‹ L'education anglaise en FranceChapitre 19 sur 27 · L* AVIRON · texte numérisé non relu

L* AVIRON

grande compétence en cette matière. Pour traiter ce sujet, il fallait être un savant doublé d'un sportman; il y a telle ou telle remarque qui n'a pu être faite que le fleuret ou l'aviron en main et qui dénote une pratique approfondie de ces exercices; rien de semblable n'avait encore été publié et cela en double la valeur. Eh bien ! dans ce livre, le rowing est scientifiquement présenté comme le sport type. La gymnastique, l'escrime, la course ne sont pas à l'abri de certaines critiques; on leur reproche de voûter le dos, d'amener des déviations de la

colonne vertébrale reproches bien rarement

mérités, il est vrai, mais enfin que l'excès de ces exercices a pu en certains cas légitimer. N'accuset-on pas aussi le vélocipède de produire des maladies nerveuses? Or « dans le maniement de l'aviron, dit le docteur Lagrange, aucun mouvement ne se produit qui ne soit conforme à la destination de chaque muscle et de chaque bras de levier employé ». On peut en dire autant de la natation, et précisément ces deux sports s'appuient l'un l'autre et se complètent. — Et ailleurs : « Le canotage est réputé faire grossir les biceps et on le classe généralement dans les exercices de bras; c'est à tort, car le travail du rameur est loin de se localiser aux membres supérieurs. L'effort musculaire qui fait avancer l'embarcation siège en grande partie dans les extenseurs de la colonne verte-

brale. Le canotier tire surtout avec les reins : de plus, quand il se lance à grande vitesse, les jambes agissent au moins autant que les bras. » — L'aviron est un exercice de force; qui le niera? c'est aussi un exercice de souplesse; cela peut devenir un exercice de vitesse ou de fonds ; il est facile et difficile à la fois : difficile en ce sens que son perfectionnement est pour ainsi dire sans limites, qu'il entretient l'émulation, qu'il invite à la comparaison incessante avec soi-même et avec ses rivaux; facile, parce qu'il engendre l'automatisme, produit la fatigue musculaire et non la fatigue nerveuse, et n'exige pas un effort cérébral constant.

Très curieux, ce chapitre dans lequel le docteur Lagrange étudie le rôle du cerveau dans les exercices du corps; c'est un point de vue nouveau, très vrai et très simple; on ne s'en était guère inquiété jusqu'ici, mais désormais il ne passera point inaperçu; on ne s'imaginera plus que tout travail musculaire peut servir de contrepoids au travail intellectuel; il n'en est rien. Par exemple c'est folie à un homme surchargé d'occupations exigeant un effort du cerveau, de prendre l'escrime pour sa seule récréation

Donc l'aviron, qui se recommande déjà au point de vue social parce qu'il entretient la camaraderie et qu'il n'est pas trop coûteux, mérite encore d'être placé au premier rang par les hygiénistes ; c'est

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le sport scolaire par excellence. Aussi a-t-on fait une grande fête à l'école Monge pour le baptême de Little Duck, yole de mer à quatre, la première des douze yoles que l'école a commandées aux meilleurs constructeurs parisiens. La cérémonie a eu lieu le dimanche 8 juillet, à 9 heures du soir, dans le grand parloir où le canot reposait entouré de verdure et de drapeaux tricolores, avec une garde d'honneur de lanternes vénitiennes tout autour de lui; son équipe l'assistait; on lui a fait de la musique et des discours ; son parrain lui a souhaité toutes sortes de prospérités et de succès, et le filleul a répondu par la bouche du chef de nage en protestant de sa bonne volonté à remporter de nombreux triomphes ; beaucoup d'admirateurs parmi les invités dont quelques-uns, peu experts en matière de sport nautique, faisaient mouvoir avec une curiosité respectueuse ses bancs à coulisses; la cérémonie s'est terminée par un punch de plus de 80 convives et par une bataille de dragées des plus épiques. Baptiser solennellement une yole dans le parloir d'un collège c'est dire, ou je m'y trompe beaucoup, que le rowing fait désormais partie de l'éducation chez nous comme chez nos voisins.

Il n'y a pas qu'en France qu'il se développe; L'annuaire du Rowing européen, qui n'a malheureusement été publié qu'une seule fois en 1882 par

les soins de M. Fleuret, président de l'Union des sociétés d'aviron, a fait connaître un état de choses qui n'a pu que s'améliorer depuis; partout le sport nautique était en progrès. Il y avait en Belgique 16 sociétés d'aviron (bien entendu je ne parle pas des sociétés qui s'occupent de la navigation à la voile) et, parmi elles, beaucoup étaient très florissantes; l'une à Anvers comptait en tout 512 membres; le Sport nautique de Bruxelles et le Sport nautique de la Meuse (Liège) comptaient 127 et 250 membres actifs. La Hollande, qui possède l'un des plus beaux champs de course du monde, le Zuyderzée, figurait dans l'annuaire avec 12 sociétés; en Allemagne, il yen avait 67; Hambourg, Francfort et Stettin étaient les principaux centres nautiques. L'Autriche avait déjà organisé le Championnat du Danube et ses sociétés s'élevaient au total de 41; l'on ramait surtout à Pesth, Vienne, Prague et Trieste. En Italie, 14 sociétés. Sur les lacs de Suisse, le rowing venait de naître. Zurich comptait déjà 9 sociétés; Lausanne et Genève, chacune une. Il y en avait 5 en Suède et Norvège, 11 en Espagne, n'existant guère, il est vrai, que sur le papier, et 3 peu importantes, en Portugal. La Russie elle-même possède des sociétés nautiques sur lesquelles malheureusement on n'a pu en cette circonstance se procurer des renseignements précis; mais l'empereur Alexandre fut en sa jeu-

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nesse un scuUer distingué. Dans tous ces pays, les étudiants semblent avoir pris une grande part au mouvement; les années 1879, 1880, 1881 ont vu les universités de Delft et de Leyde se porter un défi à l'instar d'Oxford et de Cambridge; on canote dans les grands centres universitaires germaniques et aussi à Upsal ; à Louvain au contraire, il y a eu insuccès, et les jeunes gens ont préféré le café et les bocks de bière à l'aviron ; je crois qu'à Liège il en est autrement.

L'Angleterre a cela de particulier qu'à côté des amateurs, elle a la corporation des Watermen; le waterman est un marin d'eau douce par opposition au sailor; nul ne peut diriger une embarcation de louage, un chaland ou même un paquebot omnibus entre Teddington et Gravesend, s'il n'appartient à la corporation ; ces deux localités sont situées l'une au-dessus, l'autre au-dessous de Londres. L'apprentissage est de cinq années, pendant lesquelles le postulant est au service d'un waterman ou de sa veuve ; au bout de ce temps et s'il a atteint ses dix-neuf ans, il obtient une patente moyennant la somme de 100 francs. Plusieurs courses sont réservées aux watermen, entre autres le fameux « Doggett's Coat and Badge », fondé en 1715 par M. Thomas Doggett pour les jeunes watermen sortant d'apprentissage; le premier gagne l'uniforme et la plaque de la corporation ; on a les noms de%

vainqueurs depuis 1791. Mais la « Doggelt's Coat and Badge » n'attire pas autant de spectateurs que les célèbres régates de Henley ou la course qui a lieu chaque année sur la Tamise entre deux équipes d'Oxford et de Cambridge ; l'aristocratie et la démocratie se coudoient sur les berges pour acclamer les jeunes champions ; ce sont de véritables fêtes nationales. — D'autres courses dites « Bumping races )^ et courses au piquet se pratiquent à Oxford et à Cambridge, oîi la Tamise et la Cam sont peu larges. J'en emprunte à M. Bradford Woodgate la pittoresque description. « Il est deux périodes de l'année où des courses ont lieu réguhèrement en Ire les huit avirons des différents collèges; c'est en mars et en mai. Au mois de mai, les équipes se composent des huit meilleurs rameurs que chaque collège puisse réunir et la course est la course à huit par excellence, chaque équipe s'efforce d'avoir la tête (expression technique consacrée) de la rivière ou d'en arriver aussi près que possible. Au mois de mars, ce sont les secondes équipes qui se disputent la victoire. On les appelle ce Torpids ]&, on ne sait pourquoi ; l'origine de cette appellation est un mystère. Comme ceux qui ont ramé dans le Grand huit ne sont pas éligibles pour les torpids, il s'en suit que les torpids se composent, en général, de nouvelles recrues.

« Toutes les courses sont ainsi dirigées; à la par-

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tie de la rivière où le départ doit s'effectuer, des piquets sont placés à 160 pieds (50 mètres) de distance les uns des autres et chaque embarcation se place à son piquet dans Tordre de l'épreuve finale de l'année précédente. La tête prend la première place, le second se met 160 pieds en arrière et ainsi de suite selon le nombre de collèges représentés. Chaque piquet a une ficelle de même longueur au bout de laquelle est un morceau de liège qui est tenu par le barreur de Tembarcation. Au coup de feu, signal du départ, chaque équipe se met à la poursuite de celle qui la précède. Toute équipe qui en rattrape une autre, de manière à toucher une partie de l'embarcation qui la devance, fait un « bump ». Les deux embarcations se rangent immédiatement hors de la piste pour laisser passer celles qui le suivent. Le lendemain, le bateau qui a touché prend station en tête de celui qui a été touché et on recommence ainsi pendant six jours consécutifs : ceux qui font un « bump » avancent chaque fois d'un cran et, l'année suivante, les différents collèges prennent leurs stations suivant le résultat de la course du dernier jour. » La course au piquet commence à se pratiquer chez nous et en Belgique.

Une fois sortis des Écoles et des Universités, les jeunes rameurs qui ne quittent pas l'Angleterre entrent dans les clubs d'amateurs; il y en a 11 •îv.LoiW-

i3i PROJETS ET ESPÉRANCES

dres, dont le London Rowing Club qui jouit d'une réputation européenne, et 136 dans le reste de l'Angleterre. — Mais la noblesse et la bourgeoisie n'ont pas le monopole du rowing; il y a aussi des clubs d'ouvriers, et ce sport est très populaire parmi les travailleurs ; ils ne possèdent pas de bateaux et les louent à bon compte à des constructeurs; ceux-ci prennent soin d'en avoir toujours plusieurs du même type à louer pour les régates. — Et ces régates sont également très suivies.

En Angleterre comme dans presque tous les pays d'Europe, les hautes classes portent intérêt au rowing et l'encouragent; le roi des Belges patronne les sociétés : le prince d'Orange en avait fondé lui-même; en Italie, tous les comités sont

peuplés de comtes et de marquis Il n'y a qu'en

France où les gens riches aient affecté de mépriser ce sport, de l'ignorer ou de s'en moquer; le rowing français a donc grandi de lui-même, par sa seule force vitale, comme un enfant abandonné. Il a'bien reçu de temps à autre l'appui du gouvernement; mais qu'est cela ? Ce n'est pas avec des vases de Sèvres qu'on organise des régates et je crois que la perspective de les gagner ne suffit pas à produire des rameurs; les municipalités de province peuvent un peu plus ; mais bien qu'une écharpe ait beaucoup de prestige pour décorer une tribune et distribuer des prix, cela ne suffit point encore. Eh

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