Frédéric II F
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Eh bien, même pour ces batailles-là, la vie nouvelle que nous vous proposons est le meilleur entraînement. Les Anglais le savent bien, eux; beaucoup de vos maîtres ici le reconnaissent également.
Il y a chez tout enfant qui n'est ni maladif ni trop efféminé un sentiment qui le pousse toujours à se montrer plus âgé qu'il n'est; s'en donner l'illusion à lui-même, surtout en donner l'illusion aux autres : tel est son rêve. En réalité, l'effet qu'il produit sur ses voisins est généralement tout autre que l'effet qu'il croit produire, et cela tient à ce que l'enfant copie l'homme" d'une manière gauche et imparfaite, n'apercevant de sa nature que les sailHes, incapable de mettre de la suite et de la logique dans son imitation. Vous entendez bien que je ne parle pas du baby de trois ans qui, voyant son papa fumer, se fait une pipe avec un morceau de bois : je parle de cet instant où naît ce qu'on appelle la pose; je parle du petit jeune homme qui ne songe qu'à la nuance de sa cravate ou à la coupe de sa jaquette, et plus encore du
petit jeune homme qui connaît la vie il dirait
volontiers, par expérience. Sa science s'étend des chevaux de course célèbres aux actrices en vogue ; sa conversation est émaillée de calembours et de plaisanteries à double sens qu'il croit avoir inventés et que plus d'une génération a connus avant lui ;
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toute sa personne respire Tindifférence et l'apathie des blasés. Eh bien! je n'en voudrais pas tant à ce parfait imbécile si je n'avais pas toujours remarqué que cette imitation manquée de la virilité tuait en lui ce qui est vraiment viril, l'énergie, la franchise, le courage; la plupart du temps, il est incapable d'un effort violent; il est maladroit à tous les exercices du corps ; il est menteur et cauteleux, et il fuit le péril sous quelque forme qu'il se présente : voilà son portrait et je crois encore qu'il est flatté !
Vous trouvez, n'est-ce pas, que je vous dis des choses dures; elles sont destinées à passer pardessus vous — non sans vous égratigner un peu, sachez-le — pour aller en frapper d'autres qui, bien plus que vous, méritent de tels reproches.
Au fait! les méritent-ils? Mon Dieu! s'ils en
portent la responsabilité, ils ne sont pas seuls à la porter. Que leur a-t-on offert pour les tirer delà? Quel contrepoids a-t-on fourni à leur fatigue intellectuelle? De quelles distractions les a-t-on entourés? Je suis forcé de convenir que jusqu'à ce jour rien n'a été fait. Mais l'heure est venue où les choses vont changer; à vous qui êtes les premiers servis (et c'est justice, car vous formez une élite) et aux autres ensuite on va proposer, comme le disait M. Godart dernièrement, « de nouveaux devoirs à remplir, devoirs attrayants, mais non moins impérieux que les autres ». Je vous demande
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d'être persuadés que ce changement radical, — et qui, à vous, peut paraître brusque, — que ce changement, dis-je, ne cache aucune arrière-pensée, qu'il n'a pas été inspiré par une anglomanie futile, que depuis longtemps il a été préparé et mûri, qu'il est fait dans le seul dessein d'un mal à réparer et d'un bien à produire. Acceptez-le donc franchement; tout vous y engage, mais principalement les trois motifs suivants : le premier, c'est l'agrément que vous en retirerez; les exercices sportifs sont la source — ignorée par beaucoup d'entre vous — de jouissances exquises; quand vous en aurez goûté, on ne parviendra plus à vous en détacher; la danse, le théâtre, le bal de l'Opéra, les Folies- Bergère et le café de la Paix n'entreront plus en comparaison avec le cricket, le tennis ou le canotage; c'est dans la pratique de ces exercices que vous éprouverez cette sensation indéfinissable que l'on a appelée : la joie de vivre. Ces mots en traduisent-ils exactement l'impression? Je ne crois pas qu'aucun accouplement de mots puisse le faire; celui-ci est pourtant le plus juste, car il donne bien l'idée de la vie physique plus intense, de la vie
intellectuelle plus active Que vous fendiez les
flots de l'Océan ou que d'un vol rapide vous glissiez sur un miroir de glace, que vous teniez la rame ou le fusil, vous sentirez passer en vous un frisson délicieux, non pas celui qui donne la mort et dont
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les charmes épuisent, mais un frisson de vie et de force, impression salutaire d'orgueil et de grandeur qui fait les âmes énergiques et les peuples puissants.
Je sais bien ce que vous allez me répondre mentalement; nous sommes très près les uns des autres; je suis de Tautre côté d'une petite barrière que vous sauterez demain et qui seule vous sépare
du monde Vous allez donc me répondre que ce
que je vous conseille là n'est pas chic du tout... c'est même assez vieux jeu!... Ma foi! je crois bien que j'en ai pensé autant, mais je ne le pense plus aujourd'hui. Pas chic ! Mais je trouve cela très chic, au contraire, d'imposer à son corps tout ce que l'on veut lui faire faire, de récolter des applaudissements, d'exciter la jalousie des voisins, de se mettre en état d'opérer des sauvetages auxquels d'autres ne pourraient seulement pas songer,... et de faire tout cela avec désinvolture, sans avoir l'air d'y toucher... Oui, je trouve cela excessivement chic, d'autant que cela n'empêche pas d'être dans les premiers de sa classe et plus tard de mener une carrière brillante et fructueuse... Ceux qui disent le contraire, disent une bêtise.
Il y a un second motif pour adopter franchement le régime nouveau : c'est qu'il vous ouvre des perspectives aussi séduisantes qu'inattendues. L'éducation anglaise ne consiste pas seulement dans le
grand développement donné aux jeux ; elle est peut-être plus remarquable encore par les libertés qu'elle reconnaît aux enfants et aux jeunes gens. Je vous ai parlé, à propos d'Eton, d'une assemblée de vingt-huit élèves où se discutaient les problèmes les plus compliqués de la politique moderne, les sujets les plus variés inspirés par la littérature ou la science; pas un collège qui n'ait une semblable assemblée, et vous ne pouvez vous figurer avec quelle franchise chacun y exprime son opinion; pas un collège qui n'ait également sa Revue hebdomadaire rédigée par les élèves et imprimée sous leur direction : à côté d'articles de fonds on y trouve le détail des concours athlétiques, le résultat des grandes parties de cricket et de foot-ball, toute la vie intérieure de ces associations sportives qui remplissent les collèges. Vous avez quelque chose de cela ici : vous avez fondé des c!ubs; pour beaucoup la grande affaire a été de choisir un nom et un costume, mais enfin les clubs existent et c'est l'essentiel ; on vous a déjà dit que, quand vous aviez à vous réunir pour un point quelconque à décider en commun, un local serait mis à votre disposition sur la demande de vos capitaines ; de même ceuxci pourront afficher dans la cour couverte les notes, les avis ayant trait aux affaires du club. Ainsi s'introduira par les jeux dans l'école le principe d'une organisation nouvelle basée sur la liberté;
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vous commencerez par être libres pour la récréation, vous le serez ensuite dans les études. — Mais songez qu'il faut du temps et beaucoup de bonne volonté de votre part, car un tel régime serait inapplicable en ce moment; vous n'en pourriez porter les bienfaits. Laissez-moi vous dire que vous êtes très incomplets sous ce rapport. Si vous le voulez pourtant, les choses iront vite ; et tenez, il faut que dans un an vous discutiez dans une assemblée parlementaire comme celle d'Eton les mérites de l'édu* cation anglaise, — et je vous promets aussi un article pour le premier numéro de la Revue de Vécole Monge.
En Angleterre, le self-govemment s'apprend à l'école et c'est ainsi que les citoyens se forment à la vie publique. Ce point de vue m'amène au troisième des motifs que je vous indiquais; il est d'un ordre plus élevé que les deux autres : c'est un motif de patriotisme. Je ne vous dirai pas qu'il faut être prêt à mourir pour la France, parce que je n'admets pas qu'il y en ait un parmi vous, si petit qu'il soit, qui redoute dans l'avenir le champ de bataille et la mitrailleuse; mais je vous dirai qu'il faut vivre pour la France. — Un grand courage, une immense bonne volonté, des aperçus très nets de ce qu'il y aurait à faire, et pourtant du désordre, de l'incertitude, de la désunion, voilà ce qui distingue en ce moment les citoyens français;
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ils portent la peine — je n'hésite pas aie proclamer — de réducation incolore qu'ils ont reçue; leurs intelligences sont pleines de science, leurs cœurs sont pleins des sentiments les plus élevés : que n'accompliraient-ils pas s'ils avaient ce je ne sais quoi qui leur manque, qu'on sent, mais qu'on ne peut défmir, — cet esprit d'initiative, ce calme, cette mesure, cet entêtement aussi et cette puissance de volonté qui ont conduit des voisins moins bien doués à la conquête du monde !
L'éducation — en laquelle je vois la cause de notre stérilité actuelle — a fait son temps ; partout la réaction se manifeste; mais ici seulement elle se manifeste avec une force et une conviction qui donnent à l'école Monge une avance considérable sur toutes les autres. C'est pourquoi je vous le dis de toutes mes forces, profitez de cette avance, donnez tous vos soins et tous vos efforts pour que l'expérience réussisse ; cette réforme qui paraît si minime est un vrai bouleversement; travaillez à Taccomplir; c'est pour la France!
La vie scolaire anglaise, avec ses charmes et ses particularités que je viens d'ébaucher devant vous, trouve son entier épanouissement dans la vie universitaire qui en est la conséquence logique ; aussi le plan de voyage que j'avais présenté à votre directeur comprenait-il, pour terminer, une visite à Oxford. Les vieilles cités d'Oxford et de Cam-
bridge, avec leurs édifices vénérables et le cortège non moins vénérable de leurs souvenirs et de leurs traditions, sont captivantes au plus haut point; mais, pour les bien comprendre, il faut y avoir résidé. Sans cela on s'embrouille dans les nomenclatures de collèges et dans les différentes catégories d'étudiants, de professeurs, de boursiers et d'agrégés. Qu'il me suffise de vous dire que le mot collège a ici un sens très spécial : il désigne un établissement où l'on prend en pension des jeunes gens qui par le fait même de leur entrée sont soumis à certaines conditions, jouissent de certains privilèges, mais d'ailleurs se préparent à leur guise aux examens qui terminent le stage universitaire de trois ans.
Prenons un exemple (projection). Voici la cour du cloître de Magdalen Collège; vous voyez là une tour sur le sommet de laquelle chaque année, à l'aube du 1®' mai, des prières sont dites pour le repos de l'âme du roi Henri VII ; c'est une vieille fondation et tel est le respect dont on entoure là-bas de semblables coutumes que celle-ci s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Dans l'angle se trouve le hall, réfectoire où se réunissent le soir les étudiants; leur dîner est toujours servi : la plupart du temps ils le payent, qu'ils soient présents ou non; là se borne l'action de l'autorité. Voici l'intérieur du hall d*un des plus grands collèges d'Ox-
ford, Ghrist-Church (projection), et en voici le vestibule (projection). Ghrist-Church date du cardinal Wolsey, qui Ta fondé et doté. Les collèges d'Oxford sont au nombre de 17.
Je vous montre à présent une rue d'Oxford; malheureusement je ne puis vous faire voir que les murs, et non l'animation si typique qui y règne... ; parfois, un jour d'été,. si vous fermez les yeux devant le spectacle très joyeux qu'elle présente, il vous semble qu'un grand silence s'est fait tout à coup autour de vous; la cause en est à tous ces souliers de caoutchouc qui glissent sur les trottoirs ; peu de voitures, peu de cavaliers, mais dans toutes les mains des raquettes de tennis, des bats de cricket... à toutes les fenêtres des fleurs, et, je dois le dire aussi, sur tous les visages, ce sourire de vigueur et de santé dont nous avions perdu la recette... Mais, grâce à Dieu ! vous l'avez retrouvée et les autres vont la réapprendre après vous.
Pour finir je vous fais voir les régates qui terminent la série de fêtes annuelles qu'on nomme la commémoration. Ces fêtes présentent plus d'un détail pittoresque; j'en parlerai une autre fois. Aujourd'hui nous sommes trop pressés, et puis tout cela est-il pratique à notre point de vue? Je n'hésite pas à répondre : non. Loin de moi la pensée de souhaiter l'établissement en France
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d'universités taillées sur le modèle de celle-ci ; je les admire en Angleterre parce qu'elles répondent à un besoin national, qu'elles ont été pour beaucoup dans les grandes destinées du pays. Je crois qu'elles ne rendraient pas de pareils services chez nous, et du reste de telles institutions ne s'improvisent pas ; leur ancienneté fait leur force ; ceci dit moins pour vous qui m'écoutez que pour ceux qui me liront peut-être et qui pourraient se méprendre sur la portée des éloges que de charmants souvenirs m'ont fait donner à la vie universitaire anglaise.
Rentrons maintenant à Paris pour ne plus le quitter : je veux vous dire un mot de ce qui a été fait depuis le voyage, rien qu'un mot, car je me reproche déjà d'avoir atteint les dimensions de ces discours de distributions de prix, lesquels semblent n'avoir d'autre but que de faire payer d'avance aux élèves les plaisirs des congés. Il a été accompli une quantité de belles choses... Savez-vous qu'il n'y a pas beaucoup plus d'un mois qu'en entrant chez M. Godart, je trouvai sur une table deux gros ballons ventrus se prélassant avec l'air de personnes qui ont forcé la porte, et sont très sûres de leur fait? Ce fut une révélation; oncques n'avais vu jamais à Paris chez un directeur d'école de pareils ballons; c'était l'indice d'événements importants. Sur le bureau, en place de livres pédagogiques^ \l^
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avait des traités sur la manière de bien courir, de bien nager, de bien ramer... il y avait aussi plus que tout cela heureusement : il y avait un homme parfaitement résolu à livrer bataille et à remporter la victoire; à présent la bataille est bel et bien engagée... préparez les lauriers.
Il faut avouer que ce mois a été bien employé : d*abord vos tailleurs ont fait merveille; la Belle Jardinière s'est surpasée; les chemises blanches du Swift Club, les chemises rouges des Inséparables et les chemises grises du Mathematic forment de charmantes mosaïques sur le lac du Bois de Boulogne... parfois aussi sur les eaux de la Marne, entre Joinville et Nogent. Nous avons pris l'habitude d'y aller le jeudi : on travaille ferme, n'est-ce pas, mais j'ose dire qu'on s'amuse bien et, pour ma part, je n'ai plus qu'un regret, c'est que la semaine des Quatre-Jeudis ne soit pas de ce monde.
Il y a un tour de force que je ne saurais passer sous silence. J'entends un rallye à cheval, dans les bois de Meudon, sans le moindre accident.
Il ne faut pas perdre de vue que la plus noble conquête que l'homme ait jamais faite possède encore un grand nombre de moyens de défense qu'elle oppose à son vainqueur et parfois avec succès ; ne vous éloignez pas de la noble conquête, son commerce est agréable et sain; mais soyez prudents, très prudents, ne fût-ce que pour ne pas
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entraver nos efforts ; un accident, en ce moment, porterait à notre révolution un coup terrible. Eh bien! Tannée prochaine, vous vous casserez la tête si vous voulez ; mais laissez aux principes sur lesquels est basée cette révolution le temps d'être proclamés immortels 1
A la fin de juin vous aurez un rallye à pied, — hare and houndSj comme disent les Anglais ; mot à mot : lièvre et chiens; il s'agit non seulement d'avoir de bonnes jambes pour courir et de bons jarrets pour sauter, mais aussi du flair pour ne pas perdre la piste et du sang-froid pour ne pas perdre la tête. Des élèves de l'école Alsacienne y prendront part, du moins je l'espère, votre honneur sera donc engagé... Nous verrons qui remportera le prix que vous ofl're le Comité pour la propagation des exercices physiques dans l'éducation.
Le président de notre Comité, M. Jules Simon, est venu vous voir à l'œuvre; cette journée est encore trop présente à vos mémoires pour que j'en retrace les péripéties... retenez-en surtout que les encouragements viennent de haut et que l'œuvre que l'on vous demande d'accomplir est capitale.
Que vous dirai-je encore? Que le cricket est un jeu difficile et qu'il faut beaucoup d'entraînement pour y jouer d'une manière convenable... Avis aux commençants de ne pas se laisser atteindre par le découragement.
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Et maintenant, pour finir, un vœu; plus qu'un vœu, une prière. Il y a au dehors une classe d'individus sur les nerfs desquels vous agissez d'une façon désagréable; ce sont les empêcheurs de danser en rond, ceux qui n'aiment pas voir faire à autrui les choses qu'ils ne peuvent faire euxmêmes. Un tas de vieux grincheux, de savants qui ont laissé éteindre leurs lanternes, s'en vont répétant que votre instruction va être compromise, que vous serez des ignorants et que, dorénavant, vons raterez vos examens. Faites-moi l'indicible plaisir de cogner sur ces gens-là, non pas avec les biceps que le système nouveau développe déjà en vous, — mais à coups de diplômes et de nominations. — Faites-les taire sous une avalanche de succès; qu'ils aient l'humiliation de voir leurs pronostics démentis et qu'ils soient forcés de reconnaître que de monter à cheval, de jouer au cricket et d'aller en bateau, cela rend les idées plus nettes, la mémoire plus sûre, l'intelligence plus vive; après cela, quand ils auront vu que cela rend aussi le caractère plus fort et la volonté plus persévérante, quand ils vous auront reconnu aux premiers rangs des bons serviteurs de la France, il ne leur restera plus qu'à s'avouer complètement vaincus... ou à se jeter dans la Seine....
Ce n'est pas moi qui irai les repêcher!