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ET LE CHAPITRE

« De rinstitutjon des Enfants »

Pour bien déterminer l'objet de cette élude, nous prendrons le mot « éducation » dans son sens large, entendant par là tout ensemble la formation intellectuelle, morale, et même physique.

La division de ce sujet vaste et complexe n'en est pas une des moindres difficultés.

Nous esquisserons d'abord un historique très sommaire, en nous attachant aux grands noms qui, avant le XVI* siècle, avaient illustré l'enseignement et la pédagogie.

Evolution de l'enseignement du Moyen-Age

Pour remonter non pas au déluge mais à l'époque de la Gaule indépendante, il faut mentionner les druides, les premiers en date de tous les éducateurs dans notre pays. Leur enseignement avait pour caractéristique son but exclusivement religieux. Il n'était qu'une longue préparation au sacerdoce. La théologie en formait le fond. Il s'adressait surtout, du moins quant à sa méthode, à la mémoire. Les connaissances des druides avaient été résumées en des centaines de milliers de vers

que leurs disciples apprenaient par cœur, sans doute parce que l'écriture leur était inconnue. L'objet de cet enseignement était vaste : il embrassait, outre la théologie, les traditions nationales et les légendes s'y rattachant, la médecine, l'astronomie, la magie. Celte éducation, d'après César [De bello gaUico, VI, 4) durait '/Vingt ans. Sur la part qui y était faite à la formation morale, nous sommes réduits k des hypothèses. « Le Gaulois, dit M. Théry {Histoire de l'éducation en France, tome h^, page i\), avait trouvé un correctif à la brutalité des mœurs. Les druides, instituteurs de son enfance, tournaient son esprit vers une région élevée. Les prophètes populaires, les vierges à la voix felidi- Que, conservaient leur empire. On reconnaissait la source où Pythagore, cet apôtre antique du spiritualisme chez les Grecs, avait puisé, sept cents ans auparavant, la croyance à une vie future. Les grands bois étaient encore pleins de bruits venus du ciel, et de leurs ombres sortait une lueur qui colorait môme la violence d'un reflet de généreux dévouement ».

Si les renseignements sur l'éducation sont fort rares pour la période gauloise, nous sommes mieux informés en ce qui concerne l'époque gallo-romaine. Il semble que les Romains, la Gaule une fois conquise, aient bien senti de quel secours leur pourrait être, dans l'œuvre de la pacification, un enseignement d'inspiration toute romaine. Ils se hâtèrent d'envoyer en Gaule des maîtres chargés de distribuer la culture latine et par là de former progressivement l'âme gauloise sur le modèle romain. Il semble aussi que cette entreprise ait assez bien réussi, puisque dans les listes qui nous restent des professeurs de cette époque, « nous voyons figurer, à côté des Romains, des fils de druides qui enseignent comme les autres, la grammaire et le rhétorique. Les armes ne les avaient qu'imparfaitement soumis, l'éducation les a domptés. Aucun n'a résisté au charme de ces études qui étaient nouvelles pour eux » (Gaston Boissier).

Dans ces écoles impériales, on enseignait surtout le genre romain par excellence, la rhétorique. On y formait de brillants élèves. Le Domitius Afer du Dm-

logue des Orateurs est un Gaulois. Nous savons par le témoignage de Tacile que dès le ler siècle après Jésus-Christ, il y avait à Autun une école florissante : i( Auguslodunum, caput gcntis, armatis cohortibus Sacrovir occupaverat, nobilissimam Galliarum sobolem, liberalibus sladiis ibi operatam, ut eo pignore parentes propinquosque eorum adjungeret » (Annales, llï, 43). L'Etat veillait avec soin au bon fonctionnement de ces écoles. C'est parmi leurs élèves, en efïet, qu'il recrutait ses divers employés. Aussi chaque étudiant avait-il un dossier conservé à l'administration centrale. Les pro* fesseurs étaient fort considérés. Le mot de Juvéna! (VIII, 189) restait vrai : la rhétorique mène au consulat. Ces écoles se divisaient en deux groupes d'études qui avaient leurs programmes bien distincts. Dans les basses classes, on expliquait les auteurs latins, généralement les poètes, et à propos du texte le professeur donnait les notions de toute sorte dont ce texte présentait l'occasion : grammaire, histoire, métrique, etc. La géographie paraît aussi avoir été fort en honneur ; on a même conservé des espèces de cartes de cette époque. Dans les hautes classes, on enseignait surtout la rhétorique, suivant la vieille méthode- romaine. Les élèves composaient des discours latins sur n'importe quel sujet. On s'attachait beaucoup à exercer la mémoire et la diction. Tel était le programme de la plupart des écoles. On voit que c'est l'éducation latine qu'elles distribuaient.

Mais, à la même époque, nous trouvons en quelques villes, la culture grecque. Marseille, fidèle à ses origigines, avait donné la fameuse édition marseillaise d'Homère, ix'îoo-iç Mao-^a/iojTtx/j. Une inscription grecque, trouvée vers 1854, nous montre cette ville pourvue d un gymnase dont l'organisation rappelle exactement celle (les gymnases athéniens. Une autre est l'épilaphe d'un grammairien (jui y enseigna. N'est-ce pas à la même époque que Lucien donnait dans quelques villes des Gaules des séances publiques de sophistique en langue grecque ?

Les écoles, aux ler et ne siècles, étaient donc floris-

santos. Les principales, nous l'avons vu, étaient celles (le Lyon, Autun, Marseille. Mais les invasions vinrent leur porter un coup presque mortel. En 284, les écoles d'Autun furent détruites par les Bagaudes de Tétricus. Bientôt après, il est vrai, elles turent restaurées par les soins du rhéteur Eumène, originaire de cette ville, qui, à cette occasion, adressa à l'empereur Constance Chlore son Oratio pro scholis instaurandis. Le prince ne se contenta pas de favoriser l'enseignement : il donna aux professeurs de somptueux traitements. Eumène reçut 600.000 sesterces par an (environ 400.000 francs). Les principales cités gallo-romaines, Lyon, Arles, Narbonne, Toulouse, Giermont, Bordeaux, Poitiers eurent des écoles célèbres. Saint Jérôme écrivait : « Studia galliarum florentissima » {Ept'st., II), S).

Bientôt Rome n'eut plus besoin d'envoyer en Gaule des professeurs officiels. Les Gaulois avaient adopté les études avec un tel empressement que les cités ellesmêmes fournissaient assez de maîtres. Ainsi les écoles, d'impériales qu'elles étaient, tendaient à devenir municipales. Eumène était devenu précepteur de Gratien. Il en profita pour obtenir en faveur des écoles gauloises le précieux appui de son élève. Gratien, par une loi insérée au Code Théodosien (livre XIII, titre III) donna, dans chaque ville importante, l'existence légale au corps des professeurs, et leur assigna un traitement fixe, à la charge des villes. L'enseignement embrassait la grammaire, la rhétorique, la philosophie et le droit. Les maîtres étaient choisis par les notables de chaque cité, (( optimorum conspirante consensu, a probatissimis adprobati ». Ces mesures bienveillantes de Gratien favorisèrent beaucoup le développement des écoles. Elles se multiplièrent à Besançon, Aix, Sens, Rouen, Tours. Reims est appelé par Fronton 1' « Athènes des Gaules ».

Les chrétiens cependant éprouvaient de la répulsion pour l'enseignement païen et mythologique. Ce luxe d'élégance et de finesse dont la pensée s'enveloppait chez les rhéteurs et chez les poètes parut superllu et même nuisible. Il y eut toute une école de sévères théo-

ET LE CHAPITRE « DE L'INSTITUTION DES ENFANTS » o

logiens qui, comme Tertullien, prétendirent qu'il fallait rompre avec Virgile et Homère si l'on voulait formerdes disciples de l'Evangile. On continuait cependant à fréquenter ces écoles : elles menaient aux charges publiques. Julien, qui était un homme desprit, déclara, dans un édit célèbre, que pour éviter que la conscience des chrétiens ne fût blessée, il interdisait leur admission dans les écoles publiques. L'effet de cette mesure, d'ailleurs, fut détruit en 305 par Valenlinien. Cet empereur créa, dans chaque ville, une dignité élective de « defensor urbis», sous la juridiction duquel furent placées les écoles. Ce furent presque toujours les évoques qui s'en trouvèrent investis, et ainsi les écoles, par une nouvelle phase de leur évolution, de municipales devinrent épiscopales.

Malgré tout, l'enseignement paien s'obstinait à vivre, quoique tout à fait à son déclin. Il émigré, des anciennes villes où il tlorissait, dans la Narbonaise et l'Aquitaine. Les écoles de Bordeaux sont les plus remarquables. L'aimable Ausone y enseigne. Il nous a conservé, dans un poème, les noms de ses collègues. Les cours de Bordeaux sont publics. Des femmes môme les suivent. Mais on y trouve plutôt des auditeurs que des étudiants. Païennes ou chrétiennes, les écoles sont de moins en moins fréquentées. En vain Honorius, Théodose le Jeune accordent-ils aux maitres et aux élèves d'appréciables privilèges : exemption du service militaire, des impôts, des charges municipales. « Les jeunes gens n'étudient plus, la science languit et meurt », constate tristement Sidoine Apollinaire. Grégoire de Tours, écrit de son côté : « Vae diebus nostris, quia periit studium litterarum ! » {Uist. praefatio). Il est vrai que les mécontents ont répété cela dans tous les temps et sur tous les tons. Mais il est bien constaté que la décadence est réelle. Les païens vont compléter leurs éludes de droite Rome, de philosophie à Athènes. Les chrétiens se dirigent verslcs écoles qui naissent à côté des évèchés et au sein des monastères.

C'est au ¥• siècle en etïet qu'a lieu la première mainmise de l'Eglise sur l'enseignement. Dès lors on n'étu-

die plus les lettres pour elles-mêmes, mais afin de pouvoir lutter contre les hérésiarques dans les ^onûiles^- Nulle voix autorisée ne s'élève en faveur de l'enseignement. On ne peut guère signaler que les Institutiones divinarum et secularium lilterarwn (550) de Cassiodore — appel qui resta sans écho — où d'ailleurs tout le savoir humain est subordonné à la gloire de Dieu et à l'Étude de la théologie. C'est cette science principalement qu'enseigne à Luxeuil saint Coloniban. On s'applique à la culture des vocations ecclésiastiques plutôt qu'à celle des intelligences. On étudie les œuvres de saint Augustin, et en particulier, son traité De ordine, qui montre dans toutes les sciences autant de degrés par lesquels l'homme s'achemine vers Dieu.

Il y a à signaler une intéressante tentative des rois mérovingiens, le premier effort du pouvoir civil pour aider l'enseignement. C'est rétablissement d'une école du palais où les jeunes gens des familles les plus nobles et les plus riches étaient préparés par une instruction libérale à leur future carrière de courtisan. Ceci est attesté par une lettre de Symmaque à Eusèbe, écrite vers l'an 389 et où l'on trouve ces mots : « Vous vous êtes souvenu que depuis longtemps ce jeune homme a été transféré à l'école gauloise du palais, ad sckolam gallicam palatii ». — Dans le même esprit, on voit un roi, Chilpéric, vouloir réformer l'alphabet en y mêlant des lettres empruntées au grec. Plus tard, Pépin le Bref envoie des clercs à Saint-Jean de Latran pour étudier le chant et les arts libéraux et demander des livres. Le pape Paul I«"iui envoya un certain nombre d'ouvrages grecs, dont une grammaire attribuée à Arislote (!) et les œuvres de Denys l'Aéropagite.

Comme textes scolaires de cette époque, nous avons un ouvrage bizarre de Martianus Mineus Félix Capella intitulé (. Les noces de Mercure avec la Philologie». Ce poème latin a pour but de montrer que dans les études libérales il faut faire une place à la grammaire dans l'intérêt même de l'éloquence. Il nous reste aussi un assez curieux fragment du vii° siècle, en vers latins. C'est un morceau de critique littéraire dialoguée entre

Tércnce, qui fait valoir ses mérites, et un bouffon, delu' sor^ qui le traite d'ennuyeux radoteur. Mais ce n'est là qu'une brillante exception, et il ne faudrait pas prendre comme type ce fragment pour se faire une idée de l'instruction à celle époque. •

Elle était descendue si bas que l'Eglise s'émut. En, 772, le synode de Reuching formula des plaintes sur- l'ignorance des prêtres, et enjoignit aux curés et évoques de veiller sur l'instruction, qui leur était confiée. Une réaction soudaine et extrême se produisit contre y^ge précédent. Bientôt l'usage prévalut de n'ordonner l aucun prêtre ni diacre qui ne lut lettré. Montalembert, J dans ses Moines d'Occident, cite la règle d'un certain monastère de Saint-Pacôme qui est absolument formelle sur ce point : on ne doit recevoir aucun moine ignorant. Il est important de remarquerque la première démarche en faveur d'une restauration des études est due h l'Eglise. On en fait d'ordinaire, honneur à Charlemagne ; et il n'est que juste de reconnaître la notable priorité du pouvoir religieux sur ce point.

Ce n'est que seize ans i)lus tard que Charlemagne — commença à s'occuper de la réforme de l'enseignement. En 788 il lance sa première circulaire aux évoques et abbés pour les inviter à multiplier les écoles. Il y proclame déjà cette vérité morale et pédagogique : « Bien faire vaut mieux que savoir, mais savoir précède faire ». L'Eglise entendit son appel, et le répéta elle-même. Dix conciles insistèrent successivement sur la nécessité de répandre rinstruction : concile d'Aix-la-Chapelle en 789, synode d'Aix la-Chapelle en 802, second concile d'Aix-la-Chapelle en -809, synode de Mayence en 813, troisième concile d'Aix-la Chapelle en 816, synode de Chàlons (môme année), synode de Paris en 8â9, concile de Meaux en 8i5, synode de Langres en 859, concile de Savonnièrcs, près Toul (même année). Le troisième concile d*Aix-la-Chaj)eIle et le synode de Paris insistèrent particulièrement. Le premier entre dans de grands détails au sujet du jirogranmie d'études, insiste sur l'éducation proprement dite, et ordonne expressément aux évêques d'y veiller. Le second décrète que << chaque

évêque ou curé présentera au concile provincial ses écoliers, afin qu'on juge par là de son zèle à les instruire ».

Gharlemagne à son tour revint à la charge dans un capitulaire de 822, en recommandant d'ériger partout des écoles. Mais l'action personnelle de l'empereur fut plus elHcace encore que ses mesures officielles. A son retour d'Italie, il rencontra l'Anglais Alcuin qui revenait de Rome dans son pays. Ebloui de son savoir, il le persuada de venir s'établir en France. L'empereur y attira encore Pierre de Pise, Paul Warnefried, Tliéodulphe, Leidrade. D'où venait à Gharlemagne, demibarbare, ce zèle pour les études libérales ? Sans doute il vit en elles, comme autrefois les Romains, comme plus tard Napoléon I", un agent d'unité morale pour son vaste empire. Une culture germanique eût replongé ses peuples dans la barbarie; la culture à la fois latine et chrétienne acheva de les en tirer.

Gharlemagne ordonnait donc aux évoques de créer des écoles. Il s'occupait aussi, de façon très directe, de ceux qui lui touchaient de plus près. A l'École du Palais, Alcuin formait de jeunes gentilshommes, de futurs capitaines. L'Académie Palatine, qu'il ne faut pas confondre avec l'École du Palais, n'avait pour but que le plaisir personnel de l'empereur. L'une avait son siège à Aixla-Ghapelle, l'autre était mobile et suivait partout Gharlemagne.

Ou'enseigne-t-on à l'École du Palais ? Quelques vers latins d'Alcuin nous l'apprennent :

nie ubi diversis sitientia corda lluenlis Doctrinae ; et varie studiorum rore rigabat : His dans Grammaticœ rationis gnaviter artes, Illis Rhetoricœ infundens relluaminalingure. lilos juridica curavit cote polire, Illos Aonio docuit concinnere cantu ; Gastalida instituons alios resonare cicuta Eijuga Parnassi lyricis percurrere plantis. Ast alios fecit prœfatus nosse Magister Harmoniam cœli, solis lunœque labores, Quinque poli zonas, erranlia sidéra septem.

Astrorum leges, ortus simul atque recessiis ;

Aerios motus pelagi, terrœque tremoreni,

Naturamque hominum, pecudum, volucruraque ferarum,

Diversas Nuiueri species variasque figuras.

Paschalique dédit solemnia certa recursu,

Maxime Scripturœ pandens mysteria Sacrœ.

C'étaient donc, en résumé : la grammaire, la rliétorique, la médecine, la botanique pharmaceutique, la poésie latine, l'astronomie, la physique, la zoologie, l'arithmétique, la géométrie, le comput, l'Ecriture Sainte. D'autre part, nous avons une lettre d'Alcuin à Charlemagne, où il dit : « J'essaie de servir aux uns le miel des Saintes Ecritures; je tenled'enivrerles autres du vin des anciens classiques ; j'ai commencé à en nourrir quelques-uns des fruits délicats de la grammaire ». Charlemagne paraît, en effet, avoir attaché une grande importance à cette dernière étude II donna lui-même le plan d'une grammaire, ouvrage dont le besoin se faisait vivement sentir, puisqu'à défaut de manuels on était ^ obligé de recourir directement à l'autorité des textes, notamment de Virgile. C'est du latin, surtout, qu'on faisait à l'Ecole du Palais. Chaque jour les élèves étaient exercés à la composition en cette langue, vers ou prose — L'on trouve dès cette époque les premiers types de ces compositions qu'on ridiculisera au xvi« siècle, des dialo- \ gucs subtils avec des sortes d'énigmes et de jeux de X mots (V. le dialogue entre Pépin et Alcuin, Œuvres < d'Alcuin, II, Trad.' Guizot).

Quant à la méthode d'enseignement, elle paraît avoir , été déjà celle qui régnera pendant tout le Moyen Age, ^ la « dispute » iconcerialio). « Je suis tenté de croire V; qu'Alcuin parlait un peu au hasard de toute chose ; qu'il . y avait, dans l'École du Palais, plus de conversations que d'enseignement proprement dit, et que le mouvement d'esprit, la curiosité sans cesse excitée et satisfaite, en était le principal mérite » (Guizot. Histoire di* la civilisation en France, tome II. page 191).

Charlemagne se préoccupa aussi de renseignement musical. Vivement frappé de la manière dont le chaiil était exécuté dans les églises d'Italie, où l'on suivait l;i

lô! l'éducation avant MONTAIGNE

réforme grégorienne, il fil venir de Home des maîtres de chant, rendit obligatoire, par un capitulai re de 805, le chant romain, et fit brûler tous les livres du rit ambrosien.

L'empereur exerça-t-il sur l'enseignement une Influence plus personnelle ? Nous l'ignorons. Tout le monde connaît l'anecdote qui nous le montre visitant un jour à l'improviste l'École du Palais, louant l'ardeur des écoliers pauvres et laborieux, blâmant sévèrement la paresse des jeunes nobles. Les seigneurs et la noblesse firent en . général assez mauvais accueil aux réformes intellectuelles de Charlemagne. C'est bien un reflet fidèle de l'opinion d'alors que nous donne M. Henri de Bornier dans la Fille de Roland (acte III, se. \) :

Hardré (se dirigeant vers une table chargée de livres): ... Puis, nos travaux savants nous réclament*

Richard.

Fort bien !

C'est depuis qu'on sait tout que l'on ne fait plus rien. Je dis que le calcul, l'histoire, li magie. Et, quoique l'empereur l'aime, l'astrologie. Sont des arts dangereux, qui, même des plus forts, Amollisent le cœur et déforment le corps. Qui lit bien, se bat mal !

C'est d'ailleurs une des particularités de la culture intellectuelle dans la période que nous étudions. Les nobles y restent étrangers (l). Il ne faut pas s'en rapporter, sur ce point, aux épopées du Moyen Age. Le duc de Nevers, dans Gaufrey, se vante de savoir parler « le français, l'allemand, le lombard, l'espagnol, le poitevin et le normand ». 11 y a là manifestement une exagération poétique. Beaucoup de barons ne savaient même

(l) Turgot dit, dans une lettre à Mme de Graffigny : « Notre noblesse ignorante ne connaissait que le corps ; c'étaient les gens du peuple qui étudiaient ; c'était uniquement pour faire des prêtres et même des moines > {Choix de Lettres du XV/II' s., éd. Lançon, p. 317).

pas signer leur nom, et se faisaient gloire de celte ignorance. — De môme Mirabel, dans A'iol, parle quatorze langues, ])armi lesquelles figurent « grec, arménien cl sarrasinois ». — Dans A'iol encore (comme dans Aimeri deNarbonne,c[ dans beaucoup d'autres chansons <le geste) se trouve employé le mot « bacheliers » (pour désigner déjeunes gentilshommes martyrisés avec le roi Grri). Mais ce mot de bacheliers était, jusqu'au xiv' siècle, un titre nobiliaire, sans aucun rapport avec son sens actuel. En Espagne on dit un bachelier comme nous dirions « un damoiseau >> ^Cf. Victor Hugo, Ballades, La légende de la Nonne : « Pour elle il n'est rien que ne fassent Les seigneurs et les bacheliers y>) Le~^' jeune noble, en son manoir, où il reçoit une éducation purement militaire, demeure sevré de toute culture intellectuelle ; de son côté le jeune clerc ne se livre à aucun exercice physique. Cette disjonction de la formule grec-j que uovdiy.-n y.aîyuavao-nx/:, est une des caractéristiques de l'éducation du Moyen Age. Elle justifie la réatitionde Rabelais, qui s'étend sur les « jeux » de Gargantua aussi <;omplaisamment quesur ses études, et la sage [)arolc de Montaigne : « Ce n'est pas une Ame, ce n'est pas un corps qu'on dresse, c'est un homme; il n'en faut pas faire à deux» (Essa/*, 1,25). Déjà aucommencementduxv*' siècle Alain Chartier protestait contre ce préjugé dans sou Bréviaire des nobles : « Fol langage court aujourd'hui que noble homme ne doit savoir les lettres... Las ! qui j)Ourraildireplus grandefolieni pluspérilleuseerreurpubiier? Certes, à l)on droit peut être appelé beste, qui se glorifie •de ressembler aux bestes parleur ignorance » (I).

Ce n'est d'ailleurs pas à lEcole du Palais que l'enseignement d'Alcuin fut le |)Ius fécond. Aux approches de la vieillesse, il avait obtenu de l'empereur la faculté de se retirer en son abbaye de Saint-Martin. Là, il eut pour •élèves de jeunes clercs instruits déjà dans les arts liber

(1) Gommynes dit des seigneurs français «ils no les nourrissent seulement que à faire lesfolz on hahillomens ■et on iiîiiollcs : de iinlks Icllrcs ilz n'ont congnoissauce » [Mémoires, liv. I, chap, 10).

raux et se destinant au professoral. C'est à leur intention qu'Alcuin compose ses quatre dialogues sur les études en général, la rhétorique, la grammaire, la dialectique, eta}3régea plusieurs traités deCicéron. L'abbaye de Saint- Martin joua en quelque sorte le rôle d'une École Normale Supérieure. Il en sortit d'éminents professeurs quiàleur tour exercèrent sur l'enseignement une action efficace.

Un des premiers fut RabanMaur (776-886). Pour obtenir d'aller suivre les leçons d'Alcuin, il lui fallut se jeter aux pieds del'abbé de son monastère, Ratgaire, etseconfondre en supplications. Après être resté quelque temps auprès d'Alcuin, Raban Maur alla professera l'abbaye de Fulda. Nous pouvons nous faire une idée de sa méthode par cette définition qu'il donne et qu'il dut appliquer :

Grammatica est scienlia interpretandi poetas atque historicos, et recte loquendï scribendique ratio.

On voit que la rhétorique se laisse peu à peu absorber par la grammaire. Ce qui caractérise en effet, au point de vue pédagogique, cette seconde période de l'Age carolingien, c'est d'abord que l'enseignement tend à échapper au pouvoir civil, et c'est aussi le rôle prépondérant qu'y prend la grammaire. Sur le premier point, nous voyons l'École du Palais tomber en décadence sous Louis le-Débonnaire ; et sous Gharles-le-Chauve, c'est en vain que Scot Erigène est appelé à la restaurer. Ce philosophe ayant voulu introduire dans l'élude de l'Ecriture Sainte une critique rationnelle et dit qu'il faut comprendre pour croire, l'Eglise s'émut. Le pape Nicolas I«'" écrivit à l'empereur (866), pour lui défendre de garder plus longtemps Scot Erigène ; on croit que Charles le Chauve eut la faiblesse de céder.

Tandis que l'enseignement officiel est en baisse, l'instruction se concentre dans les écoles épiscopales et monastiques. Les prélats font tout pour y attirer des élèves : Ils instituent la gratuité. Théodulphe, évêque d'Orléans (fin du ixe siècle) écrit dans une lettre pastorale : « Que les prêtres n'exigent aucun prix de leurs leçons et qu'ils ne reçoivent rien de leurs élèves si ce n'est ce que les parents offriront librement par esprit de charité ». Certains enseignent eux-mêmes, et quittent

ET LE CHAPITRE < DE L'INSTITUTION DES ENFANTS » là

la crosse pour la féniie.: tels sont Guy, évêque du Mans, Fulbert, évoque de Chartres. D'autres, comme à Paris, se font remplacer par le grand chantre. De là vint la '^f^**;'"'^!^ fonction de Vécolâlre. — En quelques villes, celui-ci \' ^ était secondé dans ses allributhons administratives par un maître qui portait le titre de portier des classes. Le portiery au Moyen Age, n'avait rien de commun avec nos concierges, et Ion eût commis un singulier quiproquo, si l'on se fût avisé de l'inviter à tirer le cordon. C'était une sorte de préfet des études ou de discipline. Il faisait, cliaque samedi, subir à tous les écoliers un examen de grammaire. Au-dessous de lui se trouvait le prévôt (l'économe). — Dans les monastères, l'école n'est pas à l'intérieur même du cloître, mais dans un bâtiment annexe, afin que les ébats bruyants des enfants ne viennent pas troubler les méditations et les prières.

Sur quoi porte l'enseignement de ces écoles? Sur le ^

trivium (grammaire, rhétorique, dialectique) et sur le quadrivium (arithmétique, astronomie, musique, géométrie). Mais les arts libéraux restent subordonnés à la' théologie, principal objet de tout l'enseignement. La rhétorique a été progressivement négligée au profit de la grammaire. Les grammairiens empruntent leurs noms à l'antiquité latine. L'un d'eux se fait appeler Virgilius Maro. Leurs disputes sont infinies d'acharnement et de durée. Ozanam {La civilisation chrétienne chez les Francs) nous en a conservé de suggestifs exemples. Terentius et Galbungus emploient quatorze jours et quatorze nuits à discuter si le pronom «ego » a un vocatif ; Régulus et Sédulius, quinze jours et quinze nuits, pour savoir si tous les verbes ont un fréquentatif.

L'un de ces savants émérites fut Loup de Ferrières, disciple de Raban Maur. Il s'occupa surtout de grammaire et d'arithmétique. Un de ses élèves, Ileiric d'Auxerre forma à son tour Rémi d'Auxerre, qui enseigna à Paris et h Reims. Au x« siècle, le développement de l'ordre de Gluny, exclusivement voué à l'élude, favorisa beaucoup la diffusion des lumières. Mais on eut à déplorer l'incendie de nombreuses bibliothèques. — La gloire de l'enseignement à cette époque fut l'illustre

14 l'Éducation ayant Montaigne

Gerbert né à Aurillac. Savant au point de passer pour sorcier (ce qui ne l'empêcha pas de devenir pape sous le nom de Sylvestre II) il avait inventé des choses merveilleuses pour son temps : des sphères astronomiques,, une orgue hydraulique, une table mécanique de multiplication (abacus). Au siècle suivant l'instruction continue à se répandre. Lant'ranc enseigne avec éclata l'abbaye du Bec en Normandie. Et Guibert de Nogent écrit dans la préface de son Histoire des Croisades que « de tous côtés on se livre avec fureur h l'étude de la grara-maire, et que le nombre sans cesse croissant des écoles en rend raccès facile aux hommes les plus grossiers ». Ces progrès sont dus en partie à l'établissement de deux ordres, les Chartreux et les Cisterciens. Leurs fondateurs respectifs, saint Bruno et saint Bernard, avaient étudié brillamment l'un à Paris, l'autre à Chàtillon-sur-Seine, et <;onsacrôrent à l'enseignement une part de leur activité.

A ce moment, se produisent deux faits capitaux pour l'histoire de l'enseignement. C'est d'abord l'avènement définitif de la philosophie avec le Livre des sentences de Pierre Lombard. C'est ensuite la laïcisation de la science, qui tend de plus en plus à se détacher des monastères. €e mouvement prit naissance à Paris. L'enseignement se donnait d'abord dans le cloître Notre-Dame. Puis les chanoines,jugeant les écoliers trop turbulents, les reléguèrent sur le Parvis. Dès lors il se forma des écoles purement civiles qui refluèrent par delà la Seine jusqu'à la montagne Sainte-Geneviève. Celle ci devint dès lors le quartier par excellence des études, le Quartier Latin, où enseignèrent Albéric de Reims, Robert de Melun et tant d'autres.

Mais nul professeurn'y fut plus célèbre que Guillaume de Champeaux. Ce philosophe, expliquant Vlntroduciion aux catégories d'Aristote de Porphyre, soutint que les idées générales les « universaux », ne sont que des mots. Un de ses collègues, Roscelin, enseignait, selon la doctrine de Platon, que les idées générales sont bien des êtres réels, et même les plus réels de tous les êtres. On donna à ces deux doctrines opposées les noms de nomiiialisme et de réalisme. Sur ces enlrcfailcs, un élc\e de

Guillaume de Champeaux, Pierre Abélard, s'élanl mis à y faire des objections à son maître, le contraint à la fin > d'avouer qu'il se trompe. Il ébranle de même l'autorité ■< de saint Anselme, dont il est allé suivre les leçons. Bientôt il ouvre, lui aussi, une école, à Melun. Encore qu'opposé au nominalisme intégral, il n'est pas pour cela. réaliste. Cherchant à embrasser les deux théories dans un point de vue supérieur de conciliation, il crée la doctrine du conceptualisme. Le succès l'enhardissant, Abélard installe son école plus près de Paris, à Corbeil, et enfin sur la montagne Sainte-Geneviève. Là il attire autour de sa chaire en plein air plus de trois mille étudiants, faisant ainsi le vide dans les écoles rivales. Ea é^sp^^^-^-'^ -/j, Lutte, «^ lenvie, il veut se retirer en un lieu désert prèsde Nogent-sur-Seine et s'y construit un ermitage qu'en Thonneur du Saint-Esprit il appelle le Paraclet. Impitoyables, ses élèves l'y suivent et le forcent à reprendre son enseignement philosophique. Il revient à Paris, puis de nouveaux ennuis le dégoûtent du monde et il se retire, pour y mourir, dans un monastère breton.

L'Eglise chercha à enrayer cette laïcisation progressive de l'enseignement. Le concile de Latran en pro- €lamade nouveau l'absolue gratuité. Ce futpeine perdue. En 1215 le pape dut céder au courant de l'opinion publique et reconnaître la corporation des professeurs, Universitas scientiarum, Universitas scholarum. Il leur accordait le droit de se faire représenter par un syndic dans leurs différends avec le chancelier de Notre-Dame. L'Université de Paris avait été réglementée déjà par Philippe-Auguste, en 1200.

Elle se divisait, au. point de vue des études, en quatre Facultés : théologie, sacra Theolorjiœ facullas, droit canon, consultissima jurium facultas^ médecine, sa/uberrima medicorum facuUas, arts, peritissima artium faculia%; au pointde vue des étudiants, en quatre nations : Ile-de-France, honoranda Gallorum' natio, Normandie, veneranda Normannorum natio, Picardie, fidelissima Picardorum natio, Angleterre, remplacée plus tard par TAllemag^e, constant issima Germanorum natio. Les « nations » avaient assez d'analogie avec nos cercles et

« clubs » d'étudiants. On peut rapprocher ce groupement universitaire du mouvement de môme nature qui, à cette époque, provoque la constitution des communes et celledes corporations. En 12151e légat pontifical Robert de Gourson, donne k l'Université des statuts d'un caractère presque exclusivement disciplinaire et administratif.

Dès lors les programmes de l'enseignement s'élargirent. A la place de la grammaire, désormais négligée, on parla aux élèves « du point, de la ligne, de la superficie, de la quantité, de l'àme, du destin, des inclinations de la nature, du hasard, du libre arbitre, de la matière, du mouvement, des principes des corps, des combinaisons des nombres, des diverses sections de l'étendue. On leur enseignait ce que c'est que le temps, le lieu, l'identité et la diversité, le divisible et l'indivisible, la substance et la forme, l'essence des universaux, l'origine, l'usage et la fin des vertus ; quelles sont les causes de tout ce qui existe, les principes du flux et du reflux de l'Océan, les sources du Nil, les secrets les plus cachés de la nature, les diverses manières d'envisager les questions de droit d'où naissent les contrats, les dommages ou ce qui peut passer pour tel », etc. (Pierre de Blois). Mais on s'applique surtout à la philosophie. On étudie la logique d'Aristote dans la traduction latine de Boèce, et le philosophe de Stagyre détrône saint Augustin. Par contre, les lettres proprementdites et la grammaire sont absolument négligées. Si un « artien » se présente au repas des « logiciens », il est honteusement chassé par les bedeaux et on lui fait subir une amende.

L'Université tend à devenir un corps politique en même temps qu'enseignant : elle ne le montre que trop pendant la guerre de Cent Ans. Les rois doivent la ménager, lui octroyer maints privilèges, sa juridiction autonome, par exemple. « L'Université garnissait de ses anciens suppôts tout ce que nous appelons aujourd'hui les carrières libérales. Il n'était si petit écolier qui ne put aspirer soit à devenir évoque et cardinal, soit à plaider ou à juger au Chàtelet et au Parlement, soit à entrer dans les conseils du roi et à gouverner les finances de l'Etat » (G. Paris, Villon, p. 20). Aussi l'Université de

Paris envoie-t-elle des délégués aux conciles, et souvent ses théologiens y font échouer les projets du pape : témoin le rôle de son chancelier, Gerson, au concile de Constance. En revanche, elle s'attire parla les rancunes de l'Eglise, et plus tard, celles des rois, auxquels elle a entrepris de faire opposition. D'où le rôle effacé qu'elle doit se contenter de tenir au xv^ siècle et sous Louis XII en particulier.

De plus, certaines hardiesses de la philosophie universitaire off'rent une occasion aux représailles de l'Eglise. Une des légendes dévotes du Moyen Age montre un écolier mort reparaissant devant ses camarades et déclarant qu'il est en enfer pour avoir trop aimé la logique. Déjà saint Bernard dans une lettre au pape Innocent III, avait attaqué vivement la dialectique et l'école rationaliste formée sous les auspices d'Aristote. Les traités métaphysiques du même philosophe, apportés de Gonstantinople à la suite des Croisades, furent condamnés par le concile de Paris de 1209 « car non seulement par des maximes subtiles ils donnaient lieu à ladite hérésie (d'Amaury de Chartres), mais pouvaient encore en engendrer de nouvelles ». On ordonna de les brûler, et il fut défendu « sous peine d'excommunication d'oser jamais les transcrire, les lire, ou les tenir de quelque façon que ce fût » (Guillaume le Breton, Vie de Philippe- Auguste). La réforme de l'Université de Paris, par les cardinaux Jean de Saint-Marc et Aicelin de Montaigu, en 1.355, eut pour objet de renouveler ces prohibitions. En 1452, le cardinal d'Estouteville, celui même que Victor Hugo a mis en scène dsius Notre-Dame de Paris, les adoucit un peu.

• Dès le commencement du xiii» siècle des personnes charitables avaient songé à assurer l'existence des étudiants pauvres. C'est dans ce but et à titre d'œuvres pies que furent fondés les collèges. Les premiers en date et les plus importants furent le collège de Montaigu et le collège de Sorbonne. Il y eut aussi la Maison des Enfants pauvres de Saint-Thomas du Louvre, et des établissements nationaux : Collège des Anglais, Collège des Danois. En face de ces institutions charitables s'ins-

i8 L'ÉDUCATION AVANT MONTAIGNE

tallèrent des pensionnats ou « pédagogies » payantes, dirigées généralement par des bacheliers ou des licenciés. L'Université se réjouit d'abord de cette innovation, qui remédiait en partie à la trop grande liberté des étudiants et aux désordres qui s'ensuivaient. Mais plus tard, lorsque les collèges organisèrent un enseignement préparatoire ou complémentaire en face de celui de la Faculté des Arts, ils devinrent une des causes de sa décadence. Michelet a tracé un saisissant tableau de la vie que menaient les étudiants, non sans doute sans s'inspirer de ses souvenirs personnels : « Ces républiques cloîtrées de jeunes gens pauvres étaient, comme on peut croire, animées de l'esprit le plus inquiet... Dans ces tristes demeures, sous l'influence de la sèche et stérile éducation du temps, languissaient sans espoir de vieux écoliers. Il y avait là de bizarres existences, des gens qui, sans famille, sans amis, sans connaissance du monde, avaient passé toute une vie dans les greniers du pays latin, étudiant, faute d'huile, au clair de la lune, vivant d'arguments et de jeûnes, ne descendant que pour disputer à mort dans la boue de la rue de Fouarre et de la place Maubert » {(list. de Fr., t. IV, liv. m, oh. m).

L'Université de Paris compte du xii« au xv® siècle, des maîtres illustres : les platoniciens Bernard de Chartres et Gilbert de la Porrée ; Siger de Brabant, que trois vers de Dante ont immortalisé {Paradiso, X, 136 sqq.) ; Alain de Lille, qui essaya de démontrer la théologie suivant la méthode mathématique que Spinoza emploiera plus tard en éthique ; Pierre d'Ailly, « le marteau des hérétiques », chancelier de l'Université de Paris, qui se distingua au concile de Pise ; Thomas d'Aquin, « l'Ange de l'Ecole >», le « Bœuf de Sicile » ; Durand de Saint-Pourçain, « doctor résolu^ tissimus », auteur d'un commentaire sur le Livre des Sentences de Pierre Lombard ; Duns Scot, « le docteur subtil », partisan des nominalisles et adversaire de saint Thomas. — Remarquons en passant les surnoms emphatiques donnés aux professeurs soit par l'admiration, soit par l'ironie douce des étudiants : « le rhéteur

ET LE CHAPITRE c DE L'INSTITUTION DES ENFANTS » 19

incomparable », « le fléau des nominalistes », etc. — Ce sont encore : Clémangis, recteur de l'Université de Paris ; le chancelier Gorson, auteur présumé de V « Imitation de Jésus-Christ » ; Hugues de Saint-Victor ; Albert le Grand, dont les connaissances scientifiques furent prodigieuses pour l'époque et qui a donné son nom à la place Maubert {maître Albert, c'est du moins l'étymologie qu'en donne Furelière, au commencement du Roman bourgeois). — Raymond LuUe, inventeur du « grand art », sorte de mécanisme psychologique qui permettait de penser artificiellement sur tous les sujets. Luîle voulait former une milice de théologiens qui iraient convertir les Musulmans par la dialectique. En vue de ce projet, auquel l'Eglise ne souscrivit point, il avait étudié l'arabe, le turc et tous les systèmes de philosophie. En 1287, il expliqua publiquement, à Paris, son Echelle de la nature et sa Pyramide de la vérité. — Enfin le fameux Pic de la Mirandole qui étudia dans !es plus célèbres Universités françaises et italiennes et défia pour une argumentation « monstre », de omni re scibili tous les savants de l'Europe. Ceux-ci d'ailleurs préférèrent le faire condamner comme hérétique par Innocent III.

Dans cette courte liste des universitaires illustres du Moyen Age figurent beaucoup de religieux. Comment s'était produite cette invasion de l'élément monacal ? Nous avons remarqué que depuis la fin du xi" siècle l'enseignement s'était laïcisé. L'Eglise cependant ne put se résigner à en être définitivement écartée, et fit tous ses efforts pour s'y glisser de nouveau. Les moines mendiants avaient flairé là quelque occasion de profil : « hoc subolfecere monachi mendicantes » (Iléméré, I, folio 5). Dès le règne de saint Louis les Dominicains obtinrent de l'évèque de Paris, — (jui, en l'espèce, n'était pas compétent — une chaire de théologie à l'Université. Comme ils se contentèrent d'y faire des leçons privées, lUniversité ne prolesta point. Il n'en fut plus de même quand sans aucune investiture, ils prétendirent s'installer dans une seconde chaire et ouvrir des cours publics. D'où une longue querelle

entre l'Université de Paris et les Dominicains, procès devant le pape, polémiques interminables. Au cours de ces débats, un professeur, Guillaume de Saint-Amour, se signale par la violence de son livre Les périls des derniers temps. Le pape Alexandre IV, empiétant sur les droits du roi, exila de France Guillaume de Saint-Amour et lui défendit d'enseigner. De plus, il jeta (1257) l'anathème sur l'Université tout entière et lança contre elle quarante bulles successives. Mais Alexandre IV mort, Louis XI intervint énergiquement auprès de son successeur et obtint le rappel de Guillaume de Saint-Amour, qui reprit triomphalement possession de sa chaire, « debacchantibus summa in laetitia omnibus magistris partsiensibus » . Toutefois les Dominicains restaient dans les deux chaires qu'ils avaient accaparées. C'est à l'occasion de cette querelle que Rustebeuf composa son Dit de l^ Université de Paris et sa Complainte de maître Guillaume de Saint-Amour. Ces rivalités ne faisaient d'ailleurs qu'exciter entre les maîtres une émulation féconde. Aussi aux xii«, xiii", XIV* siècles la prospérité de l'Université de Paris fut-elle extraordinaire. Sa renomée est propremment européenne. Il y vient, d'Italie, d'Angleterre, de Danemark, d'Allemagne, des multitudes d'étudiants. Dante suit ses cours, y prend les grades de bachelier et de maître en sacrée théologie. D'après des calculs précis, c'est à près de cinq mille qu'on peut évaluer, vers 1350, le nombre des maîtres et des élèves, — six cents maîtres et plus de quatre mille écoliers — mais vraisemblablement dans la première moitié du xiii* siècle il ne dépassait pas 900. « Honneur des lettres w, « mère des sciences », il n'est presque pas de bulle qui ne rappelle ces titres de l'Université de Paris. Elle comptait vers 1209, au témoignage de Rigord, plus d'étudiants que n'en avait jamais eu Athènes. « Paris, écrit en 1256 le pape Alexandre IV, remplit l'univers de la plénitude de sa science, répand les lumières de l'intelligence, chasse les ténèbres de l'ignorance, révèle au monde les secrets de la connaissance. C'est la cité renommée des lettres et des sciences, la première école de l'érudition ». Jean de Jandun, dans

^n « Eloge de Paris » composé en 1323, dit : t Dans la ville des villes, dans Paris, rue du Fouarre, non seulement on cultive les sept arts libéraux, mais la clarté Icliarmante de la grande lumière philosophique, faisant rayonner la vérité pure, illumine les esprits capables de la recevoir. Là aussi, le délicieux parfum du nectar philosophique flatte l'odorat susceptible de goûter ses délicates vapeurs. C'est là que l'on apprend à connaître la grandeur des principes de la religion, les secrets de la nature, l'astrologie, les mathématiques, et les salutaires maximes de la morale. Là encore affluent les maîtres habiles, qui enseignent non seulement la logique, mais les éléments de toutes les sciences préparatoires. Là brillent les docteurs éminents, qui pénètrent avec la rapidité d'un esprit de feu les mystères des essences inférieures et des esprits célestes..., les sages de premier ordre, qui scrutent les secrets des principes immatériels, des intelligences.

C'est encore dans cette rue célèbre qu'on apprend à connaître Tinfaillible certitude des mathématiques, les admirables combinaisons des nombres et des figures, soit en elles-mêmes, soit dans les révolutions célestes, dans l'harmonie des sons et dans les phénomènes de la vision... Et la philosophie morale dont la direction favorable améliore l'individu, règle heureusement la famille, instruit et éclaire l'élite de la cité, ne la puiset-on pas encore à ce fleuve intarissable d'une science salutaire ? » On s'expliquera ce lyrisme hyperbolique quand on saura que Jean de Jandun professait lui-même la philosophie à lUniversité de Paris. — Vous êtes orfèvre, Monsieur Josse î

Il y a cependant une grande part de vérité dans ces éloges, et la prospérité de l'Université parisienne fut bien réelle au xiic, xme, xive siècles. C'est seulement vers le milieu du xv* que commença la décadence. Cette dernière est due en jiartie, nous l'avons vu, au développement des collèges, pensionnatset « pédagogies ».Elleest due aussi au mauvais vouloir royal, provoqué par Topposition politique, et au mauvais vouloir ecclésiastique, provoqué par l'opposition théologique. Il faut bien en

accuser quelque peu l'indiscipline des étudiants et leurs désordres excessifs, dont nous aurons l'occasion de parler plus loin ; mais surtout la paresse et la rapacité des professeurs, qui avaient créé un état de choses déplorable. Leur nombre s'étant accru tandis que celui des élèves restait constant, il avait fallu rançonner ceux-ci pour payer ceux-là. Les livres aussi coûtaient fort cher. Les enfants riches- en trouvaient auprès des copistes de profession ; les enfants pauvres étaient réduits à les transcrire eux-mêmes, assis dans la paille de la rue du Fouarre (1). Parfois les professeurs laissaient à l'Université leurs cours manuscrits, ce qui finit par constituer une assez bonne bibliothèque, théologique principalement. — Les frais de scolarité et d'examen avaient quadruplé. Ramus, au début duxvi^ siècle, dans ses Remontrances an roy pour la ré formation de V Académie parisienne donne le curieux détail des articles de la dépense. Le professeur ne touchait d'ailleurs qu'une partie de l'argent versé par le malheureux étudiant. Le reste était dévoré par une multitude de formalités. « A quoy servent, s'écrie Hamus, tant de seings et de seaulx de recteur, procureur, receveur, principal? Et quel argument suffisant ont les gantz, les bonnetz, les banquets pour prouver la diligence et suffisance du disciple ? Où vont tant de bourses et en quel usage sont elles converties ? Elles sont en partie distribuées aux procureurs, receveurs, chantres, et prestres qui disent messes et vespres solennelles ; mesme unebonne partie de cet argent s'emploie en cierges ».

C'est pour secourir la misère d'un certain nombre d'étudiants que le prieur Robert de Sorbon fonda, sous

(1) On voit à rAcadémie des Beaux-Arts à' Florence un curieux petit tableau attribué à Fra Angelico da Fiesole : « L'Ecole d'Albert le-Grand ». Les élèves y sont représentés assis en demi cercle aux côtés du maître, mais sur des tabourets.de bois, et non à terre dans la paille. Il est vrai que ce tableau est loin d'avoir la valeur d'un document, Albert le Grand ayant vécu de 1203 à 1280, et l'Angelico de 1387 à 1455.

le règne de saint Louis, la » société et maison de Sorbonne », dont l'histoire est assez connue. Reproduisons, à litre de curiosité, l'hymned'un des disciples deRobert de Sorbon, cité dans la « Sorbonœ constitutio » :

Hœc bona-Sorbona dat nosse

Suis tria dona ; Libres et victum gratis

Et hospitium.

Hicque cohors grata. Bonus

Ordo Paxque beata.

Hœc confortare debes et

Magnificare, Ut libi perdonet Deus omuia

Se, sua donet.

La Sorbonne avait à peu près le même emplacement qu'aujourd'hui. Devant les ruines des bains de Julien s'ouvraient deux petites rues, l'une qui, dès ce moment, portait le nom de rue des Maçons, qu'elle a gardé jusqu'en ces dernières années (rue Ghampollion) ; l'autre appelée rue Goupe-Gorge ou Coupe-Gueule, en raison des violences dont, jour et nuit, elle était le théâtre. « Lieu prédestiné, disait-on, et où devaient se former les générations des docteurs appelés à étrangler les hérésies meurtrières des âmes ».

Quant à l'enseignement des professeurs, là encore Ramus relevait des abus graves. Ceux-ci ne donnaient plus de leçons, ils s'en remettaient au travail particulier des étudiants, ou tout au plus à d'obscurs maîtres es arts qui, pour quelques livres de gage, enseignaient à leur place. Us se contentaient d'assister de loin en loin aux actes publics, aux examens, ou bien ils ne montaient dans leurs chaires que pour entendre les querelles et les disputes des écoliers. Quelquefois môme les professeurs essayaient de justifier leur paresse, et de poser leurs habitudes de siienceen principe pédagogique.

Tel était l'état de l'Université de Paris, et de l'enseignement en général, à la tin du xve siècle. Ajoutez à cela la concurrence des Universités provinciales qui se multiplient (Bourges, Montpellier, Orléans, Poi-

tiers, etc.) et les défauts des éludes et de la discipline, dont nous allons maintenant nous occuper.

Les études : Programme et méthode.

Nous avons trouvé dans Martianus Gapella, qui l'avait empruntée à Pliilon, lequel devait la tenir des pythagoriciens, la division consacrée des études en sept arts libéraux. Je laisserai de côté la musique, exclusivement religieuse, pour laquelle il n'y a à signaler que l'adoption par Charlemagne de la réforme grégorienne, les inventions de l'orgue hydraulique par Gerbert, de la gamme par Guy d'Arezzo. Je ne parlerai pas non plus de la rliétorique, bientôt supplantée par la grammaire. J'étudierai simplement la grammaire, dont nous avons vu la vogue du ix* au xie siècle ; la philosophie, qui régna en maîtresse du xii* jusqu'à la fin du xv' ; les sciences, qu'on ne négligea jamais complètement ; la théologie, dont le Moyen Age fit sa principale étude.

La grammaire. — Nous trouvons, dans la liste des auteurs grammaticaux qu'on étudie : Donat, Priscien, Alexandre de Villedieu, Isidore de Séville, Evrard de Béthune. Donat composa, au iv siècle, une grammaire latine en dix-huit livres et un traité « sur le barbarisme » (1). — Priscien composa un Commentarium grammaticorum, également en treize livres. Il y a à remarquer chez lui l'apparition de la grammaire comparée du grec et du latin. On a aussi de lui De duodecim

(1) E quel Donato

Gh'alla prima arte degnô por la mano

(Dante, Paradiso, XII, 137-138).

«. Ce Donat qui daigna mettre la main au premier des arts ». C'était donc la grammaire que les contemporains de Dante Alighieri considéraient comme < le premier des arts D.

vet'sibus .Eneidos principalibus, études grammaticales sur le premier vers de chacun des douze chants de l'Knéide. — Alexandre de Villedieu (xiiie s.), est l'auteur du Doctrinale puerorum, grammaire rimée en vers léonins. — Isidore de Séville a laissé un traité latin d'étymologie en vingt livres. — D'Evrard de Béthune nous avons le Grecisme, qui n'est autre chose qu'une grammaire latine.

Outre ces auteurs, on étudiait des commentaires sur leurs traités. Tel est le « Commentaire sur Priscien », de Rémi d'Auxerre. Comme Priscien était lui-même un commentateur de grammairiens antérieurs, l'ouvrage de

Rémi d'Auxerre est un commentaire à la troisième puis-

sance. Mais on ne se contentait pas de la théorie grammaticale, on allait s'instruire de la grammaire auprès des auteurs mêmes. Ces auteurs, étudiés selon le procédé que nous appelons aujourd'hui explication, sont :\ Caton, Virgile, Lucien, Ovide, Stace, Prudence, Juvé^ nal. Salluste, Tite-Live, Cicéron, Quintilien. Mais on étudiait surtout la grammaire dans les auteurs ecclé- siastiques, ce qui n'était pas le moyen de se former à la bonne latinité.

Là encore nous trouvons la science subordonnée à la religion. Cette préoccupation donne lieu à des « mots » qui ne manquent pas de saveur. Donat enseignait qu'on doit écrire scalie^ scopx quadrigx, au pluriel. « Nous ne le suivrons pas, dit le grammairien Smaragdus, parce que nous savons que l'Esprit-Saint a toujours employé ces mots au singulier ». Raban dit dans son traité De Universo : « Il y a trois langues saintes, l'hébreu, le grec et le latin ; elles l'emportent sur toutes les autres, car Pilate s'en est servi pour inscrire sur la croix du Sauveur son arrêt de mort ». Enfin, le pape Saint-Grégoire le Grand « se glorifiait de ses barbarismes, et s'indignait de soumettre la loi de Dieu aux lois du grammarien Donat » (1).

(1) « Au milieu de l'ignorance générale, les moines, à l'ombre du cloitre, se livraient à l'étude, copiaient avec un zèle infatigable les saintes écritures... IJn religieux

- Lessciences. — L'étude des sciences paraît n'avoir été guère plus sérieuse que celle de la grammaire. On se préoccupait peu de la géométrie, bien qu'on possédât les Eléments d'Euclide. L'arithmétique, disent les auteurs de Y Histoire littéraire, n'était cultivée que pour trouver le jour de Pâques. Cette application de l'arithmétique au calcul de l'année ecclésiastique s'appelle le (( comput ». Lorsqu'on étudiait l'arithmétique d'une façon plus approfondie, on passait pour sorcier, témoin Gerbert, et on risquait fort d'être brûlé. L'astronomie a dégénéré en astrologie. On annonce à tout propos des cataclysmes effroyables, destinés souvent à provoquer des générosités en faveur des abbayes et autres institutions ecclésiastiques. Dans une sorte de manuel de cosmographie intitulé « Dit des planètes » on lit : « Le mardi {Martis dies) engage les hommes d'armes à combattre les infidèles et à ne pas piller les chrétiens ; le mercredi {Mercuri dies), les marchands à être honnêtes, loyaux et à ne pas employer de fausses mesures ; le vendredi ( Veneris dies), tout le monde à éviter la luxure, etc., etc. » Les sciences physiques {physica ou artes reaies, par opposition à logica ou artes sermonicinales) sontétudiéesdans Aristote, mais uniquement pour confirmer les enseignements cosmogoniques de la Bible.

— Quant aux sciences naturelles, elles ont dégénéré en une sorte de mysticisme à prétentions scientifiques. Dans le Volucraire d'Osmons, l'auteur compare le chant du paon à la parole de Dieu, car, dit-il, le paon « hydeusement chante », en quoi il est l'emblème du' prédicateur qui doit nous eff'rayer par un sermon sur l'enfer. — Aujourd'hui encore n'encourage-

de l'ordre de St- Benoît effaça à lui seul quatre mille manuscrits grecs et latins pour copier quatre mille fois l'évangile de St-Jean. Ainsi furent détruits un grand nombre de chefs-d'œuvre de la poésie et de l'éloquence antiques. Les historiens sont unanimes à reconnaître que les couvents furent le refuge des lettres au Moyen-Age. » (Anatole France, Histoire des Pingouins. — Le Journal, 10 août 1906).,

ET LE CHAPITRE a DE L'IN'STITCTION DES ENFANTS » 27

l-on pas, dans certaines écoles, des réponses comme : « Ou'est-ce que le cœur? — C'est l'organe de toutes les nobles aiTeclions. — Qu'est-ce que la Terre ? — C'est le séjour de l'homme ici-bas ». En 1231, le pape Grégoire IX déléndil l'étude des livres traitant d'iiistoire naturelle. Les médecins soutiraient mille embarras pour leurs travaux d'anatomie. A l'Université de Montpellier, la Faculté de Théologie concédait à la Faculté de iMédecine la dissection de deux cadavres par an.

La philosophie. — On étudiait dans les écoles les Topiques et les Analytiques d'Aristote, ses traités' De anima. De memoria et reminiscentia, De longitudine et brevilate vitœ. Ethique à Nicomaque, Organon ; de Boèce, De Consolalione philosophiœ ; de Porphyre, l'Introduction aux catégories d'Aristote. Mais VOrganon, les Sentences de Pierre Lombard et l'ouvrage de Porphyre paraissent avoir été la base de l'enseignement philosophique. Qui n'a vu quelquefois en tête d'éditions du xv*^ siècle des portraits fantastiques où Aristote nous est représenté avec une casaque de velours, un manteau et un bonnet de docteur en Sorbonne ? C'est là une image fidèle du travestissement que son œuvre avait subi entre les mains des scolastiques. Et puisque ce mot a été prononcé, nous allons nous demander ce qu'était la scolastique. Mais disons d'abord ce qu'elle n'était pas. On croit quelquefois que la scolastique fut un système. ï{ien de plus inexact, puisque tous les philosophes compris génériquement sous la dénomination do scolastiques se combattent les uns les autres. Elle n'était pas, non plus, suivant une expression connue, la servante de la théologie. Nous verrons que 'es le commencement du xiii" siècle la scolastique a été une vraie libre-pensée qui s'est souvent attiré les rancunes des théologiens et les foudres de y Eglise. II n'est pas exact davantage que les scolastiques eurent pour critérium absolu l'autorité d'Aristote. Chacun, sans doute, se réclamait d'Aristote, mais chacun aussi l'entendait à sa façon. L'autorité, d'ailleurs, et la formule « Le maître l'a dit » jouaient dans la scolastique un rôle beaucoup nioiius important qu'on ne se plait à le

répéter. La scolastique est précisément cette méthode qui réduirait tout l'enseignement à la plus libre discussion qu'école ait jamais abritée. Science aride et sèche, dit-on: comment la scolastique passionnait-elle tous les esprits? Comment un seul professeur pouvait-il traîner à sa suite des milliers d'étudiants ?

Qu'était donc la scolastique ? Ce fut originairement l'application de la philosophie à la démonstration rationnelle des vérités révélées. Puis elle est devenue une science presqu'exclusivement de définitions et de syllogismes, où triomphe la logique formelle. Enfin, elle s'est enfoncée de plus en plus dans la voie des subtilités qui l'ont conduite soit à des discussions puériles, soit à des hardiesses extraordinaires contre le dogme. C'est seulement dans sa première phase que la scolastique a été ancilla thcologisc. Pour faire de leur méthode un instrument d'absolue précision, les scolastiques se tirent une loi de la définition préalable. Cette méthode socratique est extrêmement sûre. Grâce à elle, du moins, les interlocuteurs s'entendront toujouis, arrêtés qu'ils sont, à chaque pas de leurs raisonnements, par la nécessité de convenir d'une définition. Les scolastiques ajoutèrent à la définition de Socrate le syllogisme d'Aristote. On sait qu'il y a 04 modes ou figures de syllogisme, dont 14 seulement sont concluants. 11 n'aurait donc pas fallu les employer au hasard. Or, les scolastiques paraissent en avoir usé indistinctement. De plus, le syllogisme à lui seul ne constitue pas un procédé parfait de raisonnement.' Il ne convient qu'à la déduction. Celle-ci doit être complétée par l'induction, et la synthèse par l'analyse! De plus, l'abus dès définitions con- <luisit les scolastiques à des problèmes ridicules. Siger de Brabant nose et soutient contre tous contradicteurs des thèmes comme : « La guerre de Troie dure toujours » etc. ; « Si le porc qu'on mène au marché est tenu par l'homme ou par la corde ». Et chacune de ces thèses donne lieu à des raffinements dialectiques I Ouvrez un livre de quelque disciple de Duns Scot : vous n'arriverez pas au texte qu'on ne vous ait d'abord expliqué quelle est la cause matérielle, la cause formelle, la

cause efficiente, la cause finale du présent ouvrage. De plus, parmi les causes tinales, vous distinguerez sa tin intrinsèque, sa tin extrinsèque ; celle-ci se subdivise elle-même en tin éloignée, plus éloignée, très éloignée, finis remotus, reniotior, remotissimus . Au cours même de l'ouvrage vous vous perdez dans les suppositions, les ampliations, les restrictions, les résolutions, etc. On s'explique, pour peu qu'on ait approché des épines de la scolastique, le jugement sévère de Ramus : « Quand je vins à Paris, je tombe es subtilités des sophistes, et m'apprit-on les arts libéraux par questions et par disputes.. . Après que je fus nommé et gradué pour maître es arlz, je ne me pouvais satisfaire en mon esprit, et jugeois en moi-môme que ces disputes ne m'avaient apporté aultre chose que perte de temps ». {Remontrance au Conseil priré louchant la profession royalle en mathématique).

Jean de Salisbury a raconté spirituellement son initiation aux arcanes de la scolastique. « Nous commençons par la définition. Mon maître me montreen peu de mots à définir tout ce que je veux : il ne s'agit pour cela que de poser le genre auquel appartient l'objet en question et d'y joindre les différences substantielles, jusqu'à ce qu'on arrive à une équation parfaite avec la chose définie. Voilà comment j'ai acquis le talent de définir. Nous passâmes ensuite à l'art de diviser. Ici l'on m'avertit que, pour faire de bonnes divisions, il fallait distribuer un genre en ses espèces, ce qu'on pouvait commodément fa».-e au moyen des différences ou par l'affirmation et la négation Avez-vous un tout bien complet "l résolvez-le dans les parties dont il est composé intégralement ; partagez Vuniversel en individualités et en puissances virtuelles... On me montre encore à diviser Vaccideîit en sujets, à énumérer tous les individus qui sont susceptibles de recevoir cet ac(;î6/eH<, à diviser aussi le sujet en accidents, lorsqu'il s'agit d'assigner la diversité des modifications qui peuvent lui arriver. On m'apprend môme h diviser l'accident en coaccidenls, quand, relativement à la variété des sujets, ils sont excédants ou excédés ». {Métalogiqiie).

Ajoutez à cela la difficulté de se comprendre dans un latin qui, d'abord bêtement solennel, ne fut ensuite que le plus obscur des jargons. Dans certaines phrases, on était obligé décompter les négations au moyen de fèves ou de pois, car deux négations s'entre-détruisant, on ne savait plus si la proposition était affirmative ou négative. De plus, les argumentalenrs ne voulaient à aucun prix démordre de leurs opinions et ne se rendaient pas même à l'évidence ; si bien que lorsqu'il leur avait échappé quelque erreur religieuse, les décisions des conciles ne pouvaient les y faire renoncer et qu'ils devenaient autant d'hérésiarques. Ce dernier fait se produisit souvent à partir du xive siècle. A cette époque, les scolastiques, enivrés de leurs propres discussions, prirent en la valeur de leur méthode une confiance exagérée. Enhardie au contact d'autres philosophies nouvelles et plus libres, et en particulier des ouvrages, récemment découverts, d'Averroès, la scolastique, dont l'objet avait été d'abord de fonder en raison les dogmes révélés, voulut voler de ses propres ailes et rechercher la vérité pour son compte personnel. Elle fut amenée alors à contredire souvent la doctrine catholique, et c'est ce qui la rendit suspecte aux gens d'Eglise. Elle était née du besoin de défendre la religion, elle mourut du désir de la combattre.

La théologie. — C'était alors, en effet, une dangereuse témérité que de l'oser attaquer, et une science était mal venue à faire acte d'indépendance, lorsque toutes les autres étaient docilement soumises à la théologie. Tandis que la grammaire ne fut l'objet que d'un zèle passager, tandis que le règne de la scolastique fut éphémère, la théologie ne cessa jamais d'être en honneur. On l'étudia dans la Vulgate, dans les Pères de l'Eglise et les canons des Conciles. Après saint Thomas, on se servit de l'admirable Somme théologique. Le caractère distinctif de la théologie au Moyen Age, c'est d'opprimer toute les autres sciences, dont elle se dit le couronnement. Robert de Sorbon dit : « La grammaire forge le glaive de la parole de Dieu, la rhétorique le polit ; la

théologie le met en usage. » Saint Maximin, moine du; vu" siècle, écrit : « Nous avons une physique véritable dans le récit historique des Saintes Ecritures, une logi- <|ue véritable dans les contemplations de la foi, de l'espérance et de la charité, une éthique véritable dans la pratique des préceptes divins. ^> Bientôt même, ce ne sont plus les textes sacrés, mais des fantaisies religieuses <;omme celles dont est formée la bibliothèque de Saint- Victor : le Chaudron de magnanimité, le Culot de discipline, le Moutardier de pénitence, etc. Et le génie bouffon de Rabelais n'a fait qu'interpréter la réalité : cf. l'ouvrage de Bene da Firenze (première moitié du .xiii^ siècle) : Candelahrurriy seu summa recte dictandi.

Méthode. — Si, de l'objet de ces études, nous passons à la méthode suivant laquelle on les abordait, nous serons frappés do constater, d'après l'ensemble des documents^ que l'enseignement n'était guère qu'une lecture continuelle. Le Moyen Age ignore le « cours » et pratique « l'explication », Le légat Robert de Courson, dans ses Statuts de l'Université, décrétait qu'on ne pourrait « lire >' en théologie avant l'ilge de vingt et un ans. Ces « lectures •> étaient des commentaires publics d'auteurs consacrés, tels que la Somme de saint Thomas, VOrganon d'Arislote. le Livre des Sentences de Pierre Lombart. Ce commentaire, d'ailleurs, était des plus libres, et à propos d'un passage on effleurait les questions les plus diverses. Les discussions auxquelles cet exercice donnaient lieu dépassaient souvent toute mesure: « Les disputes scientifiques et scolaires ressemblaient presque aux querelles de la rue. Si vous entriez dans une classe de piiilosophie, vous étiez étourdi par un tumulte elT'royable. Les syllogismes, enlhymèmes. dilemmes, antécédents, conséquents, cercles vicieux pleuvaient commela grêle. Les écoliers hurlaient, frappaient les bancs, les pavés, faisaient résonner leurs sandales, ontlaient la voix, haussaient la tôte, et prenaient l'attitude de gens d'armes |)our s'écrier sur un ton provocateur ; Barbara ! Darii I Gelarent ! Ferio ! Baralipton ! Les idées étaient représentées par des figures géométri-

:î2 l'éducation avant Montaigne

ques de toutes sortes, tracées vivement au tableau, et des étudiants furieux, écumants, menaçaient leurs adversaires » (Théry, l'Education en France, t, I, p. 312). Il semble bien cependant que l'esprit de discussion se renfermât en d'assez étroites limites. Dante, que certains prétendent avoir été étudiant à l'Université de Paris, nous montre quelque part « le bachelier qui se prépare en silence, jusqu'à ce que le maître lui propose une thèse à défendre, et non un problème à résoudre » :

...Il baccelier s'arma, e non parla,

Fin che 'Imaestro la quistion propone Per ajutarla, non per terminaria.

{Paradiso, XXIV, 46-48).

Sanctions et discipline.

Après avoir vu quels étaient le programme et la méthode des éludes, il reste à en étudier la sanction, c'est-à-dire les grades et les examens qui les confèrent. Ils sont au nombre de quatre : baccalauréat, maîtrise es arts, licence, doctorat.

Le baccalauréat (1) — qui ne prit ce nom qu'au xiiie siècle et s'appelait auparavant la déterminance était ouvert aux écoliers à partir do l'âge de quatorze ans. Ils devaient jurer, en se présentant qu'ils avaient s.uivi pendant deux ans des cours de logique à l'Université de Paris, ou pendant quatre ans aux Universités provinciales, étudié VOrganon et les Analytiques d'Arislole, le traité Des divisions de Boëce, la grammaire de Priscien. Le candidat devait promettre également qu'en cas d'échec il ne se vengerait sur ses maîtres « ni par le couteau ni

(1) L'étymologie de « bacj^alauréat » et de « bachelier» est fort discutée. Faut-il la chercher dans baculum, bâton qu'on mettait dans la main du nouveau bachelier, dans bacca lauri, baie de laurier, ou, comme Voltaire {Essai sur les mœurs) faut-il dire que bachelier est une contraction de bas chevalier.

par la dague. » L'épreuve, à l'image de l'enseignement, se réduisait à des explications.

Pourja licence, Ucentia docendi, facuUas uhiquelocorum ac per universum terrarum orbem docendi, on interrogeait sur les ouvrages d'Aristote traitant de phy. sique ou de morale, sur l'Introduction de Porphyre, le De Consolatione philosophta' de Boëce, les traités de Priscien, de Donat sur l'accent et sur le barbarisme. Elle comportait de plus trois thèses publiques dont « l'une durait cinq heures, l'autre dix heures, la troisième douze ». (L.-P ; de Castegens, Horizons intellectuels, cliap. VI.) Dans certaines écoles le futur licencié devait faire preuve de ses aptitudes pédagogiques en fouettant doctement et solennellement un étudiant novice. Désormais le nouveau professeur pouvait ouvrir son cours ! La licence, dont l'Eglise s'arrogea la collation pour veiller à ce que les maîtres n'enseignassent pas d'erreurs, fut longtemps conférée par le chancelier de Notre-Dame. Mais, au xiii' siècle, une partie des étudiants ayant émigré sur la Montagne Sainte-Geneviève, le chancelier de l'église Sainte-Geneviève réclama le même droit. Celte prétention insupportable fut l'occasion d'une grande querelle, qui se termina par une décision papale autorisant le chancelier de Sainte- Geneviève à délivrer le diplôme de licencié concurremment avec son collègue de Notre Dame.

Pour la maîtrise es arts on devait expliquer la Métaphysique d'Aristote. « C'était d'ordinaire à l'âge de vingt et un ans que les jeunes gens recevaient ce titre» (Voltaire, Essai sur les Mœurs). Il semble correspondre au doctorat actuel.

Ce qu'on appelle alors le doctorat, et qui consiste en une explication publique et solennelle du Livre des Sentences, de Pierre Lombart, correspond à la possession d une chaire dans une Faculté, et aurait donc plutôt quelque rapport avec noire agrégation. L'obtentioi» du doctorat comportait des cadeaux, des ban(|uelsolferlN aux professeurs, sans préjudice des rafraîchissemenis pendant l'examen. La cérémonie de réception était fort solennelle : le candidat, à genoux, recevait linvcslilure

par le livre « ouvert ou fermé ». L'anneau d'or, symbole de ses fiançailles avec la science, était passé à son doigt. On posait sur sa tôte la barrette magistrale.

Souvent, d'ailleurs, les examens pour les divers grades prirent le caractère de parodies véritables. Je n'en veux pour preuve et pour exemple que ce qui se passait à Toulouse : « Les abus s'étaient fort multipliés. Les étudiants avaient pleine liberté pour s'alfranchir des conditions de scolarité fixées par les statuts. Il se présentaient aux examens sans produire aucun certificat d'études, ou simplement munis d'attestations délivrées par leurs condisciples. Une argumentation dérisoire qui se passait entre eux sous l'œil du professeur suffisait pour obtenir le baccalauréat et la licence. Quelquefois il arrivait que les grades furent délivrés sans aucune épreuve préalable. Les professeurs, dégoûtés de leurs fonctions, s'y montraient aussi peu attachés que les étudiants eux-mômes. On en vit s'absenler pendant plusieurs mois, en laissant le soin des cours à des suppléants inconnus et incapables » {iourdam, L'Université de Toulouse au xiii^ siècle) .

Ladiscipline. — Les abus, les défauts que nous venons de noter dans l'organisation des études, nous allons les retrouver dans les procédés d'éducation. On est frappé, en examinant la formation générale donnéeen ce temps, d'y remarquer un contraste singulier. Nous allons trouver tantôt lesexcès d'un rigorisme qui tourne à la cruauté, tantôt l'outrance d'une liberté qui dégénère en désordre. 11 importe de reconnaître que les éducateurs de cette époque ont d'excellentes intentions. Tous ont compris l'importance capitale de la formation morale, et, bien avant Montaigne, que l'honnête homme est préférable à l'homme savant. Le plus ancien statut des petites écoles de Paris proclame : « Le devoir capital des maîtres en instruisant les enfants aux lettres est de les former aussi aux bonnes mœurs et de les y porter par l'exemple d'une conduite édifiante ». Gauthier, évêque d'Orléans, disait, à la fin du ix« siècle : «r Que chaque prêtre, s'il le peut, donne à ses disciples une instruction morale ».

Robert de Sorbon, dont le talent pédagogique semble avoir été h. la hauteur de sa charité, veut « qu'on aille aux choses, non aux mots, qu'on étudie en chrétien, non -en sophiste, qu'on se préoccupe, non d'assurer l'esprit, mais d'éclairer la conscience ». Il critique ceux qui « amassent d'épais volumes d'arguties qu'ils recouvrent d'un magnifique parchemin teinté de rouge, et rentrent chez eux tout fiers dece butin, le sac plein, l'esprit vide ». Alcuin disait : (s Cherchez au dedans de vous, non au dehors ; faites en sorte de vous posséder vous-même, c'est un bien qu'on ne saurait vous ravir ; ne vous attachez pas au bonheur qui passe, mais à celui qui de-__ meure ». On ne méconnaissait donc pas le besoin d'une ^ culture morale. Le seul tort, c'était de croire que les coups de bAton en fussent l'instrument. Ce procédé, ; durant tout le Moyen Age, était très apprécié... des maîtres, du moins. Montaigne n'a rien exagéré dans sa sombre peinture du collège de Montiigu. On a rap[)orlé bien des fuis ce trait de la vie de Saint-Anselme, le célèbre abbé du Bec : Un jour, un abbé renommé pour sa haute piété s'entretenait avec lui de leur état et de la difficulté de discipliner les enfants élevés au couvent. « Ils sont pervers et incorrigibles, disait-il ; cependant nous ne cessons de les battre jour et nuit, et ils deviennent toujours pires. — Vous ne cessez de les battre! dit Anselme. Et quand ils sont adultes, que deviennent-ils ? — Hébétés et brutes », répondit l'abbé. Au X» siècle, Ralhier, évoque de Vérone, écrivait sur l'éducation un livre adressé aux écoliers avec ce titre expressif : Serca dorsum. Un dicton passé à l'état d'axiome indiscuté disait : Pueri solnit percati incapite curn virga. L'escholier était-il • indolent ? Les corrections l'initiaient aux beautés de la science. Môme châtiment s'il témoignait do trop brillantes dispositions : le fouet le corrigeait du péché d'orgueil. Le Parlement, sans doute, intervenait quand les jours d'un étudiant avaient été mis en danger. Mais on n'avait cure de ses remontrances. Les parents semblaient s'accommoder du procédé; €t si au xve siècle nous voyons apparaître quehjues modifications, c'est seulement dans la dimension des ver-

ges, dont la longueur fut doublée. On comprend donc l'indignation d'Erasme, qui s'écrie : « C'est à la charrue qu'il faut envoyer de pareils maîtres, dignes d'effrayer de leur voix tonnante les bœufs et les ânes. Oses-lu bien entreprendre d'instruire les autres, toi qui n'a rien appris ? Oses-tu bien, stupide bourreau, déchirer à coups de fouet des jeunes gens d'esprit et de bonnes familles, que tu es plus capable de tuer que d'instruire ? >» Cet orbilianisme était si bien passé dans les mœurs que lorsqu'on représentait allégoriquement la Grammaire, on lui donnait une verge comme attribut. On en voit un exemple sur un des vitraux de la cathédrale de Bourges. Guibert de Nogent nous a laissé un portrait curieux du vieux pédagogue ignorant et brutal à qui fut confiée son enfance. « Cet homme avait donc pour moi une amitié funeste, car l'excès de sa sévérité paraît suffisamment dans les injustes coups qu'il me donnait. J'étais d'autant plus injustement battu que, s'il avait eu véritablement le talent d'enseigner, comme il le prétendait, j'étais tout aussi capable qu'un enfant peut l'être de comprendre clairement ce qu'il m'aurait enseigné avec méthode. Mais, comme il ne parlait pas aussi clairement qu'il le voulait, il ne comprenait en aucune manière ce qu'il s'efforçait d'expliquer. Il roulait dans un cercle d'idées commun et resserré, qu'il n'était môme pas capable de construire lui-même, et encore moins de comprendre, et ainsi il s'épuisait vainement à discourir. En effet, il avait une intelligence si malheureuse que, ce qu'il avait une fois mal appris, dans un âge déjà avancé, il y demeurait invariablement attaché, et, s'il lui arrivait de lâcher quelque sottise, comme il tenait tous ses sentiments pour infaillibles, il la soutenait et la défendait au besoin avec des coups ».

Sujet aux corrections manuelles, les élèves étaient, de plus, soumis à une surveillance des plus étroites. Au lieu de leur inspirer l'amour du bien, on les mettait seulement dans l'impossibilité de commettre le mal.

La surveillance rigoureuse qui régnait dans les écoles réglementait — pour les supprimer — jusqu'aux rapports des enfants avec leurs familles. On lit dans la

vie de Saint Meinwerk, évêque de Paderborn, qu'il ne perniellait même pas à ses élèves de voir leurs parents pendant tout le cours de leurs éludes de peur qu'ils ne prissent de r outrecuidance. On peut, à l'aide de plusieurs statuts ou règlements qui nous ont été conservés, étudier le régime intérieur des écoles monastiques. Ce qu'il y a là de plus frappant, c'est la surveillance étroite, rigoureuse, incessante dont les enfants étaient l*objet : on ne les quittait pas un instant du jour ou de la nuit, et leurs gardiens étaient responsables de leur conduite. Ils étaient confiés, soit pour l'instruction, soit pour l'éducation, ;\ des maîtres choisis et spécialement désignés par les chefs du monastère ; ces maîtres eux-mêmes, étaient placés sous la haute direction d'un moine plus âgé, d'une vertu éprouvée. Défense à toute autre personne de se mettre en rapport avec les enfants, de venir au milieu d'eux, de leur sourire de loin, de leur faire un signe quelconque Si un moine avait besoin de leur parler, il ne le pouvait qu'avec la permission expresse de l'abbé ou du {)rieur et en présence d'un de leurs maîtres. Un moine étranger qui se présentait au monasfôre donnait le baiser de paix aux moines de la communauté, mais pas aux enfants Ces derniers devaient entre eux éviter toute familiarité, tout contact; ils n'avaient môme pas le droit de s'entretenir seul à seul pendant les. récréations ; le surveillant venait se mettre en tiers, ou du moins se tenait à portée de tout voir et de tout entendre. S'il leur arrivait de causer dans les moments de silence, de se taquiner ou de lire mal, ou de commettre quelques fautes dans le chant, le magister principal avait seul le droit de leur infliger des corrections corporelles. Encore, remarque l'abbé Cucherat, le législateur prend-il garde de s'expliquer si bien sur la nature et le mode de ces punitions, qu'elles ne puissent être jamais préjudiciables i\ la santé des enfants ou à leur moralité. Les enfants prenaient leur repas dans le réfectoire commun, au milieu des frères, mais ils s'y tenaient debout et dans un endroit séparé. « On leur permettait, comme aux moines, de faire la sieste au milieu du jour ; ils devaient alors s'étendre sur leur lit et interrompre toute

espèce de travail, môme celui de la lecture. Il est sans doute superflu de dire qu'à ce moment, de môme que le soir, un de leurs maîtres surveillait leur coucher et leur sommeil. Le règlement va jusqu'à prévoir le cas oij un enfant éprouverait le besoin de se lever pendant la nuit, et il veut que cet enfant soit accompagné de son maître etd'un autreenfantou moine ». (Le P. G. Bernard, Del'enseignement élémentaire en France aux xi° et xiie siècles). Il faut remarquer que ce régime extrêmement dur sévissait seulement dans les collèges, et qu'au contraire les autres étudiants des Universités jouissaient de la liberté la plus grande. C'est ce contraste bizarre qui caractérise l'éducation et la discipline du Moyen Age. Tandis que gémissaient les écoliers aux « geôles de jeunesse captive », les étudiants trouvaient moyen de passer très joyeusement leur vie. Qui n'a lu dans Villon les facéties plus ou moins grossières des écoliers du xive siècle ? En voici une que narre M. Gaston Paris : «... De plus en plus excités, ils imaginèrent ensuite un divertissement qui leur semblait des plus ingénieux. C'était depuis longtemps un sujet fort goûté de leurs plaisanteries que les t)elles enseignes sculptées qni pendaient aux maisons des riches bourgeois. Une petite pièce facétieuse de ce temps a pour thème le mariage des Quatre fils Aimon, auxquels on trouve quatre tiancées et aux noces desquels on fait figurer nombre de personnages, d'animaux ou d'objets également représentés sur des enseignes. Les écoliers de li5'2 voulurent mettre en action cette belle idée. Ils décrochèrent la nuit — non sans péril, car l'un d'eux tomba de Téchelle et fut grièvement blessé — la « Truie qui file » des Halles, et 1' « Ours » de la porte Baudoyer, et prétendirent les marier ensemble, avec le « Cerf » pour prôtre et le « Papegaut » pour cadeau de noces. Ils parcoururent les rues en bruyant cortège nuptial. Quand leur tapage faisait apparaître aux fenêtres quelque tête inquiète de bourgeois, ils criaient: « Tuez ! tuez ! » et répandaient l'épouvante dans les quartiers paisibles. Ils s'amusèrent aussi à détacher les tirocs auxquels les bouchers pendaient leurs viandes. Ils Yolôrent des poules à Saint Germain-desPrcs. Ils cnle-

vèrent de force — rléclarèrent les gens du roi — une jeune femme à Vanves (mais l'Université protesta plus tard que la jeune femme était venue de son plein gré) : « toutes lesquelles choses, dit dans son enquête le lieutenant du prévôt de Paris, sont détestables, et ont provoqué la clameur du peuple )>. Robert d'Estouleville, prévôt de Paris, se décida enfin à intervenir. Le 9 mai 44S3, il occupa la Montagne Sainte Geneviève, reprit les enseignes et les crocs, et arrêta une quarantaine de mutins. Aussitôt le recteur, suivi d'un millier de maitreset écoliers, alla réclamer les prisonniers. Le prévôt voulut bien les rendre ; mais, comme la procession universitaire revenait en triomphe, il y eut entre elle et les archers échange d'injures, puis de coups ; un écolier fut tué, des clercs furent malmenés, et le conflit prit un caractère des plus aigus. LUniversité suspendit les cours et les prédications pendant neuf mois, de mai 1453 à février 1454. Finalement, cette fois encore, elle obtint satisfaction : douze archers durent faire amende honorable, et l'un d'eux, qui avait menacé le recteur, eut le poing coupé ». (G. Paris, Villon, pp. 27-28).

On s'étonne sans doute des violences dont témoigne la fin de ce récit. Rien cependant de plus ordinaire que ces conflits des étudiants avec la force publique. Le passage des ponts, en particulier, en offrait de multiples occasions, par suite de la prétention des étudiants de ne jamais s'acquitter du péage réglementaire. C'était une occasion, toujours saisie avec empressement, de rosser le guet. Parfois de paisibles passants étaient eux-mêmes victimes de cette humeur belliqueuse. En 12d8 l'official de Paris dut sévir contre ceux « qui recouraient à la force des armes, blessaient et tuaient jour et nuit d'autres écoliers, enlevaient des femmes, etc» (1).

D'autres fois aussi les joyeux escholiers s'en prenaient à de puissantes corporations religieuses, et — ce qui est

1. Cf. un bref, mais suggestif tableau do la vio universitaire dans le Jeu de la Feuillée d'Adam de la Halle (1202), aux VL-rs 8;i-88 du fragment cilù dans la CUreslomalkie du Moyen Age (p. 327) de MM. I^aris et Langlois.

le plus curieux — avaient le dernier mot. C'est ainsi qu'ils se rendirent maîtres du fameux Pré-aux-Glercs, théâtre ordinaire de leurs ébats joyeux, de leurs bruyantes beuveries ou de leurs rendez-vous galants, et dont la renommée a été immortalisée par l'opéra-comique de Planard et d'Hérold :

Les rendez-vous de noble compagnie

Se donnent tous dans ce charmant séjour,

Et doucement on y passe la vie

A célébrer le Champagne et l'amour.

Les étudiants s'y installèrent d'abord sans autre forme de procès : puis ils y restèrent malgré les protestations des moines de Saint-Germain-des Prés, qui en étaient propriétaires. En 1463, un concile, saisi de l'affaire, ordonna que le droit de l'abbaye fut respecté ; mais cette sentence ne fit aucune impression sur les étudiants, qui ne continuèrent que de plus belle. En 1278, l'Abbé, croyant se débarrasser, fit construire, en vertu de son droit de propriété, sur le Pré-aux-Clercs. Mais les étudiants démolirent les constructions aussitôt qu'élevées. Cet incident donna même lieu, entre étudiants et moines, à des combats dignes du Lutrin. Le légat du pape et Philippe le Bel terminèrent le conflit en donnant tort aux religieux, qui durent môme payer de fortes amendes. Enfin en 1368, à la suite de longs procès, l'abbaye fut déj)0ssédée totalement du Pré-aux-Clercs au profit de l'Université.

Pour compléter ces rapides notions sur les mœurs universitaires du Moyen Age, il faut dire quelques mots delà célèbre association delà Basoche. C'était uncsociété composée de clercs de notaire et d'avoué (procureur), et d'étudiants en droit. Elle avait à sa tête un chancelier élu. Son but était non seulement de soutenir les droits et prérogatives de ses membres au cas où ils auraient été méconnus, mais aussi d'organiser des exercices pratiques, de contrôler, par des discussions publiques, les progrès de l'instruction professionnelle et les profits du stage. Chaque ville avait sa Basoche. Paris en eut deux:

la Basoche du Chàtelet, et la Basoche de la Chambre des Comptes. La Basoche organisait chaque année diverses cérémonies traditionnelles. Les principales étaient : la cause grasse, espèce de plaidoirie burlesque qui avait lieu à l'entrée du Carême; la plantation du mai dans la cour du Palais, le dernier samedi du mois de mai ; la montre, sorte de procession où les basochiens paraissaient avec leurs insignes, au mois de juin. Tous les basochiens étaient tenus d'assister à ces diverses cérémonies, sous peine d'une amende de dix écus. De plus, la Basoche exerçait certains droits, les uns sérieux, les autres bouffons. Tels étaient le droit de battre monnaie ; celui, pour ses membres déporter l'épée. On essaya souvent, mais sans succès de leur enlever ce dernier droit, à cause des combats qui en étaient la conséquence- Il y avait aussi le droit de charivari, exercé sur lesremariés, et dont le nom seul dispense de toute explication. Il est à remarquer que de toutes les associations d'étudiants du Moyen Age, la Basoche est la seule qui ait subsiste. Il existe des Basoches dans plusieurs villes de France.

Conclusion sur la pédagogie anté-rabelaisienne.

On voit assez, d'après cette étude, quels étaient les défauts de l'éducation que Rabelais a combattue. Mais il n'en faut pas oublier non plus les réelles qualités. C'est dans la suite des siècles que s'est corrompu et abâtardi le système d'enseignement dont nous parlons, et les écrivains du xvie siècle avaient beau jeu à le railler ; mais originairement il présentait de réels avantages. Nous allons essayer de les dégager, quand nous aurons résumé les conclusions de notre exposé historique. - De cet exposé, il ressort que longtemps l'enseignement n'a été possible que par l'Eglise. Laissé à ses seules forces, le pouvoir civil était impuissant h lui donner une impulsion et un appui durables. La tentative de

Charlemagne, brillante, mais si éjjhémère, en est une preuve. D'autre part, nous constatons que l'Eglise, seule capable alors d'organiser l'instruction et l'éducation, n'a pas toujours compris son rôle d'une façon assez large. Gênant l'enseignement au lieu de le favoriser, elle en a rendu l'émancipation inévitable.

Au point de vue de la méthode, n'oublions point combien libre était, dans les écoles, le commentaire perpétuel d'auteurs les plus divers. On peut se demander si ce procédé est plus ou moins bon, soit pour l'acquisition de connaissances positives, soit pour le développement général de l'esprit. Comparé aux « leçons » qui se font aujourd'hui, il semble d'abord que ces dernières aient l'avantage défaire connaître à fond quelques questionsdétcrminées.ce qui est préférable à la connaissance toute superficielle d'une multitude de faits et d'idées. De plus, tandis que le cours ou la leçon exerce l'attention, l'explication, telle qu'on la pratiquait au Mojen Age, avec l'infinie variété des discussions auxquelles elle donnait lieu, semble disperser l'esprit en tous sens, et l'habituer trop tôt à une confiance en lui-même qui peut être dangereuse. Il faut avoir reçu une doctrine et discipliné sonespritavantde penser par soi-même. Mais la méthode du Moyen Age, en dépit des apparences, constituait pour l'intelligence une excellente discipline. Elle habituait à avoir constamment recours aux textes : et de nos jours, c'est le manuel qui prime. Les discussions qui sortaient de là, appuyées toujours sur des définitions, et procédant avec une logique rigoureuse, quoiqu'artificielle à l'excès, donnaient à l'esprit le goût de la précision et de la méthode. Enfin l'extrême liberté de discussion initiait à la libre recherche, développait les idées personnelles : et ce sont là des mérites à apprécier, surtout dans notre temps où l'on aime assez à penser — ou plutôt à ne penser point — d'après des formules toutes faites.

Dans le programme des études, il y a à regretter l'absence des sciences. L'abandon où elles furent laissées est d'autant plus fâcheux, qu'une solide culture scientifique eût été pour la philosophie, alors si en honneur,

un point d'appui et quelque chose comme un garde-fou. Cette culture eût évité aux scolastiques les vaines divagations où ils sont tombés. En faisant sur ces denières les réserves qui s'imposent, reconnaissons à la scolastiquedeux mérites sérieux : celui d'avoir, dès lexii" siècle, affranchi la pensée du joug Ihéologique ; et celui d'avoir formé des esprits solides. Ce dernier avantage compense largement l'absence des études proprement littéraires, lesquelles, d'ailleurs, ne pouvaient être alors faites avec fruit, puisque l'érudition, qui en est la base indispensable, ne se constituera qu'à partir du xvi^ siècle. Pour terminer par une remarque plus générale, notons le contraste si illogique qui fait séparer l'éducation physique de la culture intellectuelle et morale. Avant le xvi« siècle on ne sut pas trouver le juste milieu entre ia méthode autoritaire et la méthode libérale ; on toléra la licence du Pré-au-Clercs comme les rigueurs du Collège de Montaigu. De même, ce que le Moyen Age n'a pas compris, c'est la nécessité de former parallèlement le corps, l'esprit et le cœur, de faire régner dans l'àme, modelée sur l'idéal divin, cet équilibre, celte sereine harmonie de ses facultés, où Platon fait consister toute la morale.

Rabelais. Critique de Péducation antérieure.

Il y a dans les idées pédagogiques de Rabelais uue partie critique et une partie théorique. Ce sont ces deux parties que nous allons examiner successivement. ^

Qu'est-ce que Rabelais critique dans l'enseignement légué à son temps par le Moyen Age ? Il en critique le programme, il en critique la méthode, et il en critique l'esprit.

Le programme, d'abord, qu'il juge démesuré, Ualielais •est un savant positiviste; convaincu que nous ne pouvons connaître qu'un petit nombre de choses, il voudrait ramener la science, elle aussi, « du ciel en terre ».

Lorsque le bon Gargantua trace le plan d'éludés de Pantagruel, il a bien soin de délimiter l'endroit où finit la vraie science, la science proprement scientifique: «laissemoi l'astrologie divinatrice, et l'art de Lullius (4), comme abus et vanités ». (II, 8). Rabelais s'irrite de voir qu'on perde son temps à étudier des choses inutiles ou d'un intérêt tout à fait lointain, ou même des matières qu'il croit qui dépassent notre connaissance. Ceux qui les enseignent sont des « resveurs mateologiens ». Leur science est vaine : « leur savoir n'estoit que beslerie; et leur sapience n'estoit que moufles. » (I, 15). Aussi énumère-t-il sans se lasser les livres qu'étudie Gargantua, et qui, comme ceux de la librairie de Saint- Victor (II, 7). forment une salade des plus variées : «... Puis luy leut le Donat, le Facet, Théodolet, et Alanus in Sarabolis, et y fut treize ans six mois et deux sepmaines.... Puy luy leut le « De Modis significandi », avec les commens de Hurtebise, de Fasquin, de Tropditeux, de Jehan le Veau, de Billonio, Brelinguandus, et un tas d'aultres : et y fut plus de dix-huit ans et unze mois... Et prouvoit sus ses doigts à sa mère que « de modis significandi non erat scientia ». Puis luy leut le Compost où il fut bien seize ans et deux mois, lorsque son dict précepteur mourut... Après, en eut un aultre vieux tousseux nommé maistre Jobelin Bridé, qui luy leut Hugatio, Hebard Grecisme, le Doctrinal, les Sars, le « Quid est )\ le « Supplementum ». Marmotret, « De Moribus in mensa servandis » ; Seneca, « De quattuor virtutibus cardinalibus » ; « Passavanlus cum commento », et c< Dormi secure » pour les festes, et quelques aultres de semblable farine... » (I, 14). Et toujours il insiste sur la perte de temps qui en résulte. Ce qu'il commencera par indiquer dans son programme à lui, ce sera « Gomment Ponocrates institua Gargantua en telle discipline qu'il ne perdait heure du jour ». Ces études ne sont pas seulement inutiles : elles sont nuisibles. Loin de nourrir l'esprit, elles l'abrutissent. Gargantua « en rien ne prouffitoit, et, qui pis est, en deve-

- (1) Raymond LuUe, qui chercha la pierre philosophale.

nait tou, niays, tout resveux et rassoie. » Rabelais s'indigne contre ces maîtres qui vont « abatardissans les bons et nobles esprits, et corrompans toute tleur de jeunesse « (I, 15), contre les « marmileux borsouflés » auxquel sil interdit l'entrée de l'abbaye de Thélème (1 , 54). Une instruction à tendances aussi ambitieuses doit engendrer le pédantisme. C'est un des défauts auxquels Rabelais porte les attaques les plus répétées : voyez Janotus de Bragmardo, ne cessant pas, dans sa harangue, de citer du latin, d'invoquer l'autorité de Pontanus et môme de « Taponnus, poète séculier » (1, 20). Voyez aussi l'escolier limousyn, pour lequel Rabelais ne s'est pas contenté du célèbre chapitre vi, livre II, mais est revenu à la charge, en dehors môme de son roman, dans une petite pièce de vers assez peu connue, 1' « Epistre du limosin de Pantagruel, grand excorialeur de la langue latiale, envoyée à un sien amicissime, résident en l'inclyte et famosissime urbe de Lugdune ». Et voyez encore le discours burlesquement pompeux elérudit que Rabelais prête à Thaumaste venant argumenter contre Pantagruel : «.... Comme il nous fut manifestement démontré en la reyne de Saba, qui vint des limites d'Orient et mer Persicque pour voir l'ordre de la maison du sage Salomon, et ouir sa sapience; en Anacharsis, qui, de Scythie, alla jusques en Athènes pour voir Solon ; en Pythagoras, qui visita les vaticinateurs Memphiticques ; en Platon, qui visita les mages de Egypte et Archilas de Tarente ; en Appollonius Tyaneus, qiii alla jusques au mont Caucase, passa les Scythes, les Massagetes, les Indiens, naviga le grand fleuve Physon, jusques es Brachmanes, pour voir Hiarchas ; et en Babylonie, Chaldée, Medée, Assyrie, Parthie, Syrie, Phœnice, Arabie, Palestine, Alexandrie, jusques en Ethiopie, pour voir les Gymnosophistes. Pareil exemple avonsnous de Tite-Live, pour lequel voir et ouir plusieurs gens studieux vindrent en Rome, des fins limitrophes de France et Espagne ». (Il, 18). — Enfin quand on apprend tant, on ne sait rien. Dans la bouche de Janotus de Bragmardo, Rabelais se plait à entasser barbarismes sur solécismes (I, 19); opposant à l'attitude

niaise de Gargantua le petit discours d'Eudémon, il a soin de noter « ce langaige tant orné et bien latin, que mieulx ressembloitun Gracchus, unCiceron ou un Emilius du temps passé qu'un jouvenceau de ce siècle » (1, i5). On reconnaît à ces marques l'élégant latiniste dont nous sont restées des lettres dignes d'Erasme, l'arbitre des joutes littéraires entre Tiraqueau et Aimery Boucliart.

Selon Rabelais donc, on apprend trop. Mais aussi on apprend mal. Après avoir critiqué le programme, il combat la méthode. Ce qu'il lui reproche surtout, c'est d'être fondée sur le fétichisme du liore. Au lieu de raisonner et d'observer, on étudie tout dans les auteurs ou dans des commentaires de ces auteurs. C'est à faire ressortir ce contre-sens que tend l'énumération du chapitre XIV, livre Ps précédemment citée. Lorsque Pantagruel veut disputer contre Thaumaste « d'aucuns passages de philosophie, de géométrie et de caballe », il passe la nuit à compulser

Le livro de Beda, de Numéris et Si^nis,

Et le livre de Plotin, de Inenarrabilibus,

Et le livre de Procle, de Magia,

Et les livres de Artemidore, Péri Oneiricriticon,

Et de Anaxagoras, Péri Semion.

Dinarius, Péri Aphaton,

Et les livres de Philistion,

Et Hipponax, Péri Anecphoneton,

Et un tas d'aultres. ... (II, 18).

Du reste Rabelais n'aime pas ce procédé de dispute scolastique. « Je ne veulx disputer pro et contra, comme font ces folz sophistes de cette ville et d'ailleurs » , fait-il dire au « grand clerc d'Angleterre ». Et un peu plus loin il lui fait poser par Panurge cette question : « Seigneur, es tu venu icy pour disputer contentieusement de ces propositions que tu as mis, ou bien pour apprendre et en sçavoir la vérité ? » — A quoy respondit Thaumaste : « Seigneur, aultre chose ne me ameine sinon bon désir d'apprendre et de sçavoir ce dont j'ay doQbté toute ma vie, et n'ay trouvé ny livre ny homme

qui m'ait contenté en la résolution des doubles que j'ai proposés. Et au regard de disputer par contention, je ne le veulx faire : aussi est-ce chose trop vile, et le laisse a ces maraulx sophistes, sorbillans, sorbonnagres, sorbigènes, sorbonicoles, sorboniformes,sorbonisecques, niborcisans, sorbonisans, saniborsans, lequelz, en leurs disputations, ne cherchent vérité, mais contradiction et débat » (II, 18). Ailleurs encore Rabelais raille ces argumentations. C'est quand il nous expose « comment frère Jean réconforte Panurge sur ledoubte de coqùage »; le bon moine se livre à une amusante déduction qui est une parodie des disputes plus ou moins philosophiques du temps :

Ergo, ta femme sera belle, Ergo, sera bien traicté d'elle ;

« Ergo, tu auras des amis beaucoup ; ergo, tu seras saulvé « (III, 28). C'est aussi dans la « Chresme philosophale des questions encyclopédiques de Pantagruel, lesquelles seront disputées sorbonicolificabilitudinissement es escoles de décret, à Paris » ; Utrum, une idée Platonicque, voltigeant dextrement sous l'orifice du chaos, pourrait chasser les esquadrons des atomes Democriticques.

« Utrum, les atomes, tournoyans au son de l'harmonie Hermagoricque, pourroient faire une compaction, ou bien une dissolution d'une quinte essence, par la substraction des numbres Pythagoricques.

« L'irum, unes Grammaires historiques et mëtéoricques, contendentes de leur antériorité et postériorité par la triade des articles, povoient trouver quelque ligne ou charactère de leurs chronicques sus la palme Zénonicque.

<' Utrum, les genresgeneralissimes, par violente élévation dessus leurs prédicamens, pourroient grimper jusqucs aux estages des transcendantes, et par conséquent laisser en friche les espèces spéciales et predicables, au grand dommaige et inlerest des pauvres maistres es ars », etc., etc.

En un autre endroit il nous fait admirer une fois de plus le genre de raisonnement usité dans ces disputes : « Un quidam des régens disait souvent en ses lectures qu'il n'y a chose tant contraire à la veue comme est la maladie des yeux » (II, 5). — Ce que Rabelais blâme encore, dans cette méthode d'instruction, c'est qu'elle soit fondée sur la mémoire. Il nous dit que Gargantua devait apprendre tous les livres énumérés au chapitre xiv, livre I, « si bien qu'il les disoit par cœur au rebours », « si bien qu'au coupelaud il les rendoit par cœur à revers ». Sous cette plaisanterie qui tourne ■visiblement à la charge, il faut voir une condamnation formelle du soin exagéré donné à remplir la mémoire aux dépens du jugement.

Rabelais ne critique pas seulement, dans l'ancien système d'éducation, le programme et la méthode. Il en critique aussi l'esprit, et c'est ici qu'on voit le mieux comment Rabelais s'oppose aux idées essentielles du christianisme, ou plutôt de l'ascétisme chrétien. : idée de règle et de contrainte, idée de la concupiscence de l'esprit, idée de la concupiscence de la chair.

Rabelais, d'abord, ne veut pas qu'on se règle, pour agir, sur un système de contrainte, mais qu'on consulte, en toute rencontre, la raison personnelle, A ïhélème, « parce que, es religion de ce monde, tout est compassé, limité et reiglé par heures, fut décrété que là ne seroit horloge ny quadrant aucun. . . La plus grande resverie du monde estoit soy gouverner au son d'une cloche, et non au dicté du bon sens et entendement » (I, »)2), Généralement les règles ainsi imposées ne sont pas fondées en raison. Et même elles ne servent qu'à exciter les passions qu'elles sont destinées à comprimer, « Ubi enim non est lex, nec prsevaricatio » (Saint Paul, Epître aux Romains, IV, 15). — « Lex autem subintravit ut abundaret delictum ». (Ibid., V, 20), « car nous entreprenons toujours choses défendues, et convoitons ce que nous est dénié » (I, 57). Cette éducation par la contrainte ne sert donc qu'à faire des hypocrites. Rabelais ne cesse de maudire cette catégorie de vicieux.

Gy n'entrez pas, hypocrites, bigotz

Vieux matagots

Torcoulx

. . . Cagots, cafars enipantoullès. Gueux mitouflés. ... (I. 54).

Cf. Panurge recollant la tête d'Epistémon sur ses épauks « vene contre vene, nerf contre nerf, spondyle contre spondyle, afin qu'il ne fust torly coily, car telles gens il haïssait de mort. » (II, 30). — Le christianisme, préoccupé de refréner la concupiscence de l'esprit, « libido sciendi », ne fait pas, selon Rabelais, un assez grand cas du savoir. 11 y a là un état d'esprit dont l'écrivain s'étonne et qu'il n'arrive pas à concevoir : « Qui fit ut in hac lanta sieculi nostri luce, quo disciplinas omnes meliores singulari quodam deorum munere postliminio receplas videmus, passim inveniantur, quibus sic atfeclis esse contigit, ut e densa illa gotliici temporis-caiigine plus quam Gimmeria ad conspicuam solis facem oculos attoUere aut uolint aut nequeant ? » dit-il dans une lettre à son ami Tiraqueau. Il a vu, chez les moines de Fontenay, la haine stupide des livres. Aussi montre-t-il avec insistance la paresse que l'ancien système d'éducation semble développer complaisamment : Voyez « l'estude et diette (i) de Gargantua selon la discipline de ses professeurs Sorbonagres » : « Il dispensoit donc son temps en telle façon que, ordinairement, il s'esveilloit entre huit et neuf heures, fust jour ou non... », etc. (I, 21). Gargantua déjeune, Gargantua entend des messes, Gargantua rôde à la cuisine, Gargantua joue, Gargantua dîne, mais Gargantua n'étudie pas. Le temps consacré au travail se réduit à « quelque meschante demi- heure » le matin, et h peu près autant le soir. De même, Rabelais dénonce l'ignorance. Pantagruel n'a trouvé, à l'Université doiMontpellier, que « trois teigneux et un pelé de légistes » (II, 5). Gargantua, écrivant à son fils, note que, dans sa jeunesse « le temps estolt encores ténébreux, et sen-

(\) otuira, façon de vivre.

SO l'éducation avant MONTAIGNE

tant l'infélicité et calamité des Golhs, qui avoient mis à destruction toute bonne littérature ». Rabelais enfin, raille la superstition des textes sacrés : « Il s'esveilloit entre huit et neuf heures.... ainsi l'avoient ordonné ses regens tbéologiques, allegans ce que dit David : « Vanum est vobis ante lucem surgere » (I, 21). « Luy, esveillé, secouoit un peu les oreilles : ce pendant estoit apporté vin frais ; là beuvoit mieulx que jamais. Ponocrates lui remonstroit que c'estoit mauvaise diète ainsi boire après dormir. « C'est, respondit Gargantua. la vraye vie des Pères... » (I, 22). — Le christianisme enfin méprise le corps au nom de l'àme. Rabelais (qui est un médecin, ne l'oublions pas) proteste plus d'une fois contre ce préjugé et contre les conséquences qui en résultent dans l'éducation : « (Gargantua). ... se peignait du peigne de Almain, c'estoit des quatre doigts et le pouce. Car ses précepteurs disoient que soy aultrement peigner, laver et nettoyer, estoit perdre temps en ce monde » (I, 21). Gargantua « selon la discipline de ses précepteurs sorbonagres », ne se livre à aucun exercice physique, il n'a que des jeux tous plus idiots les uns que les autres (I, 22).

Rabelais. — Son plan d'éducation

En opposition directe avec tous ces abus qu'il combat, Rabelais va établir son propre système pédagogique. Ses préceptes embrassent l'éducation intellectuelle, l'éducation physique, et l'éducation morale. Rabelais a foi en la science ; et même il a le culte de la science. En contradiction avec certains préjugés chrétiens, il estime qu'elle est un don de Dieu, et il se plaît à le répéter : « Par la bonté divine, la lumière et dignité a esté de mon aage rendue es lettres. . . .; les impressions tant élégantes et correctes qui ont été inventées de mon aage par inspiration divine » (II, 8). « Seigneur, dit Pantagruel à Thaumaste, des grâces que Dieu m'a donné, je

ne vouldrois denier à personne en départir à mon pouvoir : car tout bien vient de luy, et son plaisir est que soil multiplié quand on se trouve entre gens dignes et idoines de recevoir ceste céleste manne de honneste savoir » (U, 18). Aussi « bien vray est-il, ce que dit Platon, prince des pliilosopbes, que, si l'image de science et sapience estoit corporelle et speclable es yeulx des humains, elle exciteroit tout le monde en admiration de soy. Car seulement le bruit d'icelle espandu par l'air, s'il est receu es oreilles des studieux et amateurs d'icelle qu'on nomme philosophes, ne les laisse dormir ny reposer à leur aise ; tant les stimule et embrase de accourir au lieu et voir la personne en qui est dicte science avoir estably son temf)le, et produyre ses oracles » (II, 18) Avec quel enthousiasme Gargantua parle de la Renaissance î « Maintenant toutes disciplines sont restituées, toutes langues instaurées... Tout ie monde est plein de gens savans, de précepteurs très doctes, de librairies 1res am})les, et m'est advis que, ny au temps de Platon, ny de Giceron, ny de Papinian. n'estoit telle commodité d'estude qu'on y voit maintenant. Et ne se fauldra plus doresnavant trouver en place ny en compaignie, qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve. Je voy les brigans, les bourreaux, les aventuriers, les paltreniers de maintenant, plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps » (II, 8). Rabelais lui-même était un laborieux et un savant. Archéologue, il publia un commentaire de la Topographie romaine de Marliani ; philologue, il acheta quantité de manuscrits dans son second voyage en Italie, rétablit le texte d'Hippocrate et de Galien, fit une traduction d'Hérodote, se trouva en relation avec Erasme et Budé, fut un polyglotte distingué ; naturaliste, il recueillit en Italie des graines rares qu'il introduisit chez nous ; physiologiste, il étonna la Faculté do Montpellier et mérita les éloges dithyrambiques de Dolel. Rabelais est l'homme de la Renaissance, l'humaniste à l'érudition intempérante.

« Tous les goûts à la fois sont entrés dans son Ame ». El tous y sont restés. Il veut former (iargantua h son

image. Que n'étudie pas l'élève de Ponocrates ? Aslro- — nomie a Eux relornans considéraient Testât du ciel, si tel esloit comme l'avoienl noté au soir précédent, et quelz signes entroit le soleil, aussi la lune, pour icelle journée » ; « en pleine nuyct allaient au lieu de leur logis le plus découvert voir la face du ciel ; et notoient les comètes, si auculnes estoient, les figures, situations, aspects, oppositions et conjonctions des astres » ; -histoire : « du commencement du repos estoit leue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses » ; -chimie organique et histoire naturelle: « commençoient à deviser joyeusement ensemble, parlans de la vertu, propriété, efficace et nature de tout ce qui leur estoit servy à table : du pain, du vin, de l'eau, du sel, des viandes, poissons, fruictz, herbes, racines » ; arithmé- - tique : u science numérale... tout sceut d'icelle et théorique et pratique, si bien que Tunstal, Anglois, qui en avoit amplement escript, confessa que vrayement, en comparaison de luy, il n'y entendoit que le hault alevinent » ; géométrie; beaux-arts : « s'esbaudissoient à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou sur un thème à plaisir de gorge. Au reguard des instru- -inens de musique, il apprint à jouer du lue, de Tespinette, de la harpe, de la flutte d'alemantelà neuf trous, de la violle et de la sacqueboutte (1, 23) ; « puis estudioient en l'art de peinture et sculpture » (I, 24). Et voyez le programme tracé à Pantagruel : « J'entends et veulx que tu apprennes les langues parfaictement. -Premièrement la grecque, comme le veut Quintilian ; -secondement, la latine ; et puis l'hebraïcque pour les -sainctes lettres ; et la chaldaïcque et arabicque pareillement ; et que tu formes ton style, quant à la grecque, à l'imitation de Platon; quant à la latine, de Ciceron, qu'il n'y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente, à quoi t'aidera la cosmographie de ceux qui en ont escrit. Des ars libéraux, géométrie, arithmétique et musique, je t'en donnai quelque goust quand tu estois encore petit, en l'aage de cinq à six ans ; poursuis le reste, et d'astronomie saiches en tous les canons. Laisse moy l'astrologie divinatrice, et l'art de Lullius, comme

abus et vankés. Du droit civil, je veulx que tu saiches par cœur les beaux textes, et me les confères avec ])hilosophie. Et quant à la cognoissance des taicts de nature, je veulx que tu t'y adonnes curieusement: qu'il n'y ail mer, rivière, ny fontaine, dont tu ne cognoisscs les poissons ; tous les oiseaux de l'air, tous les arbres, arbustes, et fructîces des forestz, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés aux ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et Midj, rien ne te soit incogneu. Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes et cabalistes ; et, par fréquentes anatomies, acquiers toy parfaicte cognoissance de l'aultre monde, qui est l'homme. Et, par quelques heures du jour, commence à visiter les sainctes lettres. Premièrement, en grec, le Nouveau Testament, et Epistres des apostres ; et puis, en hébreu, le Vieux Testament. Somme, que je voye un abysme de science. ...» (II, 8). De même, à Thélème, il n'y a que des savants : u Tant noblement estoient apprins qu'il n'estoit entre eux celuy ni celle qui ne sceust lire, escrire, chanter, jouer d'instrumens harmonieux, parler de cinq à six langaiges, et en iceux composer, tant en carme qu'en oraison solue » (I, 57). « Depuis la tour Arctice jusqu'à Crière estoient les belles grandes librairies, en grec, latin, hebrieu, François, tuscan et espagnol, disparties par les divers estages selon iceux langages » (I, 53),

Voilà pour ce qui est de l'objet des études. Quant à la méthode, Rabelais veut que l'inlelligence de l'enfant -soit en contact direct et incessant avec la réalité. C'est le thème que Rousseau reprendra plus tard — en l'exagérant. Lelève doit apprendre le moins possible dans les livres. L'astronomie, par exemple, il l'étudieraau firmament. Pour la botanique, de même que Rabelais avait herborisé au château de Ligugé et aux îles d'Hyôres, ainsi « passant par quelques i)rés ou autres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes... et en emportoient leurs pleines [mains au logis ; desquelles avait la charge un jeune paigc nommé Rhizotome, ensemble des marrochons, des pioches, cerfouettes, bêches.

tranches, et autres instrumens requis à bien arborizer» (I, 23) ; et lorsqu'il fait mauvais « visiloient les boutiques des drogueurs, herbiers et apothycaires, et soigneusement considéroient les fruictz, racines, feuilles, gommes, semences, axunges peregrines, ensemble aussi comment on les adulteroit » (I, ffi). Gargantua ira aussi se rendre compte sur place des différentes industries. « Semblablement, ou alloient voir comment on tiroit les metaulx, ou comment on fondoit l'artillerie ; ou alloient voir les lapidaires, orfèvres et tailleurs de pierreries ; ou les alcliimystes et monnoyeurs ; ou les haultelissiers. iestissotiers, les Vilouliers, les horlogiers, miralliers, imprimeurs, organistes, taincturiers. et aultres telles sortes douvriers, et apprenoient et considéroient l'industrie et invention des mestiers » (l, :24). Est-ce h dire qu'on ne cultivera p'us la mémoire ? Nullement. Mais au lieu de la bourrer de choses inutiles ou ridicules, on la meublera de textes instructifs, et destinés à servir de base à la réflexion : « Du droit civil, je veux que tu me saiche par cœur les beaux textes et me les confères avec philosophie » (II, 8). « Ce que faisans (étudiant ce qu'on lui servait à table) apprit en peu de temps tous les passages à ce competens en Pline, Athénée, Dioscorides. Julius Pollux, Galen, Porphyre, Polybe, Heliodore, Aristoteles, Elian et aultres » (I, 23). .^On ne renoncera pas à s'appuyer sur l'autorité des textes : « visitoient les arbres et les plantes, les conferans avec les livres des anciens qui en ont escript. comme Theophraste, Dioscorides, Marinus, Pline. Nicander, Macer et Galen » (I, 23) ; seulement on en usera de façon intelligente ; ce secours s'ajoutera à celui de l'ex-' périence, sans s'y substituer. — Rabelais sans doute a condamné les argumentations et disputes scolastiques où l'on ne cherche qu'à mettre la mauvaise loi au service de l'extravagance et du pédantisme, mais il sait quel profitable exercice c'est pour l'esprit que la discussion loyale où l'étincelle de la vérité jaillit du choc de deux intelligences. Gargantua et Ponocrates ne cessent de s'entretenir de la sorte : a Issoient hors, toujours conferans des propos de la lecture » ; « devisoient des leçons

leues au matin » (I, 23). De même Pantagruel et Thauniaste : « Or demain je ne fauldray me trouver au lieu et heure que m'as assigné; mais je te prie que entre nous n'y ait desbat, ny tumulte, et que ne cherchions honneur ni applaudissement des hommes, mais la vérité seule ». Enfin Ponocrates ne négligera rien de ce qui peut stimuler l'activité de l'esprit: il conduira son élève « es compagnies de gens lettrés ou ayant veu les pays estranges » (I, 23) ; lui fera « ouyr les leçons publiques, les actes solennels, les répétitions, les déclamations, les plaidoiez des gentilz advocatz. les concions des prescheurs évangéliques » (I, 24). C'est dans le même esprit que Pantagruel, à l'instar de Rabelais lui-même, visite les Universités françaises, Poitiers, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Valence, Bourges, Orléans.

C'est surtout dans ces questions de méthode qu'on voit combien Rabelais était essentiellement un esprit mesuré. Il ne veut pas détruire de fond en comble. Il retient et fait passer dans son système tout ce qu'il pouvait y avoir de bon dans les méthodes surannées qu'il ne s'est pas fait faute de critiquer. II a dénoncé l'abus de la culture mnémonique ; mais il veut qu'onexerce utilement et intelligemment la mémoire. Il a raillé les argumentations et disputes; mais il a apprécié les discussions. Et enfin il ne veut pas procéder avec brusquerie. Savant, il est persuadé que « Natura non facit saltus ». Pédagogue, il commence par étudier et ménager les mauvaises habitudes de son élève, pour les pouvoir mieux extirper : « Mais iceluy (Ponocrates), pour le commencement, ordonna qu'il ferait à sa manière accoutumée, afin d'entendre par quel moyen, en si long temps, ses antiques précepteurs l'avaient rendu tant fat, niays et ignorant » (I, 21). « Quand Ponocrates cognent la vicieuse manirre de vivre de Gargantua, délibéra aultrement l'instituer en lettres; mais, pour les premiers jours, le toléra, considérant que nature n'endure mutations soubdaines sans grande violence. Pour mieux donc son œuvre commencer, supplia un savant médecin de celuy tem|)s, nommé maistre Théodore, à ce qu'il considéras! si possible esloit remettre

Gargantua an meilleure voie. Lequel le purgea canoni- • quement avec elebore de Anticyre, et, par ce médicament luy nettoya toute l'altération et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi Ponocrates luy fit oublier tout ce qu'il avoit appris sous ses antiques précepteurs ».

C'était peut-être pousser un peu loin la foi en l'influence du physique sur le moral. Mais dans l'esprit de Rabelais, à la conception chrétienne qui ravale de nousmêmes la partie matérielle, s'oppose l'idée ancienne de l'eurythmie, du développement harmonieux, parallèle, de l'Ame et du corps; idée qui d'ailleurs n'est pas exclusive du spiritualisme ni même de l'idéalisme : témoin Platon. Rabelais donc estime que le corps a une valeur et une excellence propres, doit être cultivé pour lui-même, pour sa santé, pour sa beauté. 11 ne reçoit à Thélème « que les beaux, bien formés et bien natures, et les belles, bien formées et bien naturées » (I, 52). Il so préoccupe beaucoup de l'éducation physique.

Cette éducation, il la considère sous trois aspects : hygiène, esthétique et gymnastique.

Rabelais est un hygiéniste dès plus minutieux. Lorsque Ponocrates et son élève s'étaient trop fatigués au jeu, ils « estoient très bien essués et frottés, changeaient de chemise, et doulcememt se pourmenans, alioient voir si le disnerestoit prest». Gargantua n'étudie pas ))endant le temps de sa digestion. Après la récréation du soir, il est encore « frotté, nettoyé et refraichy d'habillemens ». « Son disner estoit sobre et frugal : car tout seulement inangeoit pour refréner les aboys de l'estomac ; mais le souper estoit copieux et large. Car tant en prenoit que lui estoit de besoiug à soy entretenir et nourrir : Ce que est la vraie diète, prescrite par l'art de bonne et seure mcdicinc, quoy qu'un tas de badaux médecins, herselés en l'oflicine des Arabes, conseillent le contraire « (I, 23). Si le temps était un peu mauvais, « il faisait allumer un beau et clair feu pour corriger l'intempérie de l'air » et « mangeoient plus sobrement qu'es aultres jours, et viandes plus dessicatives et exténuantes, ahn que l'intempérie humide de l'air, commu-

niquée au corps par nécessaire confinité, fust par ce moyen corrigée, et ne leur fust incommode pas ne soy estre exercités comme avoient de couslume » (I, 24). Outre riiygiône, Rabelais veut soigner la beauté du corps, et la toilette, qui concourt à celle beauté. A son lever, Gargantua « estoit habillé, peigné, teslonné, accoutré et parfumé » (I, 23). Non voilà bien loin des habitudes de Jobelin Brydé 1 De même Rabelais loue l'extérieur et l'attitude d'Eudémon « tant bien testonné, tant bien tiré, tant bien espousseté, tant honncste en son maintien que trop mieulx ressembloit quelque petit angelot qu'un homme... la face ouverte, la bouche vermeille, les yeulx asseurés » (I, 15). Dans Tabbaje de Thélème », à l'issue des salles du logis des dames estoient les parfumeurs et testonneurs : par les mains desquelz passoient les hommes, quand ilz visiloient les dames. Iceux fournissoient par chasque matin les chambres des dames d'eau rose, d'eau de naphe et d'eau d'ange : et à chascune la précieuse cassolette vaporante de toutes drogues aromatiques » . Les Thélémites, comme il sied à des gens « bien formés et bien natures », ont des vêtements somptueux à 'la description desquels l'auteur consacre tout un chapitre (I, 56). — Enfin il y a naturellement, dans cette éducation physique, une part faite à la gymnastique. Cette part est considérable. Il ne s'agit pas seulement de la gymnastique proprement dite, mais des « armes et sport » :équitation. chasse, yaclifing, , natation, escrime, etc. Gargantua exécute quantité do tours de force et de tours d'adresse qu'il serait fastidieux de rappeler en détail (I, 23).

C'est l'honneur de Rabelais que d'avoir attaché une ' extrême importance h la formation morale. Sur ce chapitre, il prêle à Gargantua des paroles tout à fait belles : « Mon filz, je t'admoneste qu'employé ta jeunesse h bien profiter en estudes et en vertu. . . Mais, parce que, selon le sage Salomon, sapience n*entre point en ame malivnh', et que science sans conscience n'est que ruine de iamc, il to convient servir, aimer et craindre Dieu, et en luy mettre toutes tes pensées et tout ton espoir ; et, par foy formée de charité, estre à luy adjoinct, en sorte quejamais n'en

sois désemparé par péché, Ave suspectz les abus du, monde. Ne melz ton cœur à vanité : car ceste vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable à tous tes prochains, et les aime comme toy môme. Révère tes précepteurs, fuis les compaignies des gens esquelz tu ne veulx point ressembler, et, les grâces que Dieu t'a données, icelles ne reçois en vain. Et quand tu cognoislras tout le savoir de par delà acquis, retourne vers moy, afin que je te voye, et donne ma bénédiction devant que de mourir » (II, 8). Rabelais veut aussi que sur les leçons de chaque science on fonde « quelque cas practicque et concernant Testât humain » (I, 23). Surtout il recommande la méditation des Ecritures Saintes et la prière. « Cependant qu'on le frottoit, luy estoit leue quelque pagine de la divine Escripture... Selon le propos et argument de ceste leçon, souventes fois s'adonnoit à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu ; duquel la lecture montroit la majesté et jugemens merveilleux ». Et le soir w Si prioient Dieu le créateur en l'adorant et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immence : et, lui rendans grâce de tout le tems passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'advenir. Ce faict, entroient en leur repos » (I, 23) Tout cela ne forme pas une éducation morale bien solide, et ne prépare guère à l'effort, au sacrifice. Mais considérons que Rabelais est un penseur d'optimisme robuste. C'est sur une idée de confiance en la nature humaine qu'est fondée l'abbaye de Thélème. Si Rabelais croit pouvoir en toute sécurité laisser là ensemble des hommes et des femmes vivant au milieu du luxe, avec la règle « Fais ce que vouldras >>, c'est qu'il professe que « gens libères, bien nés, bien instruicts, conservans en compaignies honnestes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faicts vertueux et retire de vice : lequel ilz nommoient honneur» (1,57). Et je ne sais si Rabelais a pris garde que ce principe contient la négation même de l'éducation morale, mais c'est bien parce qu'il partait de là qu'il en a restreint le rôle et la part. Pourquoi, d'ailleurs, tant fortifier les âmes? Elles ne connaîtront

ET LE CHAPITRE « DE L'INSTITUTION DES ENFANTS t) 59

pas la souffrance, la lulle. Le pantagruélismeleur aura ■enseigné la « gayté d'esprit coirtiteen mespris des choses forlu jtes » .

La pédagogie de Montaigne :

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