CHAPITRE VIII
l'aviron
« De mon temps, mon cher ami, les jeunes gens de qualité ne canotaient pas.
— C'est le tort qu'ils avaient, madame. »
Elle venait de me faire observer, l'aimable
douairière, que la Seine coulait tout à côté de la Chambre et que ce serait bien commode pour y jeter les mauvais députés le jour du « balayage ». Elle m'avait dit cela avec beaucoup d'aménité en dégustant son five 6* dock tea devant un bon feu. Ainsi elle voulait bien que la Seine servît à noyer des députés ; mais à exercer des rameurs, jamais ! Et les noms d'Asnières et de Bougival revenaient sur ses lèvres évoquant dans sa pensée l'image d'une sarabande de canotières échevelées. Ramer! mais n'était-ce pas le dernier de leurs soucis à ces jeunes gens qui s'en vont, les chaudes journées d'été, descendre le fil de l'eau, en compagnie de
« perronnelles sans nom »! J'aurais pu faire remarquer en réponse que, quand on a descendu le fil de l'eau, il faut le remonter, ce qui exige toujours un certain travail ; mais je me contentai d'apprendre à mon interlocutrice que, la construction des bateaux de course ayant subi des changements radicaux, les « perronnelles sans nom » étaient forcées à présent de rester sur la rive, ce qui leur enlevait beaucoup de leur prestige. Ma déclaration fut accueillie d'ailleurs avec la plus parfaite incrédulité. Jusques à quand ces insupportables souvenirs d'Asnières et de Bougival entraveront-ils les progrès des rowingmen français, et dans combien de temps nous sera-t-il donné de voir la dernière canotière avaler la dernière friture? Car il est certain que canotières et fritures n'ont pas absolument disparu et, si leur influence est presque nulle aujourd'hui, leur seule présence est encore de trop.
A côté du canotage vulgaire, que l'on a tant chansonné, se développe un sport bienfaisant dont les conditions ont été heureusement transformées par les ingénieuses inventions des constructeurs. Les régates étaient déjà depuis longtemps en honneur en Angleterre et en Amérique quand fut introduit, il y a dix-huit ans, le principe des bancs mobiles : c'était une révolution qui ne manqua pas, comme toutes les révolutions, de susciter des disputes vio-
l'aviron 123
lentes; mais ses adversaires les plus acharnés durent bientôt reconnaître que Tusage du banc à coulisse ajoutait à la puissance et à la vitesse de la nage sans enlever quoi que ce soit au style et à l'élégance. La même objection avait été faite lorsque les canots légers sans quille apparurent pour la première fois; on disait partout que la correction allait disparaître, qu'on ne ramerait plus
selon « la bonne manière », etc Bien entendu,
ce fut le contraire qui arriva.
Le canotage français date de 1830; il a une origine artistique. C'est Alphonse Karrqui en fut le père; il découvrit la Seine et en fit part aux Parisiens, lesquels s'étaient contentés jusqu'alors de la regarder couler. Avec Adolphe Adam, Théophile Gautier, Louis et Théodore Gudin, Victor Deligny, il constitua une petite société qui fit parler d'elle ; un voyage au long cours de Paris au Havre émerveilla les bons bourgeois d'alors et fut pendant longtemps le sujet de conversations inépuisables; toute une flottille de bateaux parut sur le fleuve à la suite de ces illustres canotiers. — Les premières courses organisées en Seine eurent lieu dans des canots de navire venant de Rouen ou du Havre; nulle réglementation n'existait encore; on se bornait à mettre en ligne le môme nombre d'avirons : c'était l'enfance de fart; on s'en lassa bien vite. Des ouvriers intelligents, comprenant ce qu'exi-
geait la situation, se fixèrent aux environs de la capitale et n'eurent pas de peine à établir des bateaux plus légers ; sous les efforts de ces premiers constructeurs parisiens, aux canots larges et courts succédèrent les yoles étroites et longues marchant à quatre, six, huit avirons ; elles avaient de 8 à 10 mètres de long sur 1 mètre à 1 m. 20 de large. Elles établirent promptement la réputation des rameurs et les marins, vaincus et dépaysés, se retirèrent; c'était la naissance du Rowing et son divorce d'avec la marine proprement dite. Vers 4853, on accepta les embarcations en sapin et acajou venues d'Angleterre et que la routine avait fait repousser longtemps à cause de leur légèreté précisément. Enfin en 185611 n'y eut plus que deux catégories d'embarcations : les yoles sans portenages et les outriggers agrémentés de longs portenages métalliques.
Les huit et les quatre de pointe sont avec le skiff les embarcations le plus fréquemment employées dans les courses (on dit qu'un homme rame en pointe quand il ne tient qu'un aviron, en couple quand il en tient deux). Il y a des « huit de couple »; le London Rowing Club possède également des « douze avirons »; il y a aussi des « deux de pointe ». — On n'attend pas de moi la nomenclature et la description de tous les genres de bateaux qui sillonnent la Tamise et cer-
l'aviron 125
laines de nos rivières, non plus qu'un traité sur l'art de ramer; je renvoie au remarquable ouvrage de M. W. Bradford Woodgate, membre du barreau britannique et maître es arts de l'Université d'Oxford, ce qui ne l'empêche pas d'être aussi un célèbre rameur; ce livre qui a été traduit en français contient d'excellents préceptes sur l'instruction, la composition, l'entraînement des équipes. — Je voudrais seulement donner à ceux qui n'ont jamais vu un bateau de course la curiosité d'en voir un; bien des gens ont été convertis à première vue Quant aux améliorations matérielles, elles ont été considérables ; il y a chez nos grands constructeurs des bateaux qui sont de vrais bijoux; les inventions se succèdent avec une grande fécondité ; à présent que les bancs mobiles sont partout admis comme ayant doublé l'intérêt et le plaisir du rameur, c'est à qui trouvera le meilleur système de coulisses, le plus solide, le
plus commode La présence d'un barreur (celui
qui tient le gouvernail) dans les équipes à quatre, ayant des inconvénients au point de vue de l'équilibre général, on a trouvé des appareils qui permettent au rameur assis à la première place (celui qu'on appelle le chef de nage), de gouverner l'embarcation avec les pieds.
Le skiff est la véritable embarcation de course à un rameur; mais en dehors même de l'entraîne-
ment auquel donne lieu la perspective d'une course, rien n'est plus passionnant que la nage
en skiff; le spectateur, sur la berge, ne voit
rien d'autre qu'une longue traînée et l'homme lui paraît assis dans l'eau; c'est bien un peu cela; sur les étroites extrémités recouvertes de peau comme une pirogue Scandinave l'eau saute et coule sans cesse, n'épargnant guère que le petit espace où s'étend le rameur; les porte-nages formés de tiges de métal supportent de grands avirons un peu lourds qui semblent les ailes disproportionnées de cet insecte au corps si mince; la régularité du coup d'aviron, le mouvement de va-et-vient du siège, les mains qui croisent à chaque fois l'une au-dessus de l'autre, l'équilibre si instable qu'il
faut maintenir, autant de difficultés à vaincre
dont la récompense consiste dans la délicieuse sensation de la vitesse régulière et sans secousses et dans la plénitude de vie et le sentiment de bienêtre indéfinissable qui en résulte. Le charme de la solitude et de l'indépendance s'y ajoute Seulement le skiff n'est point un bateau de novice et il est bon pour l'affronter d'avoir auparavant tiré l'aviron dans une équipe.
Il a paru tout récemment un ouvrage intitulé Physiologie des exercices du corps (Bibliothèque scientifique internationale, Alcan, éditeur). L'auteur, le docteur Lagrange, est connu pour sa