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SUÈDE, NORWÈGE, DANEMARK

Le Corps de Charles XII 3 porté par ses officiers à travers la frontière norvégienne, est un bon tableau, d'honnête facture, et qui a le mérite assez rare d'être parfaitement intelligible. L'auteur est M. G.-O. Cederstrom, un Suédois habitant Paris comme ses compatriotes les paysagistes Gegerfeldt, Lindstrom, de Pauli, Sandberg, Skanberg et Walberg, et le peintre de genre Salmson, devenus Français d'adoption. Les peintres norvégiens habitent de préférence l'Allemagne , Dusseldorff et Munich. Parmi eux, M. Pettersen exposait, avec un beau portrait, un Judas peint d'une main habile et familiarisée avec les maîtres italiens ; M. Dahl , un petit tableau de mœurs très-spirituel : Trop tard ; M. Munthe, des paysages d'automne et d'hiver d'un effet puissant. Ce dernier a trouvé depuis un rival sinon un maître en M. Smith-Hald.

En Danemark, l'Académie de Copenhague est l'unique école d'art , il n'y a point d'ateliers d'enseignement libre, l'État délivre des diplômes d'études. Le résultat d'un tel régime est tel, que nous ne voyons dans îa section danoise aucune œuvre qui arrête le visiteur.

Si la critique a pour devoir d'être indulgente aux faibles, aux débutants, aux innocents qui ont rarement les mains pleines en dépit du proverbe , elle ne doit aux forts que la vérité. A ce titre, l'école belge a droit à des jugements sincères. Ses peintres d'histoire connaissent à fond leur métier, en pratiquent toutes les ressources avec une très-grande habileté ; on peut exiger beaucoup d'eux, beaucoup plus qu'ils ne donnent. Ils ont tout pour être de grands artistes, excepté d'être artistes, c'est-à-dire aventureux et poètes. Ouvriers de talent, le génie leur a manqué, qui leur eût fait trouver des œuvres originales. Ils jouent toujours sur le vieil échiquier de Gallait déplaçant et faisant manœuvrer dans les règles le roi, la reine, les fous, les cavaliers, les tours et les pions ; mais ce sont toujours

les mêmes pions, les mêmes tours, les mêmes cavaliers, les mêmes fous, la même reine et le même roi qui manœuvrent ; roi et reine de théâtre, aux gestes convenus et connus, redondants et faux comme des vers de tragédie. Certes, nous n'eussions pas rencontré des tableaux ayant la valeur de ceux de M. Wauters dans les pauvres écoles de l'extrême Nord, sans en parler avec les plus grands éloges, tandis que les scènes historiques de M. Wauters lui-même nous laissent de méchante humeur.

Nous savons que cet art est un art appris, que les études manuelles et visuelles du peintre y sont tout, l'invention rien. Dans un tableau que cherchet-on? Bien moins le sujet que l'individualité de l'artiste. Gela est vrai même du portrait qui nous touche, dans l'œuvre des maîtres, non pour le personnage représenté, mais pour ce que le peintre a mis de lui-même en cette représentation. C'est ce qui fait la valeur des portraits de M. De Winne, par exemple. Quand on examine les tableaux de M. Wauters, au contraire, on s'aperçoit que le peintre y est bien, mais que l'homme est absent. Un appartement richement meublé (comme on dit en style d'écriteau ou de comédie), tout ce qu'il faut pour y vivre à l'aise, y est réuni ; mais le maître de la maison est toujours absent. M. Victorien Sardou nous a montré cela. Eh f bien, les ta-

bleaux historiques de MM, Wauters et Cluysenaar, pour diversement meublés qu'ils soient , sont les uns et les autres ce que j'appellerai des tableaux Benoîton. Quant à ceux de M. Verlat, si ce n'était le renom du peintre, et s'ils n'offusquaient le$ yeux du visiteur dans toutes les salles de la galerie belge, on ne songerait même pas à en faire mention.

Malgré le peu d'intérêt du sujet pour un moderne, la Messaline insultée de M. Hennebicq nous attache bien davantage, et précisément pour ceci que,sous la brutalité de la touche, nous reconnaissons un homme qui a éprouvé, puisqu'il nous le fait partager, le sentiment poignant de la majesté avilie. En ce siècle, les trônes sont chancelants, nous avons déjà vu bien des souverains en fuite quitter leurs capitales à la faveur d'un déguisement : j'avais donc tort de dire que la Messaline, sortant de Rome et insultée par la populace, n'est pas un sujet fait pour émouvoir.

MM. Albrecht et Juliaan De Vriendt, les peintres gantois, n'ont point recours aux mêmes moyens d'émotion. Ils ne procèdent point par allusion. Prenant dans l'histoire de la vieille patrie flamande un fait, un drame, — toujours (c'est leur signature) un drame de pitié, — clairement, sobrement ils groupent autour de l'action principale toutes les particularités concomitantes, réunies en vue de

l'effet poétique. Avec le même soin scrupuleux ils observent, sans archaïsme à la façon de Leys, les lois de la vérité historique, reconstruisent les milieux, retrouvent les costumes, le mobilier, les attitudes, la physionomie des personnages. Leur talent ne se pare point de crânerie, non plus que de désinvolture ; il a quelque chose qui vaut mieux: la probité. En même temps, en chacune de leurs œuvres, on reconnaît le choix d'intelligences cultivées, aussi bien que le respect de l'artiste pour le motif adopté. Sujet d'histoire ou sujet religieux, sujet de genre ou portrait, leur vigilance n'est jamais en défaut. Ils la poussent même à ce point qu'on est tenté de la trouver excessive. En leurs compositions toutes choses sont trop lisiblement écrites, on y voudrait plus de mystère, ils ne laissent rien à faire à l'esprit du spectateur. C'est une faute. L'artiste doit abandonner au public une part de collaboration.

Cette volonté de tout dire est la tendance générale de l'école belge et, en particulier, des peintres de genre. La Belgique n'a rien exposé de l'illustre peintre anversois Leys, dont elle était pourtant si fière. Cet oubli ne s'explique pas. Mais voyez de Braekeleer, Madou, de Jonghe, Verhas, Baugniet, et peut-être le plus célèbre aujourd'hui, le trèsprécis M. Florent Willems. Il y a vingt-cinq ans que M. Willems nous a révélé son merveilleux

talent d'imitateur. Si le règlement de nos Salons annuels, qui interdit qu'on y présente des reproductions d'œuvres antérieures, était observé strictement, M. Willems n'eût jamais exposé au palais des Champs-Elysées. Sans laisser dépérir entre ses mains la qualité de la fabrication, il continue tout bonnement, honnêtement le commerce de l'ancienne maison Terburg, Gaspard Netscher et Cl°. Les satins de la maison Willems, — qui tient aussi les feutres à plumes, les bottes de cavaliers et les rapières d'opéra comique, — sont peut-être plus secs et plus cassants que les satins de la maison d'origine ; mais, à l'excuse de l'habile industriel, il faut tenir compte de la différence des procédés employés : le travail à la machine s'est substitué au travail à la main. C'est ce que nous appelons le progrès : le progrès industriel, le progrès économique, peut-être ; mais le progrès artistique, non pas I

M. Willems partage avec un autre peintre belge les faveurs des collectionneurs millionnaires. Il est probable qu'ils n'ont pas le même public. L'un va tout droit au cœur du monde bourgeois, l'autre s'adresse au monde artiste. Les fils de ceux qui accrochaient autrefois dans leur salon les gravures à la manière noire de Jazet sont épris aujourd'hui du talent de M. Willems ; je doute que ce soit les mêmes qui recherchent les tableaux de M. Alfred

Stevens. — Vivre dans un temps, dans un milieu social déterminé, le voir,le comprendre, l'observer, lui emprunter pour en faire Tunique objet de son art ce qu'il a de plus charmant, de plus fugitif, de plus délicat à exprimer, la femme, et le goût de la femme, et sa grâce, et sa futilité, et ses passions, et ses agitations intérieures : voilà ce qu'a fait M. A. Stevens. Peintre, il témoigne d'une égale sincérité d'observation, il fuit le jour faux des ateliers au nord, éclairés de haut à l'angle de 45 degrés; ses personnages, ces aimables Parisiennes si élégantes, si coquettes, promènent leur gaieté, leurs chants, leur nonchalance, leurs troubles intimes dans la lumière accoutumée de nos appartements tout en demi-teintes et en reflets subtils.

Voilà donc un art bien personnel, bien moderne, absolument original, qui ne doit rien au passé, qui classe l'artiste au rang des maîtres du Nord, dont la gloire est d'avoir ouvert sur leurs contemporains ce même regard attentif. Et dans un siècle ou deux on verra de jeunes peintres de talent emprunter aux tableaux de M. Stevens les éléments de scènes rétrospectives dans le goût du dix-neuvième siècle, et la critique leur dira qu'ils feraient beaucoup mieux de léguer des types nouveaux à leur propre postérité que de pasticher maladroitement des types disparus qui ont trouvé de leur vivant une

formule admirable d'exactitude, de souplesse et d'élégance.

Ce qu il y a de merveilleux dans Part sincère, c'est que deux peintres apporteront les mêmes scrupules d'observation à interpréter les phénomènes de la vie dont ils sont témoins, et qu'il ne se rencontrera pas dans leurs œuvres un seul trait qui leur soit commun.

L'individualité de l'artiste toujours domine et caractérise l'œuvre d'art. M, H. de Braekeleer, — son nom est celui du peintre qui fit revivre le genre en Belgique, — apporte la même persistance que M. Alfred Stevens à ne point s'écarter du milieu moderne ; ils ne se touchent qu'en ce point, car M. de Braekeleer, qui est d'Anvers, a voulu rester Anversois ; c'est aux mœurs de sa ville natale, à ses intérieurs d'existence bourgeoise, qu'il consacre son très-beau talent, minutieux de dessin, puissant de couleur, audacieusement naïf de composition. A ces titres divers, VHomme à la fenêtre, VHomme assis, le Géographe, sont trois tableaux du premier ordre.

Il est singulier que la commission belge n'ait pu réunir quelques peintures de Leys, quand elle nous montre avec ostentation tant de tableaux inférieurs du faux romantique de Groux et de feu Madou, un peintre qui eut naguère une grande vogue, mais qui pressentait la destinée de son œuvre le jour où

il intitulait unde ses petits motifs Peinture démodée; ce n'était, en effet, que de la peinture de mode, et la mode passe. Ce qui survivra, c'est, dans le paysage belge contemporain, quelques-unes des pages si étudiées, fines, précises et savantes de M. Lamorinière, un maître, et les puissantes ébauches d'un jeune homme mort prématurément, M. H. Boulenger. A ces deux noms, il faut joindre ceux de MM. de Knyff, de Schampheleer, van Luppen, Coosemans, Stroobant et celui de Madame Marie Gollart, ceux des marinistes Artan,Clays et Mois. Toutes les diversités du sol, des eaux et des ciels flamands, ont trouvé en ces quelques peintres d'excellents interprètes, comme les animaux domestiques en MM. Robbe et Verwée, et les chiens leur Raphaël en M. Joseph Stevens.

Fidèles à leurs origines, les peintres hollandais n'ont pas la sécheresse de leurs proches voisins les peintres belges. Ils n'ont point non plus de si hautes visées. On ne voyait pas dans le salon des Pays-Bas une seule tentative de peinture historique. Ce qui fait exception en Belgique et même en France, — la peinture de la vie moderne, — est

l'unanime coutume ici. L'esprit, quand on en veut montrer, y est d'une lourde bonhomie, comme en témoignent les tableaux de M. D. Bles, qui auraient un grand succès dans nos bazars, où l'on vend beaucoup de simili-peinture du même goût. Mais cette recherche du comique au gros sel y est rare. La tendance générale est plutôt mélancolique et triste.

Telle est au moins la note familière du peintre qui occupe le premier rang parmi les artistes hollandais, je parle de M. Josef Israëls. Il ne se peut trouver d'âme plus tendre ni plus compatissante à la vie des pauvres gens, des femmes surtout, à leur patient labeur si ingrat, aux douleurs du veuvage, — qui ne les frappe pas seulement en plein cœur, mais aussi dans leurs moyens mêmes d'existence, — aux fêtes de famille qu'un rien égayé; un poêlon de crêpes y suffit. Mais, en outre, M. Israëls est un peintre. Il ne suffit pas, en effet, d'avoir du sentiment pour être un artiste supérieur, il faut que le sentiment se traduise par des moyens pittoresques, éloquents. M. Israëls réussit à nous communiquer son émotion par un ensemble de procédés très-personnels. Il ne sait pas ce que c'est que d'arrêter un contour ; ses personnages se circonscrivent par la lumière, par l'air ambiant, par la justesse des valeurs et, dans le doux clair-obscur des intérieurs, par la délica-

tesse singulière des demi-teintes. Il est un peu parent de notre Tassaërt et, là-bas, fait école. Ses meilleurs disciples sont M. Melis et M. A. Artz.

M. Bisschop, le peintre des mœurs de la Frise, n'est pas en progrès. Il est vrai que les blanches Frisonnes qu'il revêtait de leurs jolis costumes et ornait de leurs bijoux nationaux ne furent jamais pour lui beaucoup plus que des sujets de nature morte : bijoux et costumes. Mais, à la longue, la main qui déjà n'était pas légère s'est encore alourdie. On ne retrouve vraiment tout l'ancien talent de l'artiste que dans une œuvre signée de son nom, qui pourtant n'est pas de lui : Consolation de la veuve. Il va de soi que la consolation^ c'est l'enfant. Le tableau est charmant, lumineux et peint d'une brosse ferme et grasse. Il porte un nom de femme, fille ou bru du peintre, madame Bisschop-Swift.

Avant de quitter la ville pour suivre les paysagistes aux champs, je recommande à l'attention du visiteur une Rue de Delft et une Porte à Sneek, par M. Klenkenberg, deux merveilles de lumière.

En Hollande comme en Belgique le sentiment de la nature est très-profond. Cette terre humide et verte, ces mers lourdes et grises, ces ciels mouillés qu'irisent les rayons obliques y sont tranquillement adorés. Flegmatique, peu ouvert, muet, le tempérament de la race entre en communion

facile avec le pays et s'y complaît aux longues songeries. De là des peintres comme MM. Roelofs, Bakhuysen — un beau nom de paysagiste — et Apol, si attentifs aux magies des nuées et des horizons plats à verdure multiple ; comme M. Mauve, qui, avec tant de force, exprime la poésie des neiges persistantes ; comme MM. Artz et Mesclag, ces amoureux de la mer du Nord violente et lente tour à tour, apathique et irritée; comme M. J. Maris, enfin, le coloriste le plus délicat de tous les peintres de plages.

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