PRÉFACE
Ayons le courage de voir et de dire les choses comme elles sont.
Les arts dans toute l'Europe sont en décadence K
(On se sert ici à regret et d'une façon très provisoire de ce mot décadence ; il sera expliqué dans le chapitre ^Introduction.)
Les arts sont en décadence.
Pourquoi ?
Chercher et exposer en toute sincérité une réponse à cette question, tel est l'objet de ce livre.
i. Quelques hommes, çà et là, y échappent, exceptions individuelles. D'un seul peuple on peut dire qu'il est en progrès sur lui-même ; je parle de l'Angleterre artiste. Progrès purement technique d'ailleurs, dans un art qui ne vise point les hauts sommets et se maintient dans les régions moyennes qu'il ne semble pas devoir ni de longtemps vouloir franchir.
Cette réponse, nous pouvons pourtant l'indiquer en quelques traits sommaires.
Si Fart contemporain est en désaccord avec le temps présent, cela tient à ce que l'éducation de l'artiste est insuffisante.
La grande révolution de ce siècle bien autrement grande et grave que les révolutions politiques, où s'accuse seulement le malaise général des peuples, est l'évolution de la philosophie, c'est-à-dire de la pensée, qui gouverne lé monde, vers la science.
Ce qui n'est nullement en contradiction avec l'idéal spiritualiste, la philosophie scientifique tend à faire de la science la règle de la vie morale, comme elle l'est de la vie physique.
Mais le mouvement est de date si récente, tellement conjectural encore, si peu sûr que les affirmations de la veille ne seront pas détruites ou modifiées par les découvertes du lendemain qu'il n'a pu jusqu'à ce jour agir profondément sur la direction générale des esprits et de longtemps peut-être ne le pourra.
Il y a là cependant une ardente recherche d'un nouvel idéal. Or à tout idéal nouveau doit correspondre un art nouveau. Eh bien, nos artistes n'en ont point conscience. J'ajoute que ce mouvement philosophique fût-il définitif, l'art dont le personnel se recrute pour la majeure partie dans les classes illettrées serait le dernier à le suivre. J'ajoute
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encore que, pour la même cause d'insuffisante éducation, tentât-il de le suivre, il ne le comprendrait point et en dénaturerait l'idéal, très noble en somme, en le comprenant tout d'abord et seulement par ses côtés négatifs 1 ♦ Mais nous n'en sommes môme pas à ce point. Dans ses aspirations élevées, pour ne parler ici que de celles-là, notre école en est restée à l'idéal romain. Gomme si l'art pouvait jamais se répéter !
De là le désaccord.
En ces pages,on cherche de bonne foi les moyens de conciliation, les conditions de l'accord indispensable entre l'art et la société moderne.
Ce n'est donc pas un livre de pédagogie. On n'y trouvera point de méthode pour apprendre h dessiner, peindre ou modeler. Ces choses sont matière d'enseignement et non d'éducation. L'enseignement embrasse en effet, mais n'embrasse que les connaissances techniques,, spéciales, nécessaires à l'exercice d'un art.
Je dis nécessaires, je ne dis pas suffisantes.
Lorsque l'élève, quittant les bancs de l'école, s'est assimilé dans leur multiplicité tous les moyens d'exécution, il peut être un vaillant praticien, il n'est pas encore un artiste.
Quand le jeune homme s'est rendu maître des
i. Témoin la Jeanne d'Arc, de M. Bastien Lepage.
procédés et les a transformés au feu de son propre tempérament, il peut être un virtuose admirable, il n'est pas encore un artiste.
L'éducation seule fait l'artiste, et par éducation j'entends la complète acquisition des habiletés intellectuelles où s'alimente l'imagination, l'entier développement des qualités morales qui donne la clef des sentiments et des passions, l'expérience des lois sociales qui permet de juger les besoins de l'homme et de les exprimer.
Car Fart n'a pas d'autre objet.
Il s'épanouit au sommet d'une civilisation comme la fleur au sommet d'une plante qui s'est longuement nourrie sous le sol par ses racines, au-dessus du sol par sa tige et ses feuilles. La fleur est la glorieuse expression de tous ces longs et lents efforts.
Il en est de même de l'art.
Pour les esprits superficiels il semble qu'il fixe seulement la diversité des phénomènes extérieurs. Il est en réalité la manifestation suprême où se résument l'intimité même de l'homme et le génie des sociétés.
C'est pourquoi VIntrodiiction» qui contient en substance toute l'esthétique du livre, conclut énergiquement contre l'art cosmopolite et traditionaliste en faveur de l'individualisme et du nationalisme des écoles.
Le premier chapitre est nécessairement consacré