourd'hui celle de la grande majorité des Françaie, attitude calme et digne, pacifique, mais résolue, de ceux qui se sentent véritablement forts et qui ont pour eux le bon droit incontestable. Il ne faut pas chercher dans ce que vous venez d'entendre un encouragement au combat; battez-vous, je vous en prie, le moins possible, au physique ; mais au moral vous ne vous battrez jamais assez.
Dans quelles circonstances pourrais-je mieux vous tenir ce langage qu'à l'heure solennelle où vient d'entrer dans un repos bien gagné l'homme qui, depuis six mois, donne au monde le spectacle le plus magnifique et qui meurt glorieusement vaincu dans une lutte près de laquelle les victoires •de son père et de ses aïeux paraissent singulièrement pâles et mesquines K