‹ L'éducation de l'artisteChapitre 14 sur 20 · RUSSIE · texte numérisé non relu

RUSSIE

dire posséder les procédés techniques de peinture inventés par la vieille Europe ; être Russe, c'est-àdire avoir cette inappréciable fortune d'appartenir à un peuple sans traditions d'école, à un empire immense placé aux confins de deux civilisations, à tout un monde d'éléments pittoresques, vierge encore d'aucune interprétation par les moyens de l'art : lignes du sol, phénomènes de l'atmosphère, classes sociales, chroniques et légendes, et s'imaginer de peindre Néron I II faut être abandonné des dieux. Gomment, par où Néron intéressera-t-il jamais un moujik? Qui au monde, à l'exception d'un petit groupe d'hommes vivant à Paris, dans un palais situé sur la rive gauche de la Seine, aux environs du pont des Arts, — - qui, en l'an de malgrâce 1878, pense à Néron, s'occupe de Néron, s'intéresse à Néron ?

M. Siemiradski et les jeunes gens qui abandonnent leurs neiges, leurs forêts, leurs fleuves, leurs lacs et leurs mers et leurs cités pour aller étudier à Rome, sont animés d'une belle ambition. Mais on ne leur dit donc pas que tout ce que Rome peut leur apprendre et leur inspirer, d'autres peuples, depuis de longues générations, l'ont appris, en ont été inspirés et l'ont célébré à satiété et beaucoup mieux, assurément, que jamais ils ne le feront I Tandis que personne ne connaît la Russie comme eux, parce que personne n'y vit

comme ils y ont vécu, ne l'aime comme ils la doivent aimer.

Oh ! si j'étais le czar, semblable à Zeus, qui faisait trembler le monde d'un froncement de sourcils, j'ordonnerais qu'on m'amenât avec un appareil propre à jeter la terreur en son âme le peintre Siemiradski, et lui dirais d'une voix très^douce : « Mon cher fils, tu es allé demander aux Latins leurs découvertes matérielles, leurs méthodes et leurs procédés en l'art de peindre, je t'en félicite. Ils disent eux-mêmes que tu as du talent : je te sais gré de l'avoir acquis. Maintenant, — ici j'élèverais la voix, — maintenant si jamais tu t'avises de faire servir ton talent à l'imitation des formules occidentales, si jamais tu te permets de chercher des inspirations ailleurs que dans la nature, les mœurs et l'histoire du saint empire russe... — et j'agiterais mon tonnerre et ma foudre — ... je t'envoie aussitôt grelotter en Sibérie. » — M. Siemiradski y regarderait sans doute à deux fois avant de retomber dans le péché de nos décadences.

C'est précisément le principal intérêt de la section russe, qu'elle ne contient à peu près que des tableaux ayant pour objet des motifs russes. Les peintres de sujets historiques ont quelques efforts à faire pour ajouter aux drames de la monarchie impériale la valeur spéciale de l'œuvre d'art ; mais l'école peut, à juste titre, s'enorgueillir de compter

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